Fiche Conseil
Monologues pour hommes : quels textes choisir pour les concours de théâtre ?
Monologues pour hommes : cette sélection (avec extraits) aide à choisir un texte défendable pour les concours d’écoles de théâtre. Critères des jurys, erreurs à éviter, et pistes concrètes pour construire une scène forte, singulière et efficace à l’audition.
Pour cadrer votre choix avec une vraie méthode, lisez aussi : Quels monologues choisir pour les concours de théâtre ? Méthode, critères et premières pistes. Et si vous cherchez l’équivalent au féminin : Monologues pour femmes : quels textes choisir pour les concours de théâtre ?
⮕ Préparez les concours d'école de théâtre avec notre école de théâtre à Paris et nos formations d'acteur.
Le choix d’un monologue n’est jamais anodin. Très vite, on peut être tenté de se tourner vers des textes “basiques”, fréquemment travaillés en cours, rassurants techniquement, mais qui révèlent parfois un manque d’originalité lors des concours.
Certains monologues sont devenus de véritables automatismes : le célèbre « Bon appétit, messieurs » de Ruy Blas de Victor Hugo, ou encore la tirade du Cid (« Nous partîmes cinq cents… »). S’ils sont de grands textes du répertoire, leur surexposition peut jouer en défaveur du candidat lorsqu’ils ne sont pas portés par une lecture réellement singulière.
L’objectif de cette fiche n’est pas de fournir une liste définitive, mais d’ouvrir des pistes de recherche, en montrant qu’avec un peu de curiosité et de travail, il est possible de proposer des choix plus audacieux, tout en restant pleinement défendables en concours.
Pourquoi éviter les monologues trop attendus en concours
Les jurys de concours voient chaque année des dizaines, voire des centaines de fois les mêmes textes. Même très bien interprété, un monologue trop entendu peut produire un effet de saturation.
Choisir un texte moins fréquent permet :
- de montrer une capacité de recherche personnelle,
- d’affirmer une culture dramaturgique,
- et de créer un véritable espace de jeu, sans comparaison immédiate avec d’autres candidats.
Il ne s’agit pas de chercher l’originalité à tout prix, mais plutôt l’adéquation entre un texte, un acteur et un projet artistique clair.
Monologues masculins : extraits et pistes de travail (du classique au contemporain)
Mercutio — Roméo et Juliette
Auteur : William Shakespeare
Date : 1597
Traduction : Jean Sarment
Intérêt pédagogique : virtuosité verbale, imagination, bascule du jeu comique vers une lucidité presque tragique.
MERCUTIO, s'adressant à Roméo — Ah ! alors je vois que la reine Mab est venue vous voir cette nuit ; cette gentille sage- femme vieillie, et jeune comme la terre, qui a mis au monde les fées. C’est une voyageuse nocturne, grosse comme une pierre d’agate à l’annulaire d’un magistrat, menée par un attelage d’atomes, qui fait relais sur le nez des braves gens ancrés au lit dans leur sommeil. Les rideaux de son char sont faits d’ailes de libellules, les rayons des roues de pattes de criquets, les harnais et les guides de quelques fils d’araignée mouillés de rosée et de clair de lune. Son cocher est un moustique en livrée pâle, et le char lui-même, la coque luisante d’une noisette, que façonnèrent un écureuil ou une chenille pleine d’expérience. Ainsi elle va, de nuit en nuit, posée partout, ne s’attardant nulle part. De la cervelle d’un amoureux qu’elle fait rêver d’amour elle passe aux genoux d’un courtisan qui, soudain, rêve d’échine ployée ; les doigts d’un procureur la tentent et c’est un rêve de pourboire ; voici des lèvres de femme, elle s’y pose : elles frémissent, les dames rêvent de baisers. Mais parfois son haleine est si fadement sucrée que Mab leur laisse aux lèvres, en souvenir, un bouton de fièvre car la reine Mab est susceptible ! Tantôt elle galope sur le nez d’un solliciteur, et très vite il rêve qu’il flaire une place ! Tantôt elle vient chatouiller avec la queue d’un cochon de la dîme le nez d’un curé endormi, et aussitôt le voilà qui rêve à d’autres bénéfices. De là, elle lance son char sur le cou d’un soldat, et le soldat se prend à rêver ennemis égorgés, embuscades, brèches, épées d’Espagne et vin de France en longues rasades ; le tambour lui roule aux oreilles, si impérieux qu’il se réveille, se dresse, en sueur, et sacrant deux ou trois jurons. C’était un rêve... il se rendort !... Oui... oui, c’est cette Mab – toujours elle ! – qui la nuit, toute gluante, emmêle la crinière des chevaux, et c’est elle qui fait s’abattre le malheur sur ceux qui cherchent à défaire ces nœuds magiques ; c’est cette furie, quand les filles dorment sur le dos au creux des lits, qui vient les talonner pour leur donner, la première, leur première leçon de choses, et leur apprendre ce que c’est qu’un siège, un assaut, et une ville rendue ! C’est elle, toujours...
Bassanio — Le Marchand de Venise
Auteur : William Shakespeare
Date : 1600
Traduction : François-Victor Hugo
Intérêt pédagogique : pensée articulée, ironie, précision argumentative, élégance du raisonnement.
BASSANIO — Donc les plus brillants dehors peuvent être les moins sincères. — Le monde est sans cesse déçu par l’ornement. — En justice, quelle est la cause malade et impure — dont les tempéraments d’une voix gracieuse — ne dissimulent pas l’odieux ? En religion, — quelle erreur si damnable qui ne puisse, sanctifiée — par un front austère et s’autorisant d’un texte, — cacher sa grossièreté sous de beaux ornements ? — Il n’est pas de vice si simple qui n’affiche — des dehors de vertu. — Combien de poltrons, au cœur traître — comme un escalier de sable, qui portent au menton — la barbe d’un Hercule et d’un Mars farouche ! — Sondez-les intérieurement : ils ont le foie blanc comme du lait ! — Ils n’assument l’excrément de la virilité — que pour se rendre redoutables… Regardez la beauté, — et vous verrez qu’elle s’acquiert au poids de la parure : — de là ce miracle, nouveau dans la nature, — que les femmes les plus chargées sont aussi les plus légères. — Ainsi, ces tresses d’or aux boucles serpentines — qui jouent si coquettement avec le vent — sur une prétendue beauté, sont souvent connues — pour être le douaire d’une seconde tête, — le crâne qui les a produites étant dans le sépulcre ! — Ainsi l’ornement n’est que la plage trompeuse — de la plus dangereuse mer, c’est la splendide écharpe — qui voile une beauté indienne ! C’est, en un mot, — l’apparence de vérité que revêt un siècle perfide — pour duper les plus sages. Voilà pourquoi, or éclatant, — âpre aliment de Midas, je ne veux pas de toi. (Montrant le coffret d’argent.) Ni de toi, non plus, pâle et vulgaire agent — entre l’homme et l’homme… Mais toi ! toi, maigre plomb, — qui fais une menace plutôt qu’une promesse, — ta simplicité m’émeut plus que l’éloquence, — et je te choisis, moi ! Que mon bonheur en soit la conséquence !
Faust — Doctor Faustus
Auteur : Christopher Marlowe
Date : 1604
Intérêt pédagogique : souffle tragique, urgence vitale, rapport au temps, à la mort et au sacré.
FAUST — Ô Faust !
Maintenant tu as à peine une heure à vivre sur terre,
Et après cette heure, tu seras damné pour toujours.
Arrêtez-vous, ô vous, sphères du ciel toujours mouvantes,
Oh ! que le temps cesse, et que minuit ne vienne jamais !
Œil de la Nature, Soleil, oh ! lève-toi, et rends
Le jour éternel, ou que cette heure soit seulement
Un an, un mois, une semaine, un seul jour naturel,
Pour que Faust puisse se repentir et sauver son âme.
Oh ! courez lentement, lentement, coursiers de la Nuit !
Les astres tournent, le temps court, l’horloge va sonner,
Et Satan va venir, et Faust sera navré, damné.
Oh ! je voudrais sauter aux cieux ! Ah ! qui me tire en bas !
Regarde où le sang du Christ coule dans le firmament !
Une goutte de ton sang me sauverait, ô mon Christ !
Je vais prier encore. Oh ! Épargne-moi, Lucifer !
Où est ce sang ? Maintenant, hélas ! il a disparu,
Et je vois un bras qui menace, un front en colère.
Montagnes et cimes, venez, venez tomber sur moi,
Et cachez-moi de la colère terrible du ciel !
Non ! Alors je courrai, tête baissée, dans la terre.
Ouvre-toi, terre ! Oh ! non, elle ne veut pas m’abriter !
Astres, qui présidâtes à ma naissance maudite,
Dont l’influence assigne aux êtres le ciel ou l’enfer,
Maintenant attirez le triste Faust comme un brouillard
Dans le sein des nuages mouvant à travers l’espace ;
De sorte que, quand furieux vous me vomirez dans l’air,
Mes membres meurtris sortiront de vos bouches fumantes,
Mais laissez mon âme monter et s’élever au ciel !
(L’horloge sonne onze heures et demie.)
La moitié de l’heure est passée, et bientôt l’heure entière !
Ô mon Dieu ! si mon âme doit souffrir pour mes péchés,
Accorde, de grâce, une fin à ma peine incessante.
Que Faust souffre en enfer ses tortures pendant mille ans,
Cent mille ans, mais, oh ! qu’à la fin il puisse être sauvé !
Nulle fin n’est fixée aux douleurs des âmes damnées ;
Ah ! pourquoi ne suis-je pas né un être gai, sans âme,
Ou pourquoi celle que je possède est-elle immortelle ?
Ô Pythagore ! que ta métempsycose était vraie !
Que mon âme s’envole au loin, et que je sois changé
En quelque bête brute !
Toutes les bêtes sont heureuses, car lorsqu’elles meurent,
Leurs âmes sont bientôt dissoutes en leurs éléments.
Mais la mienne vivra pour être punie en enfer.
Maudits soient le père et la mère qui m’ont engendré,
Non, Faust, maudis-toi toi-même, et maudis ce Lucifer
Qui t’a privé de tous les bonheurs enivrants du ciel !
(L’horloge sonne minuit.)
Minuit sonne ! Minuit ! Ô mon corps, change-toi en air,
Ou Lucifer te portera vivement dans l’enfer,
Âme condamnée, transforme-toi en goutte d’eau,
Tombant dans l’Océan, pour n’être jamais retrouvée !
(Tonnerre. Démons et serpents entrent.)
Grâce, ô ciel ! Ne me regardez pas si férocement !
Vipères, oh ! laissez-moi respirer un court moment ;
Affreux enfer, ne bâille pas, ne viens pas, Lucifer !
Je brûlerai mes livres. Ô Méphistophélès, grâce !
(Méphistophélès l’emporte.)
Sigismond — La Vie est un songe
Auteur : Pedro Calderón de la Barca
Date : 1635
Traduction : B. Sesé
Intérêt pédagogique : grande pensée philosophique incarnée, souffle, clarté, maîtrise du raisonnement en action.
SIGISMOND — Ô ciel ! si tout cela n’est qu’un rêve, donne-moi le pouvoir d’en conserver le souvenir, car j’aurais peine à me rappeler tout ce que j’ai entendu dans ce rêve !… Que Dieu me soit en aide ! Comment sortir de toutes ces difficultés qui m’assiègent, ou comment en distraire ma pensée ?… Quelle peine ! quel doute ! Si cette grandeur où je me suis vu un moment n’a été qu’un rêve, comment se fait-il que cette femme m’en donne des renseignements si précis ? Ç’a donc été la vérité et non pas un rêve… Et si cela est la vérité, — autre embarras non moins grand, — comment donc ma vie l’appelle-t-elle un rêve ? Est-ce donc à dire que la gloire de ce monde ressemble tant à un rêve, que la plus véritable n’est qu’un mensonge, et que la plus fausse a quelque chose de vrai ? Y a-t-il de l’une à l’autre si peu de différence que l’on puisse se demander si ce que l’on voit est vérité ou mensonge ? sont-elles si semblables que l’on puisse hésiter entre les deux ? Eh bien ! s’il en est ainsi, et si la grandeur, si le pouvoir et la majesté doivent s’évanouir comme des ombres, sachons mettre à profit le moment qui nous est donné, et jouissons de ce rêve… Rosaura est en mon pouvoir, mon âme adore sa beauté ; profitons de l’occasion ; que mon amour n’écoute que les désirs qui le transportent. Ceci est un rêve ; eh bien ! rêvons du bonheur, le malheur viendra assez tôt… Mais quoi ! mes paroles mêmes m’entraînent dans des idées bien différentes !… Si tout cela n’est qu’un rêve, si tout cela n’est que vaine gloire, quel homme, pour la vaine gloire de ce monde, perdra ainsi follement une gloire divine ? Est-ce que le bonheur passé n’est pas un rêve ? est-ce qu’en se rappelant les plaisirs qu’on a goûtés, on ne finit pas toujours par se dire à soi-même : j’ai rêvé tout cela ?… Eh bien ! puisque voilà mes illusions tombées, et puisque je suis désormais convaincu que le désir n’est chez l’homme qu’une flamme brillante qui convertit en cendres tout ce qu’elle a touché, — poussière légère qui se dissipe au moindre vent, — ne pensons donc qu’à ce qui est éternel, et à cette gloire durable où le bonheur et la grandeur n’ont ni fin, ni repos, ni sommeil… Rosaura a souffert dans son honneur, il est de mon devoir de le lui rendre et non pas de le lui ôter ; et, vive Dieu ! je veux le recouvrer plutôt encore que ma couronne… Fuyons une occasion pour moi si dangereuse. (Aux soldats.) Sonnez l’alarme. (À part.) Il faut que je livre bataille avant que le soleil éteigne ses rayons de flammes dans les eaux de l’Océan.
Sosie — Amphitryon
Auteur : Molière
Date : 1668
Intérêt pédagogique : comique incarné + peur réelle, adresse directe, rythme, respiration.
SOSIE, seul — Qui va là ? Heu ! Ma peur, à chaque pas, s’accroît !
Messieurs, ami de tout le monde.
Ah ! quelle audace sans seconde
De marcher à l’heure qu’il est !
Que mon maître, couvert de gloire,
Me joue ici d’un vilain tour !
Quoi ? si pour son prochain il avait quelque amour,
M’aurait-il fait partir par une nuit si noire ?
Et, pour me renvoyer annoncer son retour
Et le détail de sa victoire,
Ne pouvait-il pas bien attendre qu’il fût jour ?
Sosie, à quelle servitude
Tes jours sont-ils assujettis !
Notre sort est beaucoup plus rude
Chez les grands que chez les petits.
Ils veulent que pour eux tout soit, dans la nature,
Obligé de s’immoler.
Jour et nuit, grêle, vent, péril, chaleur, froidure,
Dès qu’ils parlent, il faut voler.
Vingt ans d’assidu service
N’en obtiennent rien pour nous ;
Le moindre petit caprice
Nous attire leur courroux.
Cependant notre âme insensée
S’acharne au vain honneur de demeurer près d’eux,
Et s’y veut contenter de la fausse pensée
Qu’ont tous les autres gens que nous sommes heureux.
Vers la retraite en vain la raison nous appelle,
En vain notre dépit quelquefois y consent ;
Leur vue a sur notre zèle
Un ascendant trop puissant,
Et la moindre faveur d’un coup d’œil caressant
Nous rengage de plus belle.
Mais enfin, dans l’obscurité,
Je vois notre maison, et ma frayeur s’évade.
Il me faudrait, pour l’ambassade,
Quelque discours prémédité.
Je dois aux yeux d’Alcmène un portrait militaire
Du grand combat qui met nos ennemis à bas ;
Mais comment diantre le faire,
Si je ne m’y trouvai pas ?
N’importe, parlons-en et d’estoc et de taille,
Comme oculaire témoin.
Combien de gens font-ils des récits de bataille
Dont ils se sont tenus loin ?
Pour jouer mon rôle sans peine,
Je le veux un peu repasser.
Voici la chambre où j’entre en courrier que l’on mène ;
Et cette lanterne est Alcmène,
À qui je me dois adresser.
(Sosie pose sa lanterne à terre, et lui adresse son compliment.)
Madame, Amphitryon, mon maître, et votre époux…
Bon ! beau début ! l’esprit toujours plein de vos charmes,
M’a voulu choisir entre tous
Pour vous donner avis du succès de ses armes,
Et du désir qu’il a de se voir près de vous.
« Ah ! Vraiment, mon pauvre Sosie,
À te revoir j’ai de la joie au cœur. »
Madame, ce m’est trop d’honneur,
Et mon destin doit faire envie.
Bien répondu ! « Comment se porte Amphitryon ? »
Madame, en homme de courage,
Dans les occasions où la gloire l’engage.
Fort bien ! belle conception !
« Quand viendra-t-il, par son retour charmant,
Rendre mon âme satisfaite ? »
Le plus tôt qu’il pourra, madame, assurément,
Mais bien plus tard que son cœur ne souhaite.
Ah ! « Mais quel est l’état où la guerre l’a mis ?
Que dit-il ? que fait-il ? Contente un peu mon âme. »
Il dit moins qu’il ne fait, madame,
Et fait trembler les ennemis.
Peste ! où prend mon esprit toutes ces gentillesses ?
« Que font les révoltés ? dis-moi, quel est leur sort ? »
Ils n’ont pu résister, Madame, à notre effort ;
Nous les avons taillés en pièces,
Mis Ptérélas leur chef à mort,
Pris Télèbe d’assaut, et déjà dans le port
Tout retentit de nos prouesses.
« Ah ! quel succès ! Ô Dieux ! Qui l’eût pu jamais croire ?
Raconte-moi, Sosie, un tel événement. »
Je le veux bien, Madame ; et, sans m’enfler de gloire,
Du détail de cette victoire
Je puis parler très savamment.
Figurez-vous donc que Télèbe,
Madame, est de ce côté ;
(Sosie marque les lieux sur sa main ou à terre.)
C’est une ville, en vérité,
Aussi grande quasi que Thèbes.
La rivière est comme là.
Ici nos gens se campèrent ;
Et l’espace que voilà,
Nos ennemis l’occupèrent.
Sur un haut, vers cet endroit,
Était leur infanterie ;
Et plus bas, du côté droit,
Était la cavalerie.
Après avoir aux Dieux adressé les prières,
Tous les ordres donnés, on donne le signal.
Les ennemis, pensant nous tailler des croupières,
Firent trois pelotons de leurs gens à cheval ;
Mais leur chaleur par nous fut bientôt réprimée,
Et vous allez voir comme quoi.
Voilà notre avant-garde à bien faire animée ;
Là, les archers de Créon, notre roi ;
Et voici le corps d’armée,
(On fait un peu de bruit.)
Qui d’abord… Attendez : le corps d’armée a peur ;
J’entends quelque bruit, ce me semble.
Moor — Les Brigands
Auteur : Friedrich Schiller
Date : 1781
Intérêt pédagogique : romantisme noir, lutte intérieure, tension extrême, bascule vers l’abîme.
MOOR — Une longue… longue nuit… Elle n’aura jamais d’aurore !… Tremblerai-je ?… Ombres de ceux que j’ai étranglés, je ne tremblerai point. Vos râles, votre visage bleuâtre, vos horribles et larges plaies ne sont que les anneaux de la chaîne éternelle de la destinée, et cette chaîne tout entière est attachée aux heures de mes joies, à l’humeur de ma nourrice et de mon gouverneur, au caractère de mon père, au sang de ma mère. Pourquoi mon Perillus n’a-t-il fait de moi qu’une bête sauvage, dont les entrailles brûlantes dévorent l’humanité ? (Il pose le bout d’un pistolet sur son front.) Sur ce canon s’embrassent le temps et l’éternité… Affreuse clef, qui ferme derrière moi la prison de la vie, qui m’ouvre le séjour de la liberté éternelle ! dis-moi, oh ! dis-moi, où me conduiras-tu ?… Terre étrangère, que n’a encore foulée aucun pied humain ! L’humanité succombe, accablée de cette effrayante image ; les fibres se détendent, et l’imagination, singe malicieux des sens, fait bondir des fantômes devant nos yeux épouvantés… Non, non, un homme ne doit pas trembler. Sois ce que tu voudras, inconnue, au-delà sans nom ! pourvu que mon moi me reste fidèle, et que je l’emporte !… Les dehors ne sont que la couleur de l’esprit. Je suis moi-même mon ciel et mon enfer. (Étendant au loin ses regards). Si tu me laissais un univers réduit en cendres, que tu aurais banni de tes yeux, où je serais seul avec la nuit solitaire et les déserts éternels… alors je peuplerais le vide silencieux de mes rêves, et j’aurais l’éternité pour analyser à loisir le tableau embrouillé des misères humaines… Ou voudrais-tu, par des transformations renaissantes, par un spectacle de misères toujours nouveau, de degrés en degrés, me conduire au néant ? Ne pourrai-je plus briser le fil de la vie qui me sera filé au delà de la mort, aussi facilement que je brise celui-ci ?… Tu peux me réduire à rien, mais cette liberté, tu ne peux me la ravir. (Il arme son pistolet et tout à coup s’arrête.) Et je mourrai par la crainte d’une vie pleine de tourments ? Me laisserai-je vaincre par le malheur ? Non, non ! je dois le supporter. Ô mon orgueil ! épuise la douleur ! Je veux accomplir ma destinée. (La nuit devient toujours plus sombre. Minuit sonne.)
Figaro — Le Mariage de Figaro
Auteur : Beaumarchais
Date : 1784
Intérêt pédagogique : colère lucide, ironie mordante, adresse, débit, précision des ruptures.
FIGARO, seul, se promenant dans l’obscurité, dit du ton le plus sombre — Ô femme ! femme ! femme ! créature faible et décevante !… nul animal créé ne peut manquer à son instinct : le tien est-il donc de tromper ?… Après m’avoir obstinément refusé quand je l’en pressais devant sa maîtresse ; à l’instant qu’elle me donne sa parole ; au milieu même de la cérémonie… Il riait en lisant, le perfide ! et moi, comme un benêt… Non, monsieur le comte, vous ne l’aurez pas… vous ne l’aurez pas. Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie !… noblesse, fortune, un rang, des places, tout cela rend si fier ! Qu’avez-vous fait pour tant de biens ? vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus : du reste, homme assez ordinaire ! tandis que moi, morbleu, perdu dans la foule obscure, il m’a fallu déployer plus de science et de calculs pour subsister seulement, qu’on n’en a mis depuis cent ans à gouverner toutes les Espagnes ; et vous voulez jouter !… On vient… c’est elle… ce n’est personne.
— La nuit est noire en diable, et me voilà faisant le sot métier de mari, quoique je ne le sois qu’à moitié ! (Il s’assied sur un banc.) Est-il rien de plus bizarre que ma destinée ! Fils de je ne sais pas qui ; volé par des bandits ; élevé dans leurs mœurs, je m’en dégoûte et veux courir une carrière honnête ; et partout je suis repoussé ! J’apprends la chimie, la pharmacie, la chirurgie ; et tout le crédit d’un grand seigneur peut à peine me mettre à la main une lancette vétérinaire ! — Las d’attrister des bêtes malades, et pour faire un métier contraire, je me jette à corps perdu dans le théâtre : me fussé-je mis une pierre au cou ! Je broche une comédie dans les mœurs du sérail : auteur espagnol, je crois pouvoir y fronder Mahomet sans scrupule : à l’instant un envoyé… de je ne sais où se plaint que j’offense dans mes vers la Sublime Porte, la Perse, une partie de la presqu’île de l’Inde, toute l’Égypte, les royaumes de Barca, de Tripoli, de Tunis, d’Alger et de Maroc ; et voilà ma comédie flambée, pour plaire aux princes mahométans, dont pas un, je crois, ne sait lire, et qui nous meurtrissent l’omoplate, en nous disant : Chiens de chrétiens ! — Ne pouvant avilir l’esprit, on se venge en le maltraitant. — Mes joues creusaient, mon terme était échu : je voyais de loin arriver l’affreux recors, la plume fichée dans sa perruque ; en frémissant je m’évertue. Il s’élève une question sur la nature des richesses ; et comme il n’est pas nécessaire de tenir les choses pour en raisonner, n’ayant pas un sou, j’écris sur la valeur de l’argent, et sur son produit net : aussitôt je vois, du fond d’un fiacre, baisser pour moi le pont d’un château-fort, à l’entrée duquel je laissai l’espérance et la liberté. (Il se lève.) Que je voudrais bien tenir un de ces puissants de quatre jours, si légers sur le mal qu’ils ordonnent, quand une bonne disgrâce a cuvé son orgueil ! Je lui dirais… que les sottises imprimées n’ont d’importance qu’aux lieux où l’on en gêne le cours ; que, sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur ; et qu’il n’y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits. (Il se rassied.) Las de nourrir un obscur pensionnaire, on me met un jour dans la rue ; et comme il faut dîner, quoiqu’on ne soit plus en prison, je taille encore ma plume, et demande à chacun de quoi il est question : on me dit que, pendant ma retraite économique, il s’est établi dans Madrid un système de liberté sur la vente des productions, qui s’étend même à celles de la presse ; et que, pourvu que je ne parle en mes écrits ni de l’autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l’Opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose, je puis tout imprimer librement, sous l’inspection de deux ou trois censeurs. Pour profiter de cette douce liberté, j’annonce un écrit périodique, et, croyant n’aller sur les brisées d’aucun autre, je le nomme Journal inutile. Pou-ou ! je vois s’élever contre moi mille pauvres diables à la feuille : on me supprime, et me voilà derechef sans emploi ! — Le désespoir m’allait saisir ; on pense à moi pour une place, mais par malheur j’y étais propre : il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l’obtint. Il ne me restait plus qu’à voler ; je me fais banquier de pharaon : alors, bonnes gens ! je soupe en ville, et les personnes dites comme il faut m’ouvrent poliment leur maison, en retenant pour elles les trois quarts du profit. J’aurais bien pu me remonter ; je commençais même à comprendre que, pour gagner du bien, le savoir-faire vaut mieux que le savoir. Mais comme chacun pillait autour de moi, en exigeant que je fusse honnête, il fallut bien périr encore. Pour le coup je quittais le monde, et vingt brasses d’eau m’en allaient séparer lorsqu’un dieu bienfaisant m’appelle à mon premier état. Je reprends ma trousse et mon cuir anglais ; puis, laissant la fumée aux sots qui s’en nourrissent, et la honte au milieu du chemin, comme trop lourde à un piéton, je vais rasant de ville en ville, et je vis enfin sans souci. Un grand seigneur passe à Séville ; il me reconnaît, je le marie ; et pour prix d’avoir eu par mes soins son épouse, il veut intercepter la mienne ! Intrigue, orage à ce sujet. Prêt à tomber dans un abîme, au moment d’épouser ma mère, mes parents m’arrivent à la file. (Il se lève en s’échauffant.) On se débat : C’est vous, c’est lui, c’est moi, c’est toi ; non, ce n’est pas nous : eh ! mais, qui donc ? (Il retombe assis.) Ô bizarre suite d’événements ! Comment cela m’est-il arrivé ? Pourquoi ces choses et non pas d’autres ? Qui les a fixées sur ma tête ? Forcé de parcourir la route où je suis entré sans le savoir, comme j’en sortirai sans le vouloir, je l’ai jonchée d’autant de fleurs que ma gaieté me l’a permis ; encore je dis ma gaieté, sans savoir si el
Lorenzo — Lorenzaccio
Auteur : Alfred de Musset
Date : 1834 (publication)
Intérêt pédagogique : adresse à Philippe, souffle romantique, contradictions intérieures et montée de la détermination tragique.
LORENZO : Tu me demandes pourquoi je tue Alexandre ? Veux-tu donc que je m'empoisonne, ou que je saute dans l'Arno ? veux-tu donc que je sois un spectre, et qu'en frappant sur ce squelette... (Il frappe sa poitrine) il n'en sorte aucun son ? Si je suis l'ombre de moi-même, veux-tu donc que je rompe le seul fil qui rattache aujourd'hui mon cœur à quelques fibres de mon cœur d'autrefois ? Songes-tu que ce meurtre, c'est tout ce qui me reste de ma vertu ? Songes-tu que je glisse depuis deux ans sur un rocher taillé à pic, et que ce meurtre est le seul brin d'herbe où j'aie pu cramponner mes ongles ? Crois-tu donc que je n'aie plus d'orgueil, parce que je n'ai plus de honte, et veux-tu que je laisse mourir en silence l'énigme de ma vie ? Oui, cela est certain, si je pouvais revenir à la vertu, si mon apprentissage du vice pouvait s'évanouir, j'épargnerais peut-être ce conducteur de bœufs - mais j'aime le vin, le jeu et les filles, comprends-tu cela ? Si tu honores en moi quelque chose, toi qui me parles, c'est mon meurtre que tu honores, peut-être justement parce que tu ne le ferais pas. Voilà assez longtemps, vois-tu, que les républicains me couvrent de boue et d'infamie ; voilà assez longtemps que les oreilles me tintent, et que l'exécration des hommes empoisonne le pain que je mâche. J'en ai assez de me voir conspué par des lâches sans nom, qui m'accablent d'injures pour se dispenser de m'assommer, comme ils le devraient. J'en ai assez d'entendre brailler en plein vent le bavardage humain ; il faut que le monde sache un peu qui je suis, et qui il est. Dieu merci, c'est peut-être demain que je tue Alexandre ; dans deux jours j'aurai fini. Ceux qui tournent autour de moi avec des yeux louches, comme autour d'une curiosité monstrueuse apportée d'Amérique, pourront satisfaire leur gosier, et vider leur sac à paroles. Que les hommes me comprennent ou non, qu'ils agissent ou n'agissent pas, j'aurai dit tout ce que j'ai à dire ; je leur ferai tailler leurs plumes, si je ne leur fais pas nettoyer leurs piques, et l'Humanité gardera sur sa joue le soufflet de mon épée marquée en traits de sang. Qu'ils m'appellent comme ils voudront, Brutus ou Érostrate, il ne me plaît pas qu'ils m'oublient. Ma vie entière est au bout de ma dague, et que la Providence retourne ou non la tête en m'entendant frapper, je jette la nature humaine à pile ou face sur la tombe d'Alexandre - dans deux jours, les hommes comparaîtront devant le tribunal de ma volonté.
Aïrolo — Mangeront-ils ?
Auteur : Victor Hugo
Date : 1866–1867
Intérêt pédagogique : densité poétique, mystère, présence, verticalité de la parole.
AÏROLO — Celui qui rôde. Un passant. Pour tout dire,
Je suis pour les humains ce que, pardonnons-leur,
En langage vulgaire ils nomment un voleur.
(À Lady Janet. À Lord Slada.)
O la plus belle! ô sire aimable entre les sires !
Ayant un peu le temps de causer, vu les sbires
Qui nous guettent, je vais, pour charmer vos ennuis,
Vous dire de mon mieux qui je suis, si je puis.
(Il se place entre eux deux et prend sous un de ses bras le bras de Lord Slada et sous l’autre le bras de Lady Janet.)
Mes bons amis, il est deux hommes sur la terre :
Le roi, moi. Moi la tête, et lui le cimeterre.
Je pense, il frappe. Il règne, on le sert à genoux ;
Moi, j’erre dans les bois. Tout tremble autour de nous ;
Autour de moi c’est l’arbre, autour de lui c’est l’homme,
Le meilleur vin de Chypre emplit son vidrecome ;
Moi, je bois au ruisseau dans le creux de ma main.
Le roi fait toujours bien, moi toujours mal. Amen.
Lui couronné, moi pris, nous marchons en cortège ;
Chers, il vous persécute et moi je vous protège ;
Le prince est la médaille, et je suis le revers ;
Et nous sommes tous deux mangés des mêmes vers.
Peut-être en ma caverne on fait un meilleur somme
Que dans la sienne. Il est fort vulnérable, en somme ;
II peut aussi finir par être échec et mat.
Le roi, c’est mon contraire. Ou bien mon grand format.
Je suis un conquérant de liards dans les poches,
Mais j’ai l’honnêteté des bonnes vieilles roches ;
Je suis le va-nu-pieds, mais non pas l’aigrefin ;
Je livre la bataille immense de la faim
Contre le superflu des autres. Qu’on me dise
Que j’ai tort si la faim devient la gourmandise,
D’accord, mais je suis maigre. Amis, j’habite aux champs,
Et je tiens compagnie aux arbres point méchants ;
Mon antre a la gaîté décente d’une cave.
Là je jeûne pendant que le moineau se gave,
La nature ayant tout prévu, l’homme excepté.
L’hiver, de droit je gèle, ayant sué l’été.
Près de moi la perdrix glousse, le mouton bêle ;
Car je suis un flâneur bien plutôt qu’un rebelle.
Parfois dans les genêts, comme moi sauvageons,
Je rencontre un passant, je lui dis : Partageons.
Ta bourse ? — Je n’ai rien. — Alors prends mon pain.
(À Lady Janet avec un sourire.)
Belle,
Absolvez-moi. Je vis dans la loi naturelle ;
Attentif après tout au chant des bois, bien plus
Qu’aux voyageurs passant avec des sacs joufflus.
Avril vient tous les ans me faire mon ménage.
Faut-il vous compléter mon portrait ? Braconnage,
C’est mon instinct. Pensif, je dédaigne de loin
Le juge, plus le prêtre ; et je n’ai pas besoin
De vos religions, je lis Dieu sans lunettes.
J’aime les rossignols et les bergeronnettes.
J’ignore si j’arrive et ne sais si je pars.
Parfois dans le zéphir je me sens presque épars.
Amants, soyez un feu ; je suis une fumée.
Ma silhouette glisse et fond dans la ramée.
Dans les chaleurs, quand juin met à sec le torrent,
Au plus épais du bois je me glisse, espérant
Surprendre le sommeil divin des nymphes lasses.
De vagues nudités au fond des clairs espaces
Que je verrais de loin, ou que je croirais voir,
Me suffiraient, l’amour ne valant pas l’espoir.
Je suis le néant, gai. Supposez une chose
Qui n’est pas, et qui rit; c’est moi. Je me repose,
Et laisse le bon Dieu piocher. Dévotement,
J’écoute l’air, la pluie, et ce fier grondement
Des brutes dans les champs, de l’autan dans la nue,
Que la mer accompagne en basse continue;
Le soir j’accroche un rêve à l’astre qui me luit,
Clou de la panoplie immense de la nuit.
Je songe, c’est beaucoup. Les fleurs, voilà mon faste.
Si quelque détail cloche en ce monde si vaste,
Je n’en triomphe point, tout en l’apercevant;
Je subis les accès de colère du vent
Et la mauvaise humeur des saisons inégales
Avec la dignité modeste des cigales.
Des éléments bourrus nous sommes prisonniers.
Bien. Soit. Les quatre vents sont quatre chiffonniers
Portant le chaud, le froid, le beau temps, la tempête ;
Chacun vient nous vider sa hotte sur la tête.
Savez-vous que le vent doit beaucoup s’amuser ?
Quel coureur! — Jamais pris, — chanter, — ne point s’user !
Ce serait là, je crois, ma vocation. Vivre
Là-haut, assourdissant comme un clairon de cuivre
Le bon vieux genre humain, ce bipède dormant,
Être un bandit céleste errant au firmament,
Un esprit ouragan changeant cent fois de formes,
Faisant en plein azur des sottises énormes !
Ça m’irait. Mais qu’importe ! est-il rien de certain ?
Je n’ai jamais le soir mon avis du matin.
L’hésitation molle entre ses bras me porte.
Se contredire est doux. Je suis pour qu’une porte
Ne soit jamais ouverte ou fermée. À peu près
Est ma devise. Un lys me plaît, comme un cyprès.
Je ris avec le flot, et parfois dans la brume
Je pleure avec recueil que bat la vaste écume.
Pour l’homme, vivre, c’est désirer. J’ai donné
Ma démission, moi, le jour où je suis né.
Toute la question terrestre, c’est la femme.
Qui l’aura? Vous ou moi? Personne, et tous. Madame
Se rit de nous. Voyez, c’est un enchantement,
Une grâce, et chacun vise ce cœur charmant ;
Le bonheur, but réel, mais conquête impossible,
Est un concours d’archers dont la femme est la cible.
J’y renonce. Hélas ! l’homme a pour bien le péché.
Comme une sensitive, avant qu’il l’ait touché,
II voit se dérober le bonheur contractile.
Dire au destin son fait, c’est beau, mais inutile ;
Je m’en prive. On s’escrime à deviner pourquoi
Le mal règne pendant que le bien se tient coi,
Et de ce pugilat avec la destinée
Notre logique sort fort contusionnée.
Moi, j’aime mieux grimper dans les arbres. J’aurais
Droit au titre de clown familier des forêts ;
Dans tous les casse-cous j’exécute une danse.
Parfois aux moineaux francs je parle en confidence.
Je leur conte comment j’aurais fait si j’avais
Fait le monde, et que l’homme eût été moins mauvais.
Je reçois leurs bravos, j’accepte leurs huées,
Et je discute avec ces bavards des nuées.
Je leur dis mon système ; ils jasent en tout lieu ;
Et quelque chose en va peut-être jusqu’à Dieu,
Et c’est une façon de le mettre en demeure.
S’il m’écoute, il fera la vie un peu meilleure.
À présent croyez-vous mon métier lucratif ?
Point. Je ne suis de rien ici-bas le captif.
Voilà tout.
(Jetant les yeux sur la végétation.)
Passereaux, j’ai le même bocage
Que vous, et j’ai la même épouvante, la cage.
(À Lord Slada.)
Mon patrimoine est mince. Errer dans les sentiers,
C’est là mon seul talent; je plains mes héritiers.
Voyons, que laisserai-je après moi?
(Regardant autour de lui.)
Cette dune,
Ces sapins, les roseaux, l’étang, le clair de lune,
La falaise où le flot mouille les goémons,
La source dans les puits, la neige sur les monts,
Voilà tout ce que j’ai. Moi mort, si l’on défalque
De tout cela de quoi payer le catafalque,
II reste peu de chose. — Ah ! je vaux bien les rois,
Car j’ai la liberté de rire au fond des bois.
Mon chez-moi c’est l’espace, et Rien est ma patrie.
Voyez-vous, la naissance est une loterie ;
Le hasard fourre au sac sa main, vous voilà né.
À ce tirage obscur la forêt m’a gagné.
Joli lot. C’est ainsi que, parmi la bruyère
Où Puck sert d’hippogriffe à la fée écuyère,
Enfant et gnome, étant presque un faune, j’échus
Comme concitoyen aux vieux arbres fourchus.
Dans l’herbe, dans les fleurs de soleil pénétrées,
Dans le ciel bleu, dans l’air doré, j’ai mes entrées.
Sous mes yeux tout s’épouse, et sans gêne on s’unit,
On s’accouple, le nid encourage le nid,
Et la fauve forêt manque d’hypocrisie.
Je suis l’âme sereine à qui Pan s’associe.
Je suis tout seul, je suis tout nu, quel sort charmant !
Pourtant rien n’est complet. Vivre sans vêtement,
Sans maison, sans voisin, à l’état de nature,
Comme un lièvre orphelin cherchant sa nourriture,
En plein désert, ayant pour outils ses dix doigts,
Avec les animaux féroces, dans les bois,
Cela même a parfois ses côtés incommodes.
Mais, les oiseaux étant heureux, je suis leurs modes.
La divine rosée éparse est le cadeau
Que fait la fraîche aurore à ces gais buveurs d’eau.
J’en bois comme eux. Comme eux je m’en grise, et je chante.
Mais j’aime aussi du vin l’extase trébuchante.
De temps en temps, je vais à la ville, en congé.
Quant à mes qualités, je suis très goinfre, et j’ai
Un comique grossier qui plaît aux basses classes.
Je le sais pour avoir hanté les populaces.
En somme, je médite, en regardant tantôt
Dans les ronces, par terre, et dans le ciel là-haut;
J’erre comme un chevreuil, comme un pinson je perche.
L’homme ayant égaré le bonheur, je le cherche.
Un jour, dans une rue, aux badauds, aux valets,
Un vieux pitre enseignait, entre deux gobelets,
La science, et j’en ai pu saisir au passage
Toute la quantité qu’il faut pour être sage.
Je m’en sers dans les bois. J’en trouve ici l’emploi.
Maintenant, que je sois traqué, mis hors la loi,
Par vos codes coiffé d’un sombre bonnet d’âne.
Que j’escroque ma part de la céleste manne,
Possesseur de zéro, que j’en sois le voleur,
Ça fait rire. Je suis le pire et le meilleur.
Je suis l’homme d’en bas. Amis, c’est agréable.
Dieu, s’il n’était pas Dieu, voudrait être le Diable.
Je vois l’envers de tout. Que c’est risible, hélas!
Pourtant d’être épié par le guet je suis las.
Ce matin, le sentant dans l’ombre où je m’enfonce,
J’ai balayé ma roche, épousseté ma ronce,
Mis de l’ordre en mon trou que j’ai barricadé;
Après quoi, serviteur ! je me suis évadé,
Et je prends comme vous cet asile pour gîte.
Mais sans plaisir.
L’Homme — La Fleur à la bouche
Auteur : Luigi Pirandello
Date : 1923
Intérêt pédagogique : parole hypnotique, obsession du temps, tension intérieure continue.
L'HOMME — Si la mort, mon cher monsieur, était comme l’un de ces insectes étranges, répugnants, que quelqu’un découvre soudain sur nous par hasard… Vous marchez dans la rue ; un autre passant, tout à coup, vous arrête et, prudemment, les deux doigts tendus, vous dit :
— « Pardon… permettez ? Vous avez, monsieur, la mort sur vous. »
Et, de ces deux doigts, il la saisit et la jette au loin… Ce serait magnifique ! Mais la mort n’est pas comme ces insectes répugnants. Beaucoup se promènent, désinvoltes et étrangers à tout, et peut-être l’ont-ils sur eux ; personne ne la voit ; et eux pensent tranquillement à ce qu’ils feront demain et après-demain. À présent, moi (il se lève) cher monsieur, voilà… venez ici… (il le fait se lever et le conduit sous le réverbère allumé) là, sous ce lampadaire… venez… je vais vous montrer quelque chose… Regardez, ici, sous cette moustache… là, vous voyez ce beau tubercule violacé ? Savez-vous comment ça s’appelle ? Ah, un nom délicieux… plus doux qu’un bonbon : "Épithéliome" ça s’appelle. Prononcez-le, vous sentirez comme c’est doux : épithéliome… La mort, vous comprenez ? Elle est passée. Elle m’a fourré cette fleur dans la bouche et m’a dit :
— « Garde-la, mon cher : je repasserai dans huit ou dix mois ! »
(Pause.)
Et maintenant, dites-moi, vous, si avec cette fleur dans la bouche, je peux rester tranquillement à la maison, calme et paisible, comme cette malheureuse voudrait que je le fasse.
(Pause.)
Je lui crie :
— Ah oui ? Et tu veux que je t’embrasse ?
— « Oui, embrasse-moi ! »
Mais savez-vous ce qu’elle a fait ? Avec une épingle, la semaine dernière, elle se fait une égratignure ici, sur la lèvre, puis elle me prend la tête et elle veut m’embrasser… m’embrasser sur la bouche… Parce qu’elle dit qu’elle veut mourir avec moi.
(Pause.)
Elle est folle… (Puis avec colère.) Moi, je ne reste pas à la maison. J’ai besoin de me tenir derrière les vitrines des boutiques, moi, à admirer l’adresse des jeunes vendeurs. Parce que, voyez-vous, si un instant il se fait un vide en moi… vous comprenez… je pourrais très bien, pour un rien, tuer toute la vie d’un homme que je ne connais pas… sortir le revolver et tuer quelqu’un qui, comme vous, par malheur, a perdu son train…
Sémione Sémionovitch — Le Suicidé
Auteur : Nicolaï Erdman
Date : 1928 (écriture)
Traduction : André Markowicz
Intérêt pédagogique : précision du raisonnement, rythme des répétitions, comique de langage et bascule vers une angoisse existentielle.
Sémione Sémionovitch et le jeune homme. Pause.
SÉMIONE SÉMIONOVITCH. - Qu'est-ce que vous en pensez, jeune homme ? Au nom du ciel, ne m'interrompez pas, réfléchissez d'abord. Tenez, figurez-vous que, demain, à midi, vous prenez dans la main un revolver. Au nom du ciel, ne m'interrompez pas. Bien. Mettons que vous le prenez... et vous introduisez le canon dans la bouche. Si, vous l'introduisez. Bien. Mettons que vous l'introduisez. Donc, vous l'introduisez. Vous l'avez introduit. Et, aussitôt que vous l'avez introduit, ce qui surgit, c'est une seconde. Abordons la seconde sous l'angle philosophique. Qu'est-ce que c'est, une seconde ? Tic-tac. Oui, tic-tac. Et, ce qu'il y a, entre ce tic et ce tac, c'est un mur. Oui, un mur, c'est-à-dire le canon du revolver. Vous comprenez ? Donc, le canon. Là, c'est le tic. Là, c'est le tac. Et donc, le tic, jeune homme, c'est encore tout, et le tac, jeune homme, c'est déjà rien. Rien du tout. Vous comprenez ? Pourquoi ? Parce que, là, il y a le chien. Abordons le chien sous l'angle philosophique. Si, abordez-le. On l'aborde. Vous appuyez. Alors, ce qui résonne, c'est pif-paf. Et donc, le pif, c'est encore le tic, mais, donc, le paf - c'est déjà le tac. Et donc, tout ce qui concerne le pif et le tic, je le comprends, mais tout ce qui concerne le tac et le paf, je ne le comprends absolument pas. Tic - et voilà, je suis encore avec moi, et avec ma femme, et avec ma belle-mère, avec le soleil, avec l'air et avec l'eau, ça, je comprends. Tac - et voilà, je me retrouve sans ma femme... encore que, sans ma femme - ça, je comprends aussi, je me retrouve sans ma belle-mère... bon, ça, je comprends même parfaitement bien, mais alors, que je me retrouve sans moi - ça, je ne comprends absolument pas. Comment ça, je suis sans moi ? Vous comprenez, moi ? Moi, personnellement. Podsékalnikov. Un homme. Abordons l'homme sous l'angle philosophique. Darwin nous a démontré dans l'aride langage des chiffres que, l'homme est une cellule. Au nom du ciel, ne m'interrompez pas. L'homme est une cellule. Et, dans cette cellule, il y a une âme qui se ronge. Ça, je comprends. Vous vous tuez, votre coup de feu détruit la cellule, et alors, l'âme s'envole. Elle prend son envol. Elle vole. Bon, bien sûr, elle vole et elle crie : "Hosanna ! Hosanna !" Bon, bien sûr, il y a Dieu qui l'appelle. Il lui demande : "À qui tu es ?" - "À Podsékalnikov." - "Tu as été malheureuse ?" - "Oui, j'ai été malheureuse." - "Bon, eh bien, danse maintenant." Et, l'âme, elle se met à danser et à chanter. (Il chante.) "Gloire à Dieu dans les cieux, et la paix sur la terre, et la bénédiction aux hommes." Ça, je comprends. Mais, si elle est vide, la cellule ? Si l'âme n'existe pas ? Alors quoi ? C'est comment, dans ce cas-là ? C'est comment, d'après vous ? Il y a une vie dans l'au-delà, ou il n'y en a pas ? Je vous demande ? (Il le secoue.) Je vous le demande ? Il y en a une, oui ou non ? Oui ou non ? Répondez-moi. Répondez.
Arturo Ui — La Résistible Ascension d’Arturo Ui
Auteur : Bertolt Brecht
Date : 1941
Intérêt pédagogique : rhétorique du pouvoir, manipulation, fausse logique, construction d’un discours.
ARTURO UI — Meurtres, massacres, carnages, pillages, des coups de feu tirés en pleine rue, des citoyens paisibles assassinés en plein jour… Et que fait le gouvernement, je vous le demande ? Rien. […] Bref, c’est le règne du chaos. Si n’importe qui peut faire ce qu’il veut, et ce que sa folie lui dicte, si un monstre abominable peut débouler dans n’importe quel lieu public, une arme à la main, alors c’est la guerre de tous contre tous, et donc, le règne du chaos. Quand, par exemple, je gère tranquillement ma boutique, ou bien, quand je conduis mon camion de choux-fleurs, et qu’un individu moins paisible que moi, entre dans ma boutique et crie : « Les mains en l’air ! », ou qu’il me crève les pneus à coups de revolver, la paix ne peut régner ! Mais une fois que j’ai pris conscience que l’homme est ainsi fait et qu’il n’a rien d’un agneau innocent, je dois alors agir pour qu’on ne démolisse pas tout dans ma boutique, pour ne pas avoir à lever les mains si l’autre me l’ordonne, et pouvoir les utiliser pour mon travail, pour compter les cornichons par exemple, ou que sais-je encore. Car l’homme est ainsi fait, il ne posera jamais son arme de lui-même, sous prétexte que c’est moral, ou parce que les beaux-parleurs de la Marie lui diront que c’est bien. Si je ne tire pas, c’est l’autre qui me tue, et c’est parfaitement logique. Bien. Et maintenant, vous allez me demander : « que faut-il faire ? » Je vais vous le dire. Mais, d’abord, mettez-vous ça dans la tête : jusqu’ici, votre réaction a été désastreuse. Vous restez assis derrière votre comptoir en espérant que tout ira bien, vous êtes désunis, vous vous disputez entre vous, au lieu de rassembler vos forces et d’organiser une défense pour vous protéger des pillages de ces gangsters. Non, je vous dis que ça ne peut pas continuer. La première chose qu’il nous faut, c’est l’unité. Deuxièmement, il nous faut des sacrifices. Quel genre de sacrifices ? vous allez me demander. Est-ce qu’il va falloir verser trente centimes sur chaque dollar gagné pour assurer notre protection ? Non, c’est hors de question. Notre argent est trop précieux. Si la protection ne coûtait rien, oui, nous serions tous d’accord. Mais mes chers marchands de légumes, les choses ne sont pas si simples. Seule la mort est gratuite : tout le reste coûte de l’argent. La protection a un prix, la paix aussi, la tranquillité aussi. La vie est ainsi faite, et puisque ce n’est pas près de changer, ces Messieurs et moi-même avons décidé de vous offrir notre protection. (Givola et Roma applaudissent) Et pour vous prouver que nous voulons travailler dans l’intérêt du commerce, nous avons demandé à notre partenaire, M. Clark, ici présent, qui est grossiste, et que vous connaissez tous, de venir vous parler…
Bérenger — Rhinocéros
Auteur : Eugène Ionesco
Date : 1959
Intérêt pédagogique : humanité fragile, résistance intime, émotion contenue.
BÉRANGER, (se regardant toujours dans la glace) — Ce n’est tout de même pas si vilain que ça un homme. Et pourtant, je ne suis pas parmi les plus beaux ! (Il se retourne.) Daisy ! Daisy ! Où es-tu, Daisy ? Tu ne vas pas faire ça ! (Il se précipite vers la porte.) Daisy ! (Arrivé sur le palier, il se penche sur la balustrade.) Daisy ! Remonte ! Reviens, ma petite Daisy ! Tu n’as même pas déjeuné ! Daisy, ne me laisse pas tout seul ! Qu’est-ce que tu m’avais promis ! Daisy ! Daisy ! (Il renonce à l’appeler, fait un geste désespéré et rentre dans sa chambre.) Évidemment. On ne s’entendait plus. Un ménage désuni. Ce n’était plus viable. Mais elle n’aurait pas dû me quitter sans s’expliquer. (Il regarde partout.) Elle ne m’a pas laissé un mot. Ça ne se fait pas. Je 4 suis tout à fait seul maintenant. (Il va fermer la porte à clé, soigneusement, mais avec colère.) On ne m’aura pas, moi. (Il ferme soigneusement les fenêtres.) Vous ne m’aurez pas, moi. (Il s’adresse à toutes les têtes de rhinocéros.) Je ne vous suivrai pas, je ne vous comprends pas ! Je reste ce que je suis. Je suis un être humain. Un être humain. (Il va s’asseoir dans le fauteuil.) La situation est absolument intenable. C’est ma faute, si elle est partie. J’étais tout pour elle. Qu’est-ce qu’elle va devenir ? Encore quelqu’un sur la conscience. J’imagine le pire, le pire est possible. Pauvre enfant abandonnée dans cet univers de monstres ! Personne ne peut m’aider à la retrouver, personne, car il n’y a plus personne. (Nouveaux barrissements, courses éperdues, nuages de poussière.) Je ne veux pas les entendre. Je vais mettre du coton dans oreilles. (Il se met du coton dans les oreilles et se parle à lui-même dans la glace.) Il n’y a pas d’autre solutions que de les convaincre, les convaincre, de quoi ? Et les mutations sont-elles réversibles ? Hein, sont-elles réversibles ? Ce serait un travail d’Hercule, au-dessus de mes forces. D’abord, pour les convaincre, il faut leur parler. Pour leur parler, il faut que j’apprenne leur langue. Où qu’ils apprennent la mienne ? Mais quelle langue est-ce que je parle ? Quelle est ma langue ? Este du français, ça ? Ce doit bien être du français ? Mais qu’est-ce du français ? On peut appeler ça du français, si on veut, personne ne peut le contester, je suis seul à le parler. Qu’est-ce que je dis ? Est-ce que je me comprends, est-ce que je me comprends ? (Il va vers le milieu de la chambre.) Et si, comme me l’avait dit Daisy, si c’est eux qui ont raison ? (Il retourne vers la glace.) Un homme n’est pas laid, un homme n’est pas laid ! (Il se regarde en passant la main sur sa figure.) Quelle drôle de chose ! A quoi je ressemble alors ? A quoi ? (Il se précipite vers un placard, en sort des photos, qu’il regarde.) Des photos ! Qui sont-ils tous ces gens-là ? M. Papillon, ou Daisy plutôt ? Et celui-là, est-ce Botard ou Dudard, ou Jean ? Ou moi, peut-être ! (Il se précipite de nouveau vers le placard d’où il sort deux ou trois tableaux.) Oui, je me reconnais ; C’est moi, c’est moi. (Il va raccrocher les tableaux sur le mur du fond, à côté des têtes des rhinocéros.) C’est moi, c’est moi. (Lorsqu’il accroche les tableaux, on s’aperçoit que ceux-ci représentent un vieillard, une grosse femme, un autre homme. La laideur de ces portraits contraste avec les têtes des rhinocéros qui sont devenues très belles. Bérenger s’écarte pour contempler les tableaux.) Je ne suis pas beau, je ne suis pas beau. (Il décroche les tableaux, les jette par terre avec fureur, il va vers la glace.) Ce sont eux qui sont beaux. J’ai eu tort ! Oh ! Comme je voudrais être comme eux. Je n’ai pas de corne, hélas ! Que c’est laid, un front plat. Il m’en faudrait une ou deux, pour rehausser mes traits tombants. Ça viendra peut-être, et je n’aurai plus honte, je pourrai aller tous les retrouver. Mais ça ne pousse pas ! (Il regarde les paumes de ses mains.) Mes mains ont moites. Deviendront-elles rugueuses ? (Il enlève son veston, défait sa chemise, contemple sa poitrine dans la glace.) J’ai la peau flasque. Ah, ce corps trop blanc, et poilu ! Comme je voudrais avoir une peau dure et cette magnifique couleur d’un vert sombre, une nudité décente, sans poils, comme la leur ! (Il écoute les barrissements.) Leurs chants ont du charme, une peur âpre, mais un charme certain ! Sine pouvais faire comme eux. (Il essaye de les imiter.) Ahh, ahh, brr ! Non, ça n’est pas ça ! Essayons encore, plus fort ! Ahh, ahh, brr ! Non, non, ce n’est pas ça, que c’est faible, comme cela manque de vigueur ! Je n’arrive pas à barrir. Je hurle seulement. Ahh, ahh, brr ! Les hurlements ne sont pas des barrissements : Comme j’ai mauvaise conscience, j’aurais dû les suivre à temps. Trop tard maintenant ! Hélas, je suis un monstre, je suis un monstre. Hélas, jamais je ne deviendrai rhinocéros, jamais, jamais ! Je ne peux plus changer. Je voudrais bien, je voudrais tellement, mais je ne peux pas. Je ne peux plus me voir. J’ai trop honte ! (Il tourne le dos à la glace.) Comme je suis laid ! Malheur à celui qui veut conserver son originalité ! (Il a un brusque sursaut.) Eh bien tant pis ! Je me défendrai contre tout le monde ! Ma carabine, ma carabine ! (Il se retourne face au mur du fond où sont fixées les têtes des rhinocéros, tout en criant) Contre tout le monde, je me défendrai ! Je suis le dernier homme, je le renterai jusqu’au bout ! Je ne capitule pas !
Rodolfe — Quai Ouest
Auteur : Bernard-Marie Koltès
Date : 1985 (publication)
Intérêt pédagogique : rapport de force, adresse à Abad, travail physique de la vieillesse et bascule de la menace vers la supplication.
RODOLFE. - Je suis trop vieux, trop foutu, j'ai trop de mal à me déplacer, c'est à toi de bouger. S'il te reste un peu de respect pour la vieillesse, viens plus près que je puisse te voir ; si tu n'as plus le respect de la vieillesse, viens quand même, pour ton intérêt ; et si tu n'as plus d'intérêt du tout, viens tout simplement parce que je te le dis. (Abad s'approche de Rodolfe.)
Mes yeux sont peut-être trop bousillés pour que je puisse voir ta gueule, mais j'ai pas besoin de la voir, négro, pour savoir tout de suite que t'es pas régulier ; tu ne fais pas assez de bruit quand tu marches pour être régulier, et figure-toi qu'ici on n'aime pas ça, les types qui ne sont pas réguliers ; ils prennent sur la gueule. Le gros, là-dehors, il va retourner de l'autre côté, il va leur dire : j'ai entendu des gens qu'on n'entend pas quand ils marchent, là-bas, de l'autre côté ; et tu vas prendre sur la gueule. Et si ce n'est pas lui qui te dénonce, ce sera ce chiot enragé qui veut sauver sa peau ; et si ce n'est pas lui, ce sera cette chienne qui me sert de femelle ; et si ce n'est pas elle, moi, je te dénonce, négro, tout vieux et tout abîmé que je suis, parce qu'on est trop nombreux sur la terre pour pas assez de place. De toute façon c'est toi qui vas tout prendre tout seul sur ta putain de gueule, et ça va te faire un sacré coup, parce que t'as rien pour amortir le choc, négro, pas de passé, pas de famille, pas de guerre, pas de vieillesse, pas d'intérêt nulle part, alors tu ferais mieux de n'avoir pas de respect pour la vieillesse non plus, ou alors, c'est que tu es vraiment à foutre à la poubelle. En attendant, viens donc m'aider, négro.
(Il fouille dans ses vêtements.) Ces chiens me croient tellement abîmé par la guerre que j'arriverais à peine à marcher ; ils croient que cette guerre m'a tout gelé, les pieds, les jambes, et le cerveau ; mais, si j'ai tant de mal à marcher, cela n'a rien à voir avec la guerre ; c'est ce machin qui pèse cinq kilos et qui mesure soixante-cinq centimètres, et que je porte sur moi nuit et jour depuis la défaite. Aide-moi à m'en débarrasser, maintenant, j'en ai marre d'être vieux. (Il sort le pistolet-mitrailleur de sous ses habits.)
C'est une kalashnikov, fabrication soviétique ; c'est pas vraiment moderne, mais je te jure que ça t'éclate la tête. Je ne vois pas pourquoi on utiliserait du matériel moderne puisque, tout ce qu'on veut, c'est faire bien éclater les têtes, et ce machin, ça tire six cent cinquante coups à la minute et jusqu'à trois cents mètres, ça fait six cent cinquante têtes éclatées par minute, si on se débrouille bien, c'est déjà pas si mal. Je n'ai pas eu trop de mal à me le mettre de côté et à le planquer, c'est toujours plus facile de rouler les officiers après une défaite qu'après une victoire, mais maintenant, j'en ai marre, c'est trop lourd. (Il s'assied, pose l'arme sur ses genoux.)
Maintenant, j'arrive à te voir un tout petit peu mieux ; mais j'ai pas besoin d'en voir plus, négro, pour être sûr, maintenant, que t'es pas régulier ; il suffit de voir tes jambes ; on comprend tout de suite que, ces jambes-là, elles ont trop l'habitude de courir ; on n'aime pas ça, ici, les gens qui courent trop vite. Approche-toi. (Abad s'approche.) Est-ce que tu as déjà fait un enfant, dans ta vie ? (Abad fait non de la tête.) Pas un ? pas un petit ? pas même un que tu ne saurais pas, un petit machin qui traîne quelque part ? (Abad fait non de la tête.) Alors, est-ce que t'as fait au moins une fille, au moins ? (Abad fait non de la tête.) Même pas ça ? (Rodolfe crache par terre.) Approche. Il faut que je t'explique comment ça marche. (Il fait la démonstration sur l'arme.) Tu mets le chargeur dans ce sens-là, pas autrement, sinon ça risque bien de t'exploser dans la gueule ; là, c'est le sélecteur de tir ; dans cette position c'est pour la rafale, dans cette position c'est pour le coup par coup ; ça dépend du nombre de têtes à faire éclater et de la précision du tir ; en principe, un coup suffit. (Il tend l'arme.)
Un homme qui n'a pas fait un fils, au moins un seul, il meurt comme un chien, rien ne reste de lui, nulle part, c'est comme s'il n'avait pas existé. Même si c'est un fils pourri, ça n'a pas d'importance. Ta vie vaut moins cher que la vie d'une poule, négro, tu ne l'as pas méritée ; c'est comme si tu n'avais jamais existé.
(Abad prend l'arme.) Maintenant, je vois tout à fait ta gueule. Ta mort, tu l'as méritée, au moins, c'est sûr. Approche encore. (Abad se penche.) Mais si tu n'as tué qu'un seul homme, tu es seulement à égalité avec ta putain de mort, ta mort ne laissera aucune trace, rien, comme si tu n'étais même pas mort ; il faut en avoir tué deux, pour la gagner ; avec deux hommes tués, tu laisses obligatoirement une trace de toi, quelque chose en plus, quoi qu'il arrive ; on ne pourra jamais te tuer deux fois.
(Il se lève, se dirige vers la sortie, revient.) Je te préviens que si tu ne te sers pas de ça pour tuer le gros, négro, j'irai moi-même à pied, de l'autre côté, puisque maintenant je marche aussi bien qu'un gamin, et je leur dirai, là-bas : j'ai vu quelqu'un, de l'autre côté, qui tient une kalashnikov là-bas, comme je vous vois ; et ils aimeront pas ça ; je leur dirai : allez-y à plusieurs, encerclez le quartier, parce qu'il court vite, et ses pas ne font pas de bruit sur le sol. Et tu prendras sur la gueule.
Éclate-lui sa tête, au gros, mon fils, et qu'il sente venir le coup ; un coup ici, un coup là, prends ton temps, qu'il en chie ; fais-le pour moi, mon fils, je te le demande, parce que moi, je ne peux pas le faire moi-même. (Il pleure.) J'ai la main foutue, la cervelle bousillée, j'ai ma foutue main qui tremble, regarde ça, mon fils, regarde ; jamais je n'y arriverais, je suis sûr de le rater, et sa foutue grosse tête n'éclaterait pas. Toi tu peux le faire, mon fils. Aie pitié de moi, aie pitié d'un vieil homme qui s'est tout gelé, d'un vieil homme tout seul ; ne le laisse pas s'en tirer, tue-le.
Le Dealer — Dans la solitude des champs de coton
Auteur : Bernard-Marie Koltès
Date : 1987 (publication et création)
Intérêt pédagogique : souffle, progression de la pensée, adresse au partenaire et tension entre désir, séduction et rapport de force.
LE DEALER
Si vous marchez dehors, à cette heure et en ce lieu, c'est que vous désirez quelque chose que vous n'avez pas, et cette chose, moi, je peux vous la fournir ; car si je suis à cette place depuis plus longtemps que vous et pour plus longtemps que vous, et que même cette heure qui est celle des rapports sauvages entre les hommes et les animaux ne m'en chasse pas, c'est que j'ai ce qu'il faut pour satisfaire le désir qui passe devant moi, et c'est comme un poids dont il faut que je me débarrasse sur quiconque, homme ou animal, qui passe devant moi.
C'est pourquoi je m'approche de vous, malgré l'heure qui est celle où d'ordinaire l'homme et l'animal se jettent sauvagement l'un sur l'autre, je m'approche, moi, de vous, les mains ouvertes et les paumes tournées vers vous, avec l'humilité de celui qui propose face à celui qui achète, avec l'humilité de celui qui possède face à celui qui désire ; et je vois votre désir comme on voit une lumière qui s'allume, à une fenêtre tout en haut d'un immeuble, dans le crépuscule ; je m'approche de vous comme le crépuscule approche cette première lumière, doucement, respectueusement, presque affectueusement, laissant tout en bas dans la rue l'animal et l'homme tirer sur leurs laisses et se montrer sauvagement les dents.
Non pas que j'aie deviné ce que vous pouvez désirer, ni que je sois pressé de le connaître ; car le désir d'un acheteur est la plus mélancolique chose qui soit, qu'on contemple comme un petit secret qui ne demande qu'à être percé et qu'on prend son temps avant de percer ; comme un cadeau que l'on reçoit emballé et dont on prend son temps à tirer la ficelle. Mais c'est que j'ai moi-même désiré, depuis le temps que je suis à cette place, tout ce que tout homme ou animal peut désirer à cette heure d'obscurité, et qui le fait sortir hors de chez lui malgré les grognements sauvages des animaux insatisfaits et des hommes insatisfaits ; voilà pourquoi je sais, mieux que l'acheteur inquiet qui garde encore un temps son mystère comme une petite vierge élevée pour être putain, que ce que vous me demanderez je l'ai déjà, et qu'il vous suffit, à vous, sans vous sentir blessé de l'apparente injustice qu'il y a à être le demandeur face à celui qui propose, de me le demander.
Puisqu'il n'y a pas de vraie injustice sur cette terre autre que l'injustice de la terre elle-même, qui est stérile par le froid ou stérile par le chaud et rarement fertile par le doux mélange du chaud et du froid ; il n'y a pas d'injustice pour qui marche sur la même portion de terre soumise au même froid ou au même chaud ou au même doux mélange, et tout homme ou animal qui peut regarder un autre homme ou animal dans les yeux est son égal car ils marchent sur la même ligne fine et plate de latitude, esclaves des mêmes froids et des mêmes chaleurs, riches de même et, de même, pauvres ; et la seule frontière qui existe est celle entre l'acheteur et le vendeur, mais incertaine, tous deux possédant le désir et l'objet du désir, à la fois creux et saillie, avec moins d'injustice encore qu'il y a à être mâle ou femelle parmi les hommes ou les animaux. C'est pourquoi j'emprunte provisoirement l'humilité et je vous prête l'arrogance, afin que l'on nous distingue l'un de l'autre à cette heure qui est inéluctablement la même pour vous et pour moi.
Dites-moi donc, vierge mélancolique, en ce moment où grognent sourdement hommes et animaux, dites-moi la chose que vous désirez et que je peux vous fournir, et je vous la fournirai doucement, presque respectueusement, peut-être avec affection ; puis, après avoir comblé les creux et aplani les monts qui sont en nous, nous nous éloignerons l'un de l'autre, en équilibre sur le mince et plat fil de notre latitude, satisfaits au milieu des hommes et des animaux insatisfaits d'être hommes et insatisfaits d'être animaux ; mais ne me demandez pas de deviner votre désir ; je serais obligé d'énumérer tout ce que je possède pour satisfaire ceux qui passent devant moi depuis le temps que je suis ici, et le temps qui serait nécessaire à cette énumération dessécherait mon cœur et fatiguerait sans doute votre espoir.
Welsh — L’Ouest solitaire
Auteur : Martin McDonagh
Date : 1997 (création)
Traduction : Bernard Bloch
Intérêt pédagogique : adresse à des interlocuteurs absents, ruptures de ton, humour noir et passage de la colère à une supplication intime.
La lettre. Seul Welsh est éclairé.
WELSH. Mon cher Coleman, mon cher Valene,
C'est le père Welsh qui vous parle. Je quitte Leenane ce soir même et pour toujours. Mais avant de partir je tenais à vous écrire ces quelques mots.
Rassurez-vous, ce n'est pas une leçon de morale que je vais vous faire. Ça n'a jamais marché dans le passé et je ne vois pas pourquoi ça marcherait aujourd'hui ! Tout ce que je voudrais, c'est que vous écoutiez la prière de quelqu'un qui simplement se préoccupe de vous et de vos existences dans ce monde-ci comme dans l'autre. Et de l'autre, croyez-moi ! vous n'en êtes pas loin, si vous continuez à mener la vie de merde qui est la vôtre.
Coleman ! Je ne te parlerai pas du meurtre de ton père. C'est une chose que tu dois régler seul avec ta conscience... Même si ce geste a bouleversé l'être humain que je suis bien plus encore que le curé !... Mais laisse-moi te dire qu'on ne tue pas son père simplement parce qu'il s'est moqué de votre coupe de douilles ! Je crois bien que c'est le mobile le plus nul que j'aie jamais entendu !...
Et quant à toi, Valene : propager partout que ce meurtre était un accident dans le seul but de récupérer l'héritage de ton père est une action aussi noire que celle de Coleman. Plus noire encore, sans doute ! Ton frère a agi sous le coup de la colère, il a perdu la tête. Toi, tu n'étais mû que par ta passion du fric et ton avarice minable. Et merde ! je m'étais juré de ne pas vous faire de sermon ! Voilà que ça me reprend... Du coup, j'ai perdu le fil... Bon. Je change de paragraphe !
Comme je vous l'ai dit, je m'en vais dès ce soir. Mais depuis le jour où j'ai plongé mes mains dans le plastique fondu je n'ai pas arrêté de penser à vous. Chaque fois que la douleur me lançait, j'y pensais !... Et je vais vous dire une chose. Je pourrais supporter une douleur mille fois plus forte que celle-là, et même avec le sourire, si seulement j'arrivais à restaurer en vous un peu de cet amour fraternel qui vous manque et qui devait bien exister un jour, quelque part ! Où a-t-il disparu ? Où s'est-il enfui ? Vous y avez déjà pensé ?... Moi, je crois qu'il est toujours là, enfoui sous le tas de haines, de rancunes et de mensonges que vous avez accumulés. Vous vous crêpez le chignon comme deux vieilles femmes, pour des croustilles, des figurines en plastique ou un fucking poêle en fonte qui ne vous sert à rien ! Mais je suis prêt à parier sur ce qui m'est le plus cher que là-dessous, recouvert par l'ordure, il y a encore de l'amour. Que je rôtisse en enfer si je me trompe !
Vous vivez ensemble depuis toujours, les mains de l'un dans la poche de l'autre. Et cette vie morne et solitaire, sans une femme pour égayer le tableau et calmer votre énergie, cette vie n'est pas une vie ! Elle vous enferme dans la montagne de ressentiments que vous avez construite pierre à pierre avec vos haines d'enfants et que vous entretenez chaque jour avec vos récriminations d'adultes. Et maintenant, vous êtes incapables de la moindre distance, de ce pas en arrière, juste un petit pas qui vous permettrait de voir l'affection qui gît encore au fond de vous et qui vous ouvrirait au pardon.
Mais voilà maintenant la vraie raison de ma lettre : pourquoi ne feriez-vous pas chacun la liste de tout ce qui chez l'autre vous porte sur les nerfs, de tout ce que vous lui reprochez ? Les fautes passées comme les présentes ? Et puis, vous vous lirez cette liste et vous en discuteriez librement. Alors, vous prendrez chacun une profonde inspiration et, sur un souffle, vous vous pardonnerez le mal que vous vous êtes fait !
Ce que je vous demande là n'est pas facile ; et douloureux, je le sais. Ça marchera ou ça ne marchera pas, mais de toute façon ça ne pourra pas être pire qu'avant... Et si vous ne le faites pas pour vous, faites-le pour moi. Pour moi qui suis votre ami et qui m'inquiète de vous. Pour moi qui ne veux pas apprendre qu'un jour Valene Connor a explosé la tronche de Coleman Connor, son frère... ou inversement ! Pour moi qui ai tout raté dans cette ville et pour qui votre réconciliation serait la plus belle réussite (et d'ailleurs la seule !) de mon passage à Leenane... À vrai dire, ça friserait le miracle et je crois bien que je serais canonisé pour ça !...
Valene, Coleman, je mise tout sur vous ! L'amour est là, quelque part, dans les secrets de votre enfance et je suis prêt à parier le salut de mon âme là-dessus ! Je sais que je joue à 64 000 contre 1, mais je tiens le pari ! Je vous fais confiance. Malgré le meurtre, malgré la haine, malgré l'avarice et la cupidité qui vous feraient arracher les dents d'un cadavre pour les vendre... je vous fais confiance !... Alors, ne me laissez pas tomber, hein ! Ne me laissez pas tomber !...
Votre ami sincère, réfugié maintenant dans l'amour du Christ,
Roderick Welsh
Le Soldat ventre-creux — Le Soldat ventre-creux
Auteur : Hanokh Levin
Date : 1999 (écriture)
Traduction : Laurence Sendrowicz et Jacqueline Carnaud
Intérêt pédagogique : récit incarné, partenaire imaginaire, alternance des voix et tension entre peur vécue, mensonge héroïque et tendresse paternelle.
La nuit. Une campagne désolée. À travers champs, un chemin conduit à une maison. Le Soldat ventre-creux, une lanterne à la main, avance sur la pointe des pieds.
LE SOLDAT VENTRE-CREUX. - Quand je suis revenu du front, après cinq longues années d'absence, et que je me suis approché de mon village, mon cœur s'est mis à battre si fort que j'ai dû m'arrêter. J'ai cru que j'allais défaillir. Tout m'apparaissait tellement familier et en même temps si étrange. Je ne savais pas si je rêvais ou si j'étais éveillé. Le chemin, la forêt, passe encore, mais me retrouver devant ma maison ! Oui, c'était elle, je la voyais, c'était bien elle ! Alors je me suis dit : quand j'ouvrirai la porte, je verrai ma femme et mon fils. Mon fils, je ne le reconnaîtrai certainement pas, il avait trois ans quand je suis parti. Ma femme, si. Elle, je la reconnaîtrai. Elle ne sera plus aussi jolie qu'autrefois, évidemment. La famine et tout ce temps sans moi auront eu raison de ses forces. Je lui trouverai des fils blancs dans les cheveux et des rides sur le visage. Mais ses yeux, ses yeux qui me regarderont seront les mêmes, et quand elle me prendra dans ses bras, son odeur aussi sera la même, elle pleurera, je pleurerai, et cet instant-là, celui de nos retrouvailles, donnera un sens à tout ce que j'ai enduré. Oui, un tel moment vaut bien cinq années de souffrance ! Nous resterons serrés l'un contre l'autre longtemps, longtemps, à pleurer sur ces cinq années qui ne reviendront pas. Avec mon fils, il faudra que je refasse connaissance. Quand il se réveillera demain matin, il posera sur moi des yeux étonnés. Agitant une épée en bois, il me demandera de lui raconter des hauts faits d'armes et de gloire. Sûr qu'il se vantera devant ses petits camarades : "Mon père est revenu de guerre ! Mon père est revenu de guerre !" Bref, il allait falloir que je lui raconte mes exploits militaires, moi qui n'avais vu la guerre que par le trou du cul, moi qui n'avais entendu que les balles et les obus qui me couraient aux fesses et explosaient tout autour, moi qui ne me souvenais que des cris des blessés et des mourants qui se sauvaient avec moi. Si seulement je m'étais retourné de temps en temps, j'aurais vu de quoi ça a l'air, la guerre, quand on se bat. Mais comment aurais-je pu, j'avais une de ces trouilles !
(il pose sa lanterne par terre)
Bah, tu trouveras bien quelque chose, que je me suis dit. Y a pas de raison que tu t'en sortes moins bien que certains autres qu'ont jamais entendu un coup de fusil de leur vie... Oui, mais pour ça, faudrait peut-être que tu répètes ton rôle, Sosie. Bonne idée ! Donc... voilà la cuisine, et la lanterne est mon fils. Mon fils qui me dévore des yeux et attend bouche bée.
(il dialogue avec la lanterne)
- Papa, raconte ! Raconte, papa !
- Que te dire, mon petit, c'était très dur, très très dur !
- Ça faisait peur ?
- Et comment ! À... en crever !
- Et toi, papa, t'avais peur ?
- Moi, pas vraiment, mon petit. Quand on se bat, on n'a pas le temps d'avoir peur. On court, on crie, on tire.
- T'as vraiment couru sur l'ennemi ?
- Oui, mon petit, j'ai couru et j'ai tiré.
- Et t'as tué ?
- Oui, aussi. Comment faire autrement ? Oui, j'ai tué, quand on tire, on tue. Tu sais, ton papa, il est gentil, il ne veut pas tuer, mais si on veut tuer ton papa, ton papa se laisse pas faire, il tue en premier, et c'est l'autre qu'est tué.
- Combien ?
- Au début, je comptais. Après j'ai arrêté. Une nuit, il faisait noir comme dans un four, huit soldats me tombent dessus - des armoires à glace -, pas de bonjour, pas de comment ça va, non, ce qu'ils veulent c'est tuer. Ton papa, il est gentil, il ne veut pas tuer, mais si on l'oblige. Je t'en ai attrapé un, le plus gros, je te l'ai plaqué contre moi et j'ai tiré sur les autres, eux aussi ont tiré, mais ils ont touché le gros qui me servait de bouclier, j'en ai allongé six, le gros est mort, n'en restait plus qu'un, il s'est rendu les mains en l'air.
- Et celui-là, qu'est-ce qu'il est devenu ?
Poursuivre le guide complet "Réussir les concours des écoles de théâtre — le guide complet"
Cette fiche s’inscrit dans notre guide Réussir les concours des écoles de théâtre — le guide complet. Pour continuer et structurer votre progression, découvrez aussi :
- Quels monologues choisir pour les concours de théâtre ? Méthode, critères et premières pistes Méthode, critères des jurys, erreurs à éviter et premières pistes pour construire une scène forte et défendable.
- Monologues pour femmes : quels textes choisir pour les concours de théâtre ? Textes, critères de choix et conseils pour construire scène forte et défendable face au jury.
- Alexandrins pour les concours d'école de théâtre : textes exigeants et efficaces : scènes classiques exigeantes, conseils d’interprétation et choix stratégiques pour se démarquer aux auditions.
- Erreurs en audition théâtre : 12 fautes fréquentes face au jury : 12 erreurs fréquentes qui peuvent éliminer un candidat. Conseils concrets pour réussir face au jury (concours, écoles de théâtre). Le Foyer, école de théâtre à Paris.
Ces ressources vous permettent d'organiser une préparation aux concours efficace et précise afin de progresser et de comprendre toutes les clés d'une bonne préparation.
Nos formations
Retrouvez ci-dessous les trois formats de formation de notre école de théâtre à Paris (professionnelle, adultes, ados) selon votre niveau, votre disponibilité et votre objectif.