Fiche Conseil
Alexandrins pour les concours d’école de théâtre : scènes puissantes et stratégiques
Vous cherchez une scène en alexandrins pour un concours de théâtre ? Retrouvez des scènes dialoguées, des tirades et des monologues de Corneille, Molière et Racine, avec les textes des extraits, les personnages, les références d'acte et de scène et des repères de jeu. Cette sélection permet de comparer des scènes classiques pour une femme, un homme ou plusieurs interprètes, puis de choisir un passage adapté à votre travail et au règlement du concours.
⮕ Au Foyer, le travail des scènes classiques associe compréhension du texte, voix, écoute et interprétation. Découvrez notre école de théâtre à Paris et ses différents parcours.
Pourquoi choisir une scène en alexandrins pour un concours de théâtre ?
Une scène en alexandrins offre un cadre précis pour travailler la parole et l'action dramatique. Le vers organise le rythme ; la situation donne une raison de parler. Une demande, un aveu, une accusation ou un refus deviennent des actions à jouer, plutôt que des phrases à réciter avec une belle voix.
L'alexandrin est un vers de douze syllabes. Dans sa forme classique régulière, il comporte deux hémistiches de six syllabes, séparés par une césure. Ce cadre exige une attention au décompte, à l'articulation et à la construction de la pensée. Il ne signifie pas qu'il faille respirer mécaniquement au milieu de chaque vers.
Pour une audition, travailler ce répertoire permet de préparer une proposition où le sens, l'adresse et la précision de la langue restent perceptibles. Mais une scène classique n'est pas automatiquement une scène en alexandrins : certaines pièces sont en prose, d'autres mêlent plusieurs mètres.
Vérifiez d'abord le règlement du concours. Les catégories de textes, la durée, les auteurs autorisés, les coupes et les conditions de présentation peuvent varier selon l'école et la session. Une scène en vers peut être pertinente pour votre préparation sans correspondre à toutes les épreuves.
Cette page vous aide à trouver et à comparer des extraits. Pour un accompagnement dans le travail du texte, de la voix et du jeu, vous pouvez consulter la formation professionnelle de l'acteur du Foyer.
Comment choisir une scène en alexandrins : rôle, partenaires et difficulté
Commencez par les contraintes de votre audition, puis cherchez une situation que vous pouvez comprendre et défendre au plateau. Le texte le plus spectaculaire ou le plus rare n'est pas nécessairement celui qui vous permet de jouer avec le plus de précision. Un extrait connu peut rester un bon choix lorsque votre travail est personnel, clair et disponible.
• Une situation dramatique compréhensible
Identifiez ce qui vient de se passer, ce que le personnage sait et ce qu'il cherche à obtenir. Si le passage demande trop d'explications préalables, essayez un autre point de départ dans la scène.
• Un enjeu et une évolution
Choisissez un passage où le personnage rencontre une résistance, reçoit une information ou change de stratégie. L'intensité peut naître d'une tentative de persuasion ou d'une retenue ; elle ne suppose pas nécessairement colère, cris ou effondrement.
• Un format adapté à vos partenaires
Une scène à deux demande de l'écoute et un partenaire disponible. Une tirade extraite d'un dialogue ne devient pas automatiquement un monologue : les réponses de l'autre peuvent être indispensables à la progression. Vérifiez les conditions de présentation avant de supprimer un personnage.
• Une langue que vous pouvez travailler précisément
Lisez l'extrait à voix haute. Repérez les mots inconnus, les constructions longues et les difficultés de versification. Une scène exigeante peut vous faire progresser, à condition de disposer du temps nécessaire pour la comprendre et la répéter.
Quelques pistes présentes dans la sélection
Pour un monologue féminin en alexandrins, vous pouvez examiner Émilie dans Cinna, acte I, scène I, ou Hermione dans Andromaque, acte V, scène I. Comparez leurs situations et leurs mouvements de pensée avant de choisir selon la seule intensité du rôle.
Pour un monologue masculin en alexandrins, vous pouvez lire Clindor dans L'Illusion comique, acte IV, scène VII, ou Titus dans Bérénice, acte IV, scène IV. Vérifiez le contexte et l'adresse : être seul en scène ne signifie pas parler sans destinataire.
Pour une scène en alexandrins à deux femmes, explorez Armande et Henriette dans Les Femmes savantes, acte I, scène I, ou Hermione et Cléone dans Andromaque, acte II, scène I.
Pour une scène en alexandrins à deux hommes, comparez Horace et Curiace dans Horace, acte II, scène III, avec Horace et Arnolphe dans L'École des femmes, acte I, scène V. Ces pistes permettent notamment de comparer tragédie et comédie.
Pour une scène en alexandrins pour une femme et un homme, vous trouverez Titus et Bérénice dans Bérénice, acte IV, scène V, ou Henriette et Trissotin dans Les Femmes savantes, acte V, scène I.
Ces exemples sont des points de départ, pas un classement des meilleurs textes. Lisez plusieurs extraits, testez-les avec vos partenaires et choisissez une version dont vous pouvez expliquer les enjeux et soutenir le mouvement jusqu'à la fin.
Scènes en alexandrins : textes, monologues et dialogues à lire
La sélection ci-dessous rassemble des extraits de Corneille, Molière et Racine. Les auteurs sont classés par ordre de naissance et les œuvres par ordre alphabétique. Ouvrez une œuvre, puis un extrait pour consulter les personnages, le contexte, les références et le texte.
Lire la distribution
F = personnage féminin ; H = personnage masculin. Les effectifs indiqués comptent uniquement les personnages qui parlent dans l'extrait. Les personnages présents sans réplique sont indiqués entre parenthèses. Les mentions 1F, 1H, 2F, 2H ou 1F / 1H vous aident à repérer un monologue ou une scène adaptée au nombre de partenaires disponibles.
Alexandrins et autres mètres : vérifiez le passage choisi
Les textes de théâtre en vers ne sont pas tous composés exclusivement d'alexandrins. Dans cette sélection, Amphitryon et Psyché proposent notamment des passages où alternent plusieurs longueurs de vers. Les stances de Rodrigue dans Le Cid, acte I, scène VI, mêlent également plusieurs mètres. Les stances de Polyeucte, acte IV, scène II, alternent alexandrins et octosyllabes. Si votre épreuve exige des alexandrins, contrôlez la versification du passage retenu au lieu de vous fier uniquement au titre de la pièce.
Préparer une scène pour un concours
Certains passages correspondent à une scène entière ; d'autres à un extrait de scène. Reportez-vous à leur présentation et relisez le contexte dans la pièce. Chronométrez votre version en la jouant, avec les silences et les réponses du partenaire. Si des coupes sont autorisées, adaptez le passage à la durée demandée en préservant la syntaxe, la progression dramatique et la cohérence des vers.
Consultez notre méthode pour couper un texte pour une audition, avec des exemples de coupes.
Corneille
Cinna
Personnages des extraits
- Émilie : Fille de Toranius, proscrit sur ordre d’Auguste, qui l’a ensuite recueillie. Amoureuse de Cinna, elle exige de lui qu’il venge son père en tuant l’empereur.
- Fulvie : Confidente d’Émilie. Elle tente de lui faire mesurer le danger de la vengeance pour Cinna et pour elle-même.
- Cinna : Descendant de Pompée et amoureux d’Émilie. Il dirige une conjuration contre Auguste, mais les bienfaits de l’empereur ébranlent sa résolution.
- Maxime : Ami de Cinna, complice de la conjuration et rival amoureux auprès d’Émilie. Sa jalousie le pousse à trahir, puis il éprouve des remords.
- Auguste : Empereur romain et époux de Livie. Menacé par la conjuration, il hésite entre punition et clémence.
- Livie : Épouse d’Auguste. Elle lui conseille de pardonner afin de mettre fin au cycle des violences et de consolider son pouvoir.
ÉMILIE — 1F — Acte I, scène I
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1641 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Monologue — acte I, scène I
Personnages : ÉMILIE
Situation : Émilie hésite entre la vengeance de son père et la crainte de perdre Cinna.
Intérêt pédagogique : Faire entendre les changements de résolution.
ÉMILIE.
ÉMILIE.
Impatients désirs d’une illustre vengeance
Dont la mort de mon père a formé la naissance,
Enfants impétueux de mon ressentiment,
Que ma douleur séduite embrasse aveuglément,
Vous prenez sur mon âme un trop puissant empire :
Durant quelques moments souffrez que je respire,
Et que je considère, en l’état où je suis,
Et ce que je hasarde, et ce que je poursuis.
Quand je regarde Auguste au milieu de sa gloire,
Et que vous reprochez à ma triste mémoire
Que par sa propre main mon père massacré
Du trône où je le vois fait le premier degré ;
Quand vous me présentez cette sanglante image,
La cause de ma haine, et l’effet de sa rage,
Je m’abandonne toute à vos ardents transports,
Et crois, pour une mort, lui devoir mille morts.
Au milieu toutefois d’une fureur si juste,
J’aime encor plus Cinna que je ne hais Auguste,
Et je sens refroidir ce bouillant mouvement
Quand il faut, pour le suivre, exposer mon amant.
Oui, Cinna, contre moi moi-même je m’irrite
Quand je songe aux dangers où je te précipite.
Quoique pour me servir tu n’appréhendes rien,
Te demander du sang, c’est exposer le tien :
D’une si haute place on n’abat point de têtes
Sans attirer sur soi mille et mille tempêtes ;
L’issue en est douteuse, et le péril certain :
Un ami déloyal peut trahir ton dessein ;
L’ordre mal concerté, l’occasion mal prise,
Peuvent sur son auteur renverser l’entreprise,
Tourner sur toi les coups dont tu le veux frapper ;
Dans sa ruine même il peut t’envelopper ;
Et quoi qu’en ma faveur ton amour exécute,
Il te peut, en tombant, écraser sous sa chute.
Ah ! cesse de courir à ce mortel danger :
Te perdre en me vengeant, ce n’est pas me venger.
Un cœur est trop cruel quand il trouve des charmes
Aux douceurs que corrompt l’amertume des larmes ;
Et l’on doit mettre au rang des plus cuisants malheurs
La mort d’un ennemi qui coûte tant de pleurs.
Mais peut-on en verser alors qu’on venge un père ?
Est-il perte à ce prix qui ne semble légère ?
Et quand son assassin tombe sous notre effort,
Doit-on considérer ce que coûte sa mort ?
Cessez, vaines frayeurs, cessez, lâches tendresses,
De jeter dans mon cœur vos indignes foiblesses ;
Et toi qui les produis par tes soins superflus,
Amour, sers mon devoir, et ne le combats plus :
Lui céder, c’est ta gloire, et le vaincre, ta honte :
Montre-toi généreux, souffrant qu’il te surmonte ;
Plus tu lui donneras, plus il te va donner,
Et ne triomphera que pour te couronner.
ÉMILIE, FULVIE — 2F — Acte I, scène II
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1641 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte I, scène II
Personnages : ÉMILIE, FULVIE
Situation : Fulvie tente de détourner Émilie de la vengeance et de protéger son amour pour Cinna.
Intérêt pédagogique : Opposer persuasion et obstination.
ÉMILIE, FULVIE.
ÉMILIE.
Je l’ai juré, Fulvie, et je le jure encore,
Quoique j’aime Cinna, quoique mon cœur l’adore,
S’il me veut posséder, Auguste doit périr :
Sa tête est le seul prix dont il peut m’acquérir.
Je lui prescris la loi que mon devoir m’impose.FULVIE.
Elle a pour la blâmer une trop juste cause :
Par un si grand dessein vous vous faites juger
Digne sang de celui que vous voulez venger ;
Mais encore une fois souffrez que je vous die
Qu’une si juste ardeur devrait être attiédie.
Auguste chaque jour, à force de bienfaits,
Semble assez réparer les maux qu’il vous a faits ;
Sa faveur envers vous paraît si déclarée,
Que vous êtes chez lui la plus considérée ;
Et de ses courtisans souvent les plus heureux
Vous pressent à genoux de lui parler pour eux.ÉMILIE.
Toute cette faveur ne me rend pas mon père ;
Et de quelque façon que l’on me considère,
Abondante en richesse, ou puissante en crédit,
Je demeure toujours la fille d’un proscrit.
Les bienfaits ne font pas toujours ce que tu penses ;
D’une main odieuse ils tiennent lieu d’offenses :
Plus nous en prodiguons à qui nous peut haïr,
Plus d’armes nous donnons à qui nous veut trahir.
Il m’en fait chaque jour sans changer mon courage ;
Je suis ce que j’étais, et je puis davantage,
Et des mêmes présents qu’il verse dans mes mains
J’achète contre lui les esprits des Romains ;
Je recevrais de lui la place de Livie
Comme un moyen plus sûr d’attenter à sa vie.
Pour qui venge son père il n’est point de forfaits,
Et c’est vendre son sang que se rendre aux bienfaits.FULVIE.
Quel besoin toutefois de passer pour ingrate ?
Ne pouvez-vous haïr sans que la haine éclate ?
Assez d’autres sans vous n’ont pas mis en oubli
Par quelles cruautés son trône est établi :
Tant de braves Romains, tant d’illustres victimes,
Qu’à son ambition ont immolé ses crimes,
Laissent à leurs enfants d’assez vives douleurs
Pour venger votre perte en vengeant leurs malheurs.
Beaucoup l’ont entrepris, mille autres vont les suivre :
Qui vit haï de tous ne saurait longtemps vivre.
Remettez à leurs bras les communs intérêts,
Et n’aidez leurs desseins que par des vœux secrets.ÉMILIE.
Quoi ? je le haïrai sans tâcher de lui nuire ?
J’attendrai du hasard qu’il ose le détruire ?
Et je satisferai des devoirs si pressants
Par une haine obscure et des vœux impuissants ?
Sa perte, que je veux, me deviendrait amère,
Si quelqu’un l’immolait à d’autres qu’à mon père ;
Et tu verrais mes pleurs couler pour son trépas,
Qui, le faisant périr, ne me vengerait pas.
C’est une lâcheté que de remettre à d’autres
Les intérêts publics qui s’attachent aux nôtres.
Joignons à la douceur de venger nos parents,
La gloire qu’on remporte à punir les tyrans,
Et faisons publier par toute l’Italie :
« La liberté de Rome est l’œuvre d’Émilie ;
On a touché son âme, et son cœur s’est épris ;
Mais elle n’a donné son amour qu’à ce prix. »FULVIE.
Votre amour à ce prix n’est qu’un présent funeste
Qui porte à votre amant sa perte manifeste.
Pensez mieux, Émilie, à quoi vous l’exposez,
Combien à cet écueil se sont déjà brisés ;
Ne vous aveuglez point quand sa mort est visible.ÉMILIE.
Ah ! tu sais me frapper par où je suis sensible.
Quand je songe aux dangers que je lui fais courir,
La crainte de sa mort me fait déjà mourir ;
Mon esprit en désordre à soi-même s’oppose :
Je veux et ne veux pas, je m’emporte et je n’ose ;
Et mon devoir confus, languissant, étonné,
Cède aux rébellions de mon cœur mutiné.
Tout beau, ma passion, deviens un peu moins forte ;
Tu vois bien des hasards, ils sont grands, mais n’importe :
Cinna n’est pas perdu pour être hasardé.
De quelques légions qu’Auguste soit gardé,
Quelque soin qu’il se donne et quelque ordre qu’il tienne,
Qui méprise sa vie est maître de la sienne.
Plus le péril est grand, plus doux en est le fruit ;
La vertu nous y jette, et la gloire le suit.
Quoi qu’il en soit, qu’Auguste ou que Cinna périsse,
Aux mânes paternels je dois ce sacrifice ;
Cinna me l’a promis en recevant ma foi,
Et ce coup seul aussi le rend digne de moi.
Il est tard, après tout, de m’en vouloir dédire.
Aujourd’hui l’on s’assemble, aujourd’hui l’on conspire ;
L’heure, le lieu, le bras se choisit aujourd’hui ;
Et c’est à faire enfin à mourir après lui.
CINNA, MAXIME — 2H — Acte II, scène II
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1641 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte II, scène II
Personnages : CINNA, MAXIME
Situation : Les deux conjurés discutent de la décision de maintenir Auguste au pouvoir et du projet de l’assassiner.
Intérêt pédagogique : Jouer le désaccord politique et les intérêts personnels.
CINNA, MAXIME.
MAXIME.
Quel est votre dessein après ces beaux discours ?CINNA.
Le même que j’avais, et que j’aurai toujours.MAXIME.
Un chef de conjurés flatte la tyrannie !CINNA.
Un chef de conjurés la veut voir impunie !MAXIME.
Je veux voir Rome libre.CINNA.
Et vous pouvez juger
Que je veux l’affranchir ensemble et la venger.
Octave aura donc vu ses fureurs assouvies,
Pillé jusqu’aux autels, sacrifié nos vies,
Rempli les champs d’horreur, comblé Rome de morts,
Et sera quitte après pour l’effet d’un remords !
Quand le ciel par nos mains à le punir s’apprête,
Un lâche repentir garantira sa tête !
C’est trop semer d’appas, et c’est trop inviter
Par son impunité quelque autre à l’imiter.
Vengeons nos citoyens, et que sa peine étonne
Quiconque après sa mort aspire à la couronne.
Que le peuple aux tyrans ne soit plus exposé :
S’il eût puni Sylla, César eût moins osé.MAXIME.
Mais la mort de César, que vous trouvez si juste,
A servi de prétexte aux cruautés d’Auguste.
Voulant nous affranchir, Brute s’est abusé :
S’il n’eût puni César, Auguste eût moins osé.CINNA.
La faute de Cassie, et ses terreurs paniques,
Ont fait rentrer l’État sous des lois tyranniques ;
Mais nous ne verrons point de pareils accidents,
Lorsque Rome suivra des chefs moins imprudents.MAXIME.
Nous sommes encor loin de mettre en évidence
Si nous nous conduisons avec plus de prudence ;
Cependant c’en est peu que de n’accepter pas
Le bonheur qu’on recherche au péril du trépas.CINNA.
C’en est encor bien moins, alors qu’on s’imagine
Guérir un mal si grand sans couper la racine ;
Employer la douceur à cette guérison,
C’est, en fermant la plaie, y verser du poison.MAXIME.
Vous la voulez sanglante, et la rendez douteuse.CINNA.
Vous la voulez sans peine, et la rendez honteuse.MAXIME.
Pour sortir de ses fers jamais on ne rougit.CINNA.
On en sort lâchement, si la vertu n’agit.MAXIME.
Jamais la liberté ne cesse d’être aimable ;
Et c’est toujours pour Rome un bien inestimable.CINNA.
Ce ne peut être un bien qu’elle daigne estimer,
Quand il vient d’une main lasse de l’opprimer :
Elle a le cœur trop bon pour se voir avec joie
Le rebut du tyran dont elle fut la proie ;
Et tout ce que la gloire a de vrais partisans
Le hait trop puissamment pour aimer ses présents.MAXIME.
Donc pour vous Émilie est un objet de haine ?CINNA.
La recevoir de lui me serait une gêne.
Mais quand j’aurai vengé Rome des maux soufferts,
Je saurai le braver jusque dans les enfers.
Oui, quand par son trépas je l’aurai méritée,
Je veux joindre à sa main ma main ensanglantée,
L’épouser sur sa cendre, et qu’après notre effort
Les présents du tyran soient le prix de sa mort.MAXIME.
Mais l’apparence, ami, que vous puissiez lui plaire,
Teint du sang de celui qu’elle aime comme un père ?
Car vous n’êtes pas homme à la violenter.CINNA.
Ami, dans ce palais on peut nous écouter,
Et nous parlons peut-être avec trop d’imprudence
Dans un lieu si mal propre à notre confidence :
Sortons ; qu’en sûreté j’examine avec vous,
Pour en venir à bout, les moyens les plus doux.
CINNA — 1H — Acte III, scène III
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1641 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Monologue — acte III, scène III
Personnages : CINNA
Situation : Cinna hésite à tuer Auguste après les marques de confiance et les bienfaits qu’il a reçus.
Intérêt pédagogique : Construire une délibération entre amour, gratitude et crime.
CINNA.
CINNA.
Donne un plus digne nom au glorieux empire
Du noble sentiment que la vertu m’inspire,
Et que l’honneur oppose au coup précipité
De mon ingratitude et de ma lâcheté ;
Mais plutôt continue à le nommer foiblesse,
Puisqu’il devient si foible auprès d’une maîtresse,
Qu’il respecte un amour qu’il devrait étouffer,
Ou que, s’il le combat, il n’ose en triompher.
En ces extrémités quel conseil dois-je prendre ?
De quel côté pencher ? à quel parti me rendre ?
Qu’une âme généreuse a de peine à faillir !
Quelque fruit que par là j’espère de cueillir,
Les douceurs de l’amour, celles de la vengeance,
La gloire d’affranchir le lieu de ma naissance,
N’ont point assez d’appas pour flatter ma raison,
S’il les faut acquérir par une trahison,
S’il faut percer le flanc d’un prince magnanime
Qui du peu que je suis fait une telle estime,
Qui me comble d’honneurs, qui m’accable de biens,
Qui ne prend pour régner de conseils que les miens.
Ô coup ! ô trahison trop indigne d’un homme !
Dure, dure à jamais l’esclavage de Rome !
Périsse mon amour, périsse mon espoir,
Plutôt que de ma main parte un crime si noir !
Quoi ? ne m’offre-t-il pas tout ce que je souhaite,
Et qu’au prix de son sang ma passion achète ?
Pour jouir de ses dons faut-il l’assassiner ?
Et faut-il lui ravir ce qu’il me veut donner ?
Mais je dépends de vous, ô serment téméraire,
Ô haine d’Émilie ! ô souvenir d’un père !
Ma foi, mon cœur, mon bras, tout vous est engagé,
Et je ne puis plus rien que par votre congé :
C’est à vous à régler ce qu’il faut que je fasse ;
C’est à vous, Émilie, à lui donner sa grâce ;
Vos seules volontés président à son sort,
Et tiennent en mes mains et sa vie et sa mort.
Ô Dieux, qui comme vous la rendez adorable,
Rendez-la, comme vous, à mes vœux exorable ;
Et puisque de ses lois je ne puis m’affranchir,
Faites qu’à mes désirs je la puisse fléchir.
Mais voici de retour cette aimable inhumaine.
ÉMILIE, CINNA, (FULVIE) — 1F / 1H — Acte III, scène IV
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1641 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte III, scène IV
Personnages : ÉMILIE, CINNA, (FULVIE)
Situation : Cinna tente de faire renoncer Émilie à sa vengeance, mais elle exige la mort d’Auguste.
Intérêt pédagogique : Faire évoluer la négociation amoureuse vers une exigence irrévocable.
ÉMILIE, CINNA, (FULVIE).
ÉMILIE.
Grâces aux Dieux, Cinna, ma frayeur était vaine :
Aucun de tes amis ne t’a manqué de foi,
Et je n’ai point eu lieu de m’employer pour toi.
Octave en ma présence a tout dit à Livie,
Et par cette nouvelle il m’a rendu la vie.CINNA.
Le désavouerez-vous ? et du don qu’il me fait
Voudrez-vous retarder le bienheureux effet ?ÉMILIE.
L’effet est en ta main.CINNA.
Mais plutôt en la vôtre.ÉMILIE.
Je suis toujours moi-même, et mon cœur n’est point autre :
Me donner à Cinna, c’est ne lui donner rien,
C’est seulement lui faire un présent de son bien.CINNA.
Vous pouvez toutefois… ô ciel ! l’osé-je dire ?ÉMILIE.
Que puis-je ? et que crains-tu ?CINNA
Je tremble, je soupire,
Et vois que si nos cœurs avaient mêmes desirs,
Je n’aurais pas besoin d’expliquer mes soupirs.
Ainsi je suis trop sûr que je vais vous déplaire ;
Mais je n’ose parler, et je ne puis me taire.ÉMILIE.
C’est trop me gêner, parle.CINNA.
Il faut vous obéir.
Je vais donc vous déplaire, et vous m’allez haïr.
Je vous aime, Émilie, et le ciel me foudroie
Si cette passion ne fait toute ma joie,
Et si je ne vous aime avec toute l’ardeur
Que peut un digne objet attendre d’un grand cœur !
Mais voyez à quel prix vous me donnez votre âme :
En me rendant heureux vous me rendez infâme ;
Cette bonté d’Auguste…ÉMILIE.
Il suffit, je t’entends,
Je vois ton repentir et tes vœux inconstants :
Les faveurs du tyran emportent tes promesses ;
Tes feux et tes serments cèdent à ses caresses ;
Et ton esprit crédule ose s’imaginer
Qu’Auguste, pouvant tout, peut aussi me donner.
Tu me veux de sa main plutôt que de la mienne ;
Mais ne crois pas qu’ainsi jamais je t’appartienne :
Il peut faire trembler la terre sous ses pas,
Mettre un roi hors du trône, et donner ses États940,
De ses proscriptions rougir la terre et l’onde,
Et changer à son gré l’ordre de tout le monde ;
Mais le cœur d’Émilie est hors de son pouvoir.CINNA.
Aussi n’est-ce qu’à vous que je veux le devoir.
Je suis toujours moi-même, et ma foi toujours pure :
La pitié que je sens ne me rend point parjure ;
J’obéis sans réserve à tous vos sentiments,
Et prends vos intérêts par delà mes serments.
J’ai pu, vous le savez, sans parjure et sans crime,
Vous laisser échapper cette illustre victime.
César se dépouillant du pouvoir souverain
Nous ôtait tout prétexte à lui percer le sein ;
La conjuration s’en allait dissipée,
Vos desseins avortés, votre haine trompée :
Moi seul j’ai raffermi son esprit étonné,
Et pour vous l’immoler ma main l’a couronné.ÉMILIE.
Pour me l’immoler, traître ! et tu veux que moi-même
Je retienne ta main ! qu’il vive, et que je l’aime !
Que je sois le butin de qui l’ose épargner,
Et le prix du conseil qui le force à régner !CINNA.
Ne me condamnez point quand je vous ai servie :
Sans moi, vous n’auriez plus de pouvoir sur sa vie ;
Et malgré ses bienfaits, je rends tout à l’amour,
Quand je veux qu’il périsse, ou vous doive le jour.
Avec les premiers vœux de mon obéissance
Souffrez ce foible effort de ma reconnoissance,
Que je tâche de vaincre un indigne courroux,
Et vous donner pour lui l’amour qu’il a pour vous.
Une âme généreuse, et que la vertu guide,
Fuit la honte des noms d’ingrate et de perfide ;
Elle en hait l’infamie attachée au bonheur,
Et n’accepte aucun bien aux dépens de l’honneur.ÉMILIE.
Je fais gloire, pour moi, de cette ignominie :
La perfidie est noble envers la tyrannie ;
Et quand on rompt le cours d’un sort si malheureux975,
Les cœurs les plus ingrats sont les plus généreux.CINNA.
Vous faites des vertus au gré de votre haine.ÉMILIE.
Je me fais des vertus dignes d’une Romaine.CINNA.
Un cœur vraiment romain…ÉMILIE.
Ose tout pour ravir
Une odieuse vie à qui le fait servir :
Il fuit plus que la mort la honte d’être esclave.CINNA.
C’est l’être avec honneur que de l’être d’Octave ;
Et nous voyons souvent des rois à nos genoux
Demander pour appui tels esclaves que nous.
Il abaisse à nos pieds l’orgueil des diadèmes,
Il nous fait souverains sur leurs grandeurs suprêmes ;
Il prend d’eux les tributs dont il nous enrichit,
Et leur impose un joug dont il nous affranchit.ÉMILIE.
L’indigne ambition que ton cœur se propose !
Pour être plus qu’un roi, tu te crois quelque chose !
Aux deux bouts de la terre en est-il un si vain
Qu’il prétende égaler un citoyen romain ?
Antoine sur sa tête attira notre haine
En se déshonorant par l’amour d’une reine ;
Attale, ce grand roi, dans la pourpre blanchi,
Qui du peuple romain se nommait l’affranchi,
Quand de toute l’Asie il se fût vu l’arbitre,
Eût encor moins prisé son trône que ce titre.
Souviens-toi de ton nom, soutiens sa dignité ;
Et prenant d’un Romain la générosité,
Sache qu’il n’en est point que le ciel n’ait fait naître
Pour commander aux rois, et pour vivre sans maître.CINNA.
Le ciel a trop fait voir en de tels attentats
Qu’il hait les assassins et punit les ingrats ;
Et quoi qu’on entreprenne, et quoi qu’on exécute,
Quand il élève un trône, il en venge la chute ;
Il se met du parti de ceux qu’il fait régner ;
Le coup dont on les tue est longtemps à saigner ;
Et quand à les punir il a pu se résoudre,
De pareils châtiments n’appartiennent qu’au foudre.ÉMILIE.
Dis que de leur parti toi-même tu te rends,
De te remettre au foudre à punir les tyrans.
Je ne t’en parle plus, va, sers la tyrannie ;
Abandonne ton âme à son lâche génie ;
Et pour rendre le calme à ton esprit flottant,
Oublie et ta naissance et le prix qui t’attend.
Sans emprunter ta main pour servir ma colère,
Je saurai bien venger mon pays et mon père.
J’aurais déjà l’honneur d’un si fameux trépas,
Si l’amour jusqu’ici n’eût arrêté mon bras :
C’est lui qui sous tes lois me tenant asservie,
M’a fait en ta faveur prendre soin de ma vie.
Seule contre un tyran, en le faisant périr,
Par les mains de sa garde il me fallait mourir :
Je t’eusse par ma mort dérobé ta captive ;
Et comme pour toi seul l’amour veut que je vive,
J’ai voulu, mais en vain, me conserver pour toi,
Et te donner moyen d’être digne de moi.
Pardonnez-moi, grands Dieux, si je me suis trompée
Quand j’ai pensé chérir un neveu de Pompée,
Et si d’un faux-semblant mon esprit abusé
A fait choix d’un esclave en son lieu supposé.
Je t’aime toutefois, quel que tu puisses être ;
Et si pour me gagner il faut trahir ton maître,
Mille autres à l’envi recevraient cette loi,
S’ils pouvaient m’acquérir à même prix que toi.
Mais n’appréhende pas qu’un autre ainsi m’obtienne.
Vis pour ton cher tyran, tandis que je meurs tienne :
Mes jours avec les siens se vont précipiter,
Puisque ta lâcheté n’ose me mériter.
Viens me voir, dans son sang et dans le mien baignée,
De ma seule vertu mourir accompagnée,
Et te dire en mourant d’un esprit satisfait :
« N’accuse point mon sort, c’est toi seul qui l’as fait ;
Je descends dans la tombe où tu m’as condamnée,
Où la gloire me suit qui t’était destinée :
Je meurs en détruisant un pouvoir absolu ;
Mais je vivrais à toi si tu l’avais voulu. »CINNA.
Eh bien ! vous le voulez, il faut vous satisfaire,
Il faut affranchir Rome, il faut venger un père,
Il faut sur un tyran porter de justes coups ;
Mais apprenez qu’Auguste est moins tyran que vous :
S’il nous ôte à son gré nos biens, nos jours, nos femmes,
Il n’a point jusqu’ici tyrannisé nos âmes ;
Mais l’empire inhumain qu’exercent vos beautés
Force jusqu’aux esprits et jusqu’aux volontés.
Vous me faites priser ce qui me déshonore ;
Vous me faites haïr ce que mon âme adore ;
Vous me faites répandre un sang pour qui je dois
Exposer tout le mien et mille et mille fois :
Vous le voulez, j’y cours, ma parole est donnée ;
Mais ma main, aussitôt contre mon sein tournée,
Aux mânes d’un tel prince immolant votre amant,
À mon crime forcé joindra mon châtiment,
Et par cette action dans l’autre confondue,
Recouvrera ma gloire aussitôt que perdue.
Adieu.
AUGUSTE, LIVIE — 1F / 1H — Acte IV, scène III
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1641 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte IV, scène III
Personnages : AUGUSTE, LIVIE
Situation : Informé du complot, Auguste écoute Livie lui conseiller la clémence.
Intérêt pédagogique : Travailler l’argumentation et la résistance au pardon.
AUGUSTE, LIVIE.
AUGUSTE.
Madame, on me trahit, et la main qui me tue
Rend sous mes déplaisirs ma constance abattue.
Cinna, Cinna, le traître…LIVIE.
Euphorbe m’a tout dit,
Seigneur, et j’ai pâli cent fois à ce récit.
Mais écouteriez-vous les conseils d’une femme ?AUGUSTE.
Hélas ! de quel conseil est capable mon âme ?LIVIE.
Votre sévérité, sans produire aucun fruit,
Seigneur, jusqu’à présent a fait beaucoup de bruit.
Par les peines d’un autre aucun ne s’intimide :
Salvidien à bas a soulevé Lépide ;
Murène a succédé, Cépion l’a suivi ;
Le jour à tous les deux dans les tourments ravi
N’a point mêlé de crainte à la fureur d’Égnace,
Dont Cinna maintenant ose prendre la place ;
Et dans les plus bas rangs les noms les plus abjets
Ont voulu s’ennoblir par de si hauts projets.
Après avoir en vain puni leur insolence,
Essayez sur Cinna ce que peut la clémence ;
Faites son châtiment de sa confusion ;
Cherchez le plus utile en cette occasion :
Sa peine peut aigrir une ville animée,
Son pardon peut servir à votre renommée ;
Et ceux que vos rigueurs ne font qu’effaroucher
Peut-être à vos bontés se laisseront toucher.AUGUSTE.
Gagnons-les tout à fait en quittant cet empire
Qui nous rend odieux, contre qui l’on conspire.
J’ai trop par vos avis consulté là-dessus ;
Ne m’en parlez jamais, je ne consulte plus.
Cesse de soupirer, Rome, pour ta franchise :
Si je t’ai mise aux fers, moi-même je les brise,
Et te rends ton État, après l’avoir conquis,
Plus paisible et plus grand que je ne te l’ai pris ;
Si tu me veux haïr, hais-moi sans plus rien feindre ;
Si tu me veux aimer, aime-moi sans me craindre :
De tout ce qu’eut Sylla de puissance et d’honneur,
Lassé comme il en fut, j’aspire à son bonheur.LIVIE.
Assez et trop longtemps son exemple vous flatte ;
Mais gardez que sur vous le contraire n’éclate :
Ce bonheur sans pareil qui conserva ses jours
Ne serait pas bonheur, s’il arrivait toujours.AUGUSTE.
Eh bien ! s’il est trop grand, si j’ai tort d’y prétendre,
J’abandonne mon sang à qui voudra l’épandre.
Après un long orage il faut trouver un port ;
Et je n’en vois que deux, le repos, ou la mort.LIVIE.
Quoi ? vous voulez quitter le fruit de tant de peines ?AUGUSTE.
Quoi ? vous voulez garder l’objet de tant de haines ?LIVIE.
Seigneur, vous emporter à cette extrémité,
C’est plutôt désespoir que générosité.AUGUSTE.
Régner et caresser une main si traîtresse,
Au lieu de sa vertu, c’est montrer sa foiblesse.LIVIE.
C’est régner sur vous-même, et, par un noble choix,
Pratiquer la vertu la plus digne des rois.AUGUSTE.
Vous m’aviez bien promis des conseils d’une femme :
Vous me tenez parole, et c’en sont là, Madame.
Après tant d’ennemis à mes pieds abattus,
Depuis vingt ans je règne, et j’en sais les vertus ;
Je sais leur divers ordre, et de quelle nature
Sont les devoirs d’un prince en cette conjoncture.
Tout son peuple est blessé par un tel attentat,
Et la seule pensée est un crime d’État,
Une offense qu’on fait à toute sa province,
Dont il faut qu’il la venge, ou cesse d’être prince.LIVIE.
Donnez moins de croyance à votre passion.AUGUSTE.
Ayez moins de foiblesse, ou moins d’ambition.LIVIE.
Ne traitez plus si mal un conseil salutaire.AUGUSTE.
Le ciel m’inspirera ce qu’ici je dois faire.
Adieu : nous perdons temps.LIVIE.
Je ne vous quitte point,
Seigneur, que mon amour n’aye obtenu ce point.AUGUSTE.
C’est l’amour des grandeurs qui vous rend importune.LIVIE.
J’aime votre personne, et non votre fortune.
(Elle est seule.)
Il m’échappe : suivons, et forçons-le de voir
Qu’il peut, en faisant grâce, affermir son pouvoir,
Et qu’enfin la clémence est la plus belle marque
Qui fasse à l’univers connaître un vrai monarque.
MAXIME — 1H — Acte IV, scène VI
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1641 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Monologue — acte IV, scène VI
Personnages : MAXIME
Situation : Maxime mesure les conséquences de sa trahison et de sa jalousie.
Intérêt pédagogique : Faire entendre le remords et l’effondrement des justifications.
MAXIME.
MAXIME.
Désespéré, confus,
Et digne, s’il se peut, d’un plus cruel refus,
Que résous-tu, Maxime ? et quel est le supplice
Que ta vertu prépare à ton vain artifice ?
Aucune illusion ne te doit plus flatter :
Émilie en mourant va tout faire éclater ;
Sur un même échafaud la perte de sa vie
Étalera sa gloire et ton ignominie,
Et sa mort va laisser à la postérité
L’infâme souvenir de ta déloyauté.
Un même jour t’a vu, par une fausse adresse,
Trahir ton souverain, ton ami, ta maîtresse,
Sans que de tant de droits en un jour violés,
Sans que de deux amants au tyran immolés,
Il te reste aucun fruit que la honte et la rage
Qu’un remords inutile allume en ton courage.
Euphorbe, c’est l’effet de tes lâches conseils ;
Mais que peut-on attendre enfin de tes pareils ?
Jamais un affranchi n’est qu’un esclave infâme ;
Bien qu’il change d’état, il ne change point d’âme ;
La tienne, encor servile, avec la liberté
N’a pu prendre un rayon de générosité :
Tu m’as fait relever une injuste puissance ;
Tu m’as fait démentir l’honneur de ma naissance ;
Mon cœur te résistait, et tu l’as combattu
Jusqu’à ce que ta fourbe ait souillé sa vertu.
Il m’en coûte la vie, il m’en coûte la gloire,
Et j’ai tout mérité pour t’avoir voulu croire ;
Mais les Dieux permettront à mes ressentiments
De te sacrifier aux yeux des deux amants,
Et j’ose m’assurer qu’en dépit de mon crime
Mon sang leur servira d’assez pure victime,
Si dans le tien mon bras, justement irrité,
Peut laver le forfait de t’avoir écouté.
Horace
Personnages des extraits
- Horace : Romain, époux de Sabine et frère de Camille. Choisi pour défendre Rome contre Albe, il place le devoir envers sa patrie au-dessus des liens familiaux.
- Curiace : Albain, frère de Sabine et fiancé de Camille. Désigné pour combattre Horace, il souffre de devoir affronter ceux qu’il aime.
- Camille : Sœur d’Horace et fiancée de Curiace. Son amour et son deuil l’opposent aux exigences patriotiques de sa famille.
- Sabine : Épouse d’Horace et sœur de Curiace. Partagée entre Rome et Albe, elle veut préserver son mari et ses frères.
- Procule : Soldat romain qui accompagne Horace. Présent sans réplique dans les deux extraits proposés où il figure.
HORACE, CURIACE — 2H — Acte II, scène III
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1640 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte II, scène III
Personnages : HORACE, CURIACE
Situation : Horace et Curiace apprennent qu’ils doivent combattre pour Rome et Albe, malgré leurs liens familiaux.
Intérêt pédagogique : Opposer l’affirmation du devoir à la douleur intime.
HORACE, CURIACE.
CURIACE.
Que désormais le ciel, les enfers et la terre
Unissent leurs fureurs à nous faire la guerre ;
Que les hommes, les Dieux, les démons et le sort
Préparent contre nous un général effort !
Je mets à faire pis, en l’état où nous sommes,
Le sort, et les démons, et les Dieux, et les hommes.
Ce qu’ils ont de cruel, et d’horrible et d’affreux,
L’est bien moins que l’honneur qu’on nous fait à tous deux.HORACE.
Le sort qui de l’honneur nous ouvre la barrière
Offre à notre constance une illustre matière ;
Il épuise sa force à former un malheur
Pour mieux se mesurer avec notre valeur ;
Et comme il voit en nous des âmes peu communes,
Hors de l’ordre commun il nous fait des fortunes.
Combattre un ennemi pour le salut de tous,
Et contre un inconnu s’exposer seul aux coups,
D’une simple vertu c’est l’effet ordinaire :
Mille déjà l’ont fait, mille pourraient le faire ;
Mourir pour le pays est un si digne sort,
Qu’on briguerait en foule une si belle mort ;
Mais vouloir au public immoler ce qu’on aime,
S’attacher au combat contre un autre soi-même,
Attaquer un parti qui prend pour défenseur
Le frère d’une femme et l’amant d’une sœur,
Et rompant tous ces nœuds, s’armer pour la patrie
Contre un sang qu’on voudrait racheter de sa vie,
Une telle vertu n’appartenait qu’à nous ;
L’éclat de son grand nom lui fait peu de jaloux,
Et peu d’hommes au cœur l’ont assez imprimée
Pour oser aspirer à tant de renommée.CURIACE.
Il est vrai que nos noms ne sauraient plus périr.
L’occasion est belle, il nous la faut chérir.
Nous serons les miroirs d’une vertu bien rare ;
Mais votre fermeté tient un peu du barbare :
Peu, même des grands cœurs, tireraient vanité
D’aller par ce chemin à l’immortalité.
À quelque prix qu’on mette une telle fumée,
L’obscurité vaut mieux que tant de renommée.
Pour moi, je l’ose dire, et vous l’avez pu voir,
Je n’ai point consulté pour suivre mon devoir ;
Notre longue amitié, l’amour, ni l’alliance,
N’ont pu mettre un moment mon esprit en balance ;
Et puisque par ce choix Albe montre en effet
Qu’elle m’estime autant que Rome vous a fait,
Je crois faire pour elle autant que vous pour Rome ;
J’ai le cœur aussi bon, mais enfin je suis homme :
Je vois que votre honneur demande tout mon sang,
Que tout le mien consiste à vous percer le flanc,
Près d’épouser la sœur, qu’il faut tuer le frère,
Et que pour mon pays j’ai le sort si contraire.
Encor qu’à mon devoir je coure sans terreur,
Mon cœur s’en effarouche, et j’en frémis d’horreur ;
J’ai pitié de moi-même, et jette un œil d’envie
Sur ceux dont notre guerre a consumé la vie,
Sans souhait toutefois de pouvoir reculer.
Ce triste et fier honneur m’émeut sans m’ébranler :
J’aime ce qu’il me donne, et je plains ce qu’il m’ôte ;
Et si Rome demande une vertu plus haute,
Je rends grâces aux Dieux de n’être pas Romain,
Pour conserver encor quelque chose d’humain.HORACE.
Si vous n’êtes Romain, soyez digne de l’être ;
Et si vous m’égalez, faites-le mieux paraître.
La solide vertu dont je fais vanité
N’admet point de foiblesse avec sa fermeté ;
Et c’est mal de l’honneur entrer dans la carrière
Que dès le premier pas regarder en arrière.
Notre malheur est grand ; il est au plus haut point ;
Je l’envisage entier, mais je n’en frémis point :
Contre qui que ce soit que mon pays m’emploie,
J’accepte aveuglément cette gloire avec joie ;
Celle de recevoir de tels commandements
Doit étouffer en nous tous autres sentiments.
Qui, près de le servir, considère autre chose,
À faire ce qu’il doit lâchement se dispose ;
Ce droit saint et sacré rompt tout autre lien.
Rome a choisi mon bras, je n’examine rien :
Avec une allégresse aussi pleine et sincère
Que j’épousai la sœur, je combattrai le frère ;
Et pour trancher enfin ces discours superflus,
Albe vous a nommé, je ne vous connais plus.CURIACE.
Je vous connais encore, et c’est ce qui me tue ;
Mais cette âpre vertu ne m’était pas connue ;
Comme notre malheur elle est au plus haut point :
Souffrez que je l’admire et ne l’imite point.HORACE.
Non, non, n’embrassez pas de vertu par contrainte ;
Et puisque vous trouvez plus de charme à la plainte,
En toute liberté goûtez un bien si doux ;
Voici venir ma sœur pour se plaindre avec vous.
Je vais revoir la vôtre, et résoudre son âme
À se bien souvenir qu’elle est toujours ma femme,
À vous aimer encor, si je meurs par vos mains,
Et prendre en son malheur des sentiments romains.
CURIACE, CAMILLE — 1F / 1H — Acte II, scène V
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1640 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte II, scène V
Personnages : CURIACE, CAMILLE
Situation : Camille cherche à détourner son fiancé Curiace du combat contre ses frères.
Intérêt pédagogique : Faire progresser la supplication et les résistances au renoncement.
CURIACE, CAMILLE.
CAMILLE.
Iras-tu, Curiace, et ce funeste honneur
Te plaît-il aux dépens de tout notre bonheur ?CURIACE.
Hélas ! je vois trop bien qu’il faut, quoi que je fasse,
Mourir, ou de douleur, ou de la main d’Horace.
Je vais comme au supplice à cet illustre emploi,
Je maudis mille fois l’état qu’on fait de moi,
Je hais cette valeur qui fait qu’Albe m’estime ;
Ma flamme au désespoir passe jusques au crime,
Elle se prend au ciel, et l’ose quereller ;
Je vous plains, je me plains ; mais il y faut aller.CAMILLE.
Non ; je te connais mieux, tu veux que je te prie
Et qu’ainsi mon pouvoir t’excuse à ta patrie.
Tu n’es que trop fameux par tes autres exploits :
Albe a reçu par eux tout ce que tu lui dois.
Autre n’a mieux que toi soutenu cette guerre ;
Autre de plus de morts n’a couvert notre terre :
Ton nom ne peut plus croître, il ne lui manque rien ;
Souffre qu’un autre ici puisse ennoblir le sien.CURIACE.
Que je souffre à mes yeux qu’on ceigne une autre tête
Des lauriers immortels que la gloire m’apprête,
Ou que tout mon pays reproche à ma vertu
Qu’il aurait triomphé si j’avais combattu,
Et que sous mon amour ma valeur endormie
Couronne tant d’exploits d’une telle infamie !
Non, Albe, après l’honneur que j’ai reçu de toi,
Tu ne succomberas ni vaincras que par moi ;
Tu m’as commis ton sort, je t’en rendrai bon conte,
Et vivrai sans reproche, ou périrai sans honte.CAMILLE.
Quoi ! tu ne veux pas voir qu’ainsi tu me trahis !CURIACE.
Avant que d’être à vous, je suis à mon pays.CAMILLE.
Mais te priver pour lui toi-même d’un beau-frère,
Ta sœur de son mari !CURIACE.
Telle est notre misère :
Le choix d’Albe et de Rome ôte toute douceur
Aux noms jadis si doux de beau-frère et de sœur.CAMILLE.
Tu pourras donc, cruel, me présenter sa tête,
Et demander ma main pour prix de ta conquête !CURIACE.
Il n’y faut plus penser : en l’état où je suis,
Vous aimer sans espoir, c’est tout ce que je puis.
Vous en pleurez, Camille ?CAMILLE.
Il faut bien que je pleure :
Mon insensible amant ordonne que je meure ;
Et quand l’hymen pour nous allume son flambeau,
Il l’éteint de sa main pour m’ouvrir le tombeau.
Ce cœur impitoyable à ma perte s’obstine,
Et dit qu’il m’aime encore alors qu’il m’assassine.CURIACE.
Que les pleurs d’une amante ont de puissants discours,
Et qu’un bel œil est fort avec un tel secours !
Que mon cœur s’attendrit à cette triste vue !
Ma constance contre elle à regret s’évertue.
N’attaquez plus ma gloire avec tant de douleurs,
Et laissez-moi sauver ma vertu de vos pleurs ;
Je sens qu’elle chancelle, et défend mal la place :
Plus je suis votre amant, moins je suis Curiace.
Foible d’avoir déjà combattu l’amitié,
Vaincrait-elle à la fois l’amour et la pitié ?
Allez, ne m’aimez plus, ne versez plus de larmes,
Ou j’oppose l’offense à de si fortes armes ;
Je me défendrai mieux contre votre courroux,
Et pour le mériter, je n’ai plus d’yeux pour vous :
Vengez-vous d’un ingrat, punissez un volage.
Vous ne vous montrez point sensible à cet outrage !
Je n’ai plus d’yeux pour vous, vous en avez pour moi !
En faut-il plus encor ? je renonce à ma foi.
Rigoureuse vertu dont je suis la victime,
Ne peux-tu résister sans le secours d’un crime ?CAMILLE.
Ne fais point d’autre crime, et j’atteste les Dieux
Qu’au lieu de t’en haïr, je t’en aimerai mieux ;
Oui, je te chérirai, tout ingrat et perfide,
Et cesse d’aspirer au nom de fratricide.
Pourquoi suis-je Romaine, ou que n’es-tu Romain ?
Je te préparerais des lauriers de ma main ;
Je t’encouragerais, au lieu de te distraire ;
Et je te traiterais comme j’ai fait mon frère.
Hélas ! J’étais aveugle en mes vœux aujourd’hui ;
J’en ai fait contre toi quand j’en ai fait pour lui.
Il revient : quel malheur, si l’amour de sa femme
Ne peut non plus sur lui que le mien sur ton âme !
SABINE — 1F — Acte III, scène I
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1640 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Monologue — acte III, scène I
Personnages : SABINE
Situation : Sabine, épouse d’Horace et sœur de Curiace, ne peut choisir entre les deux camps.
Intérêt pédagogique : Jouer le déchirement entre deux fidélités.
SABINE.
SABINE.
Prenons parti, mon âme, en de telles disgrâces :
Soyons femme d’Horace, ou sœur des Curiaces ;
Cessons de partager nos inutiles soins ;
Souhaitons quelque chose, et craignons un peu moins.
Mais, las ! Quel parti prendre en un sort si contraire ?
Quel ennemi choisir, d’un époux ou d’un frère ?
La nature ou l’amour parle pour chacun d’eux,
Et la loi du devoir m’attache à tous les deux.
Sur leurs hauts sentiments réglons plutôt les nôtres ;
Soyons femme de l’un ensemble et sœur des autres :
Regardons leur honneur comme un souverain bien ;
Imitons leur constance, et ne craignons plus rien.
La mort qui les menace est une mort si belle,
Qu’il en faut sans frayeur attendre la nouvelle.
N’appelons point alors les destins inhumains ;
Songeons pour quelle cause, et non par quelles mains ;
Revoyons les vainqueurs, sans penser qu’à la gloire
Que toute leur maison reçoit de leur victoire ;
Et sans considérer aux dépens de quel sang
Leur vertu les élève en cet illustre rang,
Faisons nos intérêts de ceux de leur famille :
En l’une je suis femme, en l’autre je suis fille,
Et tiens à toutes deux par de si forts liens,
Qu’on ne peut triompher que par les bras des miens.
Fortune, quelques maux que ta rigueur m’envoie,
J’ai trouvé les moyens d’en tirer de la joie,
Et puis voir aujourd’hui le combat sans terreur,
Les morts sans désespoir, les vainqueurs sans horreur.
Flatteuse illusion, erreur douce et grossière,
Vain effort de mon âme, impuissante lumière,
De qui le faux brillant prend droit de m’éblouir,
Que tu sais peu durer, et tôt t’évanouir !
Pareille à ces éclairs qui dans le fort des ombres
Poussent un jour qui fuit et rend les nuits plus sombres,
Tu n’as frappé mes yeux d’un moment de clarté
Que pour les abîmer dans plus d’obscurité.
Tu charmais trop ma peine, et le ciel, qui s’en fâche,
Me vend déjà bien cher ce moment de relâche.
Je sens mon triste cœur percé de tous les coups
Qui m’ôtent maintenant un frère ou mon époux.
Quand je songe à leur mort, quoi que je me propose,
Je songe par quels bras, et non pour quelle cause,
Et ne vois les vainqueurs en leur illustre rang
Que pour considérer aux dépens de quel sang.
La maison des vaincus touche seule mon âme :
En l’une je suis fille, en l’autre je suis femme,
Et tiens à toutes deux par de si forts liens,
Qu’on ne peut triompher que par la mort des miens.
C’est là donc cette paix que j’ai tant souhaitée !
Trop favorables Dieux, vous m’avez écoutée !
Quels foudres lancez-vous quand vous vous irritez,
Si même vos faveurs ont tant de cruautés ?
Et de quelle façon punissez-vous l’offense,
Si vous traitez ainsi les vœux de l’innocence ?
CAMILLE — 1F — Acte IV, scène IV
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1640 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Monologue — acte IV, scène IV
Personnages : CAMILLE
Situation : Camille pleure Curiace et refuse de soumettre sa douleur aux exigences de son père.
Intérêt pédagogique : Faire entendre le passage du deuil à la révolte.
CAMILLE.
CAMILLE.
Oui, je lui ferai voir, par d’infaillibles marques,
Qu’un véritable amour brave la main des Parques,
Et ne prend point de lois de ces cruels tyrans
Qu’un astre injurieux nous donne pour parents.
Tu blâmes ma douleur, tu l’oses nommer lâche ;
Je l’aime d’autant plus que plus elle te fâche,
Impitoyable père, et par un juste effort
Je la veux rendre égale aux rigueurs de mon sort.
En vit-on jamais un dont les rudes traverses
Prissent en moins de rien tant de faces diverses,
Qui fût doux tant de fois, et tant de fois cruel,
Et portât tant de coups avant le coup mortel ?
Vit-on jamais une âme en un jour plus atteinte
De joie et de douleur, d’espérance et de crainte,
Asservie en esclave à plus d’événements,
Et le piteux jouet de plus de changements ?
Un oracle m’assure, un songe me travaille ;
La paix calme l’effroi que me fait la bataille ;
Mon hymen se prépare, et presque en un moment
Pour combattre mon frère on choisit mon amant ;
Ce choix me désespère, et tous le désavouent ;
La partie est rompue, et les Dieux la renouent ;
Rome semble vaincue, et seul des trois Albains,
Curiace en mon sang n’a point trempé ses mains.
Ô Dieux ! sentais-je alors des douleurs trop légères
Pour le malheur de Rome et la mort de deux frères,
Et me flattais-je trop quand je croyais pouvoir
L’aimer encor sans crime et nourrir quelque espoir ?
Sa mort m’en punit bien, et la façon cruelle
Dont mon âme éperdue en reçoit la nouvelle :
Son rival me l’apprend, et faisant à mes yeux
D’un si triste succès le récit odieux,
Il porte sur le front une allégresse ouverte,
Que le bonheur public fait bien moins que ma perte ;
Et bâtissant en l’air sur le malheur d’autrui,
Aussi bien que mon frère il triomphe de lui.
Mais ce n’est rien encore au prix de ce qui reste :
On demande ma joie en un jour si funeste ;
Il me faut applaudir aux exploits du vainqueur,
Et baiser une main qui me perce le cœur.
En un sujet de pleurs si grand, si légitime,
Se plaindre est une honte, et soupirer un crime ;
Leur brutale vertu veut qu’on s’estime heureux,
Et si l’on n’est barbare, on n’est point généreux.
Dégénérons, mon cœur, d’un si vertueux père ;
Soyons indigne sœur d’un si généreux frère :
C’est gloire de passer pour un cœur abattu,
Quand la brutalité fait la haute vertu.
Éclatez, mes douleurs : à quoi bon vous contraindre ?
Quand on a tout perdu, que saurait-on plus craindre ?
Pour ce cruel vainqueur n’ayez point de respect ;
Loin d’éviter ses yeux, croissez à son aspect ;
Offensez sa victoire, irritez sa colère,
Et prenez, s’il se peut, plaisir à lui déplaire.
Il vient : préparons-nous à montrer constamment
Ce que doit une amante à la mort d’un amant.
HORACE, CAMILLE, (PROCULE) — 1F / 1H — Acte IV, scène V
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1640 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte IV, scène V
Personnages : HORACE, CAMILLE, (PROCULE)
Situation : Horace revient victorieux ; Camille lui reproche la mort de Curiace et maudit Rome. Son frère la tue.
Intérêt pédagogique : Construire la montée du conflit et le basculement vers la violence.
HORACE, CAMILLE, (PROCULE).
(Procule porte en sa main les trois épées des Curiaces.)
HORACE.
Ma sœur, voici le bras qui venge nos deux frères,
Le bras qui rompt le cours de nos destins contraires,
Qui nous rend maîtres d’Albe ; enfin voici le bras
Qui seul fait aujourd’hui le sort de deux États ;
Vois ces marques d’honneur, ces témoins de ma gloire,
Et rends ce que tu dois à l’heur de ma victoire.CAMILLE.
Recevez donc mes pleurs, c’est ce que je lui dois.HORACE.
Rome n’en veut point voir après de tels exploits,
Et nos deux frères morts dans le malheur des armes
Sont trop payés de sang pour exiger des larmes :
Quand la perte est vengée, on n’a plus rien perdu.CAMILLE.
Puisqu’ils sont satisfaits par le sang épandu,
Je cesserai pour eux de paraître affligée,
Et j’oublierai leur mort que vous avez vengée ;
Mais qui me vengera de celle d’un amant,
Pour me faire oublier sa perte en un moment ?HORACE.
Que dis-tu, malheureuse ?CAMILLE.
Ô mon cher Curiace !HORACE.
Ô d’une indigne sœur insupportable audace !
D’un ennemi public dont je reviens vainqueur
Le nom est dans ta bouche et l’amour dans ton cœur !
Ton ardeur criminelle à la vengeance aspire !
Ta bouche la demande, et ton cœur la respire !
Suis moins ta passion, règle mieux tes desirs,
Ne me fais plus rougir d’entendre tes soupirs ;
Tes flammes désormais doivent être étouffées ;
Bannis-les de ton âme, et songe à mes trophées :
Qu’ils soient dorénavant ton unique entretien.CAMILLE.
Donne-moi donc, barbare, un cœur comme le tien ;
Et si tu veux enfin que je t’ouvre mon âme,
Rends-moi mon Curiace, ou laisse agir ma flamme :
Ma joie et mes douleurs dépendaient de son sort ;
Je l’adorais vivant, et je le pleure mort.
Ne cherche plus ta sœur où tu l’avais laissée ;
Tu ne revois en moi qu’une amante offensée,
Qui comme une furie attachée à tes pas,
Te veut incessamment reprocher son trépas.
Tigre altéré de sang, qui me défends les larmes,
Qui veux que dans sa mort je trouve encor des charmes,
Et que jusques au ciel élevant tes exploits,
Moi-même je le tue une seconde fois !
Puissent tant de malheurs accompagner ta vie,
Que tu tombes au point de me porter envie ;
Et toi, bientôt souiller par quelque lâcheté
Cette gloire si chère à ta brutalité !HORACE.
Ô ciel ! qui vit jamais une pareille rage !
Crois-tu donc que je sois insensible à l’outrage,
Que je souffre en mon sang ce mortel déshonneur ?
Aime, aime cette mort qui fait notre bonheur,
Et préfère du moins au souvenir d’un homme
Ce que doit ta naissance aux intérêts de Rome.CAMILLE.
Rome, l’unique objet de mon ressentiment !
Rome, à qui vient ton bras d’immoler mon amant !
Rome qui t’a vu naître, et que ton cœur adore !
Rome enfin que je hais parce qu’elle t’honore !
Puissent tous ses voisins ensemble conjurés
Saper ses fondements encor mal assurés !
Et si ce n’est assez de toute l’Italie,
Que l’Orient contre elle à l’Occident s’allie ;
Que cent peuples unis des bouts de l’univers
Passent pour la détruire et les monts et les mers !
Qu’elle-même sur soi renverse ses murailles,
Et de ses propres mains déchire ses entrailles !
Que le courroux du ciel allumé par mes vœux
Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux !
Puissé-je de mes yeux y voir tomber ce foudre,
Voir ses maisons en cendre, et tes lauriers en poudre,
Voir le dernier Romain à son dernier soupir,
Moi seule en être cause, et mourir de plaisir !
Horace, mettant la main à l’épée, et poursuivant sa sœur qui s’enfuit.
C’est trop, ma patience à la raison fait place ;
Va dedans les enfers plaindre ton Curiace.
Camille, blessée derrière le théâtre.
Ah ! traître !
Horace, revenant sur le théâtre.
Ainsi reçoive un châtiment soudain
Quiconque ose pleurer un ennemi romain !
HORACE, SABINE, (PROCULE) — 1F / 1H — Acte IV, scène VII
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1640 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte IV, scène VII
Personnages : HORACE, SABINE, (PROCULE)
Situation : Après la mort de Camille, Sabine demande à Horace de la tuer elle aussi ; il lui oppose son devoir.
Intérêt pédagogique : Travailler la demande de mort et l’affrontement des valeurs.
HORACE, SABINE, (PROCULE).
SABINE.
À quoi s’arrête ici ton illustre colère ?
Viens voir mourir ta sœur dans les bras de ton père ;
Viens repaître tes yeux d’un spectacle si doux :
Ou si tu n’es point las de ces généreux coups,
Immole au cher pays des vertueux Horaces
Ce reste malheureux du sang des Curiaces.
Si prodigue du tien, n’épargne pas le leur ;
Joins Sabine à Camille, et ta femme à ta sœur ;
Nos crimes sont pareils, ainsi que nos misères ;
Je soupire comme elle, et déplore mes frères :
Plus coupable en ce point contre tes dures lois,
Qu’elle n’en pleurait qu’un, et que j’en pleure trois,
Qu’après son châtiment ma faute continue.HORACE.
Sèche tes pleurs, Sabine, ou les cache à ma vue :
Rends-toi digne du nom de ma chaste moitié,
Et ne m’accable point d’une indigne pitié.
Si l’absolu pouvoir d’une pudique flamme
Ne nous laisse à tous deux qu’un penser et qu’une âme,
C’est à toi d’élever tes sentiments aux miens,
Non à moi de descendre à la honte des tiens.
Je t’aime, et je connais la douleur qui te presse ;
Embrasse ma vertu pour vaincre ta foiblesse,
Participe à ma gloire au lieu de la souiller.
Tâche à t’en revêtir, non à m’en dépouiller.
Es-tu de mon honneur si mortelle ennemie,
Que je te plaise mieux couvert d’une infamie ?
Sois plus femme que sœur, et te réglant sur moi,
Fais-toi de mon exemple une immuable loi.SABINE.
Cherche pour t’imiter des âmes plus parfaites.
Je ne t’impute point les pertes que j’ai faites,
J’en ai les sentiments que je dois en avoir,
Et je m’en prends au sort plutôt qu’à ton devoir ;
Mais enfin je renonce à la vertu romaine,
Si pour la posséder je dois être inhumaine ;
Et ne puis voir en moi la femme du vainqueur
Sans y voir des vaincus la déplorable sœur.
Prenons part en public aux victoires publiques ;
Pleurons dans la maison nos malheurs domestiques,
Et ne regardons point des biens communs à tous,
Quand nous voyons des maux qui ne sont que pour nous.
Pourquoi veux-tu, cruel, agir d’une autre sorte ?
Laisse en entrant ici tes lauriers à la porte ;
Mêle tes pleurs aux miens. Quoi ? ces lâches discours
N’arment point ta vertu contre mes tristes jours ?
Mon crime redoublé n’émeut point ta colère ?
Que Camille est heureuse ! elle a pu te déplaire ;
Elle a reçu de toi ce qu’elle a prétendu,
Et recouvre là-bas tout ce qu’elle a perdu.
Cher époux, cher auteur du tourment qui me presse,
Écoute la pitié, si ta colère cesse ;
Exerce l’une ou l’autre, après de tels malheurs,
À punir ma foiblesse, ou finir mes douleurs :
Je demande la mort pour grâce, ou pour supplice ;
Qu’elle soit un effet d’amour ou de justice,
N’importe : tous ses traits n’auront rien que de doux,
Si je les vois partir de la main d’un époux.HORACE.
Quelle injustice aux Dieux d’abandonner aux femmes
Un empire si grand sur les plus belles âmes,
Et de se plaire à voir de si foibles vainqueurs
Régner si puissamment sur les plus nobles cœurs !
À quel point ma vertu devient-elle réduite !
Rien ne la saurait plus garantir que la fuite.
Adieu : ne me suis point, ou retiens tes soupirs.
Sabine, seule.
Ô colère, ô pitié, sourdes à mes desirs,
Vous négligez mon crime, et ma douleur vous lasse,
Et je n’obtiens de vous ni supplice ni grâce !
Allons-y par nos pleurs faire encore un effort,
Et n’employons après que nous à notre mort.
L’Illusion comique
Personnages des extraits
- Matamore : Capitan fanfaron, maître de Clindor et amoureux d’Isabelle. Il prétend dominer les rois et les femmes, mais ses exploits sont imaginaires.
- Clindor : Valet de Matamore, amoureux d’Isabelle et aimé d’elle. Rival d’Adraste, il risque la mort après l’avoir tué en se défendant.
- Adraste : Gentilhomme amoureux d’Isabelle, soutenu par son père Géronte. Il veut l’épouser et cherche à écarter Clindor.
- Isabelle : Fille de Géronte, amoureuse de Clindor. Elle refuse Adraste et veut sauver son amant malgré la volonté de son père.
- Lyse : Servante d’Isabelle, elle-même amoureuse de Clindor. Blessée par ses avances intéressées, elle hésite entre vengeance et aide aux amoureux.
MATAMORE, CLINDOR — 2H — Acte II, scène II
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1636 (création)
Genre : Comédie en cinq actes et en vers, mêlant plusieurs genres
Extrait : Scène — acte II, scène II
Personnages : MATAMORE, CLINDOR
Situation : Matamore raconte à son valet Clindor ses exploits imaginaires et ses conquêtes amoureuses.
Intérêt pédagogique : Donner une logique aux fanfaronnades ; travailler l’écoute ironique, l’amplification et les ruptures.
MATAMORE, CLINDOR.
CLINDOR.
Quoi ! monsieur, vous rêvez ! et cette âme hautaine,
Après tant de beaux faits, semble être encore en peine !
N’êtes-vous point lassé d’abattre des guerriers ?
Et vous faut-il encor quelques nouveaux lauriers ?MATAMORE.
Il est vrai que je rêve, et ne saurais résoudre
Lequel je dois des deux le premier mettre en poudre,
Du grand sophi de Perse, ou bien du grand mogor.CLINDOR.
Eh ! de grâce, monsieur, laissez-les vivre encor.
Qu’ajouterait leur perte à votre renommée ?
D’ailleurs, quand auriez-vous rassemblé votre armée ?MATAMORE.
Mon armée ? Ah, poltron ! ah, traître ! pour leur mort
Tu crois donc que ce bras ne soit pas assez fort ?
Le seul bruit de mon nom renverse les murailles,
Défait les escadrons, et gagne les batailles.
Mon courage invaincu contre les empereurs
N’arme que la moitié de ses moindres fureurs ;
D’un seul commandement que je fais aux trois Parques,
Je dépeuple l’État des plus heureux monarques ;
Le foudre est mon canon, les Destins mes soldats :
Je couche d’un revers mille ennemis à bas.
D’un souffle je réduis leurs projets en fumée ;
Et tu m’oses parler cependant d’une armée !
Tu n’auras plus l’honneur de voir un second Mars ;
Je vais t’assassiner d’un seul de mes regards,
Veillaque : toutefois, je songe à ma maîtresse ;
Ce penser m’adoucit. Va, ma colère cesse,
Et ce petit archer qui dompte tous les dieux
Vient de chasser la mort qui logeait dans mes yeux.
Regarde, j’ai quitté cette effroyable mine
Qui massacre, détruit, brise, brûle, extermine ;
Et pensant au bel œil qui tient ma liberté,
Je ne suis plus qu’amour, que grâce, que beauté.CLINDOR.
Ô dieux ! en un moment que tout vous est possible !
Je vous vois aussi beau que vous étiez terrible,
Et ne crois point d’objet si ferme en sa rigueur,
Qu’il puisse constamment vous refuser son cœur.MATAMORE.
Je te le dis encor, ne sois plus en alarme :
Quand je veux, j’épouvante ; et quand je veux, je charme ;
Et, selon qu’il me plaît, je remplis tour à tour
Les hommes de terreur, et les femmes d’amour.
Du temps que ma beauté m’était inséparable,
Leurs persécutions me rendaient misérable ;
Je ne pouvais sortir sans les faire pâmer ;
Mille mouraient par jour à force de m’aimer :
J’avais des rendez-vous de toutes les princesses ;
Les reines, à l’envi, mendiaient mes caresses ;
Celle d’Éthiopie, et celle du Japon,
Dans leurs soupirs d’amour ne mêlaient que mon nom.
De passion pour moi deux sultanes troublèrent ;
Deux autres, pour me voir, du sérail s’échappèrent :
J’en fus mal quelque temps avec le Grand Seigneur.CLINDOR.
Son mécontentement n’allait qu’à votre honneur.MATAMORE.
Ces pratiques nuisaient à mes desseins de guerre,
Et pouvaient m’empêcher de conquérir la terre.
D’ailleurs, j’en devins las ; et pour les arrêter,
J’envoyai le Destin dire à son Jupiter
Qu’il trouvât un moyen qui fît cesser les flammes
Et l’importunité dont m’accablaient les dames :
Qu’autrement ma colère irait dedans les cieux
Le dégrader soudain de l’empire des dieux,
Et donnerait à Mars à gouverner sa foudre.
La frayeur qu’il en eut le fit bientôt résoudre :
Ce que je demandais fut prêt en un moment ;
Et depuis, je suis beau quand je veux seulement.CLINDOR.
Que j’aurais, sans cela, de poulets à vous rendre !MATAMORE.
De quelle que ce soit, garde-toi bien d’en prendre,
Sinon de… Tu m’entends ? Que dit-elle de moi ?CLINDOR.
Que vous êtes des cœurs et le charme et l’effroi ;
Et que si quelque effet peut suivre vos promesses,
Son sort est plus heureux que celui des déesses.MATAMORE.
Écoute. En ce temps-là, dont tantôt je parlais,
Les déesses aussi se rangeaient sous mes lois ;
Et je te veux conter une étrange aventure
Qui jeta du désordre en toute la nature,
Mais désordre aussi grand qu’on en voie arriver.
Le Soleil fut un jour sans se pouvoir lever,
Et ce visible dieu, que tant de monde adore,
Pour marcher devant lui ne trouvait point d’Aurore :
On la cherchait partout, au lit du vieux Tithon,
Dans les bois de Céphale, au palais de Memnon ;
Et faute de trouver cette belle fourrière,
Le jour jusqu’à midi se passa sans lumière.CLINDOR.
Où pouvait être alors la reine des clartés ?MATAMORE.
Au milieu de ma chambre à m’offrir ses beautés :
Elle y perdit son temps, elle y perdit ses larmes ;
Mon cœur fut insensible à ses plus puissants charmes ;
Et tout ce qu’elle obtint pour son frivole amour
Fut un ordre précis d’aller rendre le jour.CLINDOR.
Cet étrange accident me revient en mémoire ;
J’étais lors en Mexique, où j’en appris l’histoire,
Et j’entendis conter que la Perse en courroux
De l’affront de son dieu murmurait contre vous.MATAMORE.
J’en ouïs quelque chose, et je l’eusse punie ;
Mais j’étais engagé dans la Transylvanie,
Où ses ambassadeurs, qui vinrent l’excuser,
À force de présents me surent apaiser.CLINDOR.
Que la clémence est belle en un si grand courage !MATAMORE.
Contemple, mon ami, contemple ce visage ;
Tu vois un abrégé de toutes les vertus.
D’un monde d’ennemis sous mes pieds abattus,
Dont la race est périe, et la terre déserte,
Pas un qu’à son orgueil n’a jamais dû sa perte.
Tous ceux qui font hommage à mes perfections
Conservent leurs États par leurs submissions.
En Europe, où les rois sont d’une humeur civile,
Je ne leur rase point de château ni de ville ;
Je les souffre régner : mais, chez les Africains,
Partout où j’ai trouvé des rois un peu trop vains,
J’ai détruit les pays pour punir leurs monarques ;
Et leurs vastes déserts en sont de bonnes marques ;
Ces grands sables qu’à peine on passe sans horreur
Sont d’assez beaux effets de ma juste fureur.CLINDOR.
Revenons à l’amour : voici votre maîtresse.MATAMORE.
Ce diable de rival l’accompagne sans cesse.CLINDOR.
Où vous retirez-vous ?MATAMORE.
Ce fat n’est pas vaillant,
Mais il a quelque humeur qui le rend insolent.
Peut-être qu’orgueilleux d’être avec cette belle,
Il serait assez vain pour me faire querelle.CLINDOR.
Ce serait bien courir lui-même à son malheur.MATAMORE.
Lorsque j’ai ma beauté, je n’ai point de valeur.CLINDOR.
Cessez d’être charmant, et faites-vous terrible.MATAMORE.
Mais tu n’en prévois pas l’accident infaillible :
Je ne saurais me faire effroyable à demi ;
Je tuerais ma maîtresse avec mon ennemi.
Attendons en ce coin l’heure qui les sépare.CLINDOR.
Comme votre valeur, votre prudence est rare.
ADRASTE, ISABELLE — 1F / 1H — Acte II, scène III
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1636 (création)
Genre : Comédie en cinq actes et en vers, mêlant plusieurs genres
Extrait : Scène — acte II, scène III
Personnages : ADRASTE, ISABELLE
Situation : Adraste réclame l’amour d’Isabelle, qui refuse de confondre reconnaissance et sentiment amoureux.
Intérêt pédagogique : Opposer supplication, pression et refus ; faire entendre la précision de l’argumentation.
ADRASTE, ISABELLE.
ADRASTE.
Hélas ! s’il est ainsi, quel malheur est le mien !
Je soupire, j’endure, et je n’avance rien ;
Et malgré les transports de mon amour extrême,
Vous ne voulez pas croire encor que je vous aime.ISABELLE.
Je ne sais pas, monsieur, de quoi vous me blâmez.
Je me connais aimable, et crois que vous m’aimez ;
Dans vos soupirs ardents j’en vois trop d’apparence ;
Et quand bien de leur part j’aurais moins d’assurance,
Pour peu qu’un honnête homme ait vers moi de crédit,
Je lui fais la faveur de croire ce qu’il dit.
Rendez-moi la pareille ; et puisqu’à votre flamme
Je ne déguise rien de ce que j’ai dans l’âme,
Faites-moi la faveur de croire sur ce point
Que, bien que vous m’aimiez, je ne vous aime point.ADRASTE.
Cruelle, est-ce là donc ce que vos injustices
Ont réservé de prix à de si longs services ?
Et mon fidèle amour est-il si criminel
Qu’il doive être puni d’un mépris éternel ?ISABELLE.
Nous donnons bien souvent de divers noms aux choses :
Des épines pour moi, vous les nommez des roses ;
Ce que vous appelez service, affection,
Je l’appelle supplice et persécution.
Chacun dans sa croyance également s’obstine.
Vous pensez m’obliger d’un feu qui m’assassine ;
Et ce que vous jugez digne du plus haut prix
Ne mérite, à mon gré, que haine et que mépris.ADRASTE.
N’avoir que du mépris pour des flammes si saintes
Dont j’ai reçu du ciel les premières atteintes !
Oui, le ciel, au moment qu’il me fit respirer,
Ne me donna de cœur que pour vous adorer.
Mon âme vint au jour pleine de votre idée ;
Avant que de vous voir vous l’avez possédée ;
Et quand je me rendis à des regards si doux,
Je ne vous donnai rien qui ne fût tout à vous,
Rien que l’ordre du ciel n’eût déjà fait tout vôtre.ISABELLE.
Le ciel m’eût fait plaisir d’en enrichir une autre ;
Il vous fit pour m’aimer, et moi pour vous haïr :
Gardons-nous bien tous deux de lui désobéir.
Vous avez, après tout, bonne part à sa haine,
Ou d’un crime secret il vous livre à la peine ;
Car je ne pense pas qu’il soit tourment égal
Au supplice d’aimer qui vous traite si mal.ADRASTE.
La grandeur de mes maux vous étant si connue,
Me refuserez-vous la pitié qui m’est due ?ISABELLE.
Certes j’en ai beaucoup, et vous plains d’autant plus
Que je vois ces tourments tout à fait superflus,
Et n’avoir pour tout fruit d’une longue souffrance
Que l’incommode honneur d’une triste constance.ADRASTE.
Un père l’autorise, et mon feu maltraité
Enfin aura recours à son autorité.ISABELLE.
Ce n’est pas le moyen de trouver votre compte ;
Et d’un si beau dessein vous n’aurez que la honte.ADRASTE.
J’espère voir pourtant, avant la fin du jour,
Ce que peut son vouloir au défaut de l’amour.ISABELLE.
Et moi, j’espère voir, avant que le jour passe,
Un amant accablé de nouvelle disgrâce.ADRASTE.
Eh quoi ! cette rigueur ne cessera jamais ?ISABELLE.
Allez trouver mon père, et me laissez en paix.ADRASTE.
Votre âme, au repentir de sa froideur passée,
Ne la veut point quitter sans être un peu forcée ;
J’y vais tout de ce pas, mais avec des serments
Que c’est pour obéir à vos commandements.ISABELLE.
Allez continuer une vaine poursuite.
MATAMORE, ISABELLE, CLINDOR — 1F / 2H — Acte II, scène IV
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1636 (création)
Genre : Comédie en cinq actes et en vers, mêlant plusieurs genres
Extrait : Scène — acte II, scène IV
Personnages : MATAMORE, ISABELLE, CLINDOR
Situation : Matamore se vante devant Isabelle, tandis que Clindor contribue à nourrir ses illusions.
Intérêt pédagogique : Jouer la complicité et les doubles intentions ; maintenir le sérieux du personnage comique.
MATAMORE, ISABELLE, CLINDOR.
MATAMORE.
Eh bien, dès qu’il m’a vu, comme a-t-il pris la fuite !
M’a-t-il bien su quitter la place au même instant !ISABELLE.
Ce n’est pas honte à lui, les rois en font autant,
Du moins si ce grand bruit qui court de vos merveilles
N’a trompé mon esprit en frappant mes oreilles.MATAMORE.
Vous le pouvez bien croire ; et pour le témoigner,
Choisissez en quels lieux il vous plaît de régner ;
Ce bras tout aussitôt vous conquête un empire :
J’en jure par lui-même, et cela c’est tout dire.ISABELLE.
Ne prodiguez pas tant ce bras toujours vainqueur ;
Je ne veux point régner que dessus votre cœur :
Toute l’ambition que me donne ma flamme,
C’est d’avoir pour sujets les désirs de votre âme.MATAMORE.
Ils vous sont tout acquis, et pour vous faire voir
Que vous avez sur eux un absolu pouvoir,
Je n’écouterai plus cette humeur de conquête ;
Et laissant tous les rois leurs couronnes en tête,
J’en prendrai seulement deux ou trois pour valets,
Qui viendront à genoux vous rendre mes poulets.ISABELLE.
L’éclat de tels suivants attirerait l’envie
Sur le rare bonheur où je coule ma vie ;
Le commerce discret de nos affections
N’a besoin que de lui pour ces commissions.MATAMORE.
Vous avez, Dieu me sauve ! un esprit à ma mode ;
Vous trouvez, comme moi, la grandeur incommode.
Les sceptres les plus beaux n’ont rien pour moi d’exquis ;
Je les rends aussitôt que je les ai conquis,
Et me suis vu charmer quantité de princesses,
Sans que jamais mon cœur les voulût pour maîtresses.ISABELLE.
Certes, en ce point seul je manque un peu de foi.
Que vous ayez quitté des princesses pour moi !
Que vous leur refusiez un cœur dont je dispose !MATAMORE, montrant Clindor.
Je crois que la Montagne en saura quelque chose.
Viens çà. Lorsqu’en la Chine, en ce fameux tournoi,
Je donnai dans la vue aux deux filles du roi,
Que te dit-on en cour de cette jalousie
Dont pour moi toutes deux eurent l’âme saisie ?CLINDOR.
Par vos mépris enfin l’une et l’autre mourut.
J’étais lors en Égypte, où le bruit en courut ;
Et ce fut en ce temps que la peur de vos armes
Fit nager le grand Caire en un fleuve de larmes.
Vous veniez d’assommer dix géants en un jour ;
Vous aviez désolé les pays d’alentour,
Rasé quinze châteaux, aplani deux montagnes,
Fait passer par le feu villes, bourgs et campagnes,
Et défait, vers Damas, cent mille combattants.MATAMORE.
Que tu remarques bien et les lieux et les temps !
Je l’avais oublié.ISABELLE.
Des faits si pleins de gloire
Vous peuvent-ils ainsi sortir de la mémoire ?MATAMORE.
Trop pleine de lauriers remportés sur les rois,
Je ne la charge point de ces menus exploits.
ADRASTE, CLINDOR — 2H — Acte II, scène VII
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1636 (création)
Genre : Comédie en cinq actes et en vers, mêlant plusieurs genres
Extrait : Scène — acte II, scène VII
Personnages : ADRASTE, CLINDOR
Situation : Adraste reproche à Clindor sa proximité avec Isabelle et veut l’écarter comme rival.
Intérêt pédagogique : Faire progresser la menace derrière la politesse et construire le rapport de force social.
ADRASTE, CLINDOR.
ADRASTE.
Que vous êtes heureux ! et quel malheur me suit !
Ma maîtresse vous souffre, et l’ingrate me fuit.
Quelque goût qu’elle prenne en votre compagnie,
Sitôt que j’ai paru, mon abord l’a bannie.CLINDOR.
Sans avoir vu vos pas s’adresser en ce lieu,
Lasse de mes discours, elle m’a dit adieu.ADRASTE.
Lasse de vos discours ! votre humeur est trop bonne,
Et votre esprit trop beau pour ennuyer personne.
Mais que lui contiez-vous qui pût l’importuner ?CLINDOR.
Des choses qu’aisément vous pouvez deviner.
Les amours de mon maître, ou plutôt ses sottises,
Ses conquêtes en l’air, ses hautes entreprises.ADRASTE.
Voulez-vous m’obliger ? votre maître, ni vous,
N’êtes pas gens tous deux à me rendre jaloux ;
Mais si vous ne pouvez arrêter ses saillies,
Divertissez ailleurs le cours de ses folies.CLINDOR.
Que craignez-vous de lui, dont tous les compliments
Ne parlent que de morts et de saccagements,
Qu’il bat, terrasse, brise, étrangle, brûle, assomme ?ADRASTE.
Pour être son valet, je vous trouve honnête homme ;
Vous n’êtes point de taille à servir sans dessein
Un fanfaron plus fou que son discours n’est vain.
Quoi qu’il en soit, depuis que je vous vois chez elle,
Toujours de plus en plus je l’éprouve cruelle :
Ou vous servez quelque autre, ou votre qualité
Laisse dans vos projets trop de témérité.
Je vous tiens fort suspect de quelque haute adresse.
Que votre maître, enfin, fasse une autre maîtresse ;
Ou, s’il ne peut quitter un entretien si doux,
Qu’il se serve du moins d’un autre que de vous.
Ce n’est pas qu’après tout les volontés d’un père,
Qui sait ce que je suis, ne terminent l’affaire ;
Mais purgez-moi l’esprit de ce petit souci,
Et si vous vous aimez, bannissez-vous d’ici ;
Car si je vous vois plus regarder cette porte,
Je sais comme traiter les gens de votre sorte.CLINDOR.
Me prenez-vous pour homme à nuire à votre feu ?ADRASTE.
Sans réplique, de grâce, ou nous verrons beau jeu.
Allez ; c’est assez dit.CLINDOR.
Pour un léger ombrage,
C’est trop indignement traiter un bon courage.
Si le ciel en naissant ne m’a fait grand seigneur,
Il m’a fait le cœur ferme et sensible à l’honneur :
Et je pourrais bien rendre un jour ce qu’on me prête.ADRASTE.
Quoi ! vous me menacez !CLINDOR.
Non, non, je fais retraite.
D’un si cruel affront vous aurez peu de fruit ;
Mais ce n’est pas ici qu’il faut faire du bruit.
LYSE — 1F — Acte III, scène VI
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1636 (création)
Genre : Comédie en cinq actes et en vers, mêlant plusieurs genres
Extrait : Monologue — acte III, scène VI
Personnages : LYSE
Situation : Blessée par les avances sans sincérité de Clindor, Lyse décide de laisser place à la vengeance.
Intérêt pédagogique : Travailler les adresses imaginaires et le basculement de l’amour humilié vers la résolution.
LYSE.
LYSE.
L’ingrat ! il trouve enfin mon visage charmant,
Et pour se divertir il contrefait l’amant !
Qui néglige mes feux m’aime par raillerie,
Me prend pour le jouet de sa galanterie,
Et, par un libre aveu de me voler sa foi,
Me jure qu’il m’adore, et ne veut point de moi.
Aime en tous lieux, perfide, et partage ton âme ;
Choisis qui tu voudras pour maîtresse ou pour femme
Donne à tes intérêts à ménager tes vœux ;
Mais ne crois plus tromper aucune de nous deux.
Isabelle vaut mieux qu’un amour politique,
Et je vaux mieux qu’un cœur où cet amour s’applique.
J’ai raillé comme toi, mais c’était seulement
Pour ne t’avertir pas de mon ressentiment.
Qu’eût produit son éclat, que de la défiance ?
Qui cache sa colère assure sa vengeance ;
Et ma feinte douceur prépare beaucoup mieux
Ce piége où tu vas choir, et bientôt, à mes yeux.
Toutefois qu’as-tu fait qui te rende coupable ?
Pour chercher sa fortune est-on si punissable ?
Tu m’aimes, mais le bien te fait être inconstant :
Au siècle où nous vivons, qui n’en ferait autant ?
Oublions des mépris où par force il s’excite,
Et laissons-le jouir du bonheur qu’il mérite.
S’il m’aime, il se punit en m’osant dédaigner,
Et si je l’aime encor, je le dois épargner.
Dieux ! à quoi me réduit ma folle inquiétude,
De vouloir faire grâce à tant d’ingratitude ?
Digne soif de vengeance, à quoi m’exposez-vous,
De laisser affaiblir un si juste courroux ?
Il m’aime, et de mes yeux je m’en vois méprisée !
Je l’aime, et ne lui sers que d’objet de risée !
Silence, amour, silence ; il est temps de punir.
J’en ai donné ma foi, laisse-moi la tenir ;
Puisque ton faux espoir ne fait qu’aigrir ma peine,
Fais céder tes douceurs à celles de la haine.
Il est temps qu’en mon cœur elle règne à son tour,
Et l’amour outragé ne doit plus être amour.
ISABELLE — 1F — Acte IV, scène I
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1636 (création)
Genre : Comédie en cinq actes et en vers, mêlant plusieurs genres
Extrait : Monologue — acte IV, scène I
Personnages : ISABELLE
Situation : Isabelle apprend que Clindor doit être exécuté et accuse son père d’avoir rendu leur bonheur impossible.
Intérêt pédagogique : Faire naître les images du deuil et distinguer plainte, accusation et menace.
ISABELLE.
ISABELLE.
Enfin le terme approche ; un jugement inique
Doit abuser demain d’un pouvoir tyrannique,
À son propre assassin immoler mon amant,
Et faire une vengeance au lieu d’un châtiment.
Par un décret injuste autant comme sévère,
Demain doit triompher la haine de mon père,
La faveur du pays, la qualité du mort,
Le malheur d’Isabelle, et la rigueur du sort.
Hélas ! que d’ennemis, et de quelle puissance,
Contre le faible appui que donne l’innocence,
Contre un pauvre inconnu, de qui tout le forfait
Est de m’avoir aimée, et d’être trop parfait !
Oui, Clindor, tes vertus et ton feu légitime,
T’ayant acquis mon cœur, ont fait aussi ton crime.
Mais en vain après toi l’on me laisse le jour ;
Je veux perdre la vie en perdant mon amour :
Prononçant ton arrêt, c’est de moi qu’on dispose ;
Je veux suivre ta mort, puisque j’en suis la cause,
Et le même moment verra par deux trépas
Nos esprits amoureux se rejoindre là-bas.
Ainsi, père inhumain, ta cruauté déçue
De nos saintes ardeurs verra l’heureuse issue ;
Et si ma perte alors fait naître tes douleurs,
Auprès de mon amant je rirai de tes pleurs.
Ce qu’un remords cuisant te coûtera de larmes
D’un si doux entretien augmentera les charmes ;
Ou s’il n’a pas assez de quoi te tourmenter,
Mon ombre chaque jour viendra t’épouvanter,
S’attacher à tes pas dans l’horreur des ténèbres,
Présenter à tes yeux mille images funèbres,
Jeter dans ton esprit un éternel effroi,
Te reprocher ma mort, t’appeler après moi,
Accabler de malheurs ta languissante vie,
Et te réduire au point de me porter envie.
ISABELLE, LYSE — 2F — Acte IV, scène II
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1636 (création)
Genre : Comédie en cinq actes et en vers, mêlant plusieurs genres
Extrait : Scène — acte IV, scène II
Personnages : ISABELLE, LYSE
Situation : Lyse révèle à Isabelle qu’une évasion de Clindor est possible et organise leur fuite.
Intérêt pédagogique : Jouer le passage du désespoir à l’espoir, les informations retenues et la complicité retrouvée.
ISABELLE, LYSE.
LYSE.
Quoi ! chacun dort, et vous êtes ici ?
Je vous jure, monsieur en est en grand souci.ISABELLE.
Quand on n’a plus d’espoir, Lyse, on n’a plus de crainte.
Je trouve des douceurs à faire ici ma plainte.
Ici je vis Clindor pour la dernière fois ;
Ce lieu me redit mieux les accents de sa voix,
Et remet plus avant en mon âme éperdue
L’aimable souvenir d’une si chère vue.LYSE.
Que vous prenez de peine à grossir vos ennuis !ISABELLE.
Que veux-tu que je fasse en l’état où je suis ?LYSE.
De deux amants parfaits dont vous étiez servie,
L’un doit mourir demain, l’autre est déjà sans vie :
Sans perdre plus de temps à soupirer pour eux,
Il en faut trouver un qui les vaille tous deux.ISABELLE.
De quel front oses-tu me tenir ces paroles ?LYSE.
Quel fruit espérez-vous de vos douleurs frivoles ?
Pensez-vous, pour pleurer et tenir vos appas,
Rappeler votre amant des portes du trépas ?
Songez plutôt à faire une illustre conquête ;
Je sais pour vos liens une âme toute prête,
Un homme incomparable.ISABELLE.
Ôte-toi de mes yeux.LYSE.
Le meilleur jugement ne choisirait pas mieux.ISABELLE.
Pour croître mes douleurs faut-il que je te voie ?LYSE.
Et faut-il qu’à vos yeux je déguise ma joie ?ISABELLE.
D’où te vient cette joie ainsi hors de saison ?LYSE.
Quand je vous l’aurai dit, jugez si j’ai raison.ISABELLE.
Ah ! ne me conte rien.LYSE.
Mais l’affaire vous touche.ISABELLE.
Parle-moi de Clindor, ou n’ouvre point la bouche.LYSE.
Ma belle humeur, qui rit au milieu des malheurs,
Fait plus en un moment qu’un siècle de vos pleurs ;
Elle a sauvé Clindor.ISABELLE.
Sauvé Clindor ?LYSE.
Lui-même :
Jugez après cela comme quoi je vous aime.ISABELLE.
Eh ! de grâce, où faut-il que je l’aille trouver ?LYSE.
Je n’ai que commencé, c’est à vous d’achever.ISABELLE.
Ah ! Lyse !LYSE.
Tout de bon, seriez-vous pour le suivre ?ISABELLE.
Si je suivrais celui sans qui je ne puis vivre ?
Lyse, si ton esprit ne le tire des fers,
Je l’accompagnerai jusque dans les enfers.
Va, ne demande plus si je suivrais sa fuite.LYSE.
Puisqu’à ce beau dessein l’amour vous a réduite,
Écoutez où j’en suis, et secondez mes coups ;
Si votre amant n’échappe, il ne tiendra qu’à vous.
La prison est tout proche.ISABELLE.
Eh bien ?LYSE.
Ce voisinage
Au frère du concierge a fait voir mon visage ;
Et comme c’est tout un que me voir et m’aimer,
Le pauvre malheureux s’en est laissé charmer.ISABELLE.
Je n’en avais rien su !LYSE.
J’en avais tant de honte
Que je mourais de peur qu’on vous en fît le conte ;
Mais depuis quatre jours votre amant arrêté
A fait que l’allant voir je l’ai mieux écouté.
Des yeux et du discours flattant son espérance,
D’un mutuel amour j’ai formé l’apparence.
Quand on aime une fois, et qu’on se croit aimé,
On fait tout pour l’objet dont on est enflammé.
Par là j’ai sur son âme assuré mon empire,
Et l’ai mis en état de ne m’oser dédire.
Quand il n’a plus douté de mon affection,
J’ai fondé mes refus sur sa condition ;
Et lui, pour m’obliger, jurait de s’y déplaire,
Mais que malaisément il s’en pouvait défaire ;
Que les clefs des prisons qu’il gardait aujourd’hui
Étaient le plus grand bien de son frère et de lui.
Moi de dire soudain que sa bonne fortune
Ne lui pouvait offrir d’heure plus opportune ;
Que, pour se faire riche, et pour me posséder,
Il n’avait seulement qu’à s’en accommoder ;
Qu’il tenait dans les fers un seigneur de Bretagne
Déguisé sous le nom du sieur de la Montagne ;
Qu’il fallait le sauver, et le suivre chez lui ;
Qu’il nous ferait du bien, et serait notre appui.
Il demeure étonné ; je le presse, il s’excuse ;
Il me parle d’amour, et moi je le refuse ;
Je le quitte en colère ; il me suit tout confus,
Me fait nouvelle excuse, et moi nouveau refus.ISABELLE.
Mais enfin ?LYSE.
J’y retourne, et le trouve fort triste ;
Je le juge ébranlé ; je l’attaque, il résiste.
Ce matin : « En un mot, le péril est pressant »,
Ai-je dit ; « tu peux tout, et ton frère est absent. »
« Mais il faut de l’argent pour un si long voyage, »
M’a-t-il dit ; « il en faut pour faire l’équipage ;
« Ce cavalier en manque. »ISABELLE.
Ah, Lyse ! tu devais
Lui faire offre aussitôt de tout ce que j’avais,
Perles, bagues, habits.LYSE.
J’ai bien fait davantage,
J’ai dit qu’à vos beautés ce captif rend hommage.
Que vous l’aimez de même, et fuirez avec nous.
Ce mot me l’a rendu si traitable et si doux,
Que j’ai bien reconnu qu’un peu de jalousie
Touchant votre Clindor brouillait sa fantaisie,
Et que tous ces détours provenaient seulement
D’une vaine frayeur qu’il ne fût mon amant.
Il est parti soudain après votre amour sue,
A trouvé tout aisé, m’en a promis l’issue,
Et vous mande par moi qu’environ à minuit
Vous soyez toute prête à déloger sans bruit.ISABELLE.
Que tu me rends heureuse !LYSE.
Ajoutez-y, de grâce,
Qu’accepter un mari pour qui je suis de glace,
C’est me sacrifier à vos contentements.ISABELLE.
Aussi…LYSE.
Je ne veux point de vos remercîments.
Allez ployer bagage ; et pour grossir la somme,
Joignez à vos bijoux les écus du bon homme.
Je vous vends ses trésors, mais à fort bon marché ;
J’ai dérobé ses clefs depuis qu’il est couché ;
Je vous les livre.ISABELLE.
Allons y travailler ensemble.LYSE.
Passez-vous de mon aide.ISABELLE.
Eh quoi ! le cœur te tremble ?LYSE.
Non, mais c’est un secret tout propre à l’éveiller ;
Nous ne nous garderions jamais de babiller.ISABELLE.
Folle, tu ris toujours.LYSE.
De peur d’une surprise,
Je dois attendre ici le chef de l’entreprise ;
S’il tardait à la rue, il serait reconnu ;
Nous vous irons trouver dès qu’il sera venu.
C’est là sans raillerie…ISABELLE.
Adieu donc. Je te laisse,
Et consens que tu sois aujourd’hui la maîtresse.LYSE.
C’est du moins…ISABELLE.
Fais bon guet.LYSE.
Vous, faites bon butin.
CLINDOR — 1H — Acte IV, scène VII
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1636 (création)
Genre : Comédie en cinq actes et en vers, mêlant plusieurs genres
Extrait : Monologue — acte IV, scène VII
Personnages : CLINDOR
Situation : En prison, Clindor affronte la peur de mourir et s’appuie sur le souvenir d’Isabelle pour reprendre courage.
Intérêt pédagogique : Faire alterner visions de supplice et souvenirs amoureux ; travailler l’intimité du monologue.
CLINDOR.
CLINDOR, en prison.
Aimables souvenirs de mes chères délices,
Qu’on va bientôt changer en d’infâmes supplices,
Que, malgré les horreurs de ce mortel effroi,
Vos charmants entretiens ont de douceurs pour moi !
Ne m’abandonnez point, soyez-moi plus fidèles
Que les rigueurs du sort ne se montrent cruelles ;
Et lorsque du trépas les plus noires couleurs
Viendront à mon esprit figurer mes malheurs,
Figurez aussitôt à mon âme interdite
Combien je fus heureux par delà mon mérite
Lorsque je me plaindrai de leur sévérité,
Redites-moi l’excès de ma témérité ;
Que d’un si haut dessein ma fortune incapable
Rendait ma flamme injuste, et mon espoir coupable ;
Que je fus criminel quand je devins amant,
Et que ma mort en est le juste châtiment.
Quel bonheur m’accompagne à la fin de ma vie !
Isabelle, je meurs pour vous avoir servie ;
Et de quelque tranchant que je souffre les coups,
Je meurs trop glorieux, puisque je meurs pour vous.
Hélas ! que je me flatte, et que j’ai d’artifice
À me dissimuler la honte d’un supplice !
En est-il de plus grand que de quitter ces yeux
Dont le fatal amour me rend si glorieux ?
L’ombre d’un meurtrier creuse ici ma ruine ;
Il succomba vivant, et mort, il m’assassine ;
Son nom fait contre moi ce que n’a pu son bras ;
Mille assassins nouveaux naissent de son trépas ;
Et je vois de son sang, fécond en perfidies,
S’élever contre moi des âmes plus hardies,
De qui les passions, s’armant d’autorité,
Font un meurtre public avec impunité.
Demain de mon courage on doit faire un grand crime,
Donner au déloyal ma tête pour victime ;
Et tous pour le pays prennent tant d’intérêt,
Qu’il ne m’est pas permis de douter de l’arrêt.
Ainsi de tous côtés ma perte était certaine.
J’ai repoussé la mort, je la reçois pour peine.
D’un péril évité je tombe en un nouveau,
Et des mains d’un rival en celles d’un bourreau.
Je frémis à penser à ma triste aventure ;
Dans le sein du repos je suis à la torture ;
Au milieu de la nuit, et du temps du sommeil,
Je vois de mon trépas le honteux appareil ;
J’en ai devant les yeux les funestes ministres ;
On me lit du sénat les mandements sinistres ;
Je sors les fers aux pieds ; j’entends déjà le bruit
De l’amas insolent d’un peuple qui me suit ;
Je vois le lieu fatal où ma mort se prépare :
Là mon esprit se trouble, et ma raison s’égare ;
Je ne découvre rien qui m’ose secourir,
Et la peur de la mort me fait déjà mourir.
Isabelle, toi seule, en réveillant ma flamme,
Dissipes ces terreurs et rassures mon âme ;
Et sitôt que je pense à tes divins attraits,
Je vois évanouir ces infâmes portraits.
Quelques rudes assauts que le malheur me livre,
Garde mon souvenir, et je croirai revivre.
Mais d’où vient que de nuit on ouvre ma prison ?
Ami, que viens-tu faire ici hors de saison ?
Le Cid
Personnages des extraits
- Chimène : Fille de don Gomès et amoureuse de Rodrigue. Après la mort de son père sous les coups de son amant, elle doit réclamer vengeance sans cesser de l’aimer.
- Elvire : Gouvernante de Chimène. Elle recueille ses confidences et cherche à protéger son honneur et son amour.
- L’Infante : Dona Urraque, fille du roi de Castille. Elle aime Rodrigue, mais son rang l’oblige à renoncer à lui ; elle favorise son union avec Chimène.
- Léonor : Gouvernante de L’Infante. Elle écoute sa passion et lui rappelle les exigences de son rang.
- Page : Jeune serviteur de L’Infante, envoyé prévenir Chimène. Il est présent sans réplique dans l’extrait proposé.
- Don Rodrigue : Fils de don Diègue et amoureux de Chimène. Pour venger l’honneur de son père, il tue le père de sa bien-aimée, puis devient le défenseur du royaume.
CHIMÈNE, ELVIRE — 2F — Acte I, scène I
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1637 (création au Théâtre du Marais)
Genre : Tragi-comédie en cinq actes et en vers à sa création, ensuite intitulée tragédie
Extrait : Scène — acte I, scène I
Personnages : CHIMÈNE, ELVIRE
Situation : Chimène demande à Elvire si son père approuve son amour pour Rodrigue.
Intérêt pédagogique : Faire entendre l’espoir, l’inquiétude et le besoin d’être rassurée.
CHIMÈNE, ELVIRE.
CHIMÈNE.
Elvire, m’as-tu fait un rapport bien sincère ?
Ne déguises-tu rien de ce qu’a dit mon père ?ELVIRE.
Tous mes sens à moi-même en sont encor charmés :
Il estime Rodrigue autant que vous l’aimez,
Et si je ne m’abuse à lire dans son âme,
Il vous commandera de répondre à sa flamme.CHIMÈNE.
Dis-moi donc, je te prie, une seconde fois
Ce qui te fait juger qu’il approuve mon choix :
Apprends-moi de nouveau quel espoir j’en dois prendre ;
Un si charmant discours ne se peut trop entendre ;
Tu ne peux trop promettre aux feux de notre amour
La douce liberté de se montrer au jour.
Que t’a-t-il répondu sur la secrète brigue
Que font auprès de toi don Sanche et Don Rodrigue ?
N’as-tu point trop fait voir quelle inégalité
Entre ces deux amants me penche d’un côté ?ELVIRE.
Non ; j’ai peint votre cœur dans une indifférence
Qui n’enfle d’aucun d’eux ni détruit l’espérance,
Et sans les voir d’un œil trop sévère ou trop doux,
Attend l’ordre d’un père à choisir un époux.
Ce respect l’a ravi, sa bouche et son visage
M’en ont donné sur l’heure un digne témoignage,
Et puisqu’il vous en faut encor faire un récit,
Voici d’eux et de vous ce qu’en hâte il m’a dit :
« Elle est dans le devoir ; tous deux sont dignes d’elle,
Tous deux formés d’un sang noble, vaillant, fidèle,
Jeunes, mais qui font lire aisément dans leurs yeux
L’éclatante vertu de leurs braves aïeux.
Don Rodrigue surtout n’a trait en son visage
Qui d’un homme de cœur ne soit la haute image,
Et sort d’une maison si féconde en guerriers,
Qu’ils y prennent naissance au milieu des lauriers.
La valeur de son père, en son temps sans pareille,
Tant qu’a duré sa force, a passé pour merveille ;
Ses rides sur son front ont gravé ses exploits,
Et nous disent encor ce qu’il fut autrefois.
Je me promets du fils ce que j’ai vu du père ;
Et ma fille, en un mot, peut l’aimer et me plaire. »
Il allait au conseil, dont l’heure qui pressait
A tranché ce discours qu’à peine il commençait ;
Mais à ce peu de mots je crois que sa pensée
Entre vos deux amants n’est pas fort balancée.
Le Roi doit à son fils élire un gouverneur,
Et c’est lui que regarde un tel degré d’honneur :
Ce choix n’est pas douteux, et sa rare vaillance
Ne peut souffrir qu’on craigne aucune concurrence.
Comme ses hauts exploits le rendent sans égal,
Dans un espoir si juste il sera sans rival ;
Et puisque Don Rodrigue a résolu son père
Au sortir du conseil à proposer l’affaire,
Je vous laisse à juger s’il prendra bien son temps,
Et si tous vos désirs seront bientôt contents.CHIMÈNE.
Il semble toutefois que mon âme troublée
Refuse cette joie, et s’en trouve accablée :
Un moment donne au sort des visages divers,
Et dans ce grand bonheur je crains un grand revers.ELVIRE.
Vous verrez cette crainte heureusement déçue.CHIMÈNE.
Allons, quoi qu’il en soit, en attendre l’issue.
L’INFANTE, LÉONOR, (PAGE) — 2F — Acte I, scène II
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1637 (création au Théâtre du Marais)
Genre : Tragi-comédie en cinq actes et en vers à sa création, ensuite intitulée tragédie
Extrait : Scène — acte I, scène II
Personnages : L’INFANTE, LÉONOR, (PAGE)
Situation : L’Infante avoue à Léonor son amour pour Rodrigue, auquel son rang lui interdit de prétendre.
Intérêt pédagogique : Travailler l’aveu et le conflit entre désir intime et devoir de naissance.
L’INFANTE, LÉONOR, (PAGE).
L’INFANTE.
Page, allez avertir Chimène de ma part
Qu’aujourd’hui pour me voir elle attend un peu tard,
Et que mon amitié se plaint de sa paresse.
(Le Page rentre.)LÉONOR.
Madame, chaque jour même désir vous presse ;
Et dans son entretien je vous vois chaque jour
Demander en quel point se trouve son amour..L’INFANTE.
Ce n’est pas sans sujet : je l’ai presque forcée
À recevoir les traits dont son âme est blessée.
Elle aime Don Rodrigue, et le tient de ma main,
Et par moi Don Rodrigue a vaincu son dédain :
Ainsi de ces amants ayant formé les chaînes,
Je dois prendre intérêt à voir finir leurs peines..LÉONOR.
Madame, toutefois parmi leurs bons succès
Vous montrez un chagrin qui va jusqu’à l’excès..
Cet amour, qui tous deux les comble d’allégresse,
Fait-il de ce grand cœur la profonde tristesse,
Et ce grand intérêt que vous prenez pour eux
Vous rend-il malheureuse alors qu’ils sont heureux ?
Mais je vais trop avant, et deviens indiscrète.L’INFANTE.
Ma tristesse redouble à la tenir secrète.
Écoute, écoute enfin comme j’ai combattu,
Écoute quels assauts brave encor ma vertu..
L’amour est un tyran qui n’épargne personne :
Ce jeune cavalier, cet amant que je donne,
Je l’aime.LÉONOR.
Vous l’aimez !L’INFANTE.
Mets la main sur mon cœur,
Et vois comme il se trouble au nom de son vainqueur,
Comme il le reconnaît.LÉONOR.
Pardonnez-moi, Madame,
Si je sors du respect pour blâmer cette flamme.
Une grande princesse à ce point s’oublier
Que d’admettre en son cœur un simple cavalier !
Et que dirait le Roi ? que dirait la Castille ?
Vous souvient-il encor de qui vous êtes fille ?L’INFANTE.
Il m’en souvient si bien que j’épandrai mon sang
Avant que je m’abaisse à démentir mon rang.
Je te répondrais bien que dans les belles âmes
Le seul mérite a droit de produire des flammes ;
Et si ma passion cherchait à s’excuser,
Mille exemples fameux pourraient l’autoriser ;
Mais je n’en veux point suivre où ma gloire s’engage ;
La surprise des sens n’abat point mon courage ;
Et je me dis toujours qu’étant fille de roi,
Tout autre qu’un monarque est indigne de moi.
Quand je vis que mon cœur ne se pouvait défendre,
Moi-même je donnai ce que je n’osais prendre.
Je mis, au lieu de moi, Chimène en ses liens,
Et j’allumai leurs feux pour éteindre les miens.
Ne t’étonne donc plus si mon âme gênée
Avec impatience attend leur hyménée :
Tu vois que mon repos en dépend aujourd’hui.
Si l’amour vit d’espoir, il périt avec lui :
C’est un feu qui s’éteint, faute de nourriture ;
Et malgré la rigueur de ma triste aventure,
Si Chimène a jamais Rodrigue pour mari,
Mon espérance est morte, et mon esprit guéri.
Je souffre cependant un tourment incroyable :
Jusques à cet hymen Rodrigue m’est aimable ;
Je travaille à le perdre, et le perds à regret ;
Et de là prend son cours mon déplaisir secret.
Je vois avec chagrin que l’amour me contraigne
À pousser des soupirs pour ce que je dédaigne ;
Je sens en deux partis mon esprit divisé :
Si mon courage est haut, mon cœur est embrasé ;
Cet hymen m’est fatal, je le crains, et souhaite :
Je n’ose en espérer qu’une joie imparfaite.
Ma gloire et mon amour ont pour moi tant d’appas,
Que je meurs s’il s’achève ou ne s’achève pas.LÉONOR.
Madame, après cela je n’ai rien à vous dire,
Sinon que de vos maux avec vous je soupire :
Je vous blâmais tantôt, je vous plains à présent ;
Mais puisque dans un mal si doux et si cuisant
Votre vertu combat et son charme et sa force,
En repousse l’assaut, en rejette l’amorce,
Elle rendra le calme à vos esprits flottants.
Espérez donc tout d’elle, et du secours du temps ;
Espérez tout du ciel ; il a trop de justice
Pour laisser la vertu dans un si long supplice.L’INFANTE.
Ma plus douce espérance est de perdre l’espoir.
LE Page.
Par vos commandements Chimène vous vient voir.
L’Infante, à Léonor.
Allez l’entretenir en cette galerie.LÉONOR.
Voulez-vous demeurer dedans la rêverie ?L’INFANTE.
Non, je veux seulement, malgré mon déplaisir,
Remettre mon visage un peu plus à loisir.
Je vous suis.
Juste ciel, d’où j’attends mon remède,
Mets enfin quelque borne au mal qui me possède :
Assure mon repos, assure mon honneur.
Dans le bonheur d’autrui je cherche mon bonheur :
Cet hyménée à trois également importe ;
Rends son effet plus prompt, ou mon âme plus forte.
D’un lien conjugal joindre ces deux amants,
C’est briser tous mes fers et finir mes tourments.
Mais je tarde un peu trop : allons trouver Chimène,
Et par son entretien soulager notre peine.
DON RODRIGUE — 1H — Acte I, scène VI
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1637 (création au Théâtre du Marais)
Genre : Tragi-comédie en cinq actes et en vers à sa création, ensuite intitulée tragédie
Extrait : Monologue — acte I, scène VI
Personnages : DON RODRIGUE
Situation : Rodrigue doit choisir entre venger son père et préserver son amour pour Chimène, fille de l’offenseur.
Intérêt pédagogique : Jouer la délibération des stances et les basculements entre amour, honneur et mort.
DON RODRIGUE.
DON RODRIGUE.
Percé jusques au fond du cœur
D’une atteinte imprévue aussi bien que mortelle,
Misérable vengeur d’une juste querelle,
Et malheureux objet d’une injuste rigueur,
Je demeure immobile, et mon âme abattue
Cède au coup qui me tue.
Si près de voir mon feu récompensé,
Ô Dieu, l’étrange peine !
En cet affront mon père est l’offensé,
Et l’offenseur le père de Chimène !
Que je sens de rudes combats !
Contre mon propre honneur mon amour s’intéresse :
Il faut venger un père, et perdre une maîtresse :
L’un m’anime le cœur, l’autre retient mon bras.
Réduit au triste choix ou de trahir ma flamme,
Ou de vivre en infâme,
Des deux côtés mon mal est infini.
Ô Dieu, l’étrange peine !
Faut-il laisser un affront impuni ?
Faut-il punir le père de Chimène ?
Père, maîtresse, honneur, amour,
Noble et dure contrainte, aimable tyrannie,
Tous mes plaisirs sont morts, ou ma gloire ternie.
L’un me rend malheureux, l’autre indigne du jour.
Cher et cruel espoir d’une âme généreuse,
Mais ensemble amoureuse,
Digne ennemi de mon plus grand bonheur,
Fer qui causes ma peine,
M’es-tu donné pour venger mon honneur ?
M’es-tu donné pour perdre ma Chimène ?
Il vaut mieux courir au trépas.
Je dois à ma maîtresse aussi bien qu’à mon père :
J’attire en me vengeant sa haine et sa colère ;
J’attire ses mépris en ne me vengeant pas.
À mon plus doux espoir l’un me rend infidèle,
Et l’autre indigne d’elle.
Mon mal augmente à le vouloir guérir ;
Tout redouble ma peine.
Allons, mon âme ; et puisqu’il faut mourir,
Mourons du moins sans offenser Chimène.
Mourir sans tirer ma raison !
Rechercher un trépas si mortel à ma gloire !
Endurer que l’Espagne impute à ma mémoire
D’avoir mal soutenu l’honneur de ma maison !
Respecter un amour dont mon âme égarée
Voit la perte assurée !
N’écoutons plus ce penser suborneur,
Qui ne sert qu’à ma peine.
Allons, mon bras, sauvons du moins l’honneur,
Puisqu’après tout il faut perdre Chimène.
Oui, mon esprit s’était déçu.
Je dois tout à mon père avant qu’à ma maîtresse :
Que je meure au combat, ou meure de tristesse,
Je rendrai mon sang pur comme je l’ai reçu.
Je m’accuse déjà de trop de négligence :
Courons à la vengeance ;
Et tout honteux d’avoir tant balancé,
Ne soyons plus en peine,
Puisqu’aujourd’hui mon père est l’offensé,
Si l’offenseur est père de Chimène.
L’INFANTE, CHIMÈNE, (LÉONOR) — 2F — Acte II, scène III
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1637 (création au Théâtre du Marais)
Genre : Tragi-comédie en cinq actes et en vers à sa création, ensuite intitulée tragédie
Extrait : Scène — acte II, scène III
Personnages : L’INFANTE, CHIMÈNE, (LÉONOR)
Situation : Chimène redoute le duel entre son père et Rodrigue ; L’Infante tente de la rassurer.
Intérêt pédagogique : Opposer les tentatives d’apaisement aux images de catastrophe.
L’INFANTE, CHIMÈNE, (LÉONOR).
L’INFANTE.
Apaise, ma Chimène, apaise ta douleur :
Fais agir ta constance en ce coup de malheur.
Tu reverras le calme après ce foible orage ;
Ton bonheur n’est couvert que d’un peu de nuage,
Et tu n’as rien perdu pour le voir différer.CHIMÈNE.
Mon cœur outré d’ennuis n’ose rien espérer.
Un orage si prompt qui trouble une bonace
D’un naufrage certain nous porte la menace :
Je n’en saurais douter, je péris dans le port.
J’aimais, j’étais aimée, et nos pères d’accord ;
Et je vous en contais la charmante nouvelle,
Au malheureux moment qui naissait leur querelle,
Dont le récit fatal, sitôt qu’on vous l’a fait,
D’une si douce attente a ruiné l’effet.
Maudite ambition, détestable manie,
Dont les plus généreux souffrent la tyrannie !
Honneur impitoyable à mes plus chers désirs,
Que tu me vas coûter de pleurs et de soupirs !L’INFANTE.
Tu n’as dans leur querelle aucun sujet de craindre :
Un moment l’a fait naître, un moment va l’éteindre.
Elle a fait trop de bruit pour ne pas s’accorder,
Puisque déjà le Roi les veut accommoder ;
Et tu sais que mon âme, à tes ennuis sensible,
Pour en tarir la source y fera l’impossible.CHIMÈNE.
Les accommodements ne font rien en ce point.
De si mortels affronts ne se réparent point.
En vain on fait agir la force ou la prudence :
Si l’on guérit le mal, ce n’est qu’en apparence.
La haine que les cœurs conservent au-dedans
Nourrit des feux cachés, mais d’autant plus ardents.L’INFANTE.
Le saint nœud qui joindra Don Rodrigue et Chimène
Des pères ennemis dissipera la haine ;
Et nous verrons bientôt votre amour le plus fort
Par un heureux hymen étouffer ce discord.CHIMÈNE.
Je le souhaite ainsi plus que je ne l’espère :
Don Diègue est trop altier, et je connais mon père.
Je sens couler des pleurs que je veux retenir ;
Le passé me tourmente, et je crains l’avenir.L’INFANTE.
Que crains-tu ? d’un vieillard l’impuissante foiblesse ?CHIMÈNE.
Rodrigue a du courage.L’INFANTE.
Il a trop de jeunesse.CHIMÈNE.
Les hommes valeureux le sont du premier coup.L’INFANTE.
Tu ne dois pas pourtant le redouter beaucoup :
Il est trop amoureux pour te vouloir déplaire,
Et deux mots de ta bouche arrêtent sa colère.CHIMÈNE.
S’il ne m’obéit point, quel comble à mon ennui !
Et s’il peut m’obéir, que dira-t-on de lui ?
Étant né ce qu’il est, souffrir un tel outrage !
Soit qu’il cède ou résiste au feu qui me l’engage,
Mon esprit ne peut qu’être ou honteux ou confus
De son trop de respect, ou d’un juste refus.L’INFANTE.
Chimène a l’âme haute, et quoique intéressée,
Elle ne peut souffrir une basse pensée ;
Mais si jusques au jour de l’accommodement
Je fais mon prisonnier de ce parfait amant,
Et que j’empêche ainsi l’effet de son courage,
Ton esprit amoureux n’aura-t-il point d’ombrage ?CHIMÈNE.
Ah ! Madame, en ce cas je n’ai plus de souci.
L’INFANTE, LÉONOR — 2F — Acte II, scène V
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1637 (création au Théâtre du Marais)
Genre : Tragi-comédie en cinq actes et en vers à sa création, ensuite intitulée tragédie
Extrait : Scène — acte II, scène V
Personnages : L’INFANTE, LÉONOR
Situation : L’Infante voit renaître son espoir amoureux à mesure que l’union de Rodrigue et de Chimène est menacée.
Intérêt pédagogique : Faire entendre le conflit entre compassion, désir et conscience du rang.
L’INFANTE, LÉONOR.
L’INFANTE.
Hélas ! que dans l’esprit je sens d’inquiétude !
Je pleure ses malheurs, son amant me ravit ;
Mon repos m’abandonne, et ma flamme revit.
Ce qui va séparer Rodrigue de Chimène
Fait renaître à la fois mon espoir et ma peine ;
Et leur division, que je vois à regret,
Dans mon esprit charmé jette un plaisir secret.LÉONOR.
Cette haute vertu qui règne dans votre âme
Se rend-elle sitôt à cette lâche flamme ?L’INFANTE.
Ne la nomme point lâche, à présent que chez moi
Pompeuse et triomphante elle me fait la loi :
Porte-lui du respect, puisqu’elle m’est si chère.
Ma vertu la combat, mais malgré moi j’espère ;
Et d’un si fol espoir mon cœur mal défendu
Vole après un amant que Chimène a perdu.LÉONOR.
Vous laissez choir ainsi ce glorieux courage,
Et la raison chez vous perd ainsi son usage ?L’INFANTE.
Ah ! qu’avec peu d’effet on entend la raison,
Quand le cœur est atteint d’un si charmant poison !
Et lorsque le malade aime sa maladie,
Qu’il a peine à souffrir que l’on y remédie !LÉONOR.
Votre espoir vous séduit, votre mal vous est doux ;
Mais enfin ce Rodrigue est indigne de vous.L’INFANTE.
Je ne le sais que trop ; mais si ma vertu cède,
Apprends comme l’amour flatte un cœur qu’il possède.
Si Rodrigue une fois sort vainqueur du combat,
Si dessous sa valeur ce grand guerrier s’abat,
Je puis en faire cas, je puis l’aimer sans honte.
Que ne fera-t-il point, s’il peut vaincre le Comte ?
J’ose m’imaginer qu’à ses moindres exploits
Les royaumes entiers tomberont sous ses lois ;
Et mon amour flatteur déjà me persuade
Que je le vois assis au trône de Grenade,
Les Mores subjugués trembler en l’adorant,
L’Aragon recevoir ce nouveau conquérant,
Le Portugal se rendre, et ses nobles journées
Porter delà les mers ses hautes destinées,
Du sang des Africains arroser ses lauriers :
Enfin tout ce qu’on dit des plus fameux guerriers,
Je l’attends de Rodrigue après cette victoire.
Et fais de son amour un sujet de ma gloire.LÉONOR.
Mais, Madame, voyez où vous portez son bras,
Ensuite d’un combat qui peut-être n’est pas.L’INFANTE.
Rodrigue est offensé ; le Comte a fait l’outrage ;
Ils sont sortis ensemble : en faut-il davantage ?LÉONOR.
Eh bien ! ils se battront, puisque vous le voulez,
Mais Rodrigue ira-t-il si loin que vous allez ?L’INFANTE.
Que veux-tu ? je suis folle, et mon esprit s’égare :
Tu vois par là quels maux cet amour me prépare.
Viens dans mon cabinet consoler mes ennuis,
Et ne me quitte point dans le trouble où je suis.
DON RODRIGUE, ELVIRE — 1F / 1H — Acte III, scène I
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1637 (création au Théâtre du Marais)
Genre : Tragi-comédie en cinq actes et en vers à sa création, ensuite intitulée tragédie
Extrait : Scène — acte III, scène I
Personnages : DON RODRIGUE, ELVIRE
Situation : Après avoir tué le père de Chimène, Rodrigue vient chez elle ; Elvire veut empêcher cette rencontre dangereuse.
Intérêt pédagogique : Travailler l’urgence, l’obstination et les conséquences concrètes d’une présence interdite.
DON RODRIGUE, ELVIRE.
ELVIRE.
Rodrigue, qu’as-tu fait ? où viens-tu, misérable ?DON RODRIGUE.
Suivre le triste cours de mon sort déplorable.ELVIRE.
Où prends-tu cette audace et ce nouvel orgueil,
De paraître en des lieux que tu remplis de deuil ?
Quoi ? viens-tu jusqu’ici braver l’ombre du Comte ?
Ne l’as-tu pas tué ?DON RODRIGUE.
Sa vie était ma honte :
Mon honneur de ma main a voulu cet effort.ELVIRE.
Mais chercher ton asile en la maison du mort !
Jamais un meurtrier en fit-il son refuge ?DON RODRIGUE.
Et je n’y viens aussi que m’offrir à mon juge.
Ne me regarde plus d’un visage étonné ;
Je cherche le trépas après l’avoir donné.
Mon juge est mon amour, mon juge est ma Chimène :
Je mérite la mort de mériter sa haine,
Et j’en viens recevoir, comme un bien souverain,
Et l’arrêt de sa bouche, et le coup de sa main.ELVIRE.
Fuis plutôt de ses yeux, fuis de sa violence ;
À ses premiers transports dérobe ta présence :
Va, ne t’expose point aux premiers mouvements
Que poussera l’ardeur de ses ressentiments.DON RODRIGUE.
Non, non, ce cher objet à qui j’ai pu déplaire
Ne peut pour mon supplice avoir trop de colère ;
Et j’évite cent morts qui me vont accabler,
Si pour mourir plus tôt je puis la redoubler.ELVIRE.
Chimène est au palais, de pleurs toute baignée,
Et n’en reviendra point que bien accompagnée.
Rodrigue, fuis, de grâce : ôte-moi de souci.
Que ne dira-t-on point si l’on te voit ici ?
Veux-tu qu’un médisant, pour comble à sa misère,
L’accuse d’y souffrir l’assassin de son père ?
Elle va revenir ; elle vient, je la vois :
Du moins, pour son honneur, Rodrigue, cache-toi.
DON RODRIGUE, CHIMÈNE, ELVIRE — 2F / 1H — Acte III, scène IV
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1637 (création au Théâtre du Marais)
Genre : Tragi-comédie en cinq actes et en vers à sa création, ensuite intitulée tragédie
Extrait : Scène — acte III, scène IV
Personnages : DON RODRIGUE, CHIMÈNE, ELVIRE
Situation : Rodrigue offre sa vie à Chimène, qui l’aime toujours mais doit réclamer vengeance pour son père.
Intérêt pédagogique : Faire coexister l’amour et l’exigence d’honneur ; jouer l’offre de mort et le refus.
DON RODRIGUE, CHIMÈNE, ELVIRE.
DON RODRIGUE.
Eh bien ! sans vous donner la peine de poursuivre,
Assurez-vous l’honneur de m’empêcher de vivre.CHIMÈNE.
Elvire, où sommes-nous, et qu’est-ce que je vois ?
Rodrigue en ma maison ! Rodrigue devant moi !DON RODRIGUE.
N’épargnez point mon sang : goûtez sans résistance
La douceur de ma perte et de votre vengeance.CHIMÈNE.
Hélas !DON RODRIGUE.
Écoute-moi.CHIMÈNE.
Je me meurs.DON RODRIGUE.
Un moment.CHIMÈNE.
Va, laisse-moi mourir.DON RODRIGUE.
Quatre mots seulement :
Après ne me réponds qu’avecque cette épée.CHIMÈNE.
Quoi ! du sang de mon père encor toute trempée !DON RODRIGUE.
Ma Chimène…CHIMÈNE.
Ôte-moi cet objet odieux,
Qui reproche ton crime et ta vie à mes yeux.DON RODRIGUE.
Regarde-le plutôt pour exciter ta haine,
Pour croître ta colère, et pour hâter ma peine.CHIMÈNE.
Il est teint de mon sang.DON RODRIGUE.
Plonge-le dans le mien,
Et fais-lui perdre ainsi la teinture du tien.CHIMÈNE.
Ah ! quelle cruauté, qui tout en un jour tue
Le père par le fer, la fille par la vue !
Ôte-moi cet objet, je ne puis le souffrir :
Tu veux que je t’écoute, et tu me fais mourir !DON RODRIGUE.
Je fais ce que tu veux, mais sans quitter l’envie
De finir par tes mains ma déplorable vie ;
Car enfin n’attends pas de mon affection
Un lâche repentir d’une bonne action.
L’irréparable effet d’une chaleur trop prompte
Déshonorait mon père, et me couvrait de honte.
Tu sais comme un soufflet touche un homme de cœur ;
J’avais part à l’affront, j’en ai cherché l’auteur :
Je l’ai vu, j’ai vengé mon honneur et mon père ;
Je le ferais encor, si j’avais à le faire.
Ce n’est pas qu’en effet contre mon père et moi
Ma flamme assez longtemps n’ait combattu pour toi ;
Juge de son pouvoir : dans une telle offense
J’ai pu délibérer si j’en prendrais vengeance.
Réduit à te déplaire, ou souffrir un affront,
J’ai pensé qu’à son tour mon bras était trop prompt ;
Je me suis accusé de trop de violence ;
Et ta beauté sans doute emportait la balance,
À moins que d’opposer à tes plus forts appas
Qu’un homme sans honneur ne te méritait pas ;
Que malgré cette part que j’avais en ton âme,
Qui m’aima généreux me haïrait infâme ;
Qu’écouter ton amour, obéir à sa voix,
C’était m’en rendre indigne et diffamer ton choix.
Je te le dis encore ; et quoique j’en soupire,
Jusqu’au dernier soupir je veux bien le redire :
Je t’ai fait une offense, et j’ai dû m’y porter
Pour effacer ma honte, et pour te mériter ;
Mais quitte envers l’honneur, et quitte envers mon père,
C’est maintenant à toi que je viens satisfaire :
C’est pour t’offrir mon sang qu’en ce lieu tu me vois.
J’ai fait ce que j’ai dû, je fais ce que je dois.
Je sais qu’un père mort t’arme contre mon crime ;
Je ne t’ai pas voulu dérober ta victime :
Immole avec courage au sang qu’il a perdu
Celui qui met sa gloire à l’avoir répandu.CHIMÈNE.
Ah ! Rodrigue, il est vrai, quoique ton ennemie,
Je ne puis te blâmer d’avoir fui l’infamie ;
Et de quelque façon qu’éclatent mes douleurs,
Je ne t’accuse point, je pleure mes malheurs.
Je sais ce que l’honneur, après un tel outrage,
Demandait à l’ardeur d’un généreux courage :
Tu n’as fait le devoir que d’un homme de bien ;
Mais aussi, le faisant, tu m’as appris le mien.
Ta funeste valeur m’instruit par ta victoire ;
Elle a vengé ton père et soutenu ta gloire :
Même soin me regarde, et j’ai, pour m’affliger,
Ma gloire à soutenir, et mon père à venger.
Hélas ! ton intérêt ici me désespère :
Si quelque autre malheur m’avait ravi mon père,
Mon âme aurait trouvé dans le bien de te voir
L’unique allégement qu’elle eût pu recevoir ;
Et contre ma douleur j’aurais senti des charmes,
Quand une main si chère eût essuyé mes larmes.
Mais il me faut te perdre après l’avoir perdu ;
Cet effort sur ma flamme à mon honneur est dû ;
Et cet affreux devoir, dont l’ordre m’assassine,
Me force à travailler moi-même à ta ruine.
Car enfin n’attends pas de mon affection
De lâches sentiments pour ta punition.
De quoi qu’en ta faveur notre amour m’entretienne,
Ma générosité doit répondre à la tienne :
Tu t’es, en m’offensant, montré digne de moi ;
Je me dois, par ta mort, montrer digne de toi.DON RODRIGUE.
Ne diffère donc plus ce que l’honneur t’ordonne :
Il demande ma tête, et je te l’abandonne ;
Fais-en un sacrifice à ce noble intérêt :
Le coup m’en sera doux, aussi bien que l’arrêt.
Attendre après mon crime une lente justice,
C’est reculer ta gloire autant que mon supplice.
Je mourrai trop heureux, mourant d’un coup si beau.CHIMÈNE.
Va, je suis ta partie, et non pas ton bourreau.
Si tu m’offres ta tête, est-ce à moi de la prendre ?
Je la dois attaquer, mais tu dois la défendre ;
C’est d’un autre que toi qu’il me faut l’obtenir,
Et je dois te poursuivre, et non pas te punir.DON RODRIGUE.
De quoi qu’en ma faveur notre amour t’entretienne,
Ta générosité doit répondre à la mienne ;
Et pour venger un père emprunter d’autres bras,
Ma Chimène, crois-moi, c’est n’y répondre pas :
Ma main seule du mien a su venger l’offense,
Ta main seule du tien doit prendre la vengeance.CHIMÈNE.
Cruel ! à quel propos sur ce point t’obstiner ?
Tu t’es vengé sans aide, et tu m’en veux donner !
Je suivrai ton exemple, et j’ai trop de courage
Pour souffrir qu’avec toi ma gloire se partage.
Mon père et mon honneur ne veulent rien devoir
Aux traits de ton amour ni de ton désespoir.DON RODRIGUE.
Rigoureux point d’honneur ! hélas ! quoi que je fasse,
Ne pourrai-je à la fin obtenir cette grâce ?
Au nom d’un père mort, ou de notre amitié,
Punis-moi par vengeance, ou du moins par pitié.
Ton malheureux amant aura bien moins de peine
À mourir par ta main qu’à vivre avec ta haine.CHIMÈNE.
Va, je ne te hais point.DON RODRIGUE.
Tu le dois.CHIMÈNE.
Je ne puis.DON RODRIGUE.
Crains-tu si peu le blâme, et si peu les faux bruits ?
Quand on saura mon crime, et que ta flamme dure,
Que ne publieront point l’envie et l’imposture !
Force-les au silence, et sans plus discourir,
Sauve ta renommée en me faisant mourir.CHIMÈNE.
Elle éclate bien mieux en te laissant la vie ;
Et je veux que la voix de la plus noire envie
Élève au ciel ma gloire et plaigne mes ennuis,
Sachant que je t’adore et que je te poursuis.
Va-t’en, ne montre plus à ma douleur extrême
Ce qu’il faut que je perde, encore que je l’aime.
Dans l’ombre de la nuit cache bien ton départ :
Si l’on te voit sortir, mon honneur court hasard.
La seule occasion qu’aura la médisance,
C’est de savoir qu’ici j’ai souffert ta présence :
Ne lui donne point lieu d’attaquer ma vertu.DON RODRIGUE.
Que je meure !CHIMÈNE.
Va-t’en.DON RODRIGUE.
À quoi te résous-tu ?CHIMÈNE.
Malgré des feux si beaux, qui troublent ma colère,
Je ferai mon possible à bien venger mon père ;
Mais malgré la rigueur d’un si cruel devoir,
Mon unique souhait est de ne rien pouvoir.DON RODRIGUE.
Ô miracle d’amour !CHIMÈNE.
Ô comble de misères !DON RODRIGUE.
Que de maux et de pleurs nous coûteront nos pères !CHIMÈNE.
Rodrigue, qui l’eût cru ?DON RODRIGUE.
Chimène, qui l’eût dit ?CHIMÈNE.
Que notre heur fût si proche et sitôt se perdît ?DON RODRIGUE.
Et que si près du port, contre toute apparence,
Un orage si prompt brisât notre espérance ?CHIMÈNE.
Ah ! mortelles douleurs !DON RODRIGUE.
Ah ! regrets superflus !CHIMÈNE.
Va-t’en, encore un coup, je ne t’écoute plus.DON RODRIGUE.
Adieu : je vais traîner une mourante vie,
Tant que par ta poursuite elle me soit ravie.CHIMÈNE.
Si j’en obtiens l’effet, je t’engage ma foi
De ne respirer pas un moment après toi.
Adieu : sors, et surtout garde bien qu’on te voie.ELVIRE.
Madame, quelques maux que le ciel nous envoie…CHIMÈNE.
Ne m’importune plus, laisse-moi soupirer,
Je cherche le silence et la nuit pour pleurer.
L’INFANTE, CHIMÈNE, (LÉONOR), (ELVIRE) — 2F — Acte IV, scène II
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1637 (création au Théâtre du Marais)
Genre : Tragi-comédie en cinq actes et en vers à sa création, ensuite intitulée tragédie
Extrait : Scène — acte IV, scène II
Personnages : L’INFANTE, CHIMÈNE, (LÉONOR), (ELVIRE)
Situation : Après la victoire de Rodrigue contre les Mores, L’Infante demande à Chimène de préserver le sauveur du royaume.
Intérêt pédagogique : Opposer devoir familial et intérêt collectif sans effacer la douleur intime.
L’INFANTE, CHIMÈNE, (LÉONOR), (ELVIRE).
L’INFANTE.
Je ne viens pas ici consoler tes douleurs ;
Je viens plutôt mêler mes soupirs à tes pleurs.CHIMÈNE.
Prenez bien plutôt part à la commune joie,
Et goûtez le bonheur que le ciel vous envoie,
Madame : autre que moi n’a droit de soupirer.
Le péril dont Rodrigue a su nous retirer,
Et le salut public que vous rendent ses armes,
À moi seule aujourd’hui souffrent encor les larmes :
Il a sauvé la ville, il a servi son roi ;
Et son bras valeureux n’est funeste qu’à moi.L’INFANTE.
Ma Chimène, il est vrai qu’il a fait des merveilles.CHIMÈNE.
Déjà ce bruit fâcheux a frappé mes oreilles ;
Et je l’entends partout publier hautement
Aussi brave guerrier que malheureux amant.L’INFANTE.
Qu’a de fâcheux pour toi ce discours populaire ?
Ce jeune Mars qu’il loue a su jadis te plaire :
Il possédait ton âme, il vivait sous tes lois ;
Et vanter sa valeur, c’est honorer ton choix.CHIMÈNE.
Chacun peut la vanter avec quelque justice ;
Mais pour moi sa louange est un nouveau supplice.
On aigrit ma douleur en l’élevant si haut :
Je vois ce que je perds quand je vois ce qu’il vaut.
Ah ! cruels déplaisirs à l’esprit d’une amante !
Plus j’apprends son mérite, et plus mon feu s’augmente :
Cependant mon devoir est toujours le plus fort,
Et malgré mon amour, va poursuivre sa mort.L’INFANTE.
Hier ce devoir te mit en une haute estime ;
L’effort que tu te fis parut si magnanime,
Si digne d’un grand cœur, que chacun à la cour
Admirait ton courage et plaignait ton amour.
Mais croirais-tu l’avis d’une amitié fidèle ?CHIMÈNE.
Ne vous obéir pas me rendrait criminelle.L’INFANTE.
Ce qui fut juste alors ne l’est plus aujourd’hui.
Rodrigue maintenant est notre unique appui,
L’espérance et l’amour d’un peuple qui l’adore,
Le soutien de Castille, et la terreur du More.
Le Roi même est d’accord de cette vérité,
Que ton père en lui seul se voit ressuscité ;
Et si tu veux enfin qu’en deux mots je m’explique,
Tu poursuis en sa mort la ruine publique.
Quoi ! pour venger un père est-il jamais permis
De livrer sa patrie aux mains des ennemis ?
Contre nous ta poursuite est-elle légitime,
Et pour être punis avons-nous part au crime ?
Ce n’est pas qu’après tout tu doives épouser
Celui qu’un père mort t’obligeait d’accuser :
Je te voudrais moi-même en arracher l’envie ;
Ôte-lui ton amour, mais laisse-nous sa vie.CHIMÈNE.
Ah ! ce n’est pas à moi d’avoir tant de bonté ;
Le devoir qui m’aigrit n’a rien de limité.
Quoique pour ce vainqueur mon amour s’intéresse,
Quoiqu’un peuple l’adore et qu’un roi le caresse,
Qu’il soit environné des plus vaillants guerriers,
J’irai sous mes cyprès accabler ses lauriers.L’INFANTE.
C’est générosité quand pour venger un père
Notre devoir attaque une tête si chère ;
Mais c’en est une encor d’un plus illustre rang,
Quand on donne au public les intérêts du sang.
Non, crois-moi, c’est assez que d’éteindre ta flamme ;
Il sera trop puni s’il n’est plus dans ton âme.
Que le bien du pays t’impose cette loi :
Aussi bien, que crois-tu que t’accorde le Roi ?CHIMÈNE.
Il peut me refuser, mais je ne puis me taire.L’INFANTE.
Pense bien, ma Chimène, à ce que tu veux faire.
Adieu : tu pourras seule y penser à loisir.CHIMÈNE.
Après mon père mort, je n’ai point à choisir.
DON RODRIGUE, CHIMÈNE — 1F / 1H — Acte V, scène I
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1637 (création au Théâtre du Marais)
Genre : Tragi-comédie en cinq actes et en vers à sa création, ensuite intitulée tragédie
Extrait : Scène — acte V, scène I
Personnages : DON RODRIGUE, CHIMÈNE
Situation : Avant son combat contre don Sanche, Rodrigue vient faire ses adieux ; Chimène l’encourage finalement à vaincre.
Intérêt pédagogique : Faire progresser le désir de mourir vers la volonté de vivre et jouer l’aveu indirect.
DON RODRIGUE, CHIMÈNE.
CHIMÈNE.
Quoi ! Rodrigue, en plein jour ! d’où te vient cette audace ?
Va, tu me perds d’honneur ; retire-toi, de grâce.DON RODRIGUE.
Je vais mourir, Madame, et vous viens en ce lieu,
Avant le coup mortel, dire un dernier adieu :
Cet immuable amour qui sous vos lois m’engage
N’ose accepter ma mort sans vous en faire hommage.CHIMÈNE.
Tu vas mourir !DON RODRIGUE.
Je cours à ces heureux moments
Qui vont livrer ma vie à vos ressentiments.CHIMÈNE.
Tu vas mourir ! Don Sanche est-il si redoutable
Qu’il donne l’épouvante à ce cœur indomptable ?
Qui t’a rendu si foible, ou qui le rend si fort ?
Rodrigue va combattre, et se croit déjà mort !
Celui qui n’a pas craint les Mores, ni mon père,
Va combattre don Sanche, et déjà désespère !
Ainsi donc au besoin ton courage s’abat !DON RODRIGUE.
Je cours à mon supplice, et non pas au combat ;
Et ma fidèle ardeur sait bien m’ôter l’envie,
Quand vous cherchez ma mort, de défendre ma vie.
J’ai toujours même cœur ; mais je n’ai point de bras
Quand il faut conserver ce qui ne vous plaît pas ;
Et déjà cette nuit m’aurait été mortelle,
Si j’eusse combattu pour ma seule querelle ;
Mais défendant mon roi, son peuple et mon pays,
À me défendre mal je les aurais trahis.
Mon esprit généreux ne hait pas tant la vie,
Qu’il en veuille sortir par une perfidie.
Maintenant qu’il s’agit de mon seul intérêt,
Vous demandez ma mort, j’en accepte l’arrêt.
Votre ressentiment choisit la main d’un autre
(Je ne méritais pas de mourir de la vôtre) :
On ne me verra point en repousser les coups ;
Je dois plus de respect à qui combat pour vous ;
Et ravi de penser que c’est de vous qu’ils viennent,
Puisque c’est votre honneur que ses armes soutiennent,
Je vais lui présenter mon estomac ouvert,
Adorant en sa main la vôtre qui me perd.CHIMÈNE.
Si d’un triste devoir la juste violence,
Qui me fait malgré moi poursuivre ta vaillance,
Prescrit à ton amour une si forte loi
Qu’il te rend sans défense à qui combat pour moi,
En cet aveuglement ne perds pas la mémoire
Qu’ainsi que de ta vie il y va de ta gloire,
Et que dans quelque éclat que Rodrigue ait vécu,
Quand on le saura mort, on le croira vaincu.
Ton honneur t’est plus cher que je ne te suis chère,
Puisqu’il trempe tes mains dans le sang de mon père,
Et te fait renoncer, malgré ta passion,
À l’espoir le plus doux de ma possession :
Je t’en vois cependant faire si peu de conte,
Que sans rendre combat tu veux qu’on te surmonte.
Quelle inégalité ravale ta vertu ?
Pourquoi ne l’as-tu plus, ou pourquoi l’avais-tu ?
Quoi ? n’es-tu généreux que pour me faire outrage ?
S’il ne faut m’offenser, n’as-tu point de courage ?
Et traites-tu mon père avec tant de rigueur,
Qu’après l’avoir vaincu tu souffres un vainqueur ?
Va, sans vouloir mourir, laisse-moi te poursuivre,
Et défends ton honneur, si tu ne veux plus vivre.DON RODRIGUE.
Après la mort du Comte, et les Mores défaits,
Faudrait-il à ma gloire encor d’autres effets ?
Elle peut dédaigner le soin de me défendre :
On sait que mon courage ose tout entreprendre,
Que ma valeur peut tout, et que dessous les cieux,
Auprès de mon honneur, rien ne m’est précieux.
Non, non, en ce combat, quoi que vous veuilliez croire,
Rodrigue peut mourir sans hasarder sa gloire,
Sans qu’on l’ose accuser d’avoir manqué de cœur,
Sans passer pour vaincu, sans souffrir un vainqueur.
On dira seulement : « Il adorait Chimène ;
Il n’a pas voulu vivre et mériter sa haine ;
Il a cédé lui-même à la rigueur du sort
Qui forçait sa maîtresse à poursuivre sa mort :
Elle voulait sa tête ; et son cœur magnanime,
S’il l’en eût refusée, eût pensé faire un crime.
Pour venger son honneur il perdit son amour,
Pour venger sa maîtresse il a quitté le jour,
Préférant, quelque espoir qu’eût son âme asservie,
Son honneur à Chimène, et Chimène à sa vie. »
Ainsi donc vous verrez ma mort en ce combat,
Loin d’obscurcir ma gloire, en rehausser l’éclat ;
Et cet honneur suivra mon trépas volontaire,
Que tout autre que moi n’eût pu vous satisfaire.CHIMÈNE.
Puisque, pour t’empêcher de courir au trépas,
Ta vie et ton honneur sont de foibles appas,
Si jamais je t’aimai, cher Rodrigue, en revanche,
Défends-toi maintenant pour m’ôter à don Sanche ;
Combats pour m’affranchir d’une condition
Qui me donne à l’objet de mon aversion.
Te dirai-je encor plus ? va, songe à ta défense,
Pour forcer mon devoir, pour m’imposer silence ;
Et si tu sens pour moi ton cœur encore épris,
Sors vainqueur d’un combat dont Chimène est le prix.
Adieu : ce mot lâché me fait rougir de honte.DON RODRIGUE.
Est-il quelque ennemi qu’à présent je ne dompte ?
Paraissez, Navarrois, Mores et Castillans,
Et tout ce que l’Espagne a nourri de vaillants ;
Unissez-vous ensemble, et faites une armée,
Pour combattre une main de la sorte animée :
Joignez tous vos efforts contre un espoir si doux ;
Pour en venir à bout, c’est trop peu que de vous.
Médée
Personnages des extraits
- Médée : Magicienne, épouse de Jason et mère de ses enfants. Trahie par lui, elle veut se venger de sa nouvelle union avec Créuse.
- Nérine : Suivante de Médée. Elle tente de freiner sa fureur, puis devient l’intermédiaire de sa vengeance.
- Jason : Époux de Médée, qu’il abandonne pour Créuse. Il cherche à assurer son avenir à Corinthe, puis veut venger la mort de sa nouvelle épouse.
- Ægée : Roi d’Athènes, amoureux de Créuse. Rival de Jason, il est emprisonné après avoir tenté de l’enlever.
- Créuse : Fille de Créon, roi de Corinthe, et nouvelle épouse de Jason. Elle désire la robe de Médée, qui devient l’instrument de sa mort.
- Cléone : Gouvernante de Créuse. Elle l’accompagne et assiste sans réplique à ses derniers moments dans l’extrait proposé.
- Theudas : Domestique de Créon. Présent sans réplique dans l’extrait, il appartient à l’entourage du roi de Corinthe.
MÉDÉE — 1F — Acte I, scène IV
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1635 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Monologue — acte I, scène IV
Personnages : MÉDÉE
Situation : Répudiée par Jason, Médée invoque les dieux et prépare sa vengeance contre lui, Créuse et Créon.
Intérêt pédagogique : Faire monter la colère à travers les invocations ; distinguer la blessure intime et le projet de destruction.
MÉDÉE.
MÉDÉE.
Souverains protecteurs des lois de l’hyménée,
Dieux garants de la foi que Jason m’a donnée,
Vous qu’il prit à témoin d’une immortelle ardeur
Quand par un faux serment il vainquit ma pudeur,
Voyez de quel mépris vous traite son parjure,
Et m’aidez à venger cette commune injure :
S’il me peut aujourd’hui chasser impunément,
Vous êtes sans pouvoir ou sans ressentiment.
Et vous, troupe savante en noires barbaries,
Filles de l’Achéron, pestes, larves, Furies,
Fières sœurs, si jamais notre commerce étroit
Sur vous et vos serpents me donna quelque droit,
Sortez de vos cachots avec les mêmes flammes
Et les mêmes tourments dont vous gênez les âmes ;
Laissez-les quelque temps reposer dans leurs fers :
Pour mieux agir pour moi faites trêve aux enfers ;
Apportez-moi du fond des antres de Mégère
La mort de ma rivale, et celle de son père ;
Et si vous ne voulez mal servir mon courroux,
Quelque chose de pis pour mon perfide époux :
Qu’il coure vagabond de province en province,
Qu’il fasse lâchement la cour à chaque prince ;
Banni de tous côtés, sans bien et sans appui,
Accablé de frayeur, de misère, d’ennui,
Qu’à ses plus grands malheurs aucun ne compatisse ;
Qu’il ait regret à moi pour son dernier supplice ;
Et que mon souvenir jusque dans le tombeau
Attache à son esprit un éternel bourreau.
Jason me répudie ! et qui l’aurait pu croire ?
S’il a manqué d’amour, manque-t-il de mémoire ?
Me peut-il bien quitter après tant de bienfaits ?
M’ose-t-il bien quitter après tant de forfaits ?
Sachant ce que je puis, ayant vu ce que j’ose,
Croit-il que m’offenser ce soit si peu de chose ?
Quoi ! mon père trahi, les éléments forcés,
D’un frère dans la mer les membres dispersés,
Lui font-ils présumer mon audace épuisée ?
Lui font-ils présumer qu’à mon tour méprisée,
Ma rage contre lui n’ait par où s’assouvir,
Et que tout mon pouvoir se borne à le servir ?
Tu t’abuses, Jason, je suis encor moi-même.
Tout ce qu’en ta faveur fit mon amour extrême,
Je le ferai par haine ; et je veux pour le moins
Qu’un forfait nous sépare, ainsi qu’il nous a joints ;
Que mon sanglant divorce, en meurtres, en carnage,
S’égale aux premiers jours de notre mariage,
Et que notre union, que rompt ton changement,
Trouve une fin pareille à son commencement.
Déchirer par morceaux l’enfant aux yeux du père
N’est que le moindre effet qui suivra ma colère ;
Des crimes si légers furent mes coups d’essai :
Il faut bien autrement montrer ce que je sai ;
Il faut faire un chef-d’œuvre, et qu’un dernier ouvrage
Surpasse de bien loin ce foible apprentissage.
Mais pour exécuter tout ce que j’entreprends,
Quels dieux me fourniront des secours assez grands ?
Ce n’est plus vous, enfers, qu’ici je sollicite :
Vos feux sont impuissants pour ce que je médite.
Auteur de ma naissance, aussi bien que du jour,
Qu’à regret tu dépars à ce fatal séjour,
Soleil, qui vois l’affront qu’on va faire à ta race,
Donne-moi tes chevaux à conduire en ta place ;
Accorde cette grâce à mon désir bouillant :
Je veux choir sur Corinthe avec ton char brûlant ;
Mais ne crains pas de chute à l’univers funeste :
Corinthe consumé garantira le reste ;
De mon juste courroux les implacables vœux
Dans ses odieux murs arrêteront tes feux.
Créon en est le prince, et prend Jason pour gendre :
C’est assez mériter d’être réduit en cendre,
D’y voir réduit tout l’isthme, afin de l’en punir,
Et qu’il n’empêche plus les deux mers de s’unir.
MÉDÉE, NÉRINE — 2F — Acte I, scène V
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1635 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte I, scène V
Personnages : MÉDÉE, NÉRINE
Situation : Nérine tente de modérer Médée, qui refuse de se résigner à la trahison de Jason.
Intérêt pédagogique : Travailler la résistance aux conseils et les changements de stratégie entre menace et apaisement.
MÉDÉE, NÉRINE.
MÉDÉE.
Et bien ! Nérine, à quand, à quand cet hyménée ?
En ont-ils choisi l’heure ? en sais-tu la journée ?
N’en as-tu rien appris ? n’as-tu point vu Jason ?
N’appréhende-t-il rien après sa trahison ?
Croit-il qu’en cet affront je m’amuse à me plaindre ?
S’il cesse de m’aimer, qu’il commence à me craindre.
Il verra, le perfide, à quel comble d’horreur
De mes ressentiments peut monter la fureur.NÉRINE.
Modérez les bouillons de cette violence,
Et laissez déguiser vos douleurs au silence.
Quoi ! madame, est-ce ainsi qu’il faut dissimuler ?
Et faut-il perdre ainsi des menaces en l’air ?
Les plus ardents transports d’une haine connue
Ne sont qu’autant d’éclairs avortés dans la nue,
Qu’autant d’avis à ceux que vous voulez punir,
Pour repousser vos coups, ou pour les prévenir.
Qui peut, sans s’émouvoir, supporter une offense,
Peut mieux prendre à son point le temps de sa vengeance ;
Et sa feinte douceur, sous un appas mortel,
Mène insensiblement sa victime à l’autel.MÉDÉE.
Tu veux que je me taise et que je dissimule !
Nérine, porte ailleurs ce conseil ridicule :
L’âme en est incapable en de moindres malheurs,
Et n’a point où cacher de pareilles douleurs.
Jason m’a fait trahir mon pays et mon père,
Et me laisse au milieu d’une terre étrangère,
Sans support, sans amis, sans retraite, sans bien,
La fable de son peuple et la haine du mien :
Nérine, après cela tu veux que je me taise !
Ne dois-je point encore en témoigner de l’aise,
De ce royal hymen souhaiter l’heureux jour,
Et forcer tous mes soins à servir son amour ?NÉRINE.
Madame, pensez mieux à l’éclat que vous faites.
Quelque juste qu’il soit, regardez où vous êtes ;
Considérez qu’à peine un esprit plus remis
Vous tient en sûreté parmi vos ennemis.MÉDÉE.
L’âme doit se roidir plus elle est menacée,
Et contre la fortune aller tête baissée,
La choquer hardiment, et sans craindre la mort
Se présenter de front à son plus rude effort.
Cette lâche ennemie a peur des grands courages,
Et sur ceux qu’elle abat redouble ses outrages.NÉRINE.
Que sert ce grand courage où l’on est sans pouvoir ?MÉDÉE.
Il trouve toujours lieu de se faire valoir.NÉRINE.
Forcez l’aveuglement dont vous êtes séduite,
Pour voir en quel état le sort vous a réduite.
Votre pays vous hait, votre époux est sans foi :
Dans un si grand revers que vous reste-t-il ?MÉDÉE.
Moi :
Moi, dis-je, et c’est assez.NÉRINE.
Quoi ! vous seule, madame ?MÉDÉE.
Oui, tu vois en moi seule et le fer et la flamme,
Et la terre, et la mer, et l’enfer, et les cieux,
Et le sceptre des rois, et le foudre des Dieux.NÉRINE.
L’impétueuse ardeur d’un courage sensible
À vos ressentiments figure tout possible :
Mais il faut craindre un roi fort de tant de sujets.MÉDÉE.
Mon père, qui l’était, rompit-il mes projets ?NÉRINE.
Non ; mais il fut surpris, et Créon se défie :
Fuyez, qu’à ses soupçons il ne vous sacrifie.MÉDÉE.
Las ! je n’ai que trop fui ; cette infidélité
D’un juste châtiment punit ma lâcheté.
Si je n’eusse point fui pour la mort de Pélie,
Si j’eusse tenu bon dedans la Thessalie,
Il n’eût point vu Créuse, et cet objet nouveau
N’eût point de notre hymen étouffé le flambeau.NÉRINE.
Fuyez encor, de grâce.MÉDÉE.
Oui, je fuirai, Nérine,
Mais, avant, de Créon on verra la ruine.
Je brave la fortune ; et toute sa rigueur,
En m’ôtant un mari, ne m’ôte pas le cœur ;
Sois seulement fidèle, et, sans te mettre en peine,
Laisse agir pleinement mon savoir et ma haine.NÉRINE, seule.
Madame… Elle me quitte au lieu de m’écouter,
Ces violents transports la vont précipiter :
D’une trop juste ardeur l’inexorable envie
Lui fait abandonner le souci de sa vie.
Tâchons encore un coup d’en divertir le cours.
Apaiser sa fureur, c’est conserver ses jours.
MÉDÉE, JASON, (NÉRINE) — 1F / 1H — Acte III, scène III
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1635 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte III, scène III
Personnages : MÉDÉE, JASON, (NÉRINE)
Situation : Médée et Jason s’affrontent sur leur passé, son abandon et le sort de leurs enfants.
Intérêt pédagogique : Jouer chaque souvenir comme une arme et faire entendre les intérêts derrière les justifications.
MÉDÉE, JASON, (NÉRINE).
MÉDÉE.
Ne fuyez pas, Jason, de ces funestes lieux.
C’est à moi d’en partir : recevez mes adieux.
Accoutumée à fuir, l’exil m’est peu de chose ;
Sa rigueur n’a pour moi de nouveau que sa cause.
C’est pour vous que j’ai fui, c’est vous qui me chassez.
Où me renvoyez-vous, si vous me bannissez ?
Irai-je sur le Phase, où j’ai trahi mon père,
Apaiser de mon sang les mânes de mon frère ?
Irai-je en Thessalie, où le meurtre d’un roi
Pour victime aujourd’hui ne demande que moi ?
Il n’est point de climat dont mon amour fatale
N’ait acquis à mon nom la haine générale ;
Et ce qu’ont fait pour vous mon savoir et ma main
M’a fait un ennemi de tout le genre humain.
Ressouviens-t’en, ingrat ; remets-toi dans la plaine
Que ces taureaux affreux brûlaient de leur haleine ;
Revois ce champ guerrier dont les sacrés sillons
Élevaient contre toi de soudains bataillons ;
Ce dragon qui jamais n’eut les paupières closes ;
Et lors préfère-moi Créuse, si tu l’oses.
Qu’ai-je épargné depuis qui fût en mon pouvoir ?
Ai-je auprès de l’amour écouté mon devoir ?
Pour jeter un obstacle à l’ardente poursuite
Dont mon père en fureur touchait déjà ta fuite,
Semai-je avec regret mon frère par morceaux ?
À ce funeste objet épandu sur les eaux,
Mon père trop sensible aux droits de la nature,
Quitta tous autres soins que de sa sépulture ;
Et par ce nouveau crime émouvant sa pitié,
J’arrêtai les effets de son inimitié.
Prodigue de mon sang, honte de ma famille,
Aussi cruelle sœur que déloyale fille,
Ces titres glorieux plaisaient à mes amours ;
Je les pris sans horreur pour conserver tes jours.
Alors, certes, alors mon mérite était rare ;
Tu n’étais point honteux d’une femme barbare.
Quand à ton père usé je rendis la vigueur,
J’avais encor tes vœux, j’étais encor ton cœur ;
Mais cette affection, mourant avec Pélie,
Dans le même tombeau se vit ensevelie :
L’ingratitude en l’âme et l’impudence au front,
Une Scythe en ton lit te fut lors un affront ;
Et moi, que tes desirs avaient tant souhaitée,
Le dragon assoupi, la toison emportée,
Ton tyran massacré, ton père rajeuni,
Je devins un objet digne d’être banni.
Tes desseins achevés, j’ai mérité ta haine :
Il t’a fallu sortir d’une honteuse chaîne,
Et prendre une moitié qui n’a rien plus que moi,
Que le bandeau royal que j’ai quitté pour toi.JASON.
Ah ! que n’as-tu des yeux à lire dans mon âme,
Et voir les purs motifs de ma nouvelle flamme !
Les tendres sentiments d’un amour paternel
Pour sauver mes enfants me rendent criminel,
Si l’on peut nommer crime un malheureux divorce,
Où le soin que j’ai d’eux me réduit et me force.
Toi-même, furieuse, ai-je peu fait pour toi
D’arracher ton trépas aux vengeances d’un roi ?
Sans moi ton insolence allait être punie ;
À ma seule prière on ne t’a que bannie.
C’est rendre la pareille à tes grands coups d’effort :
Tu m’as sauvé la vie, et j’empêche ta mort.MÉDÉE.
On ne m’a que bannie ! ô bonté souveraine !
C’est donc une faveur, et non pas une peine !
Je reçois une grâce au lieu d’un châtiment !
Et mon exil encor doit un remercîment !
Ainsi l’avare soif du brigand assouvie,
Il s’impute à pitié de nous laisser la vie :
Quand il n’égorge point, il croit nous pardonner,
Et ce qu’il n’ôte pas, il pense le donner.JASON.
Tes discours, dont Créon de plus en plus s’offense,
Le forceraient enfin à quelque violence.
Éloigne-toi d’ici tandis qu’il t’est permis :
Les rois ne sont jamais de foibles ennemis.MÉDÉE.
À travers tes conseils je vois assez ta ruse :
Ce n’est là m’en donner qu’en faveur de Créuse.
Ton amour, déguisé d’un soin officieux,
D’un objet importun veut délivrer ses yeux.JASON.
N’appelle point amour un change inévitable,
Où Créuse fait moins que le sort qui m’accable.MÉDÉE.
Peux-tu bien, sans rougir, désavouer tes feux ?JASON.
Eh bien, soit ; ses attraits captivent tous mes vœux :
Toi, qu’un amour furtif souilla de tant de crimes,
M’oses-tu reprocher des ardeurs légitimes ?MÉDÉE.
Oui, je te les reproche, et de plus…JASON.
Quels forfaits ?MÉDÉE.
La trahison, le meurtre, et tous ceux que j’ai faits.JASON.
Il manque encor ce point à mon sort déplorable,
Que de tes cruautés on me fasse coupable.MÉDÉE.
Tu présumes en vain de t’en mettre à couvert :
Celui-là fait le crime à qui le crime sert.
Que chacun, indigné contre ceux de ta femme,
La traite en ses discours de méchante et d’infâme :
Toi seul, dont ses forfaits ont fait tout le bonheur,
Tiens-la pour innocente, et défends son honneur.JASON.
J’ai honte de ma vie, et je hais son usage,
Depuis que je la dois aux effets de ta rage.MÉDÉE.
La honte généreuse, et la haute vertu !
Puisque tu la hais tant, pourquoi la gardes-tu ?JASON.
Au bien de nos enfants, dont l’âge foible et tendre
Contre tant de malheurs ne saurait se défendre :
Deviens en leur faveur d’un naturel plus doux.MÉDÉE.
Mon âme à leur sujet redouble son courroux.
Faut-il ce déshonneur pour comble à mes misères,
Qu’à mes enfants Créuse enfin donne des frères !
Tu vas mêler, impie, et mettre en rang pareil
Des neveux de Sisyphe avec ceux du Soleil !JASON.
Leur grandeur soutiendra la fortune des autres ;
Créuse et ses enfants conserveront les nôtres.MÉDÉE.
Je l’empêcherai bien ce mélange odieux,
Qui déshonore ensemble et ma race et les Dieux.JASON.
Lassés de tant de maux, cédons à la fortune.MÉDÉE.
Ce corps n’enferme pas une âme si commune ;
Je n’ai jamais souffert qu’elle me fît la loi,
Et toujours ma fortune a dépendu de moi.JASON.
La peur que j’ai d’un sceptre…MÉDÉE.
Ah ! cœur rempli de feinte,
Tu masques tes désirs d’un faux titre de crainte ;
Un sceptre est l’objet seul qui fait ton nouveau choix.JASON.
Veux-tu que je m’expose aux haines de deux rois,
Et que mon imprudence attire sur nos têtes,
D’un et d’autre côté, de nouvelles tempêtes ?MÉDÉE.
Fuis-les, fuis-les tous deux ; suis Médée à ton tour,
Et garde au moins ta foi, si tu n’as plus d’amour.JASON.
Il est aisé de fuir, mais il n’est pas facile
Contre deux rois aigris de trouver un asile.
Qui leur résistera, s’ils viennent à s’unir ?MÉDÉE.
Qui me résistera, si je te veux punir,
Déloyal ? Auprès d’eux crains-tu si peu Médée ?
Que toute leur puissance, en armes débordée,
Dispute contre moi ton cœur qu’ils m’ont surpris,
Et ne sois du combat que le juge et le prix !
Joins-leur, si tu le veux, mon père et la Scythie :
En moi seule ils n’auront que trop forte partie.
Bornes-tu mon pouvoir à celui des humains ?
Contre eux, quand il me plaît, j’arme leurs propres mains ;
Tu le sais, tu l’as vu, quand ces fils de la Terre
Par leurs coups mutuels terminèrent leur guerre.
Misérable ! je puis adoucir des taureaux ;
La flamme m’obéit, et je commande aux eaux ;
L’enfer tremble, et les cieux, sitôt que je les nomme,
Et je ne puis toucher les volontés d’un homme !
Je t’aime encor, Jason, malgré ta lâcheté ;
Je ne m’offense plus de ta légèreté :
Je sens à tes regards décroître ma colère ;
De moment en moment ma fureur se modère ;
Et je cours sans regret à mon bannissement,
Puisque j’en vois sortir ton établissement.
Je n’ai plus qu’une grâce à demander ensuite :
Souffre que mes enfants accompagnent ma fuite ;
Que je t’admire encore en chacun de leurs traits,
Que je t’aime et te baise en ces petits portraits ;
Et que leur cher objet, entretenant ma flamme,
Te présente à mes yeux aussi bien qu’à mon âme.JASON.
Ah ! reprends ta colère, elle a moins de rigueur.
M’enlever mes enfants, c’est m’arracher le cœur ;
Et Jupiter tout prêt à m’écraser du foudre,
Mon trépas à la main, ne pourrait m’y résoudre.
C’est pour eux que je change ; et la Parque, sans eux,
Seule de notre hymen pourrait rompre les nœuds.MÉDÉE.
Cet amour paternel, qui te fournit d’excuses,
Me fait souffrir aussi que tu me les refuses :
Je ne t’en presse plus, et, prête à me bannir,
Je ne veux plus de toi qu’un léger souvenir.JASON.
Ton amour vertueux fait ma plus grande gloire :
Ce serait me trahir qu’en perdre la mémoire :
Et le mien envers toi, qui demeure éternel,
T’en laisse en cet adieu le serment solennel.
Puissent briser mon chef les traits les plus sévères
Que lancent des grands Dieux les plus âpres colères ;
Qu’ils s’unissent ensemble afin de me punir,
Si je ne perds la vie avant ton souvenir !
MÉDÉE, NÉRINE — 2F — Acte IV, scène I
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1635 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte IV, scène I
Personnages : MÉDÉE, NÉRINE
Situation : Médée prépare la robe empoisonnée destinée à Créuse et charge Nérine de la transmettre.
Intérêt pédagogique : Passer de l’évocation magique à l’action concrète ; opposer la détermination et la peur.
MÉDÉE, NÉRINE.
MÉDÉE, seule dans sa grotte magique.
C’est trop peu de Jason que ton œil me dérobe,
C’est trop peu de mon lit : tu veux encor ma robe,
Rivale insatiable, et c’est encor trop peu,
Si, la force à la main, tu l’as sans mon aveu :
Il faut que par moi-même elle te soit offerte,
Que perdant mes enfants, j’achète encor leur perte ;
Il en faut un hommage à tes divins attraits,
Et des remercîments au vol que tu me fais.
Tu l’auras : mon refus serait un nouveau crime :
Mais je t’en veux parer pour être ma victime,
Et sous un faux semblant de libéralité,
Soûler et ma vengeance et ton avidité.
Le charme est achevé, tu peux entrer, Nérine.
(Nérine entre, et Médée continue.)
Mes maux dans ces poisons trouvent leur médecine :
Vois combien de serpents à mon commandement
D’Afrique jusqu’ici n’ont tardé qu’un moment,
Et contraints d’obéir à mes charmes funestes,
Ont sur ce don fatal vomi toutes leurs pestes.
L’amour à tous mes sens ne fut jamais si doux
Que ce triste appareil à mon esprit jaloux.
Ces herbes ne sont pas d’une vertu commune :
Moi-même en les cueillant je fis pâlir la lune,
Quand, les cheveux flottants, le bras et le pied nu,
J’en dépouillai jadis un climat inconnu.
Vois mille autres venins : cette liqueur épaisse
Mêle du sang de l’hydre avec celui de Nesse ;
Python eut cette langue ; et ce plumage noir
Est celui qu’une harpie en fuyant laissa choir ;
Par ce tison Althée assouvit sa colère,
Trop pitoyable sœur et trop cruelle mère ;
Ce feu tomba du ciel avecque Phaéthon,
Cet autre vient des flots du pierreux Phlégéthon ;
Et celui-ci jadis remplit en nos contrées
Des taureaux de Vulcain les gorges ensoufrées.
Enfin, tu ne vois là poudres, racines, eaux,
Dont le pouvoir mortel n’ouvrît mille tombeaux :
Ce présent déceptif a bu toute leur force,
Et bien mieux que mon bras vengera mon divorce.
Mes tyrans par leur perte apprendront que jamais…
Mais d’où vient ce grand bruit que j’entends au palais ?NÉRINE.
Du bonheur de Jason et du malheur d’Ægée :
Madame, peu s’en faut, qu’il ne vous ait vengée.
Ce généreux vieillard, ne pouvant supporter
Qu’on lui vole à ses yeux ce qu’il croit mériter.
Et que sur sa couronne et sa persévérance
L’exil de votre époux ait eu la préférence,
A tâché par la force à repousser l’affront
Que ce nouvel hymen lui porte sur le front.
Comme cette beauté, pour lui toute de glace,
Sur les bords de la mer contemplait la bonace,
Il la voit mal suivie, et prend un si beau temps
À rendre ses désirs et les vôtres contents.
De ses meilleurs soldats une troupe choisie
Enferme la princesse, et sert sa jalousie ;
L’effroi qui la surprend la jette en pâmoison ;
Et tout ce qu’elle peut, c’est de nommer Jason.
Ses gardes à l’abord font quelque résistance,
Et le peuple leur prête une foible assistance ;
Mais l’obstacle léger de ces débiles cœurs
Laissait honteusement Créuse à leurs vainqueurs :
Déjà presque en leur bord elle était enlevée…MÉDÉE.
Je devine la fin, mon traître l’a sauvée.NÉRINE.
Oui, madame, et de plus Ægée est prisonnier :
Votre époux à son myrte ajoute ce laurier ;
Mais apprenez comment.MÉDÉE.
N’en dis pas davantage :
Je ne veux point savoir ce qu’a fait son courage ;
Il suffit que son bras a travaillé pour nous,
Et rend une victime à mon juste courroux.
Nérine, mes douleurs auraient peu d’allégeance,
Si cet enlèvement l’ôtait à ma vengeance ;
Pour quitter son pays en est-on malheureux ?
Ce n’est pas son exil, c’est sa mort que je veux.
Elle aurait trop d’honneur de n’avoir que ma peine,
Et de verser des pleurs pour être deux fois reine.
Tant d’invisibles feux enfermés dans ce don,
Que d’un titre plus vrai j’appelle ma rançon,
Produiront des effets bien plus doux à ma haine.NÉRINE.
Par là vous vous vengez, et sa perte est certaine :
Mais contre la fureur de son père irrité
Où pensez-vous trouver un lieu de sûreté ?MÉDÉE.
Si la prison d’Ægée a suivi sa défaite,
Tu peux voir qu’en l’ouvrant je m’ouvre une retraite,
Et que ses fers brisés, malgré leurs attentats,
À ma protection engagent ses États.
Dépêche seulement, et cours vers ma rivale
Lui porter de ma part cette robe fatale :
Mène-lui mes enfants, et fais-les, si tu peux,
Présenter par leur père à l’objet de ses vœux.NÉRINE.
Mais, Madame, porter cette robe empestée,
Que de tant de poisons vous avez infectée,
C’est pour votre Nérine un trop funeste emploi :
Avant que sur Créuse ils agiraient sur moi.MÉDÉE.
Ne crains pas leur vertu, mon charme la modère,
Et lui défend d’agir que sur elle et son père.
Pour un si grand effet prends un cœur plus hardi,
Et sans me répliquer, fais ce que je te di.
ÆGÉE — 1H — Acte IV, scène IV
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1635 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Monologue — acte IV, scène IV
Personnages : ÆGÉE
Situation : Emprisonné après sa tentative pour enlever Créuse, Ægée déplore son amour et appelle la mort.
Intérêt pédagogique : Travailler les variations de mètres, l’adresse aux lieux et le passage de la plainte à la malédiction.
ÆGÉE.
ÆGÉE, en prison.
Demeure affreuse des coupables,
Lieux maudits, funeste séjour,
Dont jamais avant mon amour
Les sceptres n’ont été capables.
Redoublez puissamment votre mortel effroi.
Et joignez à mes maux une si vive atteinte,
Que mon âme chassée, ou s’enfuyant de crainte,
Dérobe à mes vainqueurs le supplice d’un roi.
Le triste bonheur où j’aspire !
Je ne veux que hâter ma mort,
Et n’accuse mon mauvais sort
Que de souffrir que je respire.
Puisqu’il me faut mourir, que je meure à mon choix ;
Le coup m’en sera doux, s’il est sans infamie :
Prendre l’ordre à mourir d’une main ennemie,
C’est mourir, pour un roi, beaucoup plus d’une fois.
Malheureux prince, on te méprise
Quand tu t’arrêtes à servir :
Si tu t’efforces de ravir,
Ta prison suit ton entreprise.
Ton amour qu’on dédaigne et ton vain attentat
D’un éternel affront vont souiller ta mémoire :
L’un t’a déjà coûté ton repos et ta gloire ;
L’autre te va coûter ta vie et ton État.
Destin, qui punis mon audace,
Tu n’as que de justes rigueurs ;
Et s’il est d’assez tendres cœurs
Pour compatir à ma disgrâce,
Mon feu de leur tendresse étouffe la moitié,
Puisqu’à bien comparer mes fers avec ma flamme,
Un vieillard amoureux mérite plus de blâme
Qu’un monarque en prison n’est digne de pitié.
Cruel auteur de ma misère,
Peste des cœurs, tyran des rois,
Dont les impérieuses lois
N’épargnent pas même ta mère,
Amour, contre Jason tourne ton trait fatal ;
Au pouvoir de tes dards je remets ma vengeance :
Atterre son orgueil, et montre ta puissance
À perdre également l’un et l’autre rival.
Qu’une implacable jalousie
Suive son nuptial flambeau ;
Que sans cesse un objet nouveau
S’empare de sa fantaisie ;
Que Corinthe à sa vue accepte un autre roi ;
Qu’il puisse voir sa race à ses yeux égorgée ;
Et, pour dernier malheur, qu’il ait le sort d’Ægée,
Et devienne à mon âge amoureux comme moi !
MÉDÉE — 1F — Acte V, scène II
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1635 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Monologue — acte V, scène II
Personnages : MÉDÉE
Situation : Après la mort de Créon et de Créuse, Médée hésite à tuer ses enfants pour achever sa vengeance contre Jason.
Intérêt pédagogique : Faire vivre le conflit entre tendresse maternelle et désir de vengeance, sans anticiper la décision.
MÉDÉE.
MÉDÉE.
Est-ce assez, ma vengeance, est-ce assez de deux morts ?
Consulte avec loisir tes plus ardents transports.
Des bras de mon perfide arracher une femme,
Est-ce pour assouvir les fureurs de mon âme ?
Que n’a-t-elle déjà des enfants de Jason,
Sur qui plus pleinement venger sa trahison !
Suppléons-y des miens ; immolons avec joie
Ceux qu’à me dire adieu Créuse me renvoie.
Nature, je le puis sans violer ta loi ;
Ils viennent de sa part, et ne sont plus à moi.
Mais ils sont innocents ; aussi l’était mon frère :
Ils sont trop criminels d’avoir Jason pour père ;
Il faut que leur trépas redouble son tourment ;
Il faut qu’il souffre en père aussi bien qu’en amant.
Mais quoi ! j’ai beau contre eux animer mon audace,
La pitié la combat, et se met en sa place ;
Puis, cédant tout à coup la place à ma fureur,
J’adore les projets qui me faisaient horreur :
De l’amour aussitôt je passe à la colère,
Des sentiments de femme aux tendresses de mère.
Cessez dorénavant, pensers irrésolus,
D’épargner des enfants que je ne verrai plus.
Chers fruits de mon amour, si je vous ai fait naître,
Ce n’est pas seulement pour caresser un traître :
Il me prive de vous, et je l’en vais priver.
Mais ma pitié renaît, et revient me braver ;
Je n’exécute rien, et mon âme éperdue
Entre deux passions demeure suspendue.
N’en délibérons plus, mon bras en résoudra.
Je vous perds, mes enfants ; mais Jason vous perdra ;
Il ne vous verra plus… Créon sort tout en rage :
Allons à son trépas joindre ce triste ouvrage.
JASON, CRÉUSE, (CLÉONE), (THEUDAS) — 1F / 1H — Acte V, scène V
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1635 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte V, scène V
Personnages : JASON, CRÉUSE, (CLÉONE), (THEUDAS)
Situation : Jason découvre Créuse mourante ; elle lui demande de survivre pour la venger de Médée.
Intérêt pédagogique : Jouer l’urgence, l’impossibilité de toucher l’autre et la transformation du désespoir en vengeance.
JASON, CRÉUSE, (CLÉONE), (THEUDAS).
JASON.
Que vois-je ici, grands Dieux ! quel spectacle d’horreur !
Où que puissent mes yeux porter ma vue errante,
Je vois ou Créon mort, ou Créuse mourante.
Ne t’en va pas, belle âme, attends encore un peu,
Et le sang de Médée éteindra tout ce feu ;
Prends le triste plaisir de voir punir son crime,
De te voir immoler cette infâme victime ;
Et que ce scorpion, sur la plaie écrasé,
Fournisse le remède au mal qu’il a causé.CRÉUSE.
Il n’en faut point chercher au poison qui me tue :
Laisse-moi le bonheur d’expirer à ta vue,
Souffre que j’en jouisse en ce dernier moment :
Mon trépas fera place à ton ressentiment ;
Le mien cède à l’ardeur dont je suis possédée ;
J’aime mieux voir Jason que la mort de Médée.
Approche, cher amant, et retiens ces transports :
Mais garde de toucher ce misérable corps ;
Ce brasier, que le charme ou répand ou modère,
A négligé Cléone, et dévoré mon père :
Au gré de ma rivale il est contagieux.
Jason, ce m’est assez de mourir à tes yeux :
Empêche les plaisirs qu’elle attend de ta peine ;
N’attire point ces feux esclaves de sa haine.
Ah, quel âpre tourment ! quels douloureux abois !
Et que je sens de morts sans mourir une fois !JASON.
Quoi ! vous m’estimez donc si lâche que de vivre,
Et de si beaux chemins sont ouverts pour vous suivre ?
Ma reine, si l’hymen n’a pu joindre nos corps,
Nous joindrons nos esprits, nous joindrons nos deux morts ;
Et l’on verra Caron passer chez Rhadamante,
Dans une même barque, et l’amant et l’amante.
Hélas ! vous recevez, par ce présent charmé,
Le déplorable prix de m’avoir trop aimé ;
Et puisque cette robe a causé votre perte,
Je dois être puni de vous l’avoir offerte.
Quoi ! ce poison m’épargne, et ces feux impuissants
Refusent de finir les douleurs que je sens !
Il faut donc que je vive, et vous m’êtes ravie !
Justes Dieux ! quel forfait me condamne à la vie ?
Est-il quelque tourment plus grand pour mon amour
Que de la voir mourir, et de souffrir le jour ?
Non, non ; si par ces feux mon attente est trompée,
J’ai de quoi m’affranchir au bout de mon épée ;
Et l’exemple du Roi, de sa main transpercé,
Qui nage dans les flots du sang qu’il a versé,
Instruit suffisamment un généreux courage
Des moyens de braver le destin qui l’outrage.CRÉUSE.
Si Créuse eut jamais sur toi quelque pouvoir,
Ne t’abandonne point aux coups du désespoir.
Vis pour sauver ton nom de cette ignominie,
Que Créuse soit morte, et Médée impunie ;
Vis pour garder le mien en ton cœur affligé,
Et du moins ne meurs point que tu ne sois vengé.
Adieu : donne la main ; que, malgré ta jalouse,
J’emporte chez Pluton le nom de ton épouse.
Ah, douleurs ! C’en est fait, je meurs à cette fois,
Et perds en ce moment la vie avec la voix.
Si tu m’aimes…JASON.
Ce mot lui coupe la parole ;
Et je ne suivrai pas son âme qui s’envole ?
Mon esprit, retenu par ses commandements,
Réserve encor ma vie à de pires tourments !
Pardonne, chère épouse, à mon obéissance ;
Mon déplaisir mortel défère à ta puissance,
Et de mes jours maudits tout prêt de triompher,
De peur de te déplaire, il n’ose m’étouffer.
Ne perdons point de temps, courons chez la sorcière,
Délivrer par sa mort mon âme prisonnière.
Vous autres, cependant, enlevez ces deux corps :
Contre tous ses démons mes bras sont assez forts,
Et la part que votre aide aurait en ma vengeance
Ne m’en permettait pas une entière allégeance.
Préparez seulement des gênes, des bourreaux ;
Devenez inventifs en supplices nouveaux,
Qui la fassent mourir tant de fois sur leur tombe,
Que son coupable sang leur vaille une hécatombe ;
Et si cette victime, en mourant mille fois,
N’apaise point encor les mânes de deux rois,
Je serai la seconde ; et mon esprit fidèle
Ira gêner là-bas son âme criminelle,
Ira faire assembler pour sa punition
Les peines de Titye à celle d’Ixion.
(Cléone et le reste emportent les corps de Créon et de Créuse, et Jason continue seul.
Mais leur puis-je imputer ma mort en sacrifice ?
Elle m’est un plaisir, et non pas un supplice.
Mourir, c’est seulement auprès d’eux me ranger ;
C’est rejoindre Créuse, et non pas la venger.
Instruments des fureurs d’une mère insensée,
Indignes rejetons de mon amour passée,
Quel malheureux destin vous avait réservés
À porter le trépas à qui vous a sauvés ?
C’est vous, petits ingrats, que malgré la nature
Il me faut immoler dessus leur sépulture.
Que la sorcière en vous commence de souffrir ;
Que son premier tourment soit de vous voir mourir.
Toutefois qu’ont-ils fait, qu’obéir à leur mère ?
MÉDÉE, JASON — 1F / 1H — Acte V, scène VI
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1635 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte V, scène VI
Personnages : MÉDÉE, JASON
Situation : Médée révèle à Jason qu’elle a tué leurs enfants et lui échappe grâce à ses pouvoirs.
Intérêt pédagogique : Construire un affrontement à distance et travailler le contraste entre maîtrise et impuissance.
MÉDÉE, JASON.
MÉDÉE, en haut sur un balcon.
Lâche, ton désespoir encore en délibère ?
Lève les yeux, perfide, et reconnais ce bras
Qui t’a déjà vengé de ces petits ingrats :
Ce poignard que tu vois vient de chasser leurs âmes,
Et noyer dans leur sang les restes de nos flammes.
Heureux père et mari, ma fuite et leur tombeau
Laissent la place vide à ton hymen nouveau.
Réjouis-t’en, Jason, va posséder Créuse :
Tu n’auras plus ici personne qui t’accuse ;
Ces gages de nos feux ne feront plus pour moi
De reproches secrets à ton manque de foi.JASON.
Horreur de la nature, exécrable tigresse !MÉDÉE.
Va, bienheureux amant, cajoler ta maîtresse :
À cet objet si cher tu dois tous tes discours ;
Parler encore à moi, c’est trahir tes amours.
Va lui, va lui conter tes rares aventures,
Et contre mes effets ne combats point d’injures.JASON.
Quoi ! tu m’oses braver, et ta brutalité
Pense encore échapper à mon bras irrité ?
Tu redoubles ta peine avec cette insolence.MÉDÉE.
Et que peut contre moi ta débile vaillance ?
Mon art faisait ta force, et tes exploits guerriers
Tiennent de mon secours ce qu’ils ont de lauriers.JASON.
Ah ! c’est trop en souffrir ; il faut qu’un prompt supplice
De tant de cruautés à la fin te punisse.
Sus, sus, brisons la porte, enfonçons la maison ;
Que des bourreaux soudain m’en fassent la raison.
Ta tête répondra de tant de barbaries.MÉDÉE., en l’air dans un char tiré par deux dragons.
Que sert de t’emporter à ces vaines furies ?
Épargne, cher époux, des efforts que tu perds ;
Vois les chemins de l’air qui me sont tous ouverts :
C’est par là que je fuis, et que je t’abandonne
Pour courir à l’exil que ton change m’ordonne.
Suis-moi, Jason, et trouve en ces lieux désolés
Des postillons pareils à mes dragons ailés.
Enfin je n’ai pas mal employé la journée
Que la bonté du Roi, de grâce, m’a donnée ;
Mes desirs sont contents. Mon père et mon pays,
Je ne me repens plus de vous avoir trahis ;
Avec cette douceur j’en accepte le blâme.
Adieu, parjure : apprends à connaître ta femme ;
Souviens-toi de sa fuite, et songe, une autre fois
Lequel est plus à craindre ou d’elle ou de deux rois.
JASON — 1H — Acte V, scène VII
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1635 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Monologue — acte V, scène VII
Personnages : JASON
Situation : Resté seul après la fuite de Médée, Jason renonce à la poursuivre et se donne la mort.
Intérêt pédagogique : Faire évoluer les élans de vengeance vers l’effondrement et la décision finale.
JASON.
JASON.
Ô dieux ! ce char volant, disparu dans la nue,
La dérobe à sa peine, aussi bien qu’à ma vue ;
Et son impunité triomphe arrogamment
Des projets avortés de mon ressentiment.
Créuse, enfants, Médée, amour, haine, vengeance,
Où dois-je, désormais, chercher quelque allégeance ?
Où suivre l’inhumaine, et dessous quels climats
Porter les châtiments de tant d’assassinats ?
Va, furie, exécrable, en quelque coin de terre
Que t’emporte ton char, j’y porterai la guerre :
J’apprendrai ton séjour de tes sanglants effets,
Et te suivrai partout au bruit de tes forfaits.
Mais que me servira cette vaine poursuite,
Si l’air est un chemin toujours libre à ta fuite,
Si toujours tes dragons sont prêts à t’enlever,
Si toujours tes forfaits ont de quoi me braver ?
Malheureux, ne perds point contre une telle audace
De ta juste fureur l’impuissante menace ;
Ne cours point à ta honte, et fuis l’occasion
D’accroître sa victoire et ta confusion.
Misérable ! perfide ! ainsi donc ta foiblesse
Epargne la sorcière, et trahit ta princesse !
Est-ce là le pouvoir qu’ont sur toi ses desirs,
Et ton obéissance à ses derniers soupirs ?
Venge-toi, pauvre amant, Créuse le commande :
Ne lui refuse point un sang qu’elle demande ;
Ecoute les accents de sa mourante voix,
Et vole sans rien craindre à ce que tu lui dois.
À qui sait bien aimer il n’est rien d’impossible.
Eusses-tu pour retraite un roc inaccessible,
Tigresse, tu mourras, et malgré ton savoir,
Mon amour te verra soumise à son pouvoir ;
Mes yeux se repaîtront des horreurs de ta peine :
Ainsi le veut Créuse, ainsi le veut ma haine.
Mais quoi ! je vous écoute, impuissantes chaleurs !
Allez, n’ajoutez plus de comble à mes malheurs.
Entreprendre une mort que le ciel s’est gardée,
C’est préparer encore un triomphe à Médée.
Tourne avec plus d’effet sur toi-même ton bras,
Et punis-toi, Jason, de ne la punir pas.
Vains transports, où sans fruit mon désespoir s’amuse,
Cessez de m’empêcher de rejoindre Créuse.
Ma reine, ta belle âme, en partant de ces lieux,
M’a laissé la vengeance, et je la laisse aux Dieux :
Eux seuls, dont le pouvoir égale la justice,
Peuvent de la sorcière achever le supplice.
Trouve-le bon, chère ombre, et pardonne à mes feux
Si je vais te revoir plus tôt que tu ne veux.
(Il se tue.)
Nicomède
Personnages des extraits
- Prusias : Roi de Bithynie, père de Nicomède et d’Attale, époux d’Arsinoé. Il craint la puissance de son fils aîné et subit la pression de Rome.
- Araspe : Capitaine des gardes de Prusias. Il transmet les ordres du roi et accompagne les intrigues de la cour.
- Flaminius : Ambassadeur de Rome. Il veut maintenir la Bithynie sous influence romaine et favorise Attale contre Nicomède.
- Laodice : Reine d’Arménie et amante de Nicomède. Elle défend son indépendance et refuse d’épouser Attale.
- Arsinoé : Seconde épouse de Prusias et mère d’Attale. Elle cherche à écarter Nicomède pour assurer le pouvoir à son fils.
- Nicomède : Fils aîné de Prusias, grand chef militaire et amant de Laodice. Il défend sa dignité et l’indépendance de son royaume face à Rome.
- Attale : Fils de Prusias et d’Arsinoé, demi-frère de Nicomède. Élevé à Rome, il convoite Laodice et le trône, mais apprend à résister à la tutelle romaine.
- Cléone : Confidente d’Arsinoé. Elle accompagne la reine et demeure sans réplique dans l’extrait proposé.
PRUSIAS, ARASPE — 2H — Acte II, scène I
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1651 (création présumée en janvier ou février à l’Hôtel de Bourgogne)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte II, scène I
Personnages : PRUSIAS, ARASPE
Situation : Prusias s’inquiète du retour de Nicomède et de l’ascendant que ses victoires lui donnent sur le royaume.
Intérêt pédagogique : Faire entendre la peur politique derrière l’affirmation de l’autorité paternelle.
Référence : Nicomède — date et genre. Les verbes en « oi » ont été modernisés en « ai » ; les autres graphies anciennes sont conservées.
PRUSIAS, ARASPE.
PRUSIAS.
Revenir sans mon ordre et se montrer ici !ARASPE.
Sire, vous auriez tort d’en prendre aucun souci,
Et la haute vertu du prince Nicomède
Pour ce qu’on peut en craindre est un puissant remède ;
Mais tout autre que lui devrait être suspect ;
Un retour si soudain manque un peu de respect,
Et donne lieu d’entrer en quelque défiance
Des secrètes raisons de tant d’impatience.PRUSIAS.
Je ne les vois que trop, et sa témérité
N’est qu’un pur attentat sur mon autorité :
Il n’en veut plus dépendre, et croit que ses conquêtes
Au-dessus de son bras ne laissent point de têtes ;
Qu’il est lui seul sa règle, et que sans se trahir
Des héros tels que lui ne sauraient obéir.ARASPE.
C’est d’ordinaire ainsi que ses pareils agissent :
À suivre leur devoir leurs hauts faits se ternissent ;
Et ces grands cœurs, enflés du bruit de leurs combats,
Souverains dans l’armée et parmi leurs soldats,
Font du commandement une douce habitude
Pour qui l’obéissance est un métier bien rude.PRUSIAS.
Dis tout, Araspe, dis que le nom de sujet
Réduit toute leur gloire en un rang trop abjet ;
Que bien que leur naissance au trône les destine,
Si son ordre est trop lent, leur grand cœur s’en mutine ;
Qu’un père garde trop un bien qui leur est dû,
Et qui perd de son prix étant trop attendu ;
Qu’on voit naître de là mille sourdes pratiques
Dans le gros de son peuple et dans ses domestiques ;
Et que si l’on ne va jusqu’à trancher le cours
De son règne ennuyeux et de ses tristes jours,
Du moins une insolente et fausse obéissance,
Lui laissant un vain titre, usurpe sa puissance.ARASPE.
C’est ce que de tout autre il faudrait redouter,
Seigneur, et qu’en tout autre il faudrait arrêter.
Mais ce n’est pas pour vous un avis nécessaire :
Le Prince est vertueux, et vous êtes bon père.PRUSIAS.
Si je n’étais bon père, il serait criminel :
Il doit son innocence à l’amour paternel ;
C’est lui seul qui l’excuse et qui le justifie,
Ou lui seul qui me trompe et qui me sacrifie,
Car je dois craindre enfin que sa haute vertu
Contre l’ambition n’ait en vain combattu,
Qu’il ne force en son cœur la nature à se taire.
Qui se lasse d’un roi peut se lasser d’un père ;
Mille exemples sanglants nous peuvent l’enseigner :
Il n’est rien qui ne cède à l’ardeur de régner ;
Et depuis qu’une fois elle nous inquiète,
La nature est aveugle et la vertu muette.
Te le dirai-je, Araspe ? il m’a trop bien servi ;
Augmentant mon pouvoir il me l’a tout ravi :
Il n’est plus mon sujet qu’autant qu’il le veut être ;
Et qui me fait régner en effet est mon maître.
Pour paraître à mes yeux son mérite est trop grand :
On n’aime point à voir ceux à qui l’on doit tant.
Tout ce qu’il a fait parle au moment qu’il m’approche ;
Et sa seule présence est un secret reproche :
Elle me dit toujours qu’il m’a fait trois fois roi ;
Que je tiens plus de lui qu’il ne tiendra de moi ;
Et que si je lui laisse un jour une couronne,
Ma tête en porte trois que sa valeur me donne.
J’en rougis dans mon âme : et ma confusion,
Qui renouvelle et croît à chaque occasion,
Sans cesse offre à mes yeux cette vue importune,
Que qui m’en donne trois peut bien m’en ôter une ;
Qu’il n’a qu’à l’entreprendre, et peut tout ce qu’il veut.
Juge, Araspe, où j’en suis, s’il veut tout ce qu’il peut.ARASPE.
Pour tout autre que lui je sais comme s’explique
La règle de la vraie et saine politique.
Aussitôt qu’un sujet s’est rendu trop puissant,
Encor qu’il soit sans crime, il n’est pas innocent :
On n’attend point alors qu’il s’ose tout permettre ;
C’est un crime d’État que d’en pouvoir commettre ;
Et qui sait bien régner l’empêche prudemment
De mériter un juste et plus grand châtiment,
Et prévient, par un ordre à tous deux salutaire,
Ou les maux qu’il prépare ou ceux qu’il pourrait faire.
Mais, Seigneur, pour le Prince, il a trop de vertu ;
Je vous l’ai déjà dit.PRUSIAS.
Et m’en répondras-tu ?
Me seras-tu garant de ce qu’il pourra faire
Pour venger Annibal, ou pour perdre son frère ?
Et le prends-tu pour homme à voir d’un œil égal
Et l’amour de son frère et la mort d’Annibal ?
Non, ne nous flattons point : il court à sa vengeance ;
Il en a le prétexte, il en a la puissance ;
Il est l’astre naissant qu’adorent mes États ;
Il est le Dieu du peuple et celui des soldats.
Sûr de ceux-ci, sans doute il vient soulever l’autre,
Fondre avec son pouvoir sur le reste du nôtre ;
Mais ce peu qui m’en reste, encor que languissant,
N’est pas peut-être encor tout à fait impuissant.
Je veux bien toutefois agir avec adresse,
Joindre beaucoup d’honneur à bien peu de rudesse,
Le chasser avec gloire, et mêler doucement
Le prix de son mérite à mon ressentiment ;
Mais s’il ne m’obéit, ou s’il ose s’en plaindre,
Quoi qu’il ait fait pour moi, quoi que j’en voie à craindre,
Dussé-je voir par là tout l’État hasardé…ARASPE.
Il vient.
PRUSIAS, (FLAMINIUS), LAODICE — 1F / 1H — Acte III, scène I
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1651 (création présumée en janvier ou février à l’Hôtel de Bourgogne)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte III, scène I
Personnages : PRUSIAS, (FLAMINIUS), LAODICE
Situation : Prusias veut imposer Attale à Laodice ; elle défend son choix de Nicomède et son indépendance de reine.
Intérêt pédagogique : Opposer pression politique et refus souverain.
Référence : Nicomède — date et genre. Les verbes en « oi » ont été modernisés en « ai » ; les autres graphies anciennes sont conservées.
PRUSIAS, (FLAMINIUS), LAODICE.
PRUSIAS.
Reine, puisque ce titre a pour vous tant de charmes,
Sa perte vous devrait donner quelques alarmes :
Qui tranche trop du roi ne règne pas longtemps.LAODICE.
J’observerai, Seigneur, ces avis importants ;
Et, si jamais je règne, on verra la pratique
D’une si salutaire et noble politique.PRUSIAS.
Vous vous mettez fort mal au chemin de régner.LAODICE.
Seigneur, si je m’égare, on peut me l’enseigner.PRUSIAS.
Vous méprisez trop Rome, et vous devriez faire
Plus d’estime d’un roi qui vous tient lieu de père.LAODICE.
Vous verriez qu’à tous deux je rends ce que je doi,
Si vous vouliez mieux voir ce que c’est qu’être roi.
Recevoir ambassade en qualité de reine,
Ce serait à vos yeux faire la souveraine,
Entreprendre sur vous et dedans votre État
Sur votre autorité commettre un attentat :
Je la refuse donc, Seigneur, et me dénie
L’honneur qui ne m’est dû que dans mon Arménie.
C’est là que sur mon trône avec plus de splendeur
Je puis honorer Rome en son ambassadeur,
Faire réponse en reine, et comme le mérite
Et de qui l’on me parle, et qui m’en sollicite.
Ici c’est un métier que je n’entends pas bien,
Car hors de l’Arménie enfin je ne suis rien ;
Et ce grand nom de reine ailleurs ne m’autorise
Qu’à n’y voir point de trône à qui je sois soumise,
À vivre indépendante, et n’avoir en tous lieux
Pour souverains que moi, la raison et les Dieux.PRUSIAS.
Ces Dieux, vos souverains, et le Roi votre père,
De leur pouvoir sur vous m’ont fait dépositaire ;
Et vous pourrez peut-être apprendre une autre fois
Ce que c’est en tous lieux que la raison des rois.
Pour en faire l’épreuve allons en Arménie :
Je vais vous y remettre en bonne compagnie ;
Partons ; et dès demain, puisque vous le voulez,
Préparez-vous à voir vos pays désolés ;
Préparez-vous à voir par toute votre terre
Ce qu’ont de plus affreux les fureurs de la guerre,
Des montagnes de morts, des rivières de sang.LAODICE.
Je perdrai mes États et garderai mon rang ;
Et ces vastes malheurs où mon orgueil me jette
Me feront votre esclave et non votre sujette :
Ma vie est en vos mains, mais non ma dignité.PRUSIAS.
Nous ferons bien changer ce courage indompté ;
Et quand vos yeux, frappés de toutes ces misères,
Verront Attale assis au trône de vos pères,
Alors peut-être, alors vous le prierez en vain
Que pour y remonter il vous donne la main.LAODICE.
Si jamais jusque-là votre guerre m’engage,
Je serai bien changée et d’âme et de courage.
Mais peut-être, Seigneur, vous n’irez pas si loin :
Les Dieux de ma fortune auront un peu de soin ;
Ils vous inspireront, ou trouveront un homme
Contre tant de héros que vous prêtera Rome.PRUSIAS.
Sur un présomptueux vous fondez votre appui ;
Mais il court à sa perte, et vous traîne avec lui.
Pensez-y bien, madame, et faites-vous justice :
Choisissez d’être reine ou d’être Laodice ;
Et pour dernier avis que vous aurez de moi,
Si vous voulez régner, faites Attale roi.
Adieu.
FLAMINIUS, LAODICE — 1F / 1H — Acte III, scène II
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1651 (création présumée en janvier ou février à l’Hôtel de Bourgogne)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte III, scène II
Personnages : FLAMINIUS, LAODICE
Situation : Flaminius tente de convaincre Laodice d’accepter Attale ; elle dénonce la domination romaine.
Intérêt pédagogique : Travailler la diplomatie, la menace et la riposte ironique.
Référence : Nicomède — date et genre. Les verbes en « oi » ont été modernisés en « ai » ; les autres graphies anciennes sont conservées.
FLAMINIUS, LAODICE.
FLAMINIUS.
Madame, enfin une vertu parfaite…LAODICE.
Suivez le Roi, Seigneur, votre ambassade est faite ;
Et je vous dis encor, pour ne vous point flatter,
Qu’ici je ne la dois ni la veux écouter.FLAMINIUS.
Et je vous parle aussi, dans ce péril extrême,
Moins en ambassadeur qu’en homme qui vous aime,
Et qui touché du sort que vous vous préparez,
Tâche à rompre le cours des maux où vous courez.
J’ose donc comme ami vous dire en confidence
Qu’une vertu parfaite a besoin de prudence,
Et doit considérer, pour son propre intérêt,
Et les temps où l’on vit, et les lieux où l’on est.
La grandeur de courage en une âme royale
N’est sans cette vertu qu’une vertu brutale,
Que son mérite aveugle, et qu’un faux jour d’honneur
Jette en un tel divorce avec le vrai bonheur,
Qu’elle-même se livre à ce qu’elle doit craindre,
Ne se fait admirer que pour se faire plaindre,
Que pour nous pouvoir dire, après un grand soupir,
« J’avais droit de régner et n’ai su m’en servir. »
Vous irritez un roi dont vous voyez l’armée
Nombreuse, obéissante, à vaincre accoutumée ;
Vous êtes en ses mains, vous vivez dans sa cour.LAODICE.
Je ne sais si l’honneur eut jamais un faux jour,
Seigneur ; mais je veux bien vous répondre en amie.
Ma prudence n’est pas tout à fait endormie ;
Et sans examiner par quel destin jaloux
La grandeur de courage est si mal avec vous,
Je veux vous faire voir que celle que j’étale
N’est pas tant qu’il vous semble une vertu brutale ;
Que si j’ai droit au trône, elle s’en veut servir,
Et sait bien repousser qui me le veut ravir.
Je vois sur la frontière une puissante armée,
Comme vous l’avez dit, à vaincre accoutumée ;
Mais par quelle conduite et sous quel général ?
Le Roi, s’il s’en fait fort, pourrait s’en trouver mal ;
Et s’il voulait passer de son pays au nôtre,
Je lui conseillerais de s’assurer d’un autre.
Mais je vis dans sa cour, je suis dans ses États,
Et j’ai peu de raison de ne le craindre pas.
Seigneur, dans sa cour même, et hors de l’Arménie,
La vertu trouve appui contre la tyrannie.
Tout son peuple a des yeux pour voir quel attentat
Font sur le bien public les maximes d’État :
Il connaît Nicomède, il connaît sa marâtre,
Il en sait, il ne voit la haine opiniâtre ;
Il voit la servitude où le Roi s’est soumis,
Et connaît d’autant mieux les dangereux amis.
Pour moi, que vous croyez au bord du précipice,
Bien loin de mépriser Attale par caprice,
J’évite les mépris qu’il recevrait de moi,
S’il tenait de ma main la qualité de roi.
Je le regarderais comme une âme commune,
Comme un homme mieux né pour une autre fortune,
Plus mon sujet qu’époux, et le nœud conjugal
Ne le tirerait pas de ce rang inégal.
Mon peuple à mon exemple en ferait peu d’estime.
Ce serait trop, Seigneur, pour un cœur magnanime :
Mon refus lui fait grâce, et malgré ses désirs,
J’épargne à sa vertu d’éternels déplaisirs.FLAMINIUS.
Si vous me dites vrai, vous êtes ici reine :
Sur l’armée et la cour je vous vois souveraine ;
Le roi n’est qu’une idée, et n’a de son pouvoir
Que ce que par pitié vous lui laissez avoir.
Quoi ? même vous allez jusques à faire grâce !
Après cela, Madame, excusez mon audace ;
Souffrez que Rome enfin vous parle par ma voix :
Recevoir ambassade est encor de vos droits ;
Ou si ce nom vous choque ailleurs qu’en Arménie,
Comme simple Romain souffrez que je vous die
Qu’être allié de Rome et s’en faire un appui,
C’est l’unique moyen de régner aujourd’hui ;
Que c’est par là qu’on tient ses voisins en contrainte,
Ses peuples en repos, ses ennemis en crainte ;
Qu’un prince est dans son trône à jamais affermi
Quand il est honoré du nom de son ami ;
Qu’Attale avec ce titre est plus roi, plus monarque,
Que tous ceux dont le front ose en porter là marque :
Et qu’enfin…LAODICE.
Il suffit, je vois bien ce que c’est :
Tous les rois ne sont rois qu’autant comme il vous plaît ;
Biais si de leurs États Rome à son gré dispose,
Certes pour son Attale elle fait peu de chose ;
Et qui tient en sa main tant de quoi lui donner
À mendier pour lui devrait moins s’obstiner.
Pour un prince si cher sa réserve m’étonne :
Que ne me l’offre-t-elle avec une couronne ?
C’est trop m’importuner en faveur d’un sujet,
Moi qui tiendrais un roi pour un indigne objet,
S’il venait par votre ordre, et si votre alliance
Souillait entre ses mains la suprême puissance.
Ce sont des sentiments que je ne puis trahir :
Je ne veux point de rois qui sachent obéir ;
Et, puisque vous voyez mon âme tout entière,
Seigneur, ne perdez plus menace ni prière.FLAMINIUS.
Puis-je ne pas vous plaindre en cet aveuglement ?
Madame, encore un coup, pensez-y mûrement :
Songez mieux ce qu’est Rome, et ce qu’elle peut faire ;
Et si vous vous aimez, craignez de lui déplaire.
Carthage étant détruite, Antiochus défait,
Rien de nos volontés ne peut troubler l’effet :
Tout fléchit sur la terre, et tout tremble sur l’onde ;
Et Rome est aujourd’hui la maîtresse du monde.LAODICE.
La maîtresse du monde ! Ah ! vous me feriez peur,
S’il ne s’en fallait pas l’Arménie et mon cœur,
Si le grand Annibal n’avait qui lui succède,
S’il ne revivait pas au prince Nicomède,
Et s’il n’avait laissé dans de si dignes mains
L’infaillible secret de vaincre les Romains.
Un si vaillant disciple aura bien le courage
D’en mettre jusqu’au bout les leçons en usage :
L’Asie en fait l’épreuve, où trois sceptres conquis
Font voir en quelle école il en a tant appris.
Ce sont des coups d’essai, mais si grands que peut-être
Le Capitole a lieu d’en craindre un coup de maître,
Et qu’il ne puisse un jour…FLAMINIUS.
Ce jour est encor loin,
Madame, et quelques-uns vous diront, au besoin,
Quels dieux du haut en bas renversent les profanes,
Et que même au sortir de Trébie et de Cannes,
Son ombre épouvanta votre grand Annibal.
Mais le voici, ce bras à Rome si fatal.
ARSINOÉ, NICOMÈDE, (ATTALE), ARASPE — 1F / 2H — Acte III, scène VII
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1651 (création présumée en janvier ou février à l’Hôtel de Bourgogne)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte III, scène VII
Personnages : ARSINOÉ, NICOMÈDE, (ATTALE), ARASPE
Situation : Appelé auprès du roi, Nicomède affronte les provocations d’Arsinoé et défend sa dignité.
Intérêt pédagogique : Jouer la maîtrise de soi et les sous-entendus dans un rapport de pouvoir.
Référence : Nicomède — date et genre. Les verbes en « oi » ont été modernisés en « ai » ; les autres graphies anciennes sont conservées.
ARSINOÉ, NICOMÈDE, (ATTALE), ARASPE.
ARASPE.
Seigneur, le roi vous mande.
Il me mande ?ARASPE.
Oui, seigneur.ARSINOÉ.
Prince, la calomnie est aisée à détruire.NICOMÈDE.
J’ignore à quel sujet vous m’en venez instruire,
Moi qui ne doute point de cette vérité,
Madame.ARSINOÉ.
Si jamais vous n’en aviez douté,
Prince, vous n’auriez pas, sous l’espoir qui vous flatte,
Amené de si loin Zénon et Métrobate.NICOMÈDE.
Je m’obstinais, madame, à tout dissimuler ;
Mais vous m’avez forcé de les faire parler.ARSINOÉ.
La vérité les force, et mieux que vos largesses.
Ces hommes du commun tiennent mal leurs promesses ;
Tous deux en ont plus dit qu’ils n’avaient résolu.NICOMÈDE.
J’en suis fâché pour vous ; mais vous l’avez voulu.ARSINOÉ.
Je le veux bien encore, et je n’en suis fâchée
Que d’avoir vu par là votre vertu tachée,
Et qu’il faille ajouter à vos titres d’honneur
La noble qualité de mauvais suborneur.NICOMÈDE.
Je les ai subornés contre vous à ce conte ?ARSINOÉ.
J’en ai le déplaisir, vous en aurez la honte.NICOMÈDE.
Et vous pensez par là leur ôter tout crédit ?ARSINOÉ.
Non, Seigneur : je me tiens à ce qu’ils en ont dit.NICOMÈDE.
Qu’ont-ils dit qui vous plaise, et que vous vouliez croire ?ARSINOÉ.
Deux mots de vérité qui vous comblent de gloire.NICOMÈDE.
Peut-on savoir de vous ces deux mots importants ?ARASPE.
Seigneur, le Roi s’ennuie, et vous tardez longtemps.ARSINOÉ.
Vous les saurez de lui, c’est trop le faire attendre.NICOMÈDE.
Je commence, Madame, enfin à vous entendre :
Son amour conjugal, chassant le paternel,
Vous fera l’innocente, et moi le criminel.
Mais…ARSINOÉ.
Achevez, Seigneur ; ce mais, que veut-il dire ?NICOMÈDE.
Deux mots de vérité qui font que je respire.ARSINOÉ.
Peut-on savoir de vous ces deux mots importants ?NICOMÈDE.
Vous les saurez du Roi, je tarde trop longtemps.
ARSINOÉ, ATTALE — 1F / 1H — Acte III, scène VIII
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1651 (création présumée en janvier ou février à l’Hôtel de Bourgogne)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte III, scène VIII
Personnages : ARSINOÉ, ATTALE
Situation : Arsinoé se réjouit de l’arrestation de Nicomède ; Attale lui révèle que Laodice lui est toujours opposée.
Intérêt pédagogique : Faire progresser une confidence vers le désaccord entre mère et fils.
Référence : Nicomède — date et genre. Les verbes en « oi » ont été modernisés en « ai » ; les autres graphies anciennes sont conservées.
ARSINOÉ, ATTALE.
ARSINOÉ.
Nous triomphons, Attale ; et ce grand Nicomède
Voit quelle digne issue à ses fourbes succède.
Les deux accusateurs que lui-même a produits,
Que pour l’assassiner je dois avoir séduits,
Pour me calomnier subornés par lui-même,
N’ont su bien soutenir un si noir stratagème.
Tous deux m’ont accusée, et tous deux avoué
L’infâme et lâche tour qu’un prince m’a joué.
Qu’en présence des rois les vérités sont fortes !
Que pour sortir d’un cœur elles trouvent de portes !
Qu’on en voit le mensonge aisément confondu !
Tous deux voulaient me perdre, et tous deux l’ont perdu.ATTALE.
Je suis ravi de voir qu’une telle imposture
Ait laissé votre gloire et plus grande et plus pure ;
Mais pour l’examiner et bien voir ce que c’est,
Si vous pouviez vous mettre un peu hors d’intérêt,
Vous ne pourriez jamais, sans un peu de scrupule,
Avoir pour deux méchants une âme si crédule.
Ces perfides tous deux se sont dits aujourd’hui,
Et subornés par vous, et subornés par lui.
Contre tant de vertus, contre tant de victoires,
Doit-on quelque croyance à des âmes si noires ?
Qui se confesse traître est indigne de foi.ARSINOÉ.
Vous êtes généreux, Attale, et je le voi ;
Même de vos rivaux la gloire vous est chère.ATTALE.
Si je suis son rival, je suis aussi son frère ;
Nous ne sommes qu’un sang, et ce sang dans mon cœur,
A peine à le passer pour calomniateur.ARSINOÉ.
Et vous en avez moins à me croire assassine,
Moi dont la perte est sûre, à moins que sa ruine ?ATTALE.
Si contre lui j’ai peine à croire ces témoins,
Quand ils vous accusaient je les croyais bien moins.
Votre vertu, Madame, est au-dessus du crime.
Souffrez donc que pour lui je garde un peu d’estime :
La sienne dans la cour lui fait mille jaloux,
Dont quelqu’un a voulu le perdre auprès de vous ;
Et ce lâche attentat n’est qu’un trait de l’envie
Qui s’efforce à noircir une si belle vie.
Pour moi, si par soi-même on peut juger d’autrui,
Ce que je sens en moi, je le présume en lui.
Contre un si grand rival j’agis à force ouverte,
Sans blesser son honneur, sans pratiquer sa perte.
J’emprunte du secours, et le fais hautement ;
Je crois qu’il n’agit pas moins généreusement,
Qu’il n’a que les desseins où sa gloire l’invite,
Et n’oppose à mes vœux que son propre mérite.ARSINOÉ.
Vous êtes peu du monde, et savez mal la cour.ATTALE.
Est-ce autrement qu’en prince on doit traiter l’amour ?ARSINOÉ.
Vous le traitez, mon fils, et parlez en jeune homme.ATTALE.
Madame, je n’ai vu que des vertus à Rome.ARSINOÉ.
Le temps vous apprendra par de nouveaux emplois
Quelles vertus il faut à la suite des rois.
Cependant, si le Prince est encor votre frère,
Souvenez-vous aussi que je suis votre mère ;
Et malgré les soupçons que vous avez conçus,
Venez savoir du Roi ce qu’il croit là-dessus.
FLAMINIUS, ATTALE — 2H — Acte IV, scène V
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1651 (création présumée en janvier ou février à l’Hôtel de Bourgogne)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte IV, scène V
Personnages : FLAMINIUS, ATTALE
Situation : Attale questionne les intentions de Rome et résiste aux explications de Flaminius.
Intérêt pédagogique : Jouer la prise de conscience et l’émancipation face à une tutelle politique.
Référence : Nicomède — date et genre. Les verbes en « oi » ont été modernisés en « ai » ; les autres graphies anciennes sont conservées.
FLAMINIUS, ATTALE.
ATTALE.
Seigneur, que vous dirai-je après des avantages
Qui sont même trop grands pour les plus grands courages !
Vous n’avez point de borne, et votre affection
Passe votre promesse et mon ambition.
Je l’avouerai pourtant, le trône de mon père
Ne fait pas le bonheur que plus je considère :
Ce qui touche mon cœur, ce qui charme mes sens,
C’est Laodice acquise à mes vœux innocents.
La qualité de roi qui me rend digne d’elle…FLAMINIUS.
Ne rendra pas son cœur à vos vœux moins rebelle.ATTALE.
Seigneur, l’occasion fait un cœur différent :
D’ailleurs, c’est l’ordre exprès de son père mourant ;
Et par son propre aveu la reine d’Arménie
Est due à l’héritier du roi de Bithynie.FLAMINIUS.
Ce n’est pas loi pour elle ; et, reine comme elle est,
Cet ordre, à bien parler, n’est que ce qu’il lui plaît.
Aimerait-elle en vous l’éclat d’un diadème
Qu’on vous donne aux dépens d’un grand prince qu’elle aime ?
En vous qui la privez d’un si cher protecteur ?
En vous qui de sa chute êtes l’unique auteur ?ATTALE.
Ce prince hors d’ici, Seigneur, que fera-t-elle ?
Qui contre Rome et nous soutiendra sa querelle ?
Car j’ose me promettre encor votre secours.FLAMINIUS.
Les choses quelquefois prennent un autre cours ;
Pour ne vous point flatter, je n’en veux pas répondre.ATTALE.
Ce serait bien, Seigneur, de tout point me confondre ;
Et je serais moins roi qu’un objet de pitié,
Si le bandeau royal m’ôtait votre amitié.
Mais je m’alarme trop, et Rome est plus égale :
N’en avez-vous pas l’ordre ?FLAMINIUS.
Oui, pour le prince Attale,
Pour un homme en son sein nourri dès le berceau ;
Mais pour le roi de Pont, il faut ordre nouveau.ATTALE.
Il faut ordre nouveau ! Quoi ? se pourrait-il faire
Qu’à l’œuvre de ses mains Rome devînt contraire ?
Que ma grandeur naissante y fît quelques jaloux ?FLAMINIUS.
Que présumez-vous, Prince ? et que me dites-vous ?ATTALE.
Vous-même, dites-moi comme il faut que j’explique
Cette inégalité de votre république.FLAMINIUS.
Je vais vous l’expliquer, et veux bien vous guérir
D’une erreur dangereuse où vous semblez courir.
Rome qui vous servait auprès de Laodice,
Pour vous donner son trône eût fait une injustice :
Son amitié pour vous lui faisait cette loi ;
Mais par d’autres moyens elle vous a fait roi ;
Et le soin de sa gloire à présent la dispense
De se porter pour vous à cette violence.
Laissez donc cette reine en pleine liberté,
Et tournez vos desirs de quelque autre côté.
Rome de votre hymen prendra soin elle-même.ATTALE.
Mais s’il arrive enfin que Laodice m’aime ?FLAMINIUS.
Ce serait mettre encor Rome dans le hasard
Que l’on crût artifice ou force de sa part :
Cet hymen jetterait une ombre sur sa gloire.
Prince, n’y pensez plus, si vous m’en pouvez croire ;
Ou, si de mes conseils vous faites peu d’état,
N’y pensez plus du moins sans l’aveu du sénat.ATTALE.
À voir quelle froideur à tant d’amour succède,
Rome ne m’aime pas : elle hait Nicomède ;
Et, lorsqu’à mes desirs elle a feint d’applaudir,
Elle a voulu le perdre et non pas m’agrandir.FLAMINIUS.
Pour ne vous faire pas de réponse trop rude
Sur ce beau coup d’essai de votre ingratitude,
Suivez votre caprice, offensez vos amis :
Vous êtes souverain, et tout vous est permis ;
Mais puisqu’enfin ce jour vous doit faire connaître
Que Rome vous a fait ce que vous allez être,
Que perdant son appui vous ne serez plus rien,
Que le Roi vous l’a dit, souvenez-vous-en bien.
ARSINOÉ, LAODICE, (CLÉONE) — 2F — Acte V, scène VII
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1651 (création présumée en janvier ou février à l’Hôtel de Bourgogne)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte V, scène VII
Personnages : ARSINOÉ, LAODICE, (CLÉONE)
Situation : Laodice menace Arsinoé et exige la libération de Nicomède, alors que la révolte gagne le palais.
Intérêt pédagogique : Faire entendre l’urgence et les menaces dans un affrontement de deux souveraines.
Référence : Nicomède — date et genre. Les verbes en « oi » ont été modernisés en « ai » ; les autres graphies anciennes sont conservées.
ARSINOÉ, LAODICE, (CLÉONE).
ARSINOÉ.
La cause de nos maux doit-elle être impunie ?LAODICE.
Non, Madame ; et, pour peu qu’elle ait d’ambition,
Je vous réponds déjà de sa punition.ARSINOÉ.
Vous qui savez son crime, ordonnez de sa peine.LAODICE.
Un peu d’abaissement suffit pour une reine :
C’est déjà trop de voir son dessein avorté.ARSINOÉ.
Dites, pour châtiment de sa témérité,
Qu’il lui faudrait du front tirer le diadème.LAODICE.
Parmi les généreux il n’en va pas de même :
Ils savent oublier quand ils ont le dessus,
Et ne veulent que voir leurs ennemis confus.ARSINOÉ.
Ainsi qui peut vous croire aisément se contente.LAODICE.
Le ciel ne m’a pas fait l’âme plus violente.ARSINOÉ.
Soulever des sujets contre leur souverain,
Leur mettre à tous le fer et la flamme en la main,
Jusque dans le palais pousser leur insolence,
Vous appelez cela fort peu de violence ?LAODICE.
Nous nous entendons mal, Madame ; et je le voi,
Ce que je dis pour vous, vous l’expliquez pour moi.
Je suis hors de souci pour ce qui me regarde ;
Et je viens vous chercher pour vous prendre en ma garde,
Pour ne hasarder pas en vous la majesté
Au manque de respect d’un grand peuple irrité.
Faites venir le Roi, rappelez votre Attale,
Que je conserve en eux la dignité royale :
Ce peuple en sa fureur peut les connaître mal.ARSINOÉ.
Peut-on voir un orgueil à votre orgueil égal ?
Vous, par qui seule ici tout ce désordre arrive ;
Vous, qui dans ce palais vous voyez ma captive ;
Vous, qui me répondrez au prix de votre sang
De tout ce qu’un tel crime attente sur mon rang,
Vous me parlez encore avec la même audace
Que si j’avais besoin de vous demander grâce !LAODICE.
Vous obstiner, Madame, à me parler ainsi,
C’est ne vouloir pas voir que je commande ici,
Que quand il me plaira, vous serez ma victime.
Et ne m’imputez point ce grand désordre à crime :
Votre peuple est coupable, et dans tous vos sujets
Ces cris séditieux sont autant de forfaits ;
Mais pour moi, qui suis reine, et qui, dans nos querelles,
Pour triompher de vous, vous ai fait ces rebelles,
Par le droit de la guerre il fut toujours permis
D’allumer la révolte entre ses ennemis :
M’enlever mon époux, c’est vous faire la mienne.ARSINOÉ.
Je la suis donc, Madame ; et quoi qu’il en avienne,
Si ce peuple une fois enfonce le palais,
C’est fait de votre vie, et je vous le promets.LAODICE.
Vous tiendrez mal parole, ou bientôt sur ma tombe
Tout le sang de vos rois servira d’hécatombe.
Mais avez-vous encor parmi votre maison
Quelque autre Métrobate ou quelque autre Zénon ?
N’appréhendez-vous point que tous vos domestiques
Ne soient déjà gagnés par mes sourdes pratiques ?
En savez-vous quelqu’un si prêt à se trahir,
Si las de voir le jour, que de vous obéir ?
Je ne veux point régner sur votre Bithynie :
Ouvrez-moi seulement les chemins d’Arménie ;
Et pour voir tout d’un coup vos malheurs terminés,
Rendez-moi cet époux qu’en vain vous retenez.ARSINOÉ.
Sur le chemin de Rome il vous faut l’aller prendre ;
Flaminius l’y mène, et pourra vous le rendre :
Mais hâtez-vous, de grâce, et faites bien ramer,
Car déjà sa galère a pris le large en mer.LAODICE.
Ah ! si je le croyais…ARSINOÉ.
N’en doutez point, madame.LAODICE.
Fuyez donc les fureurs qui saisissent mon âme :
Après le coup fatal de cette indignité,
Je n’ai plus ni respect ni générosité.
Mais plutôt demeurez pour me servir d’otage,
Jusqu’à ce que ma main de ses fers le dégage.
J’irai jusque dans Rome en briser les liens,
Avec tous vos sujets, avecque tous les miens ;
Aussi bien Annibal nommait une folie
De présumer la vaincre ailleurs qu’en Italie.
Je veux qu’elle me voie au cœur de ses États
Soutenir ma fureur d’un million de bras ;
Et sous mon désespoir rangeant sa tyrannie…ARSINOÉ.
Vous voulez donc enfin régner en Bithynie ?
Et dans cette fureur qui vous trouble aujourd’hui,
Le Roi pourra souffrir que vous régniez pour lui ?LAODICE.
J’y régnerai, Madame, et sans lui faire injure.
Puisque le roi veut bien n’être roi qu’en peinture,
Que lui doit importer qui donne ici la loi,
Et qui règne pour lui des Romains ou de moi ?
Mais un second otage entre mes mains se jette.
Polyeucte
Personnages des extraits
- Pauline : Fille de Félix, épouse de Polyeucte et ancienne amante de Sévère. Elle défend son mari tout en restant fidèle à son devoir conjugal, puis se convertit après son martyre.
- Stratonice : Confidente de Pauline. Attachée aux dieux romains, elle écoute ses inquiétudes et lui rapporte les actes de Polyeucte.
- Sévère : Chevalier romain, favori de l’empereur Décie et ancien amant de Pauline. Il aime toujours celle-ci, mais cherche généreusement à sauver son mari.
- Fabian : Serviteur de Sévère. Il l’informe de la situation de Pauline et l’aide à mesurer les obstacles à son amour.
- Polyeucte : Seigneur arménien et époux de Pauline. Converti au christianisme par Néarque, il refuse de renier sa foi, au prix de sa vie.
- Néarque : Seigneur arménien, ami de Polyeucte et chrétien. Il accompagne sa conversion et partage son combat religieux.
- Félix : Sénateur romain, gouverneur d’Arménie et père de Pauline. Il fait condamner Polyeucte par crainte pour son pouvoir, puis se convertit après sa mort.
- Albin : Confident de Félix. Il rapporte les événements et cherche à tempérer la rigueur du gouverneur.
- Gardes : Soldats qui surveillent Polyeucte. Ils sont présents sans réplique dans les extraits où ils sont mentionnés.
PAULINE, STRATONICE — 2F — Acte I, scène III
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1643 (création et première édition, selon la Bibliothèque nationale de France)
Genre : Tragédie chrétienne en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte I, scène III
Personnages : PAULINE, STRATONICE
Situation : Pauline confie à Stratonice son amour passé pour Sévère et le songe qui lui fait redouter la mort de son mari.
Intérêt pédagogique : Faire entendre l’angoisse et le récit du rêve sans perdre l’adresse à la confidente.
Référence : Polyeucte — date et genre. Les verbes en « oi » ont été modernisés en « ai » ; les autres graphies anciennes sont conservées.
PAULINE, STRATONICE.
PAULINE.
Va, néglige mes pleurs, cours, et te précipite
Au-devant de la mort que les dieux m’ont prédite ;
Suis cet agent fatal de tes mauvais destins,
Qui peut-être te livre aux mains des assassins.
Tu vois, ma Stratonice, en quel siècle nous sommes :
Voilà notre pouvoir sur les esprits des hommes ;
Voilà ce qui nous reste, et l’ordinaire effet
De l’amour qu’on nous offre, et des vœux qu’on nous fait.
Tant qu’ils ne sont qu’amans nous sommes souveraines,
Et jusqu’à la conquête ils nous traitent de reines ;
Mais après l’hyménée ils sont rois à leur tour.STRATONICE.
Polyeucte pour vous ne manque point d’amour ;
S’il ne vous traite ici d’entière confidence,
S’il part malgré vos pleurs, c’est un trait de prudence ;
Sans vous en affliger, présumez avec moi
Qu’il est plus à propos qu’il vous cèle pourquoi ;
Assurez-vous sur lui qu’il en a juste cause.
Il est bon qu’un mari nous cache quelque chose,
Qu’il soit quelquefois libre, et ne s’abaisse pas
À nous rendre toujours compte de tous ses pas :
On n’a tous deux qu’un cœur qui sent mêmes traverses ;
Mais ce cœur a pourtant ses fonctions diverses,
Et la loi de l’hymen qui vous tient assemblés
N’ordonne pas qu’il tremble alors que vous tremblez :
Ce qui fait vos frayeurs ne peut le mettre en peine ;
Il est Arménien, et vous êtes Romaine,
Et vous pouvez savoir que nos deux nations
N’ont pas sur ce sujet mêmes impressions.
Un songe en notre esprit passe pour ridicule,
Il ne nous laisse espoir, ni crainte, ni scrupule ;
Mais il passe dans Rome avec autorité
Pour fidèle miroir de la fatalité.PAULINE.
Quelque peu de crédit que chez vous il obtienne,
Je crois que ta frayeur égalerait la mienne,
Si de telles horreurs t’avaient frappé l’esprit,
Si je t’en avais fait seulement le récit.STRATONICE.
À raconter ses maux souvent on les soulage.PAULINE.
Écoute. Mais il faut te dire davantage,
Et que, pour mieux comprendre un si triste discours,
Tu saches ma foiblesse et mes autres amours :
Une femme d’honneur peut avouer sans honte
Ces surprises des sens que la raison surmonte ;
Ce n’est qu’en ces assauts qu’éclate la vertu,
Et l’on doute d’un cœur qui n’a point combattu.
Dans Rome, où je naquis, ce malheureux visage
D’un chevalier romain captiva le courage ;
Il s’appelait Sévère : excuse les soupirs
Qu’arrache encore un nom trop cher à mes désirs.STRATONICE.
Est-ce lui qui naguère, aux dépens de sa vie,
Sauva des ennemis votre empereur Décie,
Qui leur tira mourant la victoire des mains,
Et fit tourner le sort des Perses aux Romains ?
Lui, qu’entre tant de morts immolés à son maître,
On ne put rencontrer, ou du moins reconnaître ;
À qui Décie enfin, pour des exploits si beaux,
Fit si pompeusement dresser de vains tombeaux ?PAULINE.
Hélas ! C’était lui-même, et jamais notre Rome
N’a produit plus grand cœur, ni vu plus honnête homme.
Puisque tu le connais, je ne t’en dirai rien.
Je l’aimai, Stratonice ; il le méritait bien.
Mais que sert le mérite où manque la fortune ?
L’un était grand en lui, l’autre foible et commune ;
Trop invincible obstacle, et dont trop rarement
Triomphe auprès d’un père un vertueux amant !STRATONICE.
La digne occasion d’une rare constance !PAULINE.
Dis plutôt d’une indigne et folle résistance.
Quelque fruit qu’une fille en puisse recueillir,
Ce n’est une vertu que pour qui veut faillir.
Parmi ce grand amour que j’avais pour Sévère,
J’attendais un époux de la main de mon père,
Toujours prête à le prendre ; et jamais ma raison
N’avoua de mes yeux l’aimable trahison :
Il possédait mon cœur, mes désirs, ma pensée ;
Je ne lui cachais point combien j’étais blessée ;
Nous soupirions ensemble, et pleurions nos malheurs ;
Mais au lieu d’espérance il n’avait que des pleurs ;
Et malgré des soupirs si doux, si favorables,
Mon père et mon devoir étaient inexorables.
Enfin je quittai Rome et ce parfait amant,
Pour suivre ici mon père en son gouvernement ;
Et lui, désespéré, s’en alla dans l’armée
Chercher d’un beau trépas l’illustre renommée.
Le reste, tu le sais. Mon abord en ces lieux
Me fit voir Polyeucte, et je plus à ses yeux ;
Et comme il est ici le chef de la noblesse,
Mon père fut ravi qu’il me prît pour maîtresse,
Et par son alliance il se crut assuré
D’être plus redoutable et plus considéré ;
Il approuva sa flamme, et conclut l’hyménée ;
Et moi, comme à son lit je me vis destinée,
Je donnai par devoir à son affection
Tout ce que l’autre avait par inclination.
Si tu peux en douter, juge-le par la crainte
Dont en ce triste jour tu me vois l’âme atteinte.STRATONICE.
Elle fait assez voir à quel point vous l’aimez.
Mais quel songe, après tout, tient vos sens alarmés ?PAULINE.
Je l’ai vu cette nuit, ce malheureux Sévère,
La vengeance à la main, l’œil ardent de colère :
Il n’était point couvert de ces tristes lambeaux
Qu’une ombre désolée emporte des tombeaux ;
Il n’était point percé de ces coups pleins de gloire
Qui, retranchant sa vie, assurent sa mémoire,
Il semblait triomphant, et tel que sur son char
Victorieux dans Rome entre notre César.
Après un peu d’effroi que m’a donné sa vue :
« Porte à qui tu voudras la faveur qui m’est due,
Ingrate, m’a-t-il dit ; et, ce jour expiré,
Pleure à loisir l’époux que tu m’as préféré. »
À ces mots j’ai frémi, mon âme s’est troublée :
Ensuite des chrétiens une impie assemblée,
Pour avancer l’effet de ce discours fatal,
A jeté Polyeucte aux pieds de son rival.
Soudain à son secours j’ai réclamé mon père ;
Hélas ! C’est de tout point ce qui me désespère.
J’ai vu mon père même, un poignard à la main,
Entrer le bras levé pour lui percer le sein :
Là, ma douleur trop forte a brouillé ces images ;
Le sang de Polyeucte a satisfait leurs rages.
Je ne sais ni comment ni quand ils l’ont tué,
Mais je sais qu’à sa mort tous ont contribué.
Voilà quel est mon songe.STRATONICE.
Il est vrai qu’il est triste ;
Mais il faut que votre âme à ces frayeurs résiste :
La vision, de soi, peut faire quelque horreur,
Mais non pas vous donner une juste terreur.
Pouvez-vous craindre un mort ? pouvez-vous craindre un père
Qui chérit votre époux, que votre époux révère,
Et dont le juste choix vous a donnée à lui
Pour s’en faire en ces lieux un ferme et sûr appui ?PAULINE.
Il m’en a dit autant, et rit de mes alarmes ;
Mais je crains des chrétiens les complots et les charmes,
Et que sur mon époux leur troupeau ramassé
Ne venge tant de sang que mon père a versé.STRATONICE.
Leur secte est insensée, impie, et sacrilège,
Et dans son sacrifice use de sortilège ;
Mais sa fureur ne va qu’à briser nos autels ;
Elle n’en veut qu’aux dieux, et non pas aux mortels.
Quelque sévérité que sur eux on déploie,
Ils souffrent sans murmure et meurent avec joie ;
Et, depuis qu’on les traite en criminels d’État,
On ne peut les charger d’aucun assassinat.PAULINE.
Tais-toi, mon père vient.
SÉVÈRE, FABIAN — 2H — Acte II, scène I
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1643 (création et première édition, selon la Bibliothèque nationale de France)
Genre : Tragédie chrétienne en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte II, scène I
Personnages : SÉVÈRE, FABIAN
Situation : Sévère, de retour avec un nouveau prestige, apprend que Pauline a épousé Polyeucte.
Intérêt pédagogique : Jouer le passage de l’espoir amoureux à la découverte de la perte.
Référence : Polyeucte — date et genre. Les verbes en « oi » ont été modernisés en « ai » ; les autres graphies anciennes sont conservées.
SÉVÈRE, FABIAN.
SÉVÈRE.
Cependant que Félix donne ordre au sacrifice,
Pourrai-je prendre un temps à mes vœux si propice ?
Pourrai-je voir Pauline, et rendre à ses beaux yeux
L’hommage souverain que l’on va rendre aux dieux ?
Je ne t’ai point celé que c’est ce qui m’amène,
Le reste est un prétexte à soulager ma peine ;
Je viens sacrifier, mais c’est à ses beautés
Que je viens immoler toutes mes volontés.FABIAN.
Vous la verrez, Seigneur.SÉVÈRE.
Ah ! quel comble de joie !
Cette chère beauté consent que je la voie !
Mais ai-je sur son âme encor quelque pouvoir ?
Quelque reste d’amour s’y fait-il encor voir ?
Quel trouble, quel transport lui cause ma venue ?
Puis-je tout espérer de cette heureuse vue ?
Car je voudrais mourir plutôt que d’abuser
Des lettres de faveur que j’ai pour l’épouser ;
Elles sont pour Félix, non pour triompher d’elle :
Jamais à ses désirs mon cœur ne fut rebelle ;
Et si mon mauvais sort avait changé le sien,
Je me vaincrais moi-même, et ne prétendrais rien.FABIAN.
Vous la verrez, c’est tout ce que je vous puis dire.SÉVÈRE.
D’où vient que tu frémis, et que ton cœur soupire ?
Ne m’aime-t-elle plus ? éclaircis-moi ce point.FABIAN.
M’en croirez-vous, seigneur ? ne la revoyez point ;
Portez en lieu plus haut l’honneur de vos caresses :
Vous trouverez à Rome assez d’autres maîtresses ;
Et, dans ce haut degré de puissance et d’honneur,
Les plus grands y tiendront votre amour à bonheur.SÉVÈRE.
Qu’à des pensers si bas mon âme se ravale !
Que je tienne Pauline à mon sort inégale !
Elle en a mieux usé, je la dois imiter ;
Je n’aime mon bonheur que pour la mériter.
Voyons-la, Fabian, ton discours m’importune ;
Allons mettre à ses pieds cette haute fortune :
Je l’ai dans les combats trouvée heureusement,
En cherchant une mort digne de son amant ;
Ainsi ce rang est sien, cette faveur est sienne,
Et je n’ai rien enfin que d’elle je ne tienne.FABIAN.
Non, mais encore un coup ne la revoyez point.SÉVÈRE.
Ah ! c’en est trop enfin, éclaircis-moi ce point ;
As-tu vu des froideurs quand tu l’en as priée ?FABIAN.
Je tremble à vous le dire ; elle est…SÉVÈRE.
Quoi ?FABIAN.
Mariée.SÉVÈRE.
Soutiens-moi, Fabian ; ce coup de foudre est grand,
Et frappe d’autant plus, que plus il me surprend.FABIAN.
Seigneur, qu’est devenu ce généreux courage ?SÉVÈRE.
La constance est ici d’un difficile usage ;
De pareils déplaisirs accablent un grand cœur ;
La vertu la plus mâle en perd toute vigueur ;
Et, quand d’un feu si beau les âmes sont éprises,
La mort les trouble moins que de telles surprises
Je ne suis plus à moi quand j’entends ce discours.
Pauline est mariée !FABIAN.
Oui, depuis quinze jours ;
Polyeucte, un seigneur des premiers d’Arménie,
Goûte de son hymen la douceur infinie.SÉVÈRE.
Je ne la puis du moins blâmer d’un mauvais choix ;
Polyeucte a du nom, et sort du sang des rois :
Foibles soulagemens d’un malheur sans remède !
Pauline, je verrai qu’un autre vous possède !
Ô ciel, qui malgré moi me renvoyez au jour,
Ô sort, qui redonniez l’espoir à mon amour,
Reprenez la faveur que vous m’avez prêtée,
Et rendez-moi la mort que vous m’avez ôtée !
Voyons-la toutefois, et dans ce triste lieu
Achevons de mourir en lui disant adieu ;
Que mon cœur, chez les morts emportant son image,
De son dernier soupir puisse lui faire hommage.FABIAN.
Seigneur, considérez…SÉVÈRE.
Tout est considéré.
Quel désordre peut craindre un cœur désespéré ?
N’y consent-elle pas ?FABIAN.
Oui, seigneur, mais…SÉVÈRE.
N’importe.FABIAN.
Cette vive douleur en deviendra plus forte.SÉVÈRE.
Et ce n’est pas un mal que je veuille guérir ;
Je ne veux que la voir, soupirer, et mourir.FABIAN.
Vous vous échapperez sans doute en sa présence ;
Un amant qui perd tout n’a plus de complaisance :
Dans un tel entretien il suit sa passion,
Et ne pousse qu’injure et qu’imprécation.SÉVÈRE.
Juge autrement de moi : mon respect dure encore ;
Tout violent qu’il est, mon désespoir l’adore.
Quels reproches aussi peuvent m’être permis ?
De quoi puis-je accuser qui ne m’a rien promis ?
Elle n’est point parjure, elle n’est point légère ;
Son devoir m’a trahi, mon malheur, et son père.
Mais son devoir fut juste, et son père eut raison ;
J’impute à mon malheur toute la trahison ;
Un peu moins de fortune, et plus tôt arrivée,
Eût gagné l’un par l’autre, et me l’eût conservée ;
Trop heureux, mais trop tard, je n’ai pu l’acquérir :
Laisse-la moi donc voir, soupirer, et mourir.FABIAN.
Oui, je vais l’assurer qu’en ce malheur extrême
Vous êtes assez fort pour vous vaincre vous-même.
Elle a craint comme moi ces premiers mouvemens
Qu’une perte imprévue arrache aux vrais amans,
Et dont la violence excite assez de trouble,
Sans que l’objet présent l’irrite et le redouble.SÉVÈRE.
Fabian, je la vois.FABIAN.
Seigneur, souvenez-vous…SÉVÈRE.
Hélas ! elle aime un autre, un autre est son époux !
SÉVÈRE, PAULINE, (STRATONICE), (FABIAN) — 1F / 1H — Acte II, scène II
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1643 (création et première édition, selon la Bibliothèque nationale de France)
Genre : Tragédie chrétienne en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte II, scène II
Personnages : SÉVÈRE, PAULINE, (STRATONICE), (FABIAN)
Situation : Pauline retrouve Sévère et lui affirme qu’elle aime désormais son mari, malgré leur amour passé.
Intérêt pédagogique : Travailler l’aveu, le renoncement et la fidélité au devoir conjugal.
Référence : Polyeucte — date et genre. Les verbes en « oi » ont été modernisés en « ai » ; les autres graphies anciennes sont conservées.
SÉVÈRE, PAULINE, (STRATONICE), (FABIAN).
PAULINE.
Oui, je l’aime, Seigneur, et n’en fais point d’excuse ;
Que tout autre que moi vous flatte et vous abuse,
Pauline a l’âme noble, et parle à cœur ouvert.
Le bruit de votre mort n’est point ce qui vous perd ;
Si le ciel en mon choix eût mis mon hyménée,
À vos seules vertus je me serais donnée,
Et toute la rigueur de votre premier sort
Contre votre mérite eût fait un vain effort ;
Je découvrais en vous d’assez illustres marques
Pour vous préférer même aux plus heureux monarques :
Mais puisque mon devoir m’imposait d’autres lois,
De quelque amant pour moi que mon père eût fait choix,
Quand, à ce grand pouvoir que la valeur vous donne
Vous auriez ajouté l’éclat d’une couronne,
Quand je vous aurais vu, quand je l’aurais haï,
J’en aurais soupiré, mais j’aurais obéi,
Et sur mes passions ma raison souveraine
Eût blâmé mes soupirs et dissipé ma haine.SÉVÈRE.
Que vous êtes heureuse ! et qu’un peu de soupirs
Fait un aisé remède à tous vos déplaisirs !
Ainsi, de vos désirs toujours reine absolue,
Les plus grands changemens vous trouvent résolue ;
De la plus forte ardeur vous portez vos esprits
Jusqu’à l’indifférence et peut-être au mépris ;
Et votre fermeté fait succéder sans peine
La faveur au dédain, et l’amour à la haine.
Qu’un peu de votre humeur ou de votre vertu
Soulagerait les maux de ce cœur abattu !
Un soupir, une larme à regret épandue
M’aurait déjà guéri de vous avoir perdue ;
Ma raison pourrait tout sur l’amour affoibli,
Et de l’indifférence irait jusqu’à l’oubli ;
Et mon feu désormais se réglant sur le vôtre,
Je me tiendrais heureux entre les bras d’une autre.
Ô trop aimable objet, qui m’avez trop charmé,
Est-ce là comme on aime, et m’avez-vous aimé ?PAULINE.
Je vous l’ai trop fait voir, seigneur ; et si mon âme
Pouvait bien étouffer les restes de sa flamme,
Dieux, que j’éviterais de rigoureux tourmens !
Ma raison, il est vrai, dompte mes sentimens,
Mais, quelque autorité que sur eux elle ait prise,
Elle n’y règne pas, elle les tyrannise ;
Et quoique le dehors soit sans émotion,
Le dedans n’est que trouble et que sédition :
Un je ne sais quel charme encor vers vous m’emporte ;
Votre mérite est grand, si ma raison est forte :
Je le vois, encor tel qu’il alluma mes feux,
D’autant plus puissamment solliciter mes vœux
Qu’il est environné de puissance et de gloire,
Qu’en tous lieux après vous il traîne la victoire,
Que j’en sais mieux le prix, et qu’il n’a point déçu
Le généreux espoir que j’en avais conçu.
Mais ce même devoir qui le vainquit dans Rome,
Et qui me range ici dessous les lois d’un homme,
Repousse encor si bien l’effort de tant d’appas,
Qu’il déchire mon âme et ne l’ébranle pas ;
C’est cette vertu même, à nos désirs cruelle,
Que vous louiez alors en blasphémant contre elle :
Plaignez-vous-en encor ; mais louez sa rigueur
Qui triomphe à la fois de vous et de mon cœur,
Et voyez qu’un devoir moins ferme et moins sincère
N’aurait pas mérité l’amour du grand Sévère.SÉVÈRE.
Ah ! madame, excusez une aveugle douleur
Qui ne connaît plus rien que l’excès du malheur :
Je nommais inconstance, et prenais pour un crime
De ce juste devoir l’effort le plus sublime.
De grâce, montrez moins à mes sens désolés
La grandeur de ma perte et ce que vous valez ;
Et, cachant par pitié cette vertu si rare
Qui redouble mes feux lorsqu’elle nous sépare,
Faites voir des défauts qui puissent à leur tour
Affoiblir ma douleur avecque mon amour.PAULINE.
Hélas ! cette vertu, quoique enfin invincible,
Ne laisse que trop voir une âme trop sensible.
Ces pleurs en sont témoins, et ces lâches soupirs
Qu’arrachent de nos feux les cruels souvenirs :
Trop rigoureux effets d’une aimable présence
Contre qui mon devoir a trop peu de défense !
Mais si vous estimez ce vertueux devoir,
Conservez-m’en la gloire, et cessez de me voir.
Épargnez-moi des pleurs qui coulent à ma honte ;
Épargnez-moi des feux qu’à regret je surmonte ;
Enfin, épargnez-moi ces tristes entretiens
Qui ne font qu’irriter vos tourmens et les miens.SÉVÈRE.
Que je me prive ainsi du seul bien qui me reste !PAULINE.
Sauvez-vous d’une vue à tous les deux funeste.SÉVÈRE.
Quel prix de mon amour ! quel fruit de mes travaux !PAULINE.
C’est le remède seul qui peut guérir nos maux.SÉVÈRE.
Je veux mourir des miens ; aimez-en la mémoire.PAULINE.
Je veux guérir des miens ; ils souilleraient ma gloire.SÉVÈRE.
Ah ! Puisque votre gloire en prononce l’arrêt,
Il faut que ma douleur cède à son intérêt.
Est-il rien que sur moi cette gloire n’obtienne ?
Elle me rend les soins que je dois à la mienne.
Adieu : je vais chercher au milieu des combats
Cette immortalité que donne un beau trépas,
Et remplir dignement, par une mort pompeuse,
De mes premiers exploits l’attente avantageuse,
Si toutefois, après ce coup mortel du sort,
J’ai de la vie assez pour chercher une mort.PAULINE.
Et moi, dont votre vue augmente le supplice,
Je l’éviterai même en votre sacrifice ;
Et, seule dans ma chambre enfermant mes regrets,
Je vais pour vous aux dieux faire des vœux secrets.SÉVÈRE.
Puisse le juste ciel, content de ma ruine,
Combler d’heur et de jours Polyeucte et Pauline !PAULINE.
Puisse trouver Sévère, après tant de malheur,
Une félicité digne de sa valeur !SÉVÈRE.
Il la trouvait en vous.PAULINE.
Je dépendais d’un père.SÉVÈRE.
Ô devoir qui me perd et qui me désespère !
Adieu, trop vertueux objet, et trop charmant.PAULINE.
Adieu, trop malheureux et trop parfait amant.
POLYEUCTE, NÉARQUE — 2H — Acte II, scène VI
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1643 (création et première édition, selon la Bibliothèque nationale de France)
Genre : Tragédie chrétienne en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte II, scène VI
Personnages : POLYEUCTE, NÉARQUE
Situation : Polyeucte veut interrompre le sacrifice aux dieux romains ; Néarque tente d’abord de modérer son zèle.
Intérêt pédagogique : Opposer prudence et résolution, puis construire l’accord des deux amis.
Référence : Polyeucte — date et genre. Les verbes en « oi » ont été modernisés en « ai » ; les autres graphies anciennes sont conservées.
POLYEUCTE, NÉARQUE.
NÉARQUE.
Où pensez-vous aller ?POLYEUCTE.
Au temple, où l’on m’appelle.NÉARQUE.
Quoi ! vous mêler aux vœux d’une troupe infidèle !
Oubliez-vous déjà que vous êtes chrétien ?POLYEUCTE.
Vous par qui je le suis, vous en souvient-il bien ?NÉARQUE.
J’abhorre les faux dieux.POLYEUCTE.
Et moi, je les déteste.NÉARQUE.
Je tiens leur culte impie.POLYEUCTE.
Et je le tiens funeste.NÉARQUE.
Fuyez donc leurs autels.POLYEUCTE.
Je les veux renverser,
Et mourir dans leur temple, ou les y terrasser.
Allons, mon cher Néarque, allons aux yeux des hommes
Braver l’idolâtrie, et montrer qui nous sommes :
C’est l’attente du ciel, il nous la faut remplir ;
Je viens de le promettre, et je vais l’accomplir.
Je rends grâces au Dieu que tu m’as fait connaître
De cette occasion qu’il a sitôt fait naître,
Où déjà sa bonté, prête à me couronner,
Daigne éprouver la foi qu’il vient de me donner.NÉARQUE.
Ce zèle est trop ardent, souffrez qu’il se modère.POLYEUCTE.
On n’en peut avoir trop pour le Dieu qu’on révère.NÉARQUE.
Vous trouverez la mort.POLYEUCTE.
Je la cherche pour lui.NÉARQUE.
Et si ce cœur s’ébranle ?POLYEUCTE.
Il sera mon appui.NÉARQUE.
Il ne commande point que l’on s’y précipite.POLYEUCTE.
Plus elle est volontaire, et plus elle mérite.NÉARQUE.
Il suffit, sans chercher, d’attendre et de souffrir.POLYEUCTE.
On souffre avec regret quand on n’ose s’offrir.NÉARQUE.
Mais dans ce temple enfin la mort est assurée.POLYEUCTE.
Mais dans le ciel déjà la palme est préparée.NÉARQUE.
Par une sainte vie il faut la mériter.POLYEUCTE.
Mes crimes, en vivant, me la pourraient ôter.
Pourquoi mettre au hasard ce que la mort assure ?
Quand elle ouvre le ciel, peut-elle sembler dure ?
Je suis chrétien, Néarque, et le suis tout à fait ;
La foi que j’ai reçue aspire à son effet.
Qui fuit croit lâchement et n’a qu’une foi morte.NÉARQUE.
Ménagez votre vie, à Dieu même elle importe ;
Vivez pour protéger les chrétiens en ces lieux.POLYEUCTE.
L’exemple de ma mort les fortifiera mieux.NÉARQUE.
Vous voulez donc mourir ?POLYEUCTE.
Vous aimez donc à vivre ?NÉARQUE.
Je ne puis déguiser que j’ai peine à vous suivre.
Sous l’horreur des tourmens je crains de succomber.POLYEUCTE.
Qui marche assurément n’a point peur de tomber :
Dieu fait part, au besoin, de sa force infinie.
Qui craint de le nier, dans son âme le nie,
Il croit le pouvoir faire, et doute de sa foi.NÉARQUE.
Qui n’appréhende rien présume trop de soi.POLYEUCTE.
J’attends tout de sa grâce, et rien de ma foiblesse.
Mais, loin de me presser, il faut que je vous presse !
D’où vient cette froideur ?NÉARQUE.
Dieu même a craint la mort.POLYEUCTE.
Il s’est offert pourtant ; suivons ce saint effort ;
Dressons-lui des autels sur des monceaux d’idoles.
Il faut (je me souviens encor de vos paroles)
Négliger, pour lui plaire, et femme, et biens, et rang,
Exposer pour sa gloire et verser tout son sang.
Hélas ! qu’avez-vous fait de cette amour parfaite
Que vous me souhaitiez, et que je vous souhaite ?
S’il vous en reste encor, n’êtes-vous point jaloux
Qu’à grand’peine chrétien j’en montre plus que vous ?NÉARQUE.
Vous sortez du baptême, et ce qui vous anime,
C’est sa grâce qu’en vous n’affoiblit aucun crime ;
Comme encor tout entière, elle agit pleinement,
Et tout semble possible à son feu véhément :
Mais cette même grâce en moi diminuée,
Et par mille pêchés sans cesse exténuée,
Agit aux grands effets avec tant de langueur,
Que tout semble impossible à son peu de vigueur :
Cette indigne mollesse et ces lâches défenses
Sont des punitions qu’attirent mes offenses ;
Mais Dieu, dont on ne doit jamais se défier,
Me donne votre exemple à me fortifier.
Allons, cher Polyeucte, allons aux yeux des hommes
Braver l’idolâtrie, et montrer qui nous sommes ;
Puissé-je vous donner l’exemple de souffrir,
Comme vous me donnez celui de vous offrir !POLYEUCTE.
À cet heureux transport que le ciel vous envoie,
Je reconnais Néarque, et j’en pleure de joie.
Ne perdons plus de temps ; le sacrifice est prêt ;
Allons-y du vrai Dieu soutenir l’intérêt ;
Allons fouler aux pieds ce foudre ridicule
Dont arme un bois pourri ce peuple trop crédule ;
Allons en éclairer l’aveuglement fatal ;
Allons briser ces dieux de pierre et de métal :
Abandonnons nos jours à cette ardeur céleste ;
Faisons triompher Dieu : qu’il dispose du reste.NÉARQUE.
Allons faire éclater sa gloire aux yeux de tous,
Et répondre avec zèle à ce qu’il veut de nous.
PAULINE — 1F — Acte III, scène I
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1643 (création et première édition, selon la Bibliothèque nationale de France)
Genre : Tragédie chrétienne en cinq actes et en vers
Extrait : Monologue — acte III, scène I
Personnages : PAULINE
Situation : Pauline, seule, hésite entre l’espoir et la peur pour Polyeucte.
Intérêt pédagogique : Faire circuler le doute et les changements de pensée dans un monologue.
Référence : Polyeucte — date et genre. Les verbes en « oi » ont été modernisés en « ai » ; les autres graphies anciennes sont conservées.
PAULINE.
PAULINE.
Que de soucis flottans, que de confus nuages
Présentent à mes yeux d’inconstantes images !
Douce tranquillité que je n’ose espérer,
Que ton divin rayon tarde à les éclairer !
Mille agitations, que mes troubles produisent,
Dans mon cœur ébranlé tour à tour se détruisent ;
Aucun espoir n’y coule où j’ose persister ;
Aucun effroi n’y règne où j’ose m’arrêter.
Mon esprit, embrassant tout ce qu’il s’imagine,
Voit tantôt mon bonheur, et tantôt ma ruine,
Et suit leur vaine idée avec si peu d’effet,
Qu’il ne peut espérer ni craindre tout à fait.
Sévère incessamment brouille ma fantaisie :
J’espère en sa vertu, je crains sa jalousie ;
Et je n’ose penser que d’un œil bien égal
Polyeucte en ces lieux puisse voir son rival.
Comme entre deux rivaux la haine est naturelle,
L’entrevue aisément se termine en querelle ;
L’un voit aux mains d’autrui ce qu’il croit mériter,
L’autre un désespéré qui peut trop attenter.
Quelque haute raison qui règle leur courage,
L’un conçoit de l’envie, et l’autre de l’ombrage ;
La honte d’un affront que chacun d’eux croit voir
Ou de nouveau reçue, ou prête à recevoir,
Consumant dès l’abord toute leur patience,
Forme de la colère et de la défiance,
Et, saisissant ensemble et l’époux et l’amant
En dépit d’eux les livre à leur ressentiment.
Mais que je me figure une étrange chimère,
Et que je traite mal Polyeucte et Sévère !
Comme si la vertu de ces fameux rivaux
Ne pouvait s’affranchir de ces communs défauts !
Leurs âmes à tous deux d’elles-mêmes maîtresses
Sont d’un ordre trop haut pour de telles bassesses :
Ils se verront au temple en hommes généreux.
Mais las ! ils se verront, et c’est beaucoup pour eux.
Que sert à mon époux d’être dans Mélitène,
Si contre lui Sévère arme l’aigle romaine,
Si mon père y commande, et craint ce favori,
Et se repent déjà du choix de mon mari ?
Si peu que j’ai d’espoir ne luit qu’avec contrainte ;
En naissant il avorte, et fait place à la crainte ;
Ce qui doit l’affermir sert à le dissiper.
Dieux ! faites que ma peur puisse enfin se tromper !
PAULINE, STRATONICE — 2F — Acte III, scène II
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1643 (création et première édition, selon la Bibliothèque nationale de France)
Genre : Tragédie chrétienne en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte III, scène II
Personnages : PAULINE, STRATONICE
Situation : Stratonice rapporte à Pauline comment Polyeucte et Néarque ont brisé les idoles pendant le sacrifice.
Intérêt pédagogique : Faire vivre un récit d’action et les réactions de celle qui l’écoute.
Référence : Polyeucte — date et genre. Les verbes en « oi » ont été modernisés en « ai » ; les autres graphies anciennes sont conservées.
PAULINE, STRATONICE.
PAULINE.
Mais sachons-en l’issue. Eh bien ! ma Stratonice,
Comment s’est terminé ce pompeux sacrifice ?
Ces rivaux généreux au temple se sont vus ?STRATONICE.
Ah ! Pauline !PAULINE.
Mes vœux ont-ils été déçus ?
J’en vois sur ton visage une mauvaise marque.
Se sont-ils querellés ?STRATONICE.
Polyeucte, Néarque,
Les chrétiens…PAULINE.
Parle donc : les chrétiens…STRATONICE.
Je ne puis.PAULINE.
Tu prépares mon âme à d’étranges ennuis.STRATONICE.
Vous n’en sauriez avoir une plus juste cause.PAULINE.
L’ont-ils assassiné ?STRATONICE.
Ce serait peu de chose.
Tout votre songe est vrai, Polyeucte n’est plus…PAULINE.
Il est mort !STRATONICE.
Non, il vit ; mais, ô pleurs superflus !
Ce courage si grand, cette âme si divine,
N’est plus digne du jour, ni digne de Pauline.
Ce n’est plus cet époux si charmant à vos yeux,
C’est l’ennemi commun de l’État et des dieux
Un méchant, un infâme, un rebelle, un perfide,
Un traître, un scélérat, un lâche, un parricide,
Une peste exécrable à tous les gens de bien,
Un sacrilège impie, en un mot, un chrétien.PAULINE.
Ce mot aurait suffi sans ce torrent d’injures.STRATONICE.
Ces titres aux chrétiens sont-ce des impostures ?PAULINE.
Il est ce que tu dis, s’il embrasse leur foi ;
Mais il est mon époux, et tu parles à moi.STRATONICE.
Ne considérez plus que le Dieu qu’il adore.PAULINE.
Je l’aimai par devoir ; ce devoir dure encore.STRATONICE.
Il vous donne à présent sujet de le haïr :
Qui trahit tous nos dieux aurait pu vous trahir.PAULINE.
Je l’aimerais encor, quand il m’aurait trahie ;
Et si de tant d’amour tu peux être ébahie,
Apprends que mon devoir ne dépend point du sien :
Qu’il y manque, s’il veut ; je dois faire le mien.
Quoi ! s’il aimait ailleurs serais-je dispensée
À suivre, à son exemple, une ardeur insensée ?
Quelque chrétien qu’il soit, je n’en ai point d’horreur ;
Je chéris sa personne, et je hais son erreur.
Mais quel ressentiment en témoigne mon père ?STRATONICE.
Une secrète rage, un excès de colère,
Malgré qui, toutefois, un reste d’amitié
Montre pour Polyeucte encor quelque pitié.
Il ne veut point sur lui faire agir sa justice,
Que du traître Néarque il n’ait vu le supplice.PAULINE.
Quoi ! Néarque en est donc ?STRATONICE.
Néarque l’a séduit :
De leur vieille amitié c’est là l’indigne fruit.
Ce perfide tantôt, en dépit de lui-même,
L’arrachant de vos bras, le traînait au baptême.
Voilà ce grand secret et si mystérieux
Que n’en pouvait tirer votre amour curieux.PAULINE.
Tu me blâmais alors d’être trop importune.STRATONICE.
Je ne prévoyais pas une telle infortune.PAULINE.
Avant qu’abandonner mon âme à mes douleurs,
Il me faut essayer la force de mes pleurs ;
En qualité de femme ou de fille, j’espère
Qu’ils vaincront un époux, ou fléchiront un père.
Que si sur l’un et l’autre ils manquent de pouvoir,
Je ne prendrai conseil que de mon désespoir.
Apprends-moi cependant ce qu’ils ont fait au temple.STRATONICE.
C’est une impiété qui n’eut jamais d’exemple.
Je ne puis y penser sans frémir à l’instant,
Et crains de faire un crime en vous la racontant.
Apprenez en deux mots leur brutale insolence.
Le prêtre avait à peine obtenu du silence,
Et devers l’orient assuré son aspect,
Qu’ils ont fait éclater leur manque de respect.
À chaque occasion de la cérémonie,
À l’envi l’un et l’autre étalait sa manie,
Des mystères sacrés hautement se moquait,
Et traitait de mépris les dieux qu’on invoquait.
Tout le peuple en murmure, et Félix s’en offense ;
Mais tous deux s’emportant à plus d’irrévérence :
« Quoi ! lui dit Polyeucte en élevant sa voix,
Adorez-vous des dieux ou de pierre ou de bois ? »
Ici dispensez-moi du récit des blasphèmes
Qu’ils ont vomis tous deux contre Jupiter mêmes.
L’adultère et l’inceste en étaient les plus doux.
« Oyez, dit-il ensuite, oyez, peuple ; oyez, tous :
Le Dieu de Polyeucte et celui de Néarque
De la terre et du ciel est l’absolu monarque,
Seul être indépendant, seul maître du destin,
Seul principe éternel, et souveraine fin.
C’est ce Dieu des chrétiens qu’il faut qu’on remercie
Des victoires qu’il donne à l’empereur Décie ;
Lui seul tient en sa main le succès des combats ;
Il le peut élever, il le peut mettre à bas ;
Sa bonté, son pouvoir, sa justice est immense ;
C’est lui seul qui punit, lui seul qui récompense :
Vous adorez en vain des monstres impuissans.»
Se jetant à ces mots sur le vin et l’encens,
Après en avoir mis les saints vases par terre,
Sans crainte de Félix, sans crainte du tonnerre,
D’une fureur pareille ils courent à l’autel.
Cieux ! a-t-on vu jamais, a-t-on rien vu de tel ?
Du plus puissant des dieux nous voyons la statue
Par une main impie à leurs pieds abattue,
Les mystères troublés, le temple profané,
La fuite et les clameurs d’un peuple mutiné
Qui craint d’être accablé sous le courroux céleste.
Félix… Mais le voici qui vous dira le reste.PAULINE.
Que son visage est sombre et plein d’émotion !
Qu’il montre de tristesse et d’indignation !
FÉLIX, ALBIN — 2H — Acte III, scène V
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1643 (création et première édition, selon la Bibliothèque nationale de France)
Genre : Tragédie chrétienne en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte III, scène V
Personnages : FÉLIX, ALBIN
Situation : Après l’exécution de Néarque, Félix examine avec Albin le sort de Polyeucte et ses propres intérêts politiques.
Intérêt pédagogique : Travailler l’argumentation, le calcul et le conflit entre clémence et autorité.
Référence : Polyeucte — date et genre. Les verbes en « oi » ont été modernisés en « ai » ; les autres graphies anciennes sont conservées.
FÉLIX, ALBIN.
FÉLIX.
Albin, comme est-il mort ?ALBIN.
En brutal, en impie,
En bravant les tourmens, en dédaignant la vie,
Sans regret, sans murmure, et sans étonnement,
Dans l’obstination et l’endurcissement,
Comme un chrétien enfin, le blasphème à la bouche.FÉLIX.
Et l’autre ?ALBIN.
Je l’ai dit déjà, rien ne le touche.
Loin d’en être abattu, son cœur en est plus haut ;
On l’a violenté pour quitter l’échafaud :
Il est dans la prison où je l’ai vu conduire ;
Mais vous êtes bien loin encor de le réduire.FÉLIX.
Que je suis malheureux !ALBIN.
Tout le monde vous plaint.FÉLIX.
On ne sait pas les maux dont mon cœur est atteint ;
De pensers sur pensers mon âme est agitée,
De soucis sur soucis elle est inquiétée ;
Je sens l’amour, la haine, et la crainte et l’espoir,
La joie et la douleur tour à tour l’émouvoir ;
J’entre en des sentiments qui ne sont pas croyables :
J’en ai de violens, j’en ai de pitoyables ;
J’en ai de généreux qui n’oseraient agir ;
J’en ai même de bas, et qui me font rougir.
J’aime ce malheureux que j’ai choisi pour gendre,
Je hais l’aveugle erreur qui le vient de surprendre ;
Je déplore sa perte, et le voulant sauver,
J’ai la gloire des dieux ensemble à conserver ;
Je redoute leur foudre et celui de Décie,
Il y va de ma charge, il y va de ma vie.
Ainsi tantôt pour lui je m’expose au trépas,
Et tantôt je le perds pour ne me perdre pas.ALBIN.
Décie excusera l’amitié d’un beau-père ;
Et d’ailleurs Polyeucte est d’un sang qu’on révère.FÉLIX.
À punir les chrétiens son ordre est rigoureux ;
Et plus l’exemple est grand, plus il est dangereux :
On ne distingue point quand l’offense est publique ;
Et lorsqu’on dissimule un crime domestique,
Par quelle autorité peut-on, par quelle loi,
Châtier en autrui ce qu’on souffre chez soi ?ALBIN.
Si vous n’osez avoir d’égard à sa personne,
Écrivez à Décie afin qu’il en ordonne.FÉLIX.
Sévère me perdrait si j’en usais ainsi :
Sa haine et son pouvoir font mon plus grand souci.
Si j’avais différé de punir un tel crime,
Quoiqu’il soit généreux, quoiqu’il soit magnanime,
Il est homme, et sensible, et je l’ai dédaigné ;
Et de tant de mépris son esprit indigné,
Que met au désespoir cet hymen de Pauline,
Du courroux de Décie obtiendrait ma ruine.
Pour venger un affront tout semble être permis,
Et les occasions tentent les plus remis.
Peut-être (et ce soupçon n’est pas sans apparence)
Il rallume en son cœur déjà quelque espérance ;
Et, croyant bientôt voir Polyeucte puni,
Il rappelle un amour à grand’peine banni.
Juge si sa colère, en ce cas implacable,
Me ferait innocent de sauver un coupable,
Et s’il m’épargnerait, voyant par mes bontés
Une seconde fois ses desseins avortés.
Te dirais-je un penser indigne, bas et lâche ?
Je l’étouffe, il renaît ; il me flatte et me fâche :
L’ambition toujours me le vient présenter,
Et tout ce que je puis, c’est de le détester.
Polyeucte est ici l’appui de ma famille ;
Mais si, par son trépas, l’autre épousait ma fille,
J’acquerrais bien par là de plus puissans appuis,
Qui me mettraient plus haut cent fois que je ne suis.
Mon cœur en prend par force une maligne joie :
Mais que plutôt le ciel à tes yeux me foudroie,
Qu’à des pensers si bas je puisse consentir,
Que jusque-là ma gloire ose se démentir !ALBIN.
Votre cœur est trop bon, et votre âme trop haute.
Mais vous résolvez-vous à punir cette faute ?FÉLIX.
Je vais dans la prison faire tout mon effort
À vaincre cet esprit par l’effroi de la mort ;
Et nous verrons après ce que pourra Pauline.ALBIN.
Que ferez-vous enfin, si toujours il s’obstine ?FÉLIX.
Ne me presse point tant ; dans un tel déplaisir
Je ne puis que résoudre, et ne sais que choisir.ALBIN.
Je dois vous avertir, en serviteur fidèle,
Qu’en sa faveur déjà la ville se rebelle,
Et ne peut voir passer par la rigueur des lois
Sa dernière espérance et le sang de ses rois.
Je tiens sa prison même assez mal assurée ;
J’ai laissé tout autour une troupe éplorée ;
Je crains qu’on ne la force.FÉLIX.
Il faut donc l’en tirer,
Et l’amener ici pour nous en assurer.ALBIN.
Tirez-l’en donc vous-même, et d’un espoir de grâce
Apaisez la fureur de cette populace.FÉLIX.
Allons, et s’il persiste à demeurer chrétien,
Nous en disposerons sans qu’elle en sache rien.
POLYEUCTE, (GARDES) — 1H — Acte IV, scène II
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1643 (création et première édition, selon la Bibliothèque nationale de France)
Genre : Tragédie chrétienne en cinq actes et en vers
Extrait : Monologue dans une scène avec des personnages silencieux — acte IV, scène II
Personnages : POLYEUCTE, (GARDES)
Situation : Polyeucte rejette les séductions terrestres et affermit sa foi avant de revoir Pauline.
Intérêt pédagogique : Jouer les stances et leurs changements de rythme, en reliant le renoncement à une action concrète.
Versification : Les stances alternent alexandrins et octosyllabes. Vérifiez les exigences de votre concours avant de choisir ce passage.
Référence : Polyeucte — date et genre. Les verbes en « oi » ont été modernisés en « ai » ; les autres graphies anciennes sont conservées.
POLYEUCTE, (GARDES).
POLYEUCTE.
(Les gardes se retirent aux coins du théâtre.)
Source délicieuse, en misères féconde,
Que voulez-vous de moi, flatteuses voluptés ?
Honteux attachements de la chair et du monde,
Que ne me quittez-vous, quand je vous ai quittés ?
Allez, honneurs, plaisirs, qui me livrez la guerre :
Toute votre félicité,
Sujette à l’instabilité,
En moins de rien tombe par terre ;
Et, comme elle a l’éclat du verre,
Elle en a la fragilité.
Ainsi n’espérez pas qu’après vous je soupire.
Vous étalez en vain vos charmes impuissans,
Vous me montrez en vain par tout ce vaste empire
Les ennemis de Dieu pompeux et florissans.
Il étale à son tour des revers équitables
Par qui les grands sont confondus ;
Et les glaives qu’il tient pendus
Sur les plus fortunés coupables
Sont d’autant plus inévitables
Que leurs coups sont moins attendus.
Tigre altéré de sang, Décie impitoyable,
Ce Dieu t’a trop longtemps abandonné les siens :
De ton heureux destin vois la suite effroyable ;
Le Scythe va venger la Perse et les chrétiens.
Encore un peu plus outre, et ton heure est venue ;
Rien ne t’en saurait garantir ;
Et la foudre qui va partir,
Toute prête à crever la nue,
Ne peut plus être retenue
Par l’attente du repentir.
Que cependant Félix m’immole à ta colère ;
Qu’un rival plus puissant éblouisse ses yeux ;
Qu’aux dépens de ma vie il s’en fasse beau-père,
Et qu’à titre d’esclave il commande en ces lieux :
Je consens, ou plutôt j’aspire à ma ruine.
Monde, pour moi tu n’as plus rien :
Je porte en un cœur tout chrétien
Une flamme toute divine ;
Et je ne regarde Pauline
Que comme un obstacle à mon bien.
Saintes douceurs du ciel, adorables idées,
Vous remplissez un cœur qui vous peut recevoir :
De vos sacrés attraits les âmes possédées
Ne conçoivent plus rien qui les puisse émouvoir.
Vous promettez beaucoup et donnez davantage :
Vos biens ne sont point inconstans ;
Et l’heureux trépas que j’attends
Ne vous sert que d’un doux passage
Pour nous introduire au partage
Qui nous rend à jamais contens.
C’est vous, ô feu divin que rien ne peut éteindre,
Qui m’allez faire voir Pauline sans la craindre.
Je la vois : mais mon cœur, d’un saint zèle enflammé,
N’en goûte plus l’appas dont il était charmé ;
Et mes yeux, éclairés des célestes lumières,
Ne trouvent plus aux siens leurs grâces coutumières.
POLYEUCTE, PAULINE, (GARDES) — 1F / 1H — Acte IV, scène III
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1643 (création et première édition, selon la Bibliothèque nationale de France)
Genre : Tragédie chrétienne en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte IV, scène III
Personnages : POLYEUCTE, PAULINE, (GARDES)
Situation : Pauline tente de ramener Polyeucte à la vie et à leur amour ; il lui oppose sa fidélité au christianisme.
Intérêt pédagogique : Faire coexister amour conjugal, peur de la mort et exigence spirituelle.
Référence : Polyeucte — date et genre. Les verbes en « oi » ont été modernisés en « ai » ; les autres graphies anciennes sont conservées.
POLYEUCTE, PAULINE, (GARDES).
POLYEUCTE.
Madame, quel dessein vous fait me demander ?
Est-ce pour me combattre, ou pour me seconder ?
Cet effort généreux de votre amour parfaite
Vient-il à mon secours, vient-il à ma défaite ?
Apportez-vous ici la haine, ou l’amitié,
Comme mon ennemie, ou ma chère moitié ?PAULINE.
Vous n’avez point ici d’ennemi que vous-même ;
Seul vous vous haïssez, lorsque chacun vous aime ;
Seul vous exécutez tout ce que j’ai rêvé :
Ne veuillez pas vous perdre, et vous êtes sauvé.
À quelque extrémité que votre crime passe,
Vous êtes innocent si vous vous faites grâce.
Daignez considérer le sang dont vous sortez,
Vos grandes actions, vos rares qualités ;
Chéri de tout le peuple, estimé chez le prince,
Gendre du gouverneur de toute la province ;
Je ne vous compte à rien le nom de mon époux,
C’est un bonheur pour moi qui n’est pas grand pour vous
Mais après vos exploits, après votre naissance,
Après votre pouvoir, voyez notre espérance ;
Et n’abandonnez pas à la main d’un bourreau
Ce qu’à nos justes vœux promet un sort si beau.POLYEUCTE.
Je considère plus ; je sais mes avantages,
Et l’espoir que sur eux forment les grands courages.
Ils n’aspirent enfin qu’à des biens passagers,
Que troublent les soucis, que suivent les dangers ;
La mort nous les ravit, la fortune s’en joue ;
Aujourd’hui dans le trône, et demain dans la boue ;
Et leur plus haut éclat fait tant de mécontens,
Que peu de vos Césars en ont joui longtemps.
J’ai de l’ambition, mais plus noble et plus belle :
Cette grandeur périt, j’en veux une immortelle,
Un bonheur assuré, sans mesure et sans fin,
Au-dessus de l’envie, au-dessus du destin.
Est-ce trop l’acheter que d’une triste vie
Qui tantôt, qui soudain me peut être ravie ;
Qui ne me fait jouir que d’un instant qui fuit,
Et ne peut m’assurer de celui qui le suit…PAULINE.
Voilà de vos chrétiens les ridicules songes ;
Voilà jusqu’à quel point vous charment leurs mensonges ;
Tout votre sang est peu pour un bonheur si doux !
Mais, pour en disposer, ce sang est-il à vous ?
Vous n’avez pas la vie ainsi qu’un héritage ;
Le jour qui vous la donne en même temps l’engage :
Vous la devez au prince, au public, à l’État.POLYEUCTE.
Je la voudrais pour eux perdre dans un combat ;
Je sais quel en est l’heur, et quelle en est la gloire.
Des aïeux de Décie on vante la mémoire ;
Et ce nom, précieux encore à vos Romains,
Au bout de six cents ans lui met l’empire aux mains.
Je dois ma vie au peuple, au prince, à sa couronne ;
Mais je la dois bien plus au Dieu qui me la donne :
Si mourir pour son prince est un illustre sort,
Quand on meurt pour son Dieu, quelle sera la mort !PAULINE.
Quel Dieu !POLYEUCTE.
Tout beau, Pauline : il entend vos paroles,
Et ce n’est pas un Dieu comme vos dieux frivoles,
Insensibles et sourds, impuissans, mutilés,
De bois, de marbre, ou d’or, comme vous les voulez :
C’est le Dieu des chrétiens, c’est le mien, c’est le vôtre ;
Et la terre et le ciel n’en connaissent point d’autre.PAULINE.
Adorez-le dans l’âme, et n’en témoignez rien.POLYEUCTE.
Que je sois tout ensemble idolâtre et chrétien !PAULINE.
Ne feignez qu’un moment, laissez partir Sévère,
Et donnez lieu d’agir aux bontés de mon père.POLYEUCTE.
Les bontés de mon Dieu sont bien plus à chérir :
Il m’ôte des périls que j’aurais pu courir,
Et, sans me laisser lieu de tourner en arrière,
Sa faveur me couronne entrant dans la carrière ;
Du premier coup de vent il me conduit au port,
Et, sortant du baptême, il m’envoie à la mort.
Si vous pouviez comprendre et le peu qu’est la vie,
Et de quelles douceurs cette mort est suivie !…
Mais que sert de parler de ces trésors cachés
À des esprits que Dieu n’a pas encor touchés ?PAULINE.
Cruel ! (car il est temps que ma douleur éclate,
Et qu’un juste reproche accable une âme ingrate)
Est-ce là ce beau feu ? sont-ce là tes sermens ?
Témoignes-tu pour moi les moindres sentimens ?
Je ne te parlais point de l’état déplorable
Où ta mort va laisser ta femme inconsolable ;
Je croyais que l’amour t’en parlerait assez,
Et je ne voulais pas de sentimens forcés :
Mais cette amour si ferme et si bien méritée
Que tu m’avais promise, et que je t’ai portée,
Quand tu me veux quitter, quand tu me fais mourir,
Te peut-elle arracher une larme, un soupir ?
Tu me quittes, ingrat, et le fais avec joie ;
Tu ne la caches pas, tu veux que je la voie ;
Et ton cœur, insensible à ces tristes appas,
Se figure un bonheur où je ne serai pas !
C’est donc là le dégoût qu’apporte l’hyménée ?
Je te suis odieuse après m’être donnée !POLYEUCTE.
Hélas !PAULINE.
Que cet hélas a de peine à sortir !
Encor s’il commençait un heureux repentir,
Que, tout forcé qu’il est, j’y trouverais de charmes !
Mais courage, il s’émeut, je vois couler des larmes.POLYEUCTE.
J’en verse, et plût à Dieu qu’à force d’en verser
Ce cœur trop endurci se pût enfin percer !
Le déplorable état où je vous abandonne
Est bien digne des pleurs que mon amour vous donne ;
Et si l’on peut au ciel sentir quelques douleurs,
J’y pleurerai pour vous l’excès de vos malheurs :
Mais si, dans ce séjour de gloire et de lumière,
Ce Dieu tout juste et bon peut souffrir ma prière,
S’il y daigne écouter un conjugal amour,
Sur votre aveuglement il répandra le jour.
Seigneur, de vos bontés il faut que je l’obtienne ;
Elle a trop de vertus pour n’être pas chrétienne :
Avec trop de mérite il vous plus la former,
Pour ne vous pas connaître et ne vous pas aimer,
Pour vivre des enfers esclave infortunée,
Et sous leur triste joug mourir comme elle est née.PAULINE.
Que dis-tu, malheureux ? qu’oses-tu souhaiter ?POLYEUCTE.
Ce que de tout mon sang je voudrais acheter.PAULINE.
Que plutôt…POLYEUCTE.
C’est en vain qu’on se met en défense :
Ce Dieu touche les cœurs lorsque moins on y pense.
Ce bienheureux moment n’est pas encor venu ;
Il viendra, mais le temps ne m’en est pas connu.PAULINE.
Quittez cette chimère, et m’aimez.POLYEUCTE.
Je vous aime,
Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi-même.PAULINE.
Au nom de cet amour, ne m’abandonnez pas.POLYEUCTE.
Au nom de cet amour, daignez suivre mes pas.PAULINE.
C’est peu de me quitter, tu veux donc me séduire ?POLYEUCTE.
C’est peu d’aller au ciel, je vous y veux conduire.PAULINE.
Imaginations !POLYEUCTE.
Célestes vérités !PAULINE.
Étrange aveuglement !POLYEUCTE.
Éternelles clartés !PAULINE.
Tu préfères la mort à l’amour de Pauline !POLYEUCTE.
Vous préférez le monde à la bonté divine !PAULINE.
Va, cruel, va mourir ; tu ne m’aimas jamais.POLYEUCTE.
Vivez heureuse au monde, et me laissez en paix.PAULINE.
Oui, je t’y vais laisser ; ne t’en mets plus en peine ;
Je vais…
FÉLIX, POLYEUCTE, PAULINE, (ALBIN) — 1F / 2H — Acte V, scène III
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1643 (création et première édition, selon la Bibliothèque nationale de France)
Genre : Tragédie chrétienne en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte V, scène III
Personnages : FÉLIX, POLYEUCTE, PAULINE, (ALBIN)
Situation : Pauline supplie son père d’épargner Polyeucte, qui refuse de renier sa foi ; Félix ordonne son supplice.
Intérêt pédagogique : Construire un affrontement à trois où chaque tentative de persuasion modifie l’équilibre.
Référence : Polyeucte — date et genre. Les verbes en « oi » ont été modernisés en « ai » ; les autres graphies anciennes sont conservées.
FÉLIX, POLYEUCTE, PAULINE, (ALBIN).
PAULINE.
Qui de vous deux aujourd’hui m’assassine ?
Sont-ce tous deux ensemble ou chacun à son tour ?
Ne pourrai-je fléchir la nature ou l’amour ?
Et n’obtiendrai-je rien d’un époux ni d’un père ?FÉLIX.
Parlez à votre époux.POLYEUCTE.
Vivez avec Sévère.PAULINE.
Tigre, assassine-moi du moins sans m’outrager.POLYEUCTE.
Mon amour, par pitié, cherche à vous soulager ;
Il voit quelle douleur dans l’âme vous possède,
Et sait qu’un autre amour en est le seul remède.
Puisqu’un si grand mérite a pu vous enflammer,
Sa présence toujours a droit de vous charmer :
Vous l’aimiez, il vous aime, et sa gloire augmentée…PAULINE.
Que t’ai-je fait, cruel, pour être ainsi traitée,
Et pour me reprocher, au mépris de ma foi,
Un amour si puissant que j’ai vaincu pour toi ?
Vois, pour te faire vaincre un si fort adversaire,
Quels efforts à moi-même il a fallu me faire ;
Quels combats j’ai donnés pour te donner un cœur
Si justement acquis à son premier vainqueur ;
Et si l’ingratitude en ton cœur ne domine,
Fais quelque effort sur toi pour te rendre à Pauline ;
Apprends d’elle à forcer ton propre sentiment ;
Prends sa vertu pour guide en ton aveuglement ;
Souffre que de toi-même elle obtienne ta vie,
Pour vivre sous tes lois à jamais asservie.
Si tu peux rejeter de si justes désirs,
Regarde au moins ses pleurs, écoute ses soupirs ;
Ne désespère pas une âme qui t’adore.POLYEUCTE.
Je vous l’ai déjà dit, et vous le dis encore,
Vivez avec Sévère, ou mourez avec moi.
Je ne méprise point vos pleurs, ni votre foi ;
Mais, de quoi que pour vous notre amour m’entretienne,
Je ne vous connais plus, si vous n’êtes chrétienne.
C’en est assez, Félix, reprenez ce courroux,
Et sur cet insolent vengez vos dieux, et vous.PAULINE.
Ah ! Mon père, son crime à peine est pardonnable ;
Mais s’il est insensé, vous êtes raisonnable,
La nature est trop forte, et ses aimables traits
Imprimés dans le sang ne s’effacent jamais :
Un père est toujours père, et sur cette assurance
J’ose appuyer encore un reste d’espérance.
Jetez sur votre fille un regard paternel :
Ma mort suivra la mort de ce cher criminel ;
Et les dieux trouveront sa peine illégitime,
Puisqu’elle confondra l’innocence et le crime,
Et qu’elle changera, par ce redoublement,
En injuste rigueur un juste châtiment ;
Nos destins, par vos mains rendus inséparables,
Nous doivent rendre heureux ensemble, ou misérables ;
Et vous seriez cruel jusques au dernier point,
Si vous désunissiez ce que vous avez joint.
Un cœur à l’autre uni jamais ne se retire,
Et pour l’en séparer il faut qu’on le déchire.
Mais vous êtes sensible à mes justes douleurs,
Et d’un œil paternel vous regardez mes pleurs.FÉLIX.
Oui, ma fille, est il vrai qu’un père est toujours père ;
Rien n’en peut effacer le sacré caractère ;
Je porte un cœur sensible, et vous l’avez percé.
Je me joins avec vous contre cet insensé.
Malheureux Polyeucte, es-tu seul insensible ?
Et veux-tu rendre seul ton crime irrémissible ?
Peux-tu voir tant de pleurs d’un œil si détaché ?
Peux-tu voir tant d’amour sans en être touché ?
Ne reconnais-tu plus ni beau-père, ni femme,
Sans amitié pour l’un, et pour l’autre sans flamme ?
Pour reprendre les noms et de gendre et d’époux,
Veux-tu nous voir tous deux embrasser tes genoux ?POLYEUCTE.
Que tout cet artifice est de mauvaise grâce !
Après avoir deux fois essayé la menace,
Après m’avoir fait voir Néarque dans la mort,
Après avoir tenté l’amour et son effort,
Après m’avoir montré cette soif du baptême,
Pour opposer à Dieu l’intérêt de Dieu même,
Vous vous joignez ensemble ! Ah ! ruses de l’enfer !
Faut-il tant de fois vaincre avant que triompher !
Vos résolutions usent trop de remise ;
Prenez la vôtre enfin, puisque la mienne est prise.
Je n’adore qu’un Dieu, maître de l’univers,
Sous qui tremblent le ciel, la terre, et les enfers ;
Un Dieu qui, nous aimant d’une amour infinie,
Voulut mourir pour nous avec ignominie,
Et qui, par un effort de cet excès d’amour,
Veut pour nous en victime être offert chaque jour.
Mais j’ai tort d’en parler à qui ne peut m’entendre.
Voyez l’aveugle erreur que vous osez défendre :
Des crimes les plus noirs vous souillez tous vos dieux ;
Vous n’en punissez point qui n’ait son maître aux cieux ;
La prostitution, l’adultère, l’inceste,
Le vol, l’assassinat et tout ce qu’on déteste,
C’est l’exemple qu’à suivre offrent vos immortels.
J’ai profané leur temple, et brisé leurs autels ;
Je le ferais encor, si j’avais à le faire,
Même aux yeux de Félix, même aux yeux de Sévère,
Même aux yeux du sénat, aux yeux de l’empereur.FÉLIX.
Enfin ma bonté cède à ma juste fureur :
Adore-les, ou meurs !POLYEUCTE.
Je suis chrétien.FÉLIX.
Impie !
Adore-les, te dis-je, ou renonce à la vie.POLYEUCTE.
Je suis chrétien.FÉLIX.
Tu l’es ? Ô cœur trop obstiné !
Soldats, exécutez l’ordre que j’ai donné.PAULINE.
Où le conduisez-vous ?FÉLIX.
À la mort.POLYEUCTE.
À la gloire.
Chère Pauline, adieu ; conservez ma mémoire.PAULINE.
Je te suivrai partout, et mourrai si tu meurs.POLYEUCTE.
Ne suivez point mes pas, ou quittez vos erreurs.FÉLIX.
Qu’on l’ôte de mes yeux, et que l’on m’obéisse.
Puisqu’il aime à périr, je consens qu’il périsse.
(FÉLIX), PAULINE, (ALBIN) — 1F — Acte V, scène V
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1643 (création et première édition, selon la Bibliothèque nationale de France)
Genre : Tragédie chrétienne en cinq actes et en vers
Extrait : Monologue dans une scène avec des personnages silencieux — acte V, scène V
Personnages : (FÉLIX), PAULINE, (ALBIN)
Situation : Après le martyre de Polyeucte, Pauline annonce à son père sa conversion et lui demande de la faire mourir.
Intérêt pédagogique : Faire entendre la transformation intérieure et l’accusation adressée au père.
Référence : Polyeucte — date et genre. Les verbes en « oi » ont été modernisés en « ai » ; les autres graphies anciennes sont conservées.
(FÉLIX), PAULINE, (ALBIN).
PAULINE.
Père barbare, achève, achève ton ouvrage ;
Cette seconde hostie est digne de ta rage :
Joins ta fille à ton gendre ; ose : que tardes-tu ?
Tu vois le même crime, ou la même vertu :
Ta barbarie en elle a les mêmes matières.
Mon époux en mourant m’a laissé ses lumières ;
Son sang, dont tes bourreaux viennent de me couvrir,
M’a dessillé les yeux, et me les vient d’ouvrir.
Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée :
De ce bienheureux sang tu me vois baptisée ;
Je suis chrétienne enfin, n’est-ce point assez dit ?
Conserve en me perdant ton rang et ton crédit ;
Redoute l’empereur, appréhende Sévère :
Si tu ne veux périr, ma perte est nécessaire ;
Polyeucte m’appelle à cet heureux trépas ;
Je vois Néarque et lui qui me tendent les bras.
Mène, mène-moi voir tes dieux que je déteste ;
Ils n’en ont brisé qu’un, je briserai le reste.
On m’y verra braver tout ce que vous craignez,
Ces foudres impuissans qu’en leurs mains vous peignez,
Et, saintement rebelle aux lois de la naissance,
Une fois envers toi manquer d’obéissance.
Ce n’est point ma douleur que par là je fais voir ;
C’est la grâce qui parle, et non le désespoir.
Le faut-il dire encor, Félix ? je suis chrétienne ;
Affermis par ma mort ta fortune et la mienne ;
Le coup à l’un et l’autre en sera précieux,
Puisqu’il t’assure en terre en m’élevant aux cieux.
FÉLIX, SÉVÈRE, PAULINE, (ALBIN), (FABIAN) — 1F / 2H — Acte V, scène VI
Auteur : Pierre Corneille
Date : 1643 (création et première édition, selon la Bibliothèque nationale de France)
Genre : Tragédie chrétienne en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte V, scène VI
Personnages : FÉLIX, SÉVÈRE, PAULINE, (ALBIN), (FABIAN)
Situation : Sévère reproche à Félix la mort de Polyeucte ; Félix annonce sa conversion et Sévère promet de protéger les chrétiens.
Intérêt pédagogique : Travailler le renversement des rapports de force et la portée du dénouement.
Référence : Polyeucte — date et genre. Les verbes en « oi » ont été modernisés en « ai » ; les autres graphies anciennes sont conservées.
FÉLIX, SÉVÈRE, PAULINE, (ALBIN), (FABIAN).
SÉVÈRE.
Père dénaturé, malheureux politique,
Esclave ambitieux d’une peur chimérique,
Polyeucte est donc mort ! et par vos cruautés
Vous pensez conserver vos tristes dignités !
La faveur que pour lui je vous avais offerte,
Au lieu de le sauver, précipite sa perte !
J’ai prié, menacé, mais sans vous émouvoir ;
Et vous m’avez cru fourbe, ou de peu de pouvoir !
Eh bien ! à vos dépens vous verrez que Sévère
Ne se vante jamais que de ce qu’il peut faire ;
Et par votre ruine il vous fera juger
Que qui peut bien vous perdre eût pu vous protéger.
Continuez aux dieux ce service fidèle,
Par de telles horreurs montrez-leur votre zèle.
Adieu ; mais quand l’orage éclatera sur vous,
Ne doutez point du bras dont partiront les coups.FÉLIX.
Arrêtez-vous, seigneur, et d’une âme apaisée
Souffrez que je vous livre une vengeance aisée.
Ne me reprochez plus que par mes cruautés
Je tâche à conserver mes tristes dignités ;
Je dépose à vos pieds l’éclat de leur faux lustre :
Celle où j’ose aspirer est d’un rang plus illustre ;
Je m’y trouve forcé par un secret appas ;
Je cède à des transports que je ne connais pas ;
Et par un mouvement que je ne puis entendre,
De ma fureur je passe au zèle de mon gendre.
C’est lui, n’en doutez point, dont le sang innocent
Pour son persécuteur prie un Dieu tout-puissant ;
Son amour épandu sur toute la famille
Tire après lui le père aussi bien que la fille.
J’en ai fait un martyr, sa mort me fait chrétien :
J’ai fait tout son bonheur, il veut faire le mien.
C’est ainsi qu’un chrétien se venge et se courrouce :
Heureuse cruauté dont la suite est si douce !
Donne la main, Pauline. Apportez des liens ;
Immolez à vos dieux ces deux nouveaux chrétiens.
Je le suis, elle l’est, suivez votre colère.PAULINE.
Qu’heureusement enfin je retrouve mon père !
Cet heureux changement rend mon bonheur parfait.FÉLIX.
Ma fille, il n’appartient qu’à la main qui le fait.SÉVÈRE.
Qui ne serait touché d’un si tendre spectacle ?
De pareils changemens ne vont point sans miracle :
Sans doute vos chrétiens, qu’on persécute en vain
Ont quelque chose en eux qui surpasse l’humain ;
Ils mènent une vie avec tant d’innocence,
Que le ciel leur en doit quelque reconnoissance :
Se relever plus forts, plus ils sont abattus,
N’est pas aussi l’effet des communes vertus.
Je les aimai toujours, quoi qu’on m’en ait pu dire ;
Je n’en vois point mourir que mon cœur m’en soupire ;
Et peut-être qu’un jour je les connaîtrai mieux
J’approuve cependant que chacun ait ses dieux,
Qu’il les serve à sa mode, et sans peur de la peine.
Si vous êtes chrétien, ne craignez plus ma haine ;
Je les aime, Félix, et de leur protecteur
Je n’en veux pas sur vous faire un persécuteur.
Gardez votre pouvoir, reprenez-en la marque ;
Servez bien votre Dieu, servez notre monarque,
Je perdrai mon crédit envers Sa Majesté,
Ou vous verrez finir cette sévérité :
Par cette injuste haine il se fait trop d’outrage.FÉLIX.
Daigne le ciel en vous achever son ouvrage,
Et, pour vous rendre un jour ce que vous méritez,
Vous inspirer bientôt toutes ses vérités !
Nous autres, bénissons notre heureuse aventure :
Allons à nos martyrs donner la sépulture,
Baiser leurs corps sacrés, les mettre en digne lieu,
Et faire retentir partout le nom de Dieu.
Molière
Amphitryon
Personnages des extraits
- Sosie : Valet d’Amphitryon, chargé d’annoncer son retour à Alcmène. Mercure prend son apparence et le chasse, l’obligeant à défendre sa propre identité.
- Amphitryon : Général thébain et époux d’Alcmène. Jupiter usurpe son apparence ; il tente de comprendre les récits impossibles de Sosie et ce qui se passe chez lui.
SOSIE — 1H — Acte I, scène I
Auteur : Molière (Jean-Baptiste Poquelin)
Date : 13 janvier 1668 (création au Théâtre du Palais-Royal)
Genre : Comédie en trois actes et en vers libres
Extrait : Monologue — acte I, scène I
Personnages : SOSIE
Situation : Sosie traverse la nuit pour annoncer le retour de son maître et répète le récit de sa victoire en imaginant son interlocutrice.
Intérêt pédagogique : Distinguer peur, récit héroïque et dialogue imaginaire ; travailler les variations de rythme du vers libre.
À propos de cet extrait : L’acte I, absent de l’en-tête fourni, a été ajouté.
SOSIE.
SOSIE.
Qui va là ? Heu ? Ma peur, à chaque pas s'accroît.
Messieurs, ami de tout le monde,
Ah ! Quelle audace sans seconde,
De marcher à l'heure qu'il est !
Que mon maître couvert de gloire,
Me joue ici d'un vilain tour ?
Quoi ? Si pour son prochain il avait quelque amour
M'aurait-il fait partir par une nuit si noire,
Et pour me renvoyer annoncer son retour,
Et le détail de sa victoire,
Ne pouvait-il pas bien attendre qu'il fût jour ?
Sosie, à quelle servitude
Tes jours sont-ils assujettis ?
Notre sort est beaucoup plus rude
Chez les grands que chez les petits.
Ils veulent que pour eux tout soit dans la Nature
Obligé de s'immoler.
Jour et nuit, grêle, vent, péril, chaleur, froidure,
Dès qu'ils parlent, il faut voler.
Vingt ans d'assidu service
N'en obtiennent rien pour nous :
Le moindre petit caprice
Nous attire leur courroux.
Cependant notre âme insensée.
S'acharne au vain honneur de demeurer près d'eux ;
Et s'y veut contenter de la fausse pensée,
Qu'ont tous les autres gens que nous sommes heureux.
Vers la retraite en vain la raison nous appelle ;
En vain notre dépit quelquefois y consent :
Leur vue a sur notre zèle
Un ascendant trop puissant ;
Et la moindre faveur d'un coup d'oeil caressant ;
Nous rengage de plus belle.
Mais enfin dans l'obscurité,
Je vois notre maison, et ma frayeur s'évade.
Il me faudrait, pour l'ambassade,
Quelque discours prémédité.
Je dois aux yeux d'Alcmène un portrait militaire
Du grand combat qui met nos ennemis à bas :
Mais comment diantre le faire,
Si je ne m'y trouvai pas ?
N'importe, parlons-en et d'estoc et de taille,
Comme oculaire témoin.
Combien de gens font-ils des récits de bataille,
Dont ils se sont tenus loin ?
Pour jouer mon rôle sans peine,
Je le veux un peu repasser :
Voici la chambre, o[ù] j'entre en courrier que l'on mène,
Et cette lanterne est Alcmène,
À qui je me dois adresser.
Il pose sa lanterne à terre, et lui adresse son compliment.
Madame Amphitryon mon maître et votre époux...
Bon ? Beau début ? L'esprit toujours plein de vos charmes
M'a voulu choisir entre tous,
Pour vous donner avis du succès de ses armes,
Et du désir qu'il a de se voir près de vous.
Ha ! Vraiment, mon pauvre Sosie,
À te revoir j'ai de la joie au coeur.
Madame ? Ce m'est trop d'honneur,
Et mon destin doit faire envie.
Bien répondu !
Comment se porte Amphitryon.
Madame, en homme de Courage,
Dans les occasions où la gloire l'engage.
Fort bien ? Belle conception .
Quand viendra-t-il, par son retour charmant,
Rendre mon âme satisfaite ?
Le plus tôt qu'il pourra, Madame, assurément ;
Mais bien plus tard que son coeur ne souhaite,
Ah !
Mais quel est l'état o[ù] la guerre l'a mis ?
Que dit-il ? Que fait-il ? Contente un peu mon âme.
Il dit moins qu'il ne fait, Madame
Et fait trembler les ennemis.
Peste ? Où prend mon esprit toutes ces gentillesses ?
Que font les révoltés ? Dis-moi, quel est leur sort ?
Ils n'ont pu résister, Madame à notre effort :
Nous les avons taillés en pièces,
Mis Ptérélas leur chef à mort ;
Pris Télèbe d'assaut, et déjà dans le port
Tout retentit de nos prouesses.
Ah ! Quel succès ! Ô dieux ! Qui l'eût pu jamais croire ?
Raconte-moi, Sosie, un tel événement.
Je le veux bien, Madame ; et, sans m'enfler de gloire,
Du détail de cette victoire
Je puis parler très savamment.
Figurez-vous donc que Télèbe,
Madame, est de ce côté
Il marque les lieux sur sa main, ou à terre.
C'est une ville, en vérité,
Aussi grande quasi que Thèbes.
La rivière est comme là.
Ici nos gens se campèrent :
Et l'espace que voilà,
Nos ennemis l'occupèrent :
Sur un haut, vers cet endroit,
Était leur infanterie ;
Et plus bas du côté droit
Était la cavalerie.
Après avoir aux Dieux adressé les prières
Tous les ordres donnés on donne le signal.
Les ennemis pensant nous tailler des croupières,
Firent trois pelotons de leurs gens à cheval :
Mais leur chaleur par nous fut bientôt réprimée,
Et vous allez voir comme quoi.
Voilà notre avant-garde, à bien faire animée ;
Là les archers de Créon notre roi ;
Et voici le corps d'armée,
Qui d'abord... Attendez le corps d'armée a peur.
J'entends quelque bruit, ce me semble.
AMPHITRYON, SOSIE — 2H — Acte II, scène I
Auteur : Molière (Jean-Baptiste Poquelin)
Date : 13 janvier 1668 (création au Théâtre du Palais-Royal)
Genre : Comédie en trois actes et en vers libres
Extrait : Scène — acte II, scène I
Personnages : AMPHITRYON, SOSIE
Situation : Sosie raconte à Amphitryon qu’un autre lui-même l’a battu et empêché de remplir sa mission.
Intérêt pédagogique : Construire la logique du récit impossible et le rapport de force entre maître et valet.
AMPHITRYON, SOSIE.
AMPHITRYON.
Viens çà, bourreau, viens çà. Sais-tu, maître fripon,
Qu'à te faire assommer ton discours peut suffire ?
Et que pour te traiter comme je le désire,
Mon courroux n'attend qu'un bâton ?SOSIE.
Si vous le prenez sur ce ton,
Monsieur, je n'ai plus rien à dire ;
Et vous aurez toujours raison.AMPHITRYON.
Quoi ! Tu veux me donner pour des vérités, traître,
Des contes que je vois d'extravagance outrés ?SOSIE.
Non je suis le valet, et vous êtes le maître ;
Il n'en sera, Monsieur, que ce que vous voudrez.AMPHITRYON.
Çà, je veux étouffer le courroux qui m'enflamme,
Et, tout du long, t'ouïr sur ta commission.
Il faut, avant que voir ma femme,
Que je débrouille ici cette confusion.
Rappelle tous tes sens ; rentre bien dans ton âme,
Et réponds, mot pour mot, à chaque question.SOSIE.
Mais de peur d'incongruité,
Dites-moi, de grâce, à l'avance,
De quel air il vous plaît que ceci soit traité.
Parlerai-je, Monsieur, selon ma conscience ;
Ou comme auprès des grands on le voit usité ?
Faut-il dire la vérité ;
Ou bien user de complaisance ?AMPHITRYON.
Non, je ne te veux obliger,
Qu'à me rendre de tout un compte fort sincère[.]SOSIE.
Bon, c'est assez, laissez-moi faire :
Vous n'avez qu'à m'interroger.AMPHITRYON.
Sur l'ordre que tantôt je t'avais su prescrire ?SOSIE.
Je suis parti, les Cieux, d'un noir crêpe voilés,
Pestant fort contre vous dans ce fâcheux martyre,
Et maudissant vingt fois l'ordre dont vous parlez.AMPHITRYON.
Comment, coquin ?SOSIE.
Monsieur, vous n'avez rien qu'à dire.
Je mentirai, si vous voulez.AMPHITRYON.
Voilà comme un valet montre pour nous du zèle.
Passons. Sur les chemins, que t'est-il arrivé ?SOSIE.
D'avoir une frayeur mortelle,
Au moindre objet que j'ai trouvé.AMPHITRYON.
Poltron !SOSIE.
En nous formant Nature a ses caprices,
Divers penchants en nous elle fait observer,
Les uns à s'exposer, trouvent mille délices :
Moi, j'en trouve à me conserver.AMPHITRYON.
Arrivant au logis... ?SOSIE.
J'ai, devant notre porte,
En moi-même voulu répéter un petit,
Sur quel ton, et de quelle sorte,
Je ferais du combat le glorieux récit.AMPHITRYON.
Ensuite ?SOSIE.
On m'est venu troubler et mettre en peine.AMPHITRYON.
Et qui ?SOSIE.
Sosie, un moi, de vos ordres jaloux,
Que vous avez du port envoyé vers Alcmène,
Et qui de nos secrets a connaissance pleine,
Comme le moi qui parle à vous.AMPHITRYON.
Quels contes !SOSIE.
Non, monsieur, c'est la vérité pure.
Ce moi, plutôt que moi, s'est au logis trouvé :
Et j'étais venu, je vous jure,
Avant que je fusse arrivé.AMPHITRYON.
D'où peut procéder, je te prie,
Ce galimatias maudit ?
Est-ce songe ? Est-ce ivrognerie ?
Aliénation d'esprit ?
Ou méchante plaisanterie ?SOSIE.
Non, c'est la chose comme elle est,
Et point du tout conte frivole.
Je suis homme d'honneur, j'en donne ma parole,
Et vous m'en croirez, s'il vous plaît,
Je vous dis que croyant n'être qu'un seul Sosie,
Je me suis trouvé deux chez nous,
Et que de ces deux moi piqués de jalousie,
L'un est à la maison, et l'autre est avec vous.
Que le moi que voici, chargé de lassitude,
A trouvé l'autre moi, frais, gaillard et dispos,
Et n'ayant d'autre inquiétude,
Que de battre, et casser des os.AMPHITRYON.
Il faut être, je le confesse,
D'un esprit bien posé, bien tranquille, et bien doux,
Pour souffrir qu'un valet, de chansons me repaisse.SOSIE.
Si vous vous mettez en courroux,
Plus de conférence entre nous ;
Vous savez que d'abord tout cesse.AMPHITRYON.
Non, sans emportement je te veux écouter.
Je l'ai promis, mais dis, en bonne conscience,
Au mystère nouveau que tu me viens conter ;
Est-il quelque ombre d'apparence.SOSIE.
Non ; vous avez raison, et la chose à chacun,
Hors de créance doit paraître,
C'est un fait à n'y rien connaître,
Un conte extravagant, ridicule, importun,
Cela choque le sens commun :
Mais cela ne laisse pas d'être.AMPHITRYON.
Le moyen d'en rien croire, à moins qu'être insensé ?SOSIE.
Je ne l'ai pas cru moi, sans une peine extrême,
Je me suis, d'être deux, senti l'esprit blessé.
Et longtemps d'imposteur, j'ai traité ce moi-même,
Mais à me reconnaître, enfin il m'a forcé :
J'ai vu que c'était moi, sans aucun stratagème,
Des pieds jusqu'à la tête, il est comme moi fait ;
Beau, l'air noble, bien pris, les manières charmantes ;
Enfin deux gouttes de lait
Ne sont pas plus ressemblantes ;
Et n'était que ses mains sont un peu trop pesantes,
J'en serais fort satisfait.AMPHITRYON.
À quelle patience il faut que je m'exhorte !
Mais enfin, n'es-tu pas entré dans la maison ?SOSIE.
Bon, entré ! Hé de quelle sorte ?
Ai-je voulu jamais entendre de raison ?
Et ne me suis-je pas interdit notre porte ?AMPHITRYON.
Comment donc ?SOSIE.
Avec un bâton :
Dont mon dos sent encore une douleur très forte.AMPHITRYON.
On t'a battu ?SOSIE.
Vraiment !AMPHITRYON.
Et qui !SOSIE.
Moi.AMPHITRYON.
Toi te battre !SOSIE.
Oui moi ; non pas le moi d'ici.
Mais le moi du logis, qui frappe comme quatre.AMPHITRYON.
Te confonde le Ciel de me parler ainsi !SOSIE.
Ce ne sont point des badinages ;
Le moi que j'ai trouvé tantôt,
Sur le moi qui vous parle, a de grands avantages :
Il a le bras fort, le coeur haut ;
J'en ai reçu des témoignages :
Et ce diable de moi m'a rossé comme il faut,
C'est un drôle qui fait des rages.AMPHITRYON.
Achevons, as-tu vu ma femme.SOSIE.
Non.AMPHITRYON.
Pourquoi ?SOSIE.
Par une raison assez forte.AMPHITRYON.
Qui t'a fait y manquer, maraud, explique-toi ?SOSIE.
Faut-il le répéter vingt fois de même sorte !
Moi, vous dis-je, ce moi plus robuste que moi ;
Ce moi, qui s'est de force emparé de la porte.
Ce moi, qui m'a fait filer doux :
Ce moi, qui le seul moi veut être :
Ce moi, de moi-même jaloux :
Ce moi vaillant, dont le courroux,
Au moi poltron s'est fait connaître :
Enfin ce moi qui suis chez nous :
Ce moi, qui s'est montré mon maître ;
Ce moi qui m'a roué de coups.AMPHITRYON.
Il faut que ce matin, à force de trop boire,
Il se soit troublé le cerveau.SOSIE.
Je veux être pendu, si j'ai bu que de l'eau :
À mon serment on m'en peut croire.AMPHITRYON.
Il faut donc qu'au sommeil tes sens se soient portés !
Et qu'un songe fâcheux, dans ses confus mystères,
T'ait fait voir toutes les chimères
Dont tu me fais des vérités.SOSIE.
Tout aussi peu je n'ai point sommeillé
Et n'en ai même aucune envie.
Je vous parle bien éveillé ;
J'étais bien éveillé ce matin sur ma vie.
Et bien éveillé même était l'autre Sosie
Quand il m'a si bien étrillé.AMPHITRYON.
Suis-moi, je t'impose silence,
C'est trop me fatiguer l'esprit.
Et je suis un vrai fou, d'avoir la patience,
D'écouter d'un valet, les sottises qu'il dit.SOSIE.
Tous les discours sont des sottises,
Partant d'un homme sans éclat :
Ce serait paroles exquises
Si c'était un grand qui parlât.AMPHITRYON.
Entrons, sans davantage attendre.
Mais Alcmène paraît avec tous ses appas :
En ce moment sans doute elle ne m'attend pas,
Et mon abord la va surprendre.
L’École des femmes
Personnages des extraits
- Horace : Jeune amoureux d’Agnès, aimé d’elle. Il raconte ses progrès à Arnolphe sans savoir qu’il se confie à son rival.
- Arnolphe : Tuteur d’Agnès, qu’il a fait élever dans l’ignorance pour en faire une épouse docile. Il veut l’épouser et empêcher son amour pour Horace.
- Agnès : Jeune fille élevée sous le contrôle d’Arnolphe. Elle découvre l’amour avec Horace et apprend à affirmer son choix.
HORACE, ARNOLPHE — 2H — Acte I, scène V
Auteur : Molière (Jean-Baptiste Poquelin)
Date : 26 décembre 1662 (création au Théâtre du Palais-Royal)
Genre : Comédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte I, scène V
Personnages : HORACE, ARNOLPHE
Situation : Horace confie à Arnolphe son amour pour Agnès, sans savoir que son confident est aussi son rival.
Intérêt pédagogique : Travailler la double écoute : confiance du jeune amoureux et réactions contenues du rival.
HORACE, ARNOLPHE.
ARNOLPHE.
Que vois-je ? Est-ce ?… Oui.
Je me trompe… Nenni. Si fait. Non, c’est lui-même,
Hor…HORACE.
Seigneur Ar…ARNOLPHE.
HORACE.
HORACE.
ARNOLPHE.
ARNOLPHE.
Ah ! joie extrême !
Et depuis quand ici ?HORACE.
Depuis neuf jours.ARNOLPHE.
Vraiment ?HORACE.
Je fus d’abord chez vous, mais inutilement.ARNOLPHE.
J’étais à la campagne.HORACE.
Oui, depuis deux journées.ARNOLPHE.
Oh ! comme les enfants croissent en peu d’années !
J’admire de le voir au point où le voilà,
Après que je l’ai vu pas plus grand que cela.HORACE.
Vous voyez.ARNOLPHE.
Mais, de grâce, Oronte votre père,
Mon bon et cher ami, que j’estime et révère,
Que fait-il ? que dit-il ? est-il toujours gaillard ?
À tout ce qui le touche, il sait que je prends part :
Nous ne nous sommes vus depuis quatre ans ensemble.
Ni, qui plus est, écrit l’un à l’autre, me semble.HORACE.
Il est, seigneur Arnolphe, encor plus gai que nous,
Et j’avois de sa part une lettre pour vous ;
Mais depuis, par une autre, il m’apprend sa venue,
Et la raison encor ne m’en est pas connue.
Savez-vous qui peut être un de vos citoyens
Qui retourne en ces lieux avec beaucoup de biens
Qu’il s’est en quatorze ans acquis dans l’Amérique ?ARNOLPHE.
Non. Vous a-t-on point dit comme on le nomme ?HORACE.
Enrique.ARNOLPHE.
Non.HORACE.
Mon père m’en parle, et qu’il est revenu
Comme s’il devoit m’être entièrement connu,
Et m’écrit qu’en chemin ensemble ils se vont mettre,
Pour un fait important que ne dit point sa lettre.
(Horace remet la lettre d’Oronte à Arnolphe.)ARNOLPHE.
J’aurai certainement grande joie à le voir,
Et pour le régaler je ferai mon pouvoir.
(Après avoir lu la lettre.)
Il faut pour des amis des lettres moins civiles,
Et tous ces compliments sont choses inutiles.
Sans qu’il prît le souci de m’en écrire rien,
Vous pouvez librement disposer de mon bien.HORACE.
Je suis homme à saisir les gens par leurs paroles,
Et j’ai présentement besoin de cent pistoles.ARNOLPHE.
Ma foi, c’est m’obliger que d’en user ainsi ;
Et je me réjouis de les avoir ici.
Gardez aussi la bourse.HORACE.
Il faut…ARNOLPHE.
Laissons ce style.
Hé bien ! comment encor trouvez-vous cette ville ?HORACE.
Nombreuse en citoyens, superbe en bâtiments ;
Et j’en crois merveilleux les divertissements.ARNOLPHE.
Chacun a ses plaisirs qu’il se fait à sa guise ;
Mais pour ceux que du nom de galants on baptise,
Ils ont en ce pays de quoi se contenter,
Car les femmes y sont faites à coqueter :
On trouve d’humeur douce et la brune et la blonde,
Et les maris aussi les plus bénins du monde ;
C’est un plaisir de prince ; et des tours que je voi
Je me donne souvent la comédie à moi.
Peut-être en avez-vous déjà féru quelqu’une.
Vous est-il point encore arrivé de fortune ?
Les gens faits comme vous font plus que les écus,
Et vous êtes de taille à faire des cocus.HORACE.
À ne vous rien cacher de la vérité pure,
J’ai d’amour en ces lieux eu certaine aventure,
Et l’amitié m’oblige à vous en faire part.ARNOLPHE.
Bon ! voici de nouveau quelque conte gaillard ;
Et ce sera de quoi mettre sur mes tablettes.HORACE.
Mais, de grâce, qu’au moins ces choses soient secrètes.ARNOLPHE.
Oh !HORACE.
Vous n’ignorez pas qu’en ces occasions
Un secret éventé rompt nos prétentions.
Je vous avoûrai donc avec pleine franchise
Qu’ici d’une beauté mon âme s’est éprise.
Mes petits soins d’abord ont eu tant de succès,
Que je me suis chez elle ouvert un doux accès ;
Et sans trop me vanter ni lui faire une injure,
Mes affaires y sont en fort bonne posture.ARNOLPHE, riant.
Et c’est ?HORACE, lui montrant le logis d’Agnès.
Un jeune objet qui loge en ce logis
Dont vous voyez d’ici que les murs sont rougis ;
Simple, à la vérité, par l’erreur sans seconde
D’un homme qui la cache au commerce du monde,
Mais qui, dans l’ignorance où l’on veut l’asservir,
Fait briller des attraits capables de ravir ;
Un air tout engageant, je ne sais quoi de tendre,
Dont il n’est point de cœur qui se puisse défendre.
Mais peut-être il n’est pas que vous n’ayez bien vu
Ce jeune astre d’amour de tant d’attraits pourvu :
C’est Agnès qu’on l’appelle.ARNOLPHE, à part.
Ah ! je crève !HORACE.
Pour l’homme,
C’est, je crois, de la Zousse ou Souche qu’on le nomme :
Je ne me suis pas fort arrêté sur le nom ;
Riche, à ce qu’on m’a dit, mais des plus sensés, non ;
Et l’on m’en a parlé comme d’un ridicule.
Le connaissez-vous point ?ARNOLPHE, à part.
La fâcheuse pilule !HORACE.
Eh ! vous ne dites mot ?ARNOLPHE.
Eh ! oui, je le connoi.HORACE.
C’est un fou, n’est-ce pas ?ARNOLPHE.
Eh...HORACE.
Qu’en dites-vous ? quoi ?
Eh ? c’est-à-dire oui ? Jaloux à faire rire ?
Sot ? Je vois qu’il en est ce que l’on m’a pu dire.
Enfin l’aimable Agnès a su m’assujettir.
C’est un joli bijou, pour ne point vous mentir ;
Et ce serait péché qu’une beauté si rare
Fût laissée au pouvoir de cet homme bizarre.
Pour moi, tous mes efforts, tous mes vœux les plus doux
Vont à m’en rendre maître en dépit du jaloux ;
Et l’argent que de vous j’emprunte avec franchise
N’est que pour mettre à bout cette juste entreprise.
Vous savez mieux que moi, quels que soient nos efforts,
Que l’argent est la clef de tous les grands ressorts,
Et que ce doux métal qui frappe tant de têtes,
En amour, comme en guerre, avance les conquêtes.
Vous me semblez chagrin : serait-ce qu’en effet
Vous désapprouveriez le dessein que j’ai fait ?ARNOLPHE.
Non, c’est que je songeais…HORACE.
Cet entretien vous lasse :
Adieu. J’irai chez vous tantôt vous rendre grâce.ARNOLPHE.
Ah ! faut-il… !HORACE, revenant.
Derechef, veuillez être discret,
Et n’allez pas, de grâce, éventer mon secret.ARNOLPHE.
Que je sens dans mon âme… !HORACE, revenant.
Et surtout à mon père,
Qui s’en ferait peut-être un sujet de colère.
ARNOLPHE, AGNÈS — 1F / 1H — Acte II, scène V
Auteur : Molière (Jean-Baptiste Poquelin)
Date : 26 décembre 1662 (création au Théâtre du Palais-Royal)
Genre : Comédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte II, scène V
Personnages : ARNOLPHE, AGNÈS
Situation : Arnolphe interroge Agnès sur ses rencontres avec Horace et découvre ce que le jeune homme lui a appris de l’amour.
Intérêt pédagogique : Explorer les sous-entendus, les silences et l’écart entre innocence et jalousie.
À propos de cet extrait : La distribution incomplète du document a été complétée avec Agnès.
ARNOLPHE, AGNÈS.
ARNOLPHE.
La promenade est belle.AGNÈS.
Fort belle.ARNOLPHE.
Le beau jour !AGNÈS.
Fort beau.ARNOLPHE.
Quelle nouvelle ?AGNÈS.
Le petit chat est mort.ARNOLPHE.
C’est dommage ; mais quoi ?
Nous sommes tous mortels, et chacun est pour soi.
Lorsque j’étais aux champs, n’a-t-il point fait de pluie ?AGNÈS.
Non.ARNOLPHE.
Vous ennuyait-il ?AGNÈS.
Jamais je ne m’ennuie.ARNOLPHE.
Qu’avez-vous fait encor ces neuf ou dix jours-ci ?AGNÈS.
Six chemises, je pense, et six coiffes aussi.ARNOLPHE, ayant un peu rêvé.
Le monde, chère Agnès, est une étrange chose.
Voyez la médisance, et comme chacun cause :
Quelques voisins m’ont dit qu’un jeune homme inconnu
était en mon absence à la maison venu,
Que vous aviez souffert sa vue et ses harangues ;
Ma
is je n’ai point pris foi sur ces méchantes langues,
Et j’ai voulu gager que c’était faussement...AGNÈS.
Mon Dieu, ne gagez pas : vous perdriez vraiment.ARNOLPHE.
Quoi ? c’est la vérité qu’un homme... ?AGNÈS.
Chose sûre.
Il n’a presque bougé de chez nous, je vous jure.ARNOLPHE, à part.
Cet aveu qu’elle fait avec sincérité
Me marque pour le moins son ingénuité.
Mais il me semble, Agnès, si ma mémoire est bonne,
Que j’avais défendu que vous vissiez personne.AGNÈS.
Oui ; mais quand je l’ai vu, vous ignorez pourquoi ;
Et vous en auriez fait, sans doute, autant que moi.ARNOLPHE.
Peut-être. Mais enfin contez-moi cette histoire.AGNÈS.
Elle est fort étonnante, et difficile à croire.
J’étais sur le balcon à travailler au frais,
Lorsque je vis passer sous les arbres d’auprès
Un jeune homme bien fait, qui rencontrant ma vue,
D’une humble révérence aussitôt me salue :
Moi, pour ne point manquer à la civilité,
Je fis la révérence aussi de mon côté.
Soudain il me refait une autre révérence :
Moi, j’en refais de même une autre en diligence ;
Et lui d’une troisième aussitôt repartant,
D’une troisième aussi j’y repars à l’instant.
Il passe, vient, repasse, et toujours de plus belle
Me fait à chaque fois révérence nouvelle ;
Et moi, qui tous ces tours fixement regardois,
Nouvelle révérence aussi je lui rendois :
Tant que, si sur ce point la nuit ne fût venue,
Toujours comme cela je me serais tenue,
Ne voulant point céder, et recevoir l’ennui
Qu’il me pût estimer moins civile que lui.ARNOLPHE.
Fort bien.AGNÈS.
Le lendemain, étant sur notre porte,
Une vieille m’aborde, en parlant de la sorte :
« Mon enfant, le bon Dieu puisse-t-il vous bénir,
Et dans tous vos attraits longtemps vous maintenir !
Il ne vous a pas faite une belle personne
Afin de mal user des choses qu’il vous donne ;
Et vous devez savoir que vous avez blessé
Un cœur qui de s’en plaindre est aujourd’hui forcé. »ARNOLPHE, à part.
Ah ! suppôt de Satan ! exécrable damnée !AGNÈS.
« Moi, j’ai blessé quelqu’un ! fis-je toute étonnée.
— Oui, dit-elle, blessé, mais blessé tout de bon ;
Et c’est l’homme qu’hier vous vîtes du balcon.
— Hélas ! qui pourrait, dis-je, en avoir été cause ?
Sur lui, sans y penser, fis-je choir quelque chose ?
— Non, dit-elle, vos yeux ont fait ce coup fatal,
Et c’est de leurs regards qu’est venu tout son mal.
— Hé ! mon Dieu ! ma surprise est, fis-je, sans seconde :
Mes yeux ont-ils du mal, pour en donner au monde ?
— Oui, fit-elle, vos yeux, pour causer le trépas,
Ma fille, ont un venin que vous ne savez pas.
En un mot, il languit, le pauvre misérable ;
Et s’il faut, poursuivit la vieille charitable,
Que votre cruauté lui refuse un secours,
C’est un homme à porter en terre dans deux jours.
— Mon Dieu ! j’en aurais, dis-je, une douleur bien grande.
Mais pour le secourir qu’est-ce qu’il me demande ?
— Mon enfant, me dit-elle, il ne veut obtenir
Que le bien de vous voir et vous entretenir :
Vos yeux peuvent eux seuls empêcher sa ruine
Et du mal qu’ils ont fait être la médecine.
— Hélas ! volontiers, dis-je ; et puisqu’il est ainsi,
Il peut, tant qu’il voudra, me venir voir ici. »ARNOLPHE, à part.
Ah ! sorcière maudite, empoisonneuse d’âmes,
Puisse l’enfer payer tes charitables trames !AGNÈS.
Voilà comme il me vit, et reçut guérison.
Vous-même, à votre avis, n’ai-je pas eu raison ?
Et pouvois-je, après tout, avoir la conscience
De le laisser mourir faute d’une assistance,
Moi qui compatis tant aux gens qu’on fait souffrir
Et ne puis, sans pleurer, voir un poulet mourir ?ARNOLPHE, bas.
Tout cela n’est parti que d’une âme innocente ;
Et j’en dois accuser mon absence imprudente,
Qui sans guide a laissé cette bonté de mœurs
Exposée aux aguets des rusés séducteurs.
Je crains que le pendard, dans ses vœux téméraires,
Un peu plus fort que jeu n’ait poussé les affaires.AGNÈS.
Qu’avez-vous ? Vous grondez, ce me semble, un petit ?
Est-ce que c’est mal fait ce que je vous ai dit ?ARNOLPHE.
Non. Mais de cette vue apprenez-moi les suites,
Et comme le jeune homme a passé ses visites.AGNÈS.
Hélas ! si vous saviez comme il était ravi,
Comme il perdit son mal sitôt que je le vi,
Le présent qu’il m’a fait d’une belle cassette,
Et l’argent qu’en ont eu notre Alain et Georgette,
Vous l’aimeriez sans doute et diriez comme nous...ARNOLPHE.
Oui. Mais que faisait-il étant seul avec vous ?AGNÈS.
Il jurait qu’il m’aimait d’une amour sans seconde,
Et me disait des mots les plus gentils du monde,
Des choses que jamais rien ne peut égaler,
Et dont, toutes les fois que je l’entends parler,
La douceur me chatouille et là dedans remue
Certain je ne sais quoi dont je suis toute émue.ARNOLPHE, à part.
Ô fâcheux examen d’un mystère fatal,
Où l’examinateur souffre seul tout le mal !
(À Agnès.)
Outre tous ces discours, toutes ces gentillesses,
Ne vous faisait-il point aussi quelques caresses ?AGNÈS.
Oh tant ! Il me prenait et les mains et les bras,
Et de me les baiser il n’était jamais las.ARNOLPHE.
Ne vous a-t-il point pris, Agnès, quelque autre chose ?
(La voyant interdite.)
Ouf !AGNÈS.
Hé ! il m’a...ARNOLPHE.
Quoi ?AGNÈS.
Pris...ARNOLPHE.
Euh !AGNÈS.
Le...ARNOLPHE.
Plaît-il ?AGNÈS.
Je n’ose,
Et vous vous fâcherez peut-être contre moi.ARNOLPHE.
Non.AGNÈS.
Si fait.ARNOLPHE.
Mon Dieu, non !AGNÈS.
Jurez donc votre foi.ARNOLPHE.
Ma foi, soit.AGNÈS.
Il m’a pris... Vous serez en colère.ARNOLPHE.
Non.AGNÈS.
Si.ARNOLPHE.
Non, non, non, non. Diantre, que de mystère !
Qu’est-ce qu’il vous a pris ?AGNÈS.
Il...ARNOLPHE, à part.
Je souffre en damné.AGNÈS.
Il m’a pris le ruban que vous m’aviez donné.
À vous dire le vrai, je n’ai pu m’en défendre.ARNOLPHE, reprenant haleine.
Passe pour le ruban. Mais je voulais apprendre
S’il ne vous a rien fait que vous baiser les bras.AGNÈS.
Comment ? est-ce qu’on fait d’autres choses ?ARNOLPHE.
Non pas.
Mais pour guérir du mal qu’il dit qui le possède,
N’a-t-il point exigé de vous d’autre remède ?AGNÈS.
Non. Vous pouvez juger, s’il en eût demandé,
Que pour le secourir j’aurais tout accordé.ARNOLPHE.
Grâce aux bontés du Ciel, j’en suis quitte à bon compte :
Si j’y retombe plus, je veux bien qu’on m’affronte.
Chut. De votre innocence, Agnès, c’est un effet.
Je ne vous en dis mot : ce qui s’est fait est fait.
Je sais qu’en vous flattant le galant ne désire
Que de vous abuser, et puis après s’en rire.AGNÈS.
Oh ! point : il me l’a dit plus de vingt fois à moi.ARNOLPHE.
Ah ! vous ne savez pas ce que c’est que sa foi.
Mais enfin apprenez qu’accepter des cassettes,
Et de ces beaux blondins écouter les sornettes,
Que se laisser par eux, à force de langueur,
Baiser ainsi les mains et chatouiller le cœur,
Est un péché mortel des plus gros qu’il se fasse.AGNÈS.
Un péché, dites-vous ? Et la raison, de grâce ?ARNOLPHE.
La raison ? La raison est l’arrêt prononcé
Que par ces actions le Ciel est courroucé.AGNÈS.
Courroucé ! Mais pourquoi faut-il qu’il s’en courrouce ?
C’est une chose, hélas ! si plaisante et si douce !
J’admire quelle joie on goûte à tout cela,
Et je ne savais point encor ces choses-là.ARNOLPHE.
Oui, c’est un grand plaisir que toutes ces tendresses,
Ces propos si gentils et ces douces caresses ;
Mais il faut le goûter en toute honnêteté,
Et qu’en se mariant le crime en soit ôté.AGNÈS.
N’est-ce plus un péché lorsque l’on se marie ?ARNOLPHE.
Non.AGNÈS.
Mariez-moi donc promptement, je vous prie.ARNOLPHE.
Si vous le souhaitez, je le souhaite aussi,
Et pour vous marier on me revoit ici.AGNÈS.
Est-il possible ?ARNOLPHE.
Oui.AGNÈS.
Que vous me ferez aise !ARNOLPHE.
Oui, je ne doute point que l’hymen ne vous plaise.AGNÈS.
Vous nous voulez, nous deux...ARNOLPHE.
Rien de plus assuré.AGNÈS.
Que, si cela se fait, je vous caresserai !ARNOLPHE.
Hé ! la chose sera de ma part réciproque.AGNÈS.
Je ne reconnais point, pour moi, quand on se moque.
Parlez-vous tout de bon ?ARNOLPHE.
Oui, vous le pourrez voir.AGNÈS.
Nous serons mariés ?ARNOLPHE.
Oui.AGNÈS.
Mais quand ?ARNOLPHE.
Dès ce soir.AGNÈS, riant.
Dès ce soir ?ARNOLPHE.
Dès ce soir. Cela vous fait donc rire ?AGNÈS.
Oui.ARNOLPHE.
Vous voir bien contente est ce que je désire.AGNÈS.
Hélas ! que je vous ai grande obligation,
Et qu’avec lui j’aurai de satisfaction !ARNOLPHE.
Avec qui ?AGNÈS.
Avec..., là.ARNOLPHE.
Là... : là n’est pas mon compte.
À choisir un mari vous êtes un peu prompte.
C’est un autre, en un mot, que je vous tiens tout prêt,
Et quant au Monsieur, là. Je prétends, s’il vous plaît,
Dût le mettre au tombeau le mal dont il vous berce,
Qu’avec lui désormais vous rompiez tout commerce ;
Que, venant au logis, pour votre compliment
Vous lui fermiez au nez la porte honnêtement ;
Et lui jetant, s’il heurte, un grès par la fenêtre,
L’obligiez tout de bon à ne plus y paraître.
M’entendez-vous, Agnès ? Moi, caché dans un coin,
De votre procédé je serai le témoin.AGNÈS.
Las ! il est si bien fait ! C’est...ARNOLPHE.
Ah ! que de langage !AGNÈS.
Je n’aurai pas le cœur...ARNOLPHE.
Point de bruit davantage.
Montez là-haut.AGNÈS.
Mais quoi ? voulez-vous… ?ARNOLPHE.
C’est assez.
Je suis maître, je parle : allez, obéissez.
HORACE, ARNOLPHE — 2H — Acte III, scène IV
Auteur : Molière (Jean-Baptiste Poquelin)
Date : 26 décembre 1662 (création au Théâtre du Palais-Royal)
Genre : Comédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte III, scène IV
Personnages : HORACE, ARNOLPHE
Situation : Horace poursuit ses confidences et révèle comment Agnès a déjoué les précautions de son tuteur.
Intérêt pédagogique : Jouer les récits comme des actions et laisser apparaître les efforts d’Arnolphe pour maîtriser sa colère.
HORACE, ARNOLPHE.
HORACE.
Je reviens de chez vous, et le destin me montre
Qu’il n’a pas résolu que je vous y rencontre.
Mais j’irai tant de fois, qu’enfin quelque moment…ARNOLPHE.
Hé ! mon Dieu, n’entrons point dans ce vain compliment :
Rien ne me fâche tant que ces cérémonies ;
Et si l’on m’en croyait, elles seraient bannies.
C’est un maudit usage ; et la plupart des gens
Y perdent sottement les deux tiers de leur temps.
Mettons donc sans façons. Hé bien ! vos amourettes ?
Puis-je, seigneur Horace, apprendre où vous en êtes ?
J’étais tantôt distrait par quelque vision ;
Mais depuis là-dessus j’ai fait réflexion :
De vos premiers progrès j’admire la vitesse,
Et dans l’événement mon âme s’intéresse.HORACE.
Ma foi, depuis qu’à vous s’est découvert mon cœur,
Il est à mon amour arrivé du malheur.ARNOLPHE.
Oh ! oh ! comment cela ?HORACE.
La fortune cruelle
A ramené des champs le patron de la belle.ARNOLPHE.
Quel malheur !HORACE.
Et de plus, à mon très grand regret,
Il a su de nous deux le commerce secret.ARNOLPHE.
D’où, diantre, a-t-il sitôt appris cette aventure ?HORACE.
Je ne sais ; mais enfin c’est une chose sûre.
Je pensais aller rendre, à mon heure à peu près,
Ma petite visite à ses jeunes attraits,
Lorsque, changeant pour moi de ton et de visage,
Et servante et valet m’ont bouché le passage,
Et d’un « Retirez-vous, vous nous importunez, »
M’ont assez rudement fermé la porte au nez.ARNOLPHE.
La porte au nez !HORACE.
Au nez.ARNOLPHE.
La chose est un peu forte.HORACE.
J’ai voulu leur parler au travers de la porte ;
Mais à tous mes propos ce qu’ils ont répondu,
C’est : « Vous n’entrerez point, Monsieur l’a défendu. »ARNOLPHE.
Ils n’ont donc point ouvert ?HORACE.
Non. Et de la fenêtre
Agnès m’a confirmé le retour de ce maître,
En me chassant de là d’un ton plein de fierté,
Accompagné d’un grès que sa main a jeté.ARNOLPHE.
Comment d’un grès ?HORACE.
D’un grès de taille non petite,
Dont on a par ses mains régalé ma visite.ARNOLPHE.
Diantre ! ce ne sont pas des prunes que cela !
Et je trouve fâcheux l’état où vous voilà.HORACE.
Il est vrai, je suis mal par ce retour funeste.ARNOLPHE.
Certes, j’en suis fâché pour vous, je vous proteste.HORACE.
Cet homme me rompt tout.ARNOLPHE.
Oui. Mais cela n’est rien ;
Et de vous raccrocher vous trouverez moyen.HORACE.
Il faut bien essayer, par quelque intelligence,
De vaincre du jaloux l’exacte vigilance.ARNOLPHE.
Cela vous est facile. Et la fille, après tout,
Vous aime.HORACE.
Assurément.ARNOLPHE.
Vous en viendrez à bout.HORACE.
Je l’espère.ARNOLPHE.
Le grès vous a mis en déroute ;
Mais cela ne doit pas vous étonner.HORACE.
Sans doute,
Et j’ai compris d’abord que mon homme était là,
Qui, sans se faire voir, conduisait tout cela.
Mais ce qui m’a surpris, et qui va vous surprendre,
C’est un autre incident que vous allez entendre ;
Un trait hardi qu’a fait cette jeune beauté,
Et qu’on n’attendrait point de sa simplicité.
Il le faut avouer, l’amour est un grand maître :
Ce qu’on ne fut jamais il nous enseigne à l’être ;
Et souvent de nos mœurs l’absolu changement
Devient, par ses leçons, l’ouvrage d’un moment ;
De la nature, en nous, il force les obstacles,
Et ses effets soudains ont de l’air des miracles ;
D’un avare à l’instant il fait un libéral,
Un vaillant d’un poltron, un civil d’un brutal ;
Il rend agile à tout l’âme la plus pesante,
Et donne de l’esprit à la plus innocente.
Oui, ce dernier miracle éclate dans Agnès ;
Car, tranchant avec moi par ces termes exprès :
« Retirez-vous : mon âme aux visites renonce ;
Je sais tous vos discours, et voilà ma réponse, »
Cette pierre ou ce grès dont vous vous étonniez
Avec un mot de lettre est tombée à mes pieds ;
Et j’admire de voir cette lettre ajustée
Avec le sens des mots et la pierre jetée.
D’une telle action n’êtes-vous pas surpris ?
L’amour sait-il pas l’art d’aiguiser les esprits ?
Et peut-on me nier que ses flammes puissantes
Ne fassent dans un cœur des choses étonnantes ?
Que dites-vous du tour et de ce mot d’écrit ?
Euh ! n’admirez-vous point cette adresse d’esprit ?
Trouvez-vous pas plaisant de voir quel personnage
A joué mon jaloux dans tout ce badinage ?
Dites.ARNOLPHE.
Oui, fort plaisant.HORACE.
(Arnolphe rit d’un ris forcé.)
Riez-en donc un peu.
Cet homme, gendarmé d’abord contre mon feu,
Qui chez lui se retranche, et de grès fait parade,
Comme si j’y voulois entrer par escalade ;
Qui, pour me repousser, dans son bizarre effroi,
Anime du dedans tous ses gens contre moi,
Et qu’abuse à ses yeux, par sa machine même,
Celle qu’il veut tenir dans l’ignorance extrême !
Pour moi, je vous l’avoue, encor que son retour
En un grand embarras jette ici mon amour,
Je tiens cela plaisant autant qu’on saurait dire,
Je ne puis y songer sans de bon cœur en rire :
Et vous n’en riez pas assez, à mon avis.ARNOLPHE, avec un ris forcé.
Pardonnez-moi, j’en ris tout autant que je puis.HORACE.
Mais il faut qu’en ami je vous montre la lettre.
Tout ce que son cœur sent, sa main a su l’y mettre,
Mais en termes touchants et tous pleins de bonté,
De tendresse innocente et d’ingénuité,
De la manière enfin que la pure nature
Exprime de l’amour la première blessure.ARNOLPHE, bas.
Voilà, friponne, à quoi l’écriture te sert ;
Et contre mon dessein l’art t’en fut découvert.
Horace lit.
« Je veux vous écrire, et je suis bien en peine par où je m’y prendrai. J’ai des pensées que je désirerais que vous sussiez ; mais je ne sais comment faire pour vous les dire, et je me défie de mes paroles. Comme je commence à connaître qu’on m’a toujours tenue dans l’ignorance, j’ai peur de mettre quelque chose qui ne soit pas bien, et d’en dire plus que je ne devrais. En vérité, je ne sais ce que vous m’avez fait ; mais je sens que je suis fâchée à mourir de ce qu’on me fait faire contre vous, que j’aurai toutes les peines du monde à me passer de vous, et que je serais bien aise d’être à vous. Peut-être qu’il y a du mal à dire cela ; mais enfin je ne puis m’empêcher de le dire, et je voudrais que cela se pût faire sans qu’il y en eût. On me dit fort que tous les jeunes hommes sont des trompeurs, qu’il ne les faut point écouter, et que tout ce que vous me dites n’est que pour m’abuser ; mais je vous assure que je n’ai pu encore me figurer cela de vous, et je suis si touchée de vos paroles, que je ne saurais croire qu’elles soient menteuses. Dites-moi franchement ce qui en est ; car enfin, comme je suis sans malice, vous auriez le plus grand tort du monde, si vous me trompiez ; et je pense que j’en mourrais de déplaisir. »ARNOLPHE.
Hon ! chienne !HORACE.
Qu’avez-vous ?ARNOLPHE.
Moi ? rien. C’est que je tousse.HORACE.
Avez-vous jamais vu d’expression plus douce ?
Malgré les soins maudits d’un injuste pouvoir,
Un plus beau naturel peut-il se faire voir ?
Et n’est-ce pas sans doute un crime punissable
De gâter méchamment ce fonds d’âme admirable,
D’avoir dans l’ignorance et la stupidité
Voulu de cet esprit étouffer la clarté ?
L’amour a commencé d’en déchirer le voile ;
Et si par la faveur de quelque bonne étoile,
Je puis, comme j’espère, à ce franc animal,
Ce traître, ce bourreau, ce faquin, ce brutal,...ARNOLPHE.
Adieu.HORACE.
Comment, si vite ?ARNOLPHE.
Il m’est dans la pensée
Venu tout maintenant une affaire pressée.HORACE.
Mais ne sauriez-vous point, comme on la tient de près,
Qui dans cette maison pourrait avoir accès ?
J’en use sans scrupule ; et ce n’est pas merveille
Qu’on se puisse, entre amis, servir à la pareille.
Je n’ai plus là dedans que gens pour m’observer ;
Et servante et valet, que je viens de trouver,
N’ont jamais, de quelque air que je m’y sois pu prendre,
Adouci leur rudesse à me vouloir entendre.
J’avais pour de tels coups certaine vieille en main,
D’un génie, à vrai dire, au-dessus de l’humain :
Elle m’a dans l’abord servi de bonne sorte ;
Mais depuis quatre jours la pauvre femme est morte.
Ne me pourriez-vous point ouvrir quelque moyen ?ARNOLPHE.
Non, vraiment ; et sans moi vous en trouverez bien.HORACE.
Adieu donc. Vous voyez ce que je vous confie.
Le Tartuffe
Personnages des extraits
- Orgon : Père de Mariane, fasciné par Tartuffe, qu’il tient pour un homme pieux. Il veut lui donner sa fille en mariage malgré son amour pour Valère.
- Mariane : Fille d’Orgon et amoureuse de Valère. Elle veut l’épouser, mais peine à s’opposer à son père.
- Dorine : Suivante de Mariane, lucide et franche. Elle combat le mariage imposé et aide les amoureux à résister.
- Valère : Amoureux de Mariane, qu’il souhaite épouser. Blessé par le projet d’Orgon, il se querelle avec elle par orgueil et jalousie.
ORGON, MARIANE — 1F / 1H — Acte II, scène I
Auteur : Molière (Jean-Baptiste Poquelin)
Date : 1664 (première version) ; 5 février 1669 (création de la version définitive au Théâtre du Palais-Royal)
Genre : Comédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte II, scène I
Personnages : ORGON, MARIANE
Situation : Orgon convoque sa fille et l’oblige à se prononcer sur Tartuffe avant de lui imposer son projet matrimonial.
Intérêt pédagogique : Donner une intention précise aux questions et travailler la soumission inquiète de Mariane.
ORGON, MARIANE.
ORGON
Mariane !MARIANE
Mon père ?ORGON
Approchez. J’ai de quoi
Vous parler en secret.MARIANE, à Orgon, qui regarde dans un petit cabinet.
Que cherchez-vous ?ORGON
Je voi
Si quelqu’un n’est point là qui pourrait nous entendre,
Car ce petit endroit est propre pour surprendre.
Or sus, nous voilà bien. J’ai, Mariane, en vous
Reconnu de tout temps un esprit assez doux,
Et de tout temps aussi vous m’avez été chère.MARIANE
Je suis fort redevable à cet amour de père.ORGON
C’est fort bien dit, ma fille ; et, pour le mériter,
Vous devez n’avoir soin que de me contenter.MARIANE
C’est où je mets aussi ma gloire la plus haute.ORGON
Fort bien. Que dites-vous de Tartuffe notre hôte ?MARIANE
Qui, moi ?ORGON
Vous. Voyez bien comme vous répondrez.MARIANE
Hélas ! j’en dirai, moi, tout ce que vous voudrez.
ORGON, MARIANE, (DORINE) — 1F / 1H — Acte II, scène II
Auteur : Molière (Jean-Baptiste Poquelin)
Date : 1664 (première version) ; 5 février 1669 (création de la version définitive au Théâtre du Palais-Royal)
Genre : Comédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte II, scène II
Personnages : ORGON, MARIANE, (DORINE)
Situation : Orgon annonce à Mariane qu’il veut la marier à Tartuffe ; Dorine assiste à l’échange.
Intérêt pédagogique : Faire entendre la pression paternelle et les réactions de Mariane, avec une présence active de Dorine.
À propos de cet extrait : L’extrait fourni s’arrête au début de la scène : Dorine y est présente sans réplique.
ORGON, MARIANE, (DORINE).
Dorine, entrant doucement et se tenant derrière Orgon, sans être vue.
ORGON
C’est parler sagement… Dites-moi donc, ma fille,
Qu’en toute sa personne un haut mérite brille,
Qu’il touche votre cœur, et qu’il vous serait doux
De le voir par mon choix devenir votre époux.
Hé ?
(Mariane se recule avec surprise.)MARIANE
Hé ?ORGON
Qu’est-ce ?MARIANE
Plaît-il ?ORGON
Quoi ?MARIANE
Me suis-je méprise ?ORGON
Comment ?MARIANE
Qui voulez-vous, mon père, que je dise
Qui me touche le cœur, et qu’il me serait doux
De voir, par votre choix, devenir mon époux ?ORGON
Tartuffe.MARIANE
Il n’en est rien, mon père, je vous jure.
Pourquoi me faire dire une telle imposture ?ORGON
Mais je veux que cela soit une vérité ;
Et c’est assez pour vous que je l’aie arrêté.MARIANE
Quoi ! vous voulez, mon père ?…ORGON
Oui, je prétends, ma fille,
Unir, par votre hymen, Tartuffe à ma famille.
Il sera votre époux, j’ai résolu cela ;
DORINE, MARIANE — 2F — Acte II, scène III
Auteur : Molière (Jean-Baptiste Poquelin)
Date : 1664 (première version) ; 5 février 1669 (création de la version définitive au Théâtre du Palais-Royal)
Genre : Comédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte II, scène III
Personnages : DORINE, MARIANE
Situation : Dorine reproche à Mariane son silence puis l’incite à résister au mariage voulu par son père.
Intérêt pédagogique : Travailler les provocations de la servante, les renversements affectifs et la progression vers une décision.
DORINE, MARIANE.
DORINE
Avez-vous donc perdu, dites-moi, la parole ?
Et faut-il qu’en ceci je fasse votre rôle ?
Souffrir qu’on vous propose un projet insensé,
Sans que du moindre mot vous l’ayez repoussé !MARIANE
Contre un père absolu que veux-tu que je fasse ?DORINE
Ce qu’il faut pour parer une telle menace.MARIANE
Quoi ?DORINE
Lui dire qu’un cœur n’aime point par autrui ;
Que vous vous mariez pour vous, non pas pour lui ;
Qu’étant celle pour qui se fait toute l’affaire,
C’est à vous, non à lui, que le mari doit plaire,
Et que, si son Tartuffe est pour lui si charmant,
Il le peut épouser sans nul empêchement.MARIANE
Un père, je l’avoue, a sur nous tant d’empire,
Que je n’ai jamais eu la force de rien dire.DORINE
Mais raisonnons. Valère a fait pour vous des pas :
L’aimez-vous, je vous prie, ou ne l’aimez-vous pas ?MARIANE
Ah ! qu’envers mon amour ton injustice est grande,
Dorine ! me dois-tu faire cette demande ?
T’ai-je pas là-dessus ouvert cent fois mon cœur ?
Et sais-tu pas pour lui jusqu’où va mon ardeur ?DORINE
Que sais-je si le cœur a parlé par la bouche,
Et si c’est tout de bon que cet amant vous touche ?MARIANE
Tu me fais un grand tort, Dorine, d’en douter ;
Et mes vrais sentiments ont su trop éclater.DORINE
Enfin, vous l’aimez donc ?MARIANE
Oui, d’une ardeur extrême.DORINE
Et, selon l’apparence, il vous aime de même ?MARIANE
Je le crois.DORINE
Et tous deux brûlez également
De vous voir mariés ensemble ?MARIANE
Assurément.DORINE
Sur cette autre union quelle est donc votre attente ?MARIANE
De me donner la mort, si l’on me violente.DORINE
Fort bien. C’est un recours où je ne songeais pas ;
Vous n’avez qu’à mourir pour sortir d’embarras.
Le remède, sans doute est merveilleux. J’enrage,
Lorsque j’entends tenir ces sortes de langage.MARIANE
Mon Dieu ! de quelle humeur, Dorine, tu te rends !
Tu ne compatis point aux déplaisirs des gens.DORINE
Je ne compatis point à qui dit des sornettes,
Et dans l’occasion mollit comme vous faites.MARIANE
Mais que veux-tu ? si j’ai de la timidité…DORINE
Mais l’amour dans un cœur veut de la fermeté.MARIANE
Mais n’en gardé-je pas pour les feux de Valère ?
Et n’est-ce pas à lui de m’obtenir d’un père ?DORINE
Mais quoi ! si votre père est un bourru fieffé,
Qui s’est de son Tartuffe entièrement coiffé
Et manque à l’union qu’il avait arrêtée,
La faute à votre amant doit-elle être imputée ?MARIANE
Mais, par un haut refus, et d’éclatants mépris,
Ferai-je, dans mon choix, voir un cœur trop épris ?
Sortirai-je pour lui, quelque éclat dont il brille,
De la pudeur du sexe et du devoir de fille ?
Et veux-tu que mes feux par le monde étalés… ?DORINE
Non, non, je ne veux rien. Je vois que vous voulez
Être à Monsieur Tartuffe, et j’aurais, quand j’y pense,
Tort de vous détourner d’une telle alliance.
Quelle raison aurais-je à combattre vos vœux ?
Le parti de soi-même est fort avantageux.
Monsieur Tartuffe ! oh ! oh ! n’est-ce rien qu’on propose ?
Certes, monsieur Tartuffe, à bien prendre la chose,
N’est pas un homme, non, qui se mouche du pied ;
Et ce n’est pas peu d’heur que d’être sa moitié,
Tout le monde déjà de gloire le couronne ;
Il est noble chez lui, bien fait de sa personne ;
Il a l’oreille rouge et le teint bien fleuri :
Vous vivrez trop contente avec un tel mari.MARIANE
Mon Dieu !…DORINE
Quelle allégresse aurez-vous dans votre âme,
Quand d’un époux si beau vous vous verrez la femme !MARIANE
Ah ! cesse, je te prie, un semblable discours ;
Et contre cet hymen ouvre-moi du secours.
C’en est fait, je me rends, et suis prête à tout faire.DORINE
Non, il faut qu’une fille obéisse à son père,
Voulût-il lui donner un singe pour époux.
Votre sort est fort beau : de quoi vous plaignez-vous ?
Vous irez par le coche en sa petite ville,
Qu’en oncles et cousins vous trouverez fertile,
Et vous vous plairez fort à les entretenir.
D’abord chez le beau monde on vous fera venir.
Vous irez visiter, pour votre bienvenue,
Madame la baillive et madame l’élue,
Qui d’un siège pliant vous feront honorer.
Là, dans le carnaval, vous pourrez espérer
Le bal et la grand’bande, assavoir, deux musettes,
Et parfois Fagotin, et les marionnettes ;
Si pourtant votre époux…MARIANE
Ah ! tu me fais mourir !
De tes conseils plutôt songe à me secourir.DORINE
Je suis votre servante.MARIANE
Hé ! Dorine, de grâce…DORINE
Il faut, pour vous punir, que cette affaire passe.MARIANE
Ma pauvre fille !DORINE
Non.MARIANE
Si mes vœux déclarés…DORINE
Point. Tartuffe est votre homme, et vous en tâterez.MARIANE
Tu sais qu’à toi toujours je me suis confiée :
Fais-moi…DORINE
Non, vous serez, ma foi, tartufiée.MARIANE
Hé bien ! puisque mon sort ne saurait t’émouvoir,
Laisse-moi désormais toute à mon désespoir :
C’est de lui que mon cœur empruntera de l’aide ;
Et je sais de mes maux l’infaillible remède.
(Elle veut s’en aller.)DORINE
Hé ! là, là, revenez. Je quitte mon courroux.
Il faut, nonobstant tout, avoir pitié de vous.MARIANE
Vois-tu, si l’on m’expose à ce cruel martyre,
Je te le dis, Dorine, il faudra que j’expire.DORINE
Ne vous tourmentez point. On peut adroitement
Empêcher… Mais voici Valère, votre amant.
VALÈRE, MARIANE, DORINE — 2F / 1H — Acte II, scène IV
Auteur : Molière (Jean-Baptiste Poquelin)
Date : 1664 (première version) ; 5 février 1669 (création de la version définitive au Théâtre du Palais-Royal)
Genre : Comédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte II, scène IV
Personnages : VALÈRE, MARIANE, DORINE
Situation : Valère et Mariane, blessés et jaloux, se disputent à propos du mariage annoncé avec Tartuffe.
Intérêt pédagogique : Faire jouer l’amour derrière les paroles de rupture et les tentatives de médiation de Dorine.
À propos de cet extrait : Le document s’arrête avant la fin de la scène et avant la réconciliation complète des amoureux.
VALÈRE, MARIANE, DORINE.
VALÈRE
On vient de débiter, madame, une nouvelle
Que je ne savais pas, et qui sans doute est belle.MARIANE
Quoi ?VALÈRE
Que vous épousez Tartuffe.MARIANE
Il est certain
Que mon père s’est mis en tête ce dessein.VALÈRE
Votre père, madame…MARIANE
A changé de visée :
La chose vient par lui de m’être proposée.VALÈRE
Quoi ! sérieusement ?MARIANE
Oui, sérieusement.
Il s’est pour cet hymen déclaré hautement.VALÈRE
Et quel est le dessein où votre âme s’arrête.
Madame ?MARIANE
Je ne sais.VALÈRE
La réponse est honnête.
Vous ne savez ?MARIANE
Non.VALÈRE
Non ?MARIANE
Que me conseillez-vous ?VALÈRE
Je vous conseille, moi, de prendre cet époux.MARIANE
Vous me le conseillez ?VALÈRE
Oui.MARIANE
Tout de bon ?VALÈRE
Sans doute.
Le choix est glorieux et vaut bien qu’on l’écoute.MARIANE
Hé bien ! c’est un conseil, monsieur, que je reçois.VALÈRE
Vous n’aurez pas grand-peine à le suivre, je crois.MARIANE
Pas plus qu’à le donner en a souffert votre âme.VALÈRE
Moi, je vous l’ai donné pour vous plaire, madame.MARIANE
Et moi, je le suivrai pour vous faire plaisir.DORINE, se retirant dans le fond du théâtre.
Voyons ce qui pourra de ceci réussir.VALÈRE
C’est donc ainsi qu’on aime ? Et c’était tromperie,
Quand vous…MARIANE
Ne parlons point de cela, je vous prie.
Vous m’avez dit tout franc que je dois accepter
Celui que pour époux on me veut présenter,
Et je déclare, moi, que je prétends le faire,
Puisque vous m’en donnez le conseil salutaire.VALÈRE
Ne vous excusez point sur mes intentions.
Vous aviez pris déjà vos résolutions ;
Et vous vous saisissez d’un prétexte frivole
Pour vous autoriser à manquer de parole.MARIANE
Il est vrai, c’est bien dit.VALÈRE
Sans doute ; et votre cœur
N’a jamais eu pour moi de véritable ardeur.MARIANE
Hélas ! permis à vous d’avoir cette pensée.VALÈRE
Oui, oui, permis à moi : mais mon âme offensée
Vous préviendra peut-être en un pareil dessein ;
Et je sais où porter et mes vœux et ma main.MARIANE
Ah ! je n’en doute point ; et les ardeurs qu’excite
Le mérite…VALÈRE
Mon Dieu ! laissons là le mérite.
J’en ai fort peu, sans doute, et vous en faites foi.
Mais j’espère aux bontés qu’une autre aura pour moi :
Et j’en sais de qui l’âme, à ma retraite ouverte,
Consentira sans honte à réparer ma perte.MARIANE
La perte n’est pas grande, et de ce changement
Vous vous consolerez assez facilement.VALÈRE
J’y ferai mon possible, et vous le pouvez croire.
Un cœur qui nous oublie engage notre gloire ;
Il faut à l’oublier mettre aussi tous nos soins ;
Si l’on n’en vient à bout, on le doit feindre au moins.
Et cette lâcheté jamais ne se pardonne,
De montrer de l’amour pour qui nous abandonne.MARIANE
Ce sentiment sans doute est noble et relevé.VALÈRE
Fort bien ; et d’un chacun il doit être approuvé.
Hé quoi ! vous voudriez qu’à jamais dans mon âme
Je gardasse pour vous les ardeurs de ma flamme,
Et vous visse, à mes yeux, passer en d’autres bras,
Sans mettre ailleurs un cœur dont vous ne voulez pas ?MARIANE
Au contraire ; pour moi, c’est ce que je souhaite ;
Et je voudrais déjà que la chose fût faite.VALÈRE
Vous le voudriez ?MARIANE
Oui.VALÈRE
C’est assez m’insulter,
Madame ; et, de ce pas je vais vous contenter.
(Il fait un pas pour s’en aller.)MARIANE
Fort bien.VALÈRE, revenant.
Souvenez-vous au moins que c’est vous-même
Qui contraignez mon cœur à cet effort extrême.MARIANE
Oui.VALÈRE, revenant encore.
Et que le dessein que mon âme conçoit
N’est rien qu’à votre exemple.MARIANE
À mon exemple, soit.VALÈRE, en sortant.
Suffit : vous allez être à point nommé servie.MARIANE
Tant mieux.VALÈRE, revenant encore.
Vous me voyez, c’est pour toute ma vie.MARIANE
À la bonne heure !VALÈRE, s’en va, et, lorsqu’il est vers la porte, il se retourne.
Hé ?MARIANE
Quoi ?VALÈRE
Ne m’appelez-vous pas ?MARIANE
Moi ? Vous rêvez.VALÈRE
Hé bien, je poursuis donc mes pas.
Adieu, madame.
(Il s’en va lentement.)MARIANE
Adieu, monsieur.
Les Fâcheux
Personnages des extraits
- Éraste : Jeune homme amoureux d’Orphise. Il veut la rejoindre, mais les importuns l’accaparent et retardent sans cesse son rendez-vous.
- La Montagne : Valet d’Éraste. Il l’accompagne, l’écoute et lui sert d’intermédiaire auprès d’Orphise.
ÉRASTE, (LA MONTAGNE) — 1H — Acte I, scène I
Auteur : Molière (Jean-Baptiste Poquelin)
Date : 17 août 1661 (création à Vaux-le-Vicomte)
Genre : Comédie-ballet en trois actes et en vers
Extrait : Monologue — acte I, scène I
Personnages : ÉRASTE, (LA MONTAGNE)
Situation : Éraste raconte à son valet comment un importun a gâché sa sortie au théâtre puis l’a empêché de rejoindre son rendez-vous.
Intérêt pédagogique : Faire vivre un récit par les changements de voix, les adresses et la montée de l’exaspération.
À propos de cet extrait : Le document fournit uniquement le premier récit d’Éraste : La Montagne ne parle pas dans cet extrait.
ÉRASTE, (LA MONTAGNE).
ÉRASTE
Sous quel astre, bon Dieu, faut-il que je sois né,
Pour être de fâcheux toujours assassiné !
Il semble que partout le sort me les adresse,
Et j’en vois, chaque jour, quelque nouvelle espèce.
Mais il n’est rien d’égal au fâcheux d’aujourd’hui ;
J’ai cru n’être jamais débarrassé de lui ;
Et, cent fois, j’ai maudit cette innocente envie
Qui m’a pris à dîné, de voir la comédie,
Où, pensant m’égayer, j’ai misérablement,
Trouvé de mes péchés le rude châtiment.
Il faut que je te fasse un récit de l’affaire ;
Car je m’en sens encor tout ému de colère.
J’étais sur le théâtre, en humeur d’écouter
La pièce, qu’à plusieurs j’avais ouï vanter ;
Les acteurs commençaient, chacun prêtait silence,
Lorsque d’un air bruyant, et plein d’extravagance,
Un homme à grands canons est entré brusquement
En criant : « holà-ho, un siège promptement ; »
Et de son grand fracas surprenant l’assemblée,
Dans le plus bel endroit a la pièce troublée.
Hé mon Dieu ! nos Français si souvent redressés,
Ne prendront-ils jamais un air de gens sensés,
Ai-je dit, et faut-il, sur nos défauts extrêmes,
Qu’en théâtre public nous nous jouions nous-mêmes,
Et confirmions ainsi, par des éclats de fous,
Ce que chez nos voisins on dit partout de nous !
Tandis que là-dessus je haussais les épaules,
Les acteurs ont voulu continuer leurs rôles :
Mais l’homme, pour s’asseoir, a fait nouveau fracas,
Et traversant encor le théâtre à grands pas,
Bien que dans les côtés il pût être à son aise,
Au milieu du devant il a planté sa chaise,
Et de son large dos morguant les spectateurs,
Aux trois quarts du parterre a caché les acteurs.
Un bruit s’est élevé, dont un autre eût eu honte ;
Mais lui, ferme, et constant, n’en a fait aucun compte ;
Et se serait tenu comme il s’était posé,
Si, pour mon infortune, il ne m’eût avisé.
« Ha Marquis, m’a-t-il dit, prenant près de moi place,
Comment te portes-tu ? Souffre, que je t’embrasse. »
Au visage, sur l’heure, un rouge m’est monté,
Que l’on me vît connu d’un pareil éventé.
Je l’étais peu pourtant ; mais on en voit paraître,
De ces gens qui de rien veulent fort vous connaître
Dont il faut au salut les baisers essuyer,
Et qui sont familiers jusqu’à vous tutoyer.
Il m’a fait, à l’abord, cent questions frivoles,
Plus haut que les acteurs élevant ses paroles.
Chacun le maudissait, et moi pour l’arrêter,
« Je serais, ai-je dit, bien aise d’écouter.
– Tu n’as point vu ceci, Marquis ; ah ! Dieu me damne
Je le trouve assez drôle, et je n’y suis pas âne ;
Je sais par quelles lois un ouvrage est parfait,
Et Corneille me vient lire tout ce qu’il fait. »
Là-dessus de la pièce il m’a fait un sommaire,
Scène, à scène, averti de ce qui s’allait faire,
Et jusques à des vers qu’il en savait par cœur,
Il me les récitait tout haut avant l’acteur.
J’avais beau m’en défendre, il a poussé sa chance,
Et s’est, devers la fin, levé longtemps d’avance ;
Car les gens du bel air pour agir galamment
Se gardent bien, surtout, d’ouïr le dénouement.
Je rendais grâce au Ciel, et croyais de justice,
Qu’avec la comédie eût fini mon supplice :
Mais, comme si c’en eût été trop bon marché,
Sur nouveaux frais mon homme à moi s’est attaché ;
M’a conté ses exploits, ses vertus non communes ;
Parlé de ses chevaux, de ses bonnes fortunes,
Et de ce qu’à la cour il avait de faveur,
Disant, qu’à m’y servir il s’offrait de grand cœur.
Je le remerciais doucement de la tête,
Minutant à tous coups quelque retraite honnête :
Mais lui, pour le quitter, me voyant ébranlé,
« Sortons, ce m’a-t-il dit, le monde est écoulé : »
Et sortis de ce lieu, me la donnant plus sèche,
« Marquis, allons au Cours faire voir ma galèche ;
Elle est bien entendue, et plus d’un duc et pair,
En fait, à mon faiseur, faire une du même air. »
Moi de lui rendre grâce, et pour mieux m’en défendre
De dire que j’avais certain repas à rendre.
« Ah parbleu j’en veux être, étant de tes amis,
Et manque au maréchal, à qui j’avais promis.
« De la chère, ai-je dit, la dose est trop peu forte
Pour oser y prier des gens de votre sorte.
– Non ; m’a-t-il répondu, je suis sans compliment,
Et j’y vais pour causer avec toi seulement ;
Je suis des grands repas fatigué, je te jure :
– Mais si l’on vous attend, ai-je dit, c’est injure…
– Tu te moques, Marquis : nous nous connaissons tous ;
Et je trouve avec toi des passe-temps plus doux. »
Je pestais contre moi, l’âme triste et confuse
Du funeste succès qu’avait eu mon excuse,
Et ne savais à quoi je devais recourir,
Pour sortir d’une peine à me faire mourir ;
Lorsqu’un carrosse fait de superbe manière,
Et comblé de laquais, et devant, et derrière,
S’est avec un grand bruit devant nous arrêté ;
D’où sautant un jeune homme amplement ajusté,
Mon importun et lui courant à l’embrassade
Ont surpris les passants de leur brusque incartade ;
Et tandis que tous deux étaient précipités
Dans les convulsions de leurs civilités,
Je me suis doucement esquivé sans rien dire ;
Non sans avoir longtemps gémi d’un tel martyre,
Et maudit ce fâcheux, dont le zèle obstiné
M’ôtait au rendez-vous qui m’est ici donné.
Les Femmes savantes
Personnages des extraits
- Armande : Fille de Chrysale et de Philaminte, sœur d’Henriette. Elle rejette le mariage, mais jalouse sa sœur, désormais aimée de Clitandre qu’elle avait repoussé.
- Henriette : Fille de Chrysale et de Philaminte, sœur d’Armande. Elle aime Clitandre et veut l’épouser malgré le projet de sa mère.
- Clitandre : Amoureux d’Henriette après avoir été éconduit par Armande. Il veut épouser Henriette et combat le pédantisme de Trissotin.
- Bélise : Sœur de Chrysale et d’Ariste, tante d’Armande et d’Henriette. Elle se croit irrésistible et interprète les paroles de Clitandre comme une déclaration d’amour.
- Chrysale : Époux de Philaminte et père d’Armande et d’Henriette. Favorable au mariage d’Henriette avec Clitandre, il peine à s’opposer à sa femme.
- Ariste : Frère de Chrysale et de Bélise. Il soutient Henriette et Clitandre et pousse son frère à défendre leur mariage.
- Trissotin : Poète et bel esprit admiré par Philaminte. Il veut épouser Henriette et convoite surtout sa fortune.
- Philaminte : Épouse de Chrysale et mère d’Armande et d’Henriette. Passionnée de savoir et séduite par Trissotin, elle veut lui faire épouser Henriette.
ARMANDE, HENRIETTE — 2F — Acte I, scène I
Auteur : Molière (Jean-Baptiste Poquelin)
Date : 11 mars 1672 (création au Théâtre du Palais-Royal)
Genre : Comédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte I, scène I
Personnages : ARMANDE, HENRIETTE
Situation : Armande reproche à sa sœur de vouloir se marier ; Henriette défend son amour et son choix de vie.
Intérêt pédagogique : Opposer deux désirs concrets, sans réduire le dialogue à un débat d’idées ; travailler la rivalité entre sœurs.
ARMANDE, HENRIETTE.
ARMANDE.
Quoi, le beau nom de fille est un titre, ma soeur,
Dont vous voulez quitter la charmante douceur ?
Et de vous marier vous osez faire fête ?
Ce vulgaire dessein vous peut monter en tête ?HENRIETTE.
Oui, ma soeur.ARMANDE.
Ah ce oui se peut-il supporter ?
Et sans un mal de coeur saurait-on l'écouter ?HENRIETTE.
Qu'a donc le mariage en soi qui vous oblige,
Ma soeur... ?ARMANDE.
Ah mon Dieu, fi !HENRIETTE.
Comment ?ARMANDE.
Ah fi, vous dis-je.
Ne concevez-vous point ce que, dès qu'on l'entend,
Un tel mot à l'esprit offre de dégoûtant ?
De quelle étrange image on est par lui blessée ?
Sur quelle sale vue il traîne la pensée ?
N'en frissonnez-vous point ? et pouvez-vous, ma soeur,
Aux suites de ce mot résoudre votre coeur ?HENRIETTE.
Les suites de ce mot, quand je les envisage,
Me font voir un mari, des enfants, un ménage ;
Et je ne vois rien là, si j'en puis raisonner,
Qui blesse la pensée et fasse frissonner.ARMANDE.
De tels attachements, ô Ciel ! sont pour vous plaire ?HENRIETTE.
Et qu'est-ce qu'à mon âge on a de mieux à faire,
Que d'attacher à soi, par le titre d'époux,
Un homme qui vous aime, et soit aimé de vous ;
Et de cette union, de tendresse suivie,
Se faire les douceurs d'une innocente vie ?
Ce noeud bien assorti n'a-t-il pas des appas ?ARMANDE.
Mon Dieu, que votre esprit est d'un étage bas !
Que vous jouez au Monde un petit personnage,
De vous claquemurer aux choses du ménage,
Et de n'entrevoir point de plaisirs plus touchants,
Qu'un[e] idole d'époux, et des marmots d'enfants !
Laissez aux gens grossiers, aux personnes vulgaires,
Les bas amusements de ces sortes d'affaires.
À de plus hauts objets élevez vos désirs,
Songez à prendre un goût des plus nobles plaisirs,
Et traitant de mépris les sens et la matière,
À l'esprit comme nous donnez-vous toute entière :
Vous avez notre mère en exemple à vos yeux,
Que du nom de savante on honore en tous lieux,
Tâchez ainsi que moi de vous montrer sa fille,
Aspirez aux clartés qui sont dans la famille,
Et vous rendez sensible aux charmantes douceurs
Que l'amour de l'étude épanche dans les coeurs :
Loin d'être aux lois d'un homme en esclave asservie ;
Mariez-vous, ma soeur, à la philosophie,
Qui nous monte au-dessus de tout le genre humain,
Et donne à la raison l'empire souverain,
Soumettant à ses lois la partie animale
Dont l'appétit grossier aux bêtes nous ravale.
Ce sont là les beaux feux, les doux attachements,
Qui doivent de la vie occuper les moments ;
Et les soins où je vois tant de femmes sensibles,
Me paraissent aux yeux des pauvretés horribles.HENRIETTE.
Le Ciel, dont nous voyons que l'ordre est tout puissant,
Pour différents emplois nous fabrique en naissant ;
Et tout esprit n'est pas composé d'une étoffe
Qui se trouve taillée à faire un philosophe.
Si le vôtre est né propre aux élévations
Où montent des savants les spéculations,
Le mien est fait, ma soeur, pour aller terre à terre,
Et dans les petits soins son faible se resserre.
Ne troublons point du Ciel les justes règlements,
Et de nos deux instincts suivons les mouvements ;
Habitez par l'essor d'un grand et beau génie,
Les hautes régions de la philosophie,
Tandis que mon esprit se tenant ici-bas,
Goûtera de l'hymen les terrestres appas.
Ainsi dans nos desseins l'une à l'autre contraire,
Nous saurons toutes deux imiter notre mère ;
Vous, du côté de l'âme et des nobles désirs,
Moi, du côté des sens et des grossiers plaisirs ;
Vous, aux productions d'esprit et de lumière,
Moi, dans celles, ma soeur, qui sont de la matière.ARMANDE.
Quand sur une personne on prétend se régler,
C'est par les beaux côtés qu'il lui faut ressembler ;
Et ce n'est point du tout la prendre pour modèle,
Ma soeur, que de tousser et de cracher comme elle.HENRIETTE.
Mais vous ne seriez pas ce dont vous vous vantez,
Si ma mère n'eût eu que de ces beaux côtés ;
Et bien vous prend, ma soeur, que son noble génie
N'ait pas vaqué toujours à la philosophie.
De grâce, souffrez-moi par un peu de bonté
Des bassesses à qui vous devez la clarté ;
Et ne supprimez point, voulant qu'on vous seconde,
Quelque petit savant qui veut venir au monde.ARMANDE.
Je vois que votre esprit ne peut être guéri
Du fol entêtement de vous faire un mari :
Mais sachons, s'il vous plaît, qui vous songez à prendre ?
Votre visée au moins n'est pas mise à Clitandre.HENRIETTE.
Et par quelle raison n'y serait-elle pas ?
Manque-t-il de mérite ? Est-ce un choix qui soit bas ?ARMANDE.
Non, mais c'est un dessein qui serait malhonnête,
Que de vouloir d'un autre enlever la conquête ;
Et ce n'est pas un fait dans le monde ignoré,
Que Clitandre ait pour moi hautement soupiré.HENRIETTE.
Oui, mais tous ces soupirs chez vous sont choses vaines,
Et vous ne tombez point aux bassesses humaines ;
Votre esprit à l'hymen renonce pour toujours,
Et la philosophie a toutes vos amours :
Ainsi n'ayant au coeur nul dessein pour Clitandre,
Que vous importe-t-il qu'on y puisse prétendre ?ARMANDE.
Cet empire que tient la raison sur les sens,
Ne fait pas renoncer aux douceurs des encens ;
Et l'on peut pour époux refuser un mérite
Que pour adorateur on veut bien à sa suite.HENRIETTE.
Je n'ai pas empêché qu'à vos perfections
Il n'ait continué ses adorations ;
Et je n'ai fait que prendre, au refus de votre âme,
Ce qu'est venu m'offrir l'hommage de sa flamme.ARMANDE.
Mais à l'offre des voeux d'un amant dépité,
Trouvez-vous, je vous prie, entière sûreté ?
Croyez-vous pour vos yeux sa passion bien forte,
Et qu'en son coeur pour moi toute flamme soit morte ?HENRIETTE.
Il me le dit, ma soeur, et pour moi je le crois.ARMANDE.
Ne soyez pas, ma soeur, d'une si bonne foi,
Et croyez, quand il dit qu'il me quitte et vous aime,
Qu'il n'y songe pas bien et se trompe lui-même.HENRIETTE.
Je ne sais ; mais enfin, si c'est votre plaisir,
Il nous est bien aisé de nous en éclaircir.
Je l'aperçois qui vient, et sur cette matière
Il pourra nous donner une pleine lumière.
CLITANDRE, BÉLISE — 1F / 1H — Acte I, scène IV
Auteur : Molière (Jean-Baptiste Poquelin)
Date : 11 mars 1672 (création au Théâtre du Palais-Royal)
Genre : Comédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte I, scène IV
Personnages : CLITANDRE, BÉLISE
Situation : Clitandre sollicite l’aide de Bélise pour épouser Henriette, mais elle croit qu’il lui déclare son amour.
Intérêt pédagogique : Maintenir deux interprétations incompatibles du même échange et faire progresser le quiproquo.
CLITANDRE, BÉLISE.
CLITANDRE.
Souffrez, pour vous parler, Madame, qu'un amant
Prenne l'occasion de cet heureux moment,
Et se découvre à vous de la sincère flamme...BÉLISE.
Ah tout beau, gardez-vous de m'ouvrir trop votre âme :
Si je vous ai su mettre au rang de mes amants,
Contentez-vous des yeux pour vos seuls truchements,
Et ne m'expliquez point par un autre langage
Des désirs qui chez moi passent pour un outrage ;
Aimez-moi, soupirez, brûlez pour mes appas,
Mais qu'il me soit permis de ne le savoir pas :
Je puis fermer les yeux sur vos flammes secrètes,
Tant que vous vous tiendrez aux muets interprètes ;
Mais si la bouche vient à s'en vouloir mêler,
Pour jamais de ma vue il vous faut exiler.CLITANDRE.
Des projets de mon coeur ne prenez point d'alarme ;
Henriette, Madame, est l'objet qui me charme,
Et je viens ardemment conjurer vos bontés
De seconder l'amour que j'ai pour ses beautés.BÉLISE.
Ah certes le détour est d'esprit, je l'avoue,
Ce subtil faux-fuyant mérite qu'on le loue ;
Et dans tous les romans où j'ai jeté les yeux,
Je n'ai rien rencontré de plus ingénieux.CLITANDRE.
Ceci n'est point du tout un trait d'esprit, Madame,
Et c'est un pur aveu de ce que j'ai dans l'âme.
Les Cieux, par les liens d'une immuable ardeur,
Aux beautés d'Henriette ont attaché mon coeur ;
Henriette me tient sous son aimable empire,
Et l'hymen d'Henriette est le bien où j'aspire ;
Vous y pouvez beaucoup, et tout ce que je veux,
C'est que vous y daigniez favoriser mes voeux.BÉLISE.
Je vois où doucement veut aller la demande,
Et je sais sous ce nom ce qu'il faut que j'entende ;
La figure est adroite, et pour n'en point sortir,
Aux choses que mon coeur m'offre à vous répartir,
Je dirai qu'Henriette à l'hymen est rebelle,
Et que sans rien prétendre, il faut brûler pour elle.CLITANDRE.
Eh, Madame, à quoi bon un pareil embarras,
Et pourquoi voulez-vous penser ce qui n'est pas ?BÉLISE.
Mon Dieu, point de façons ; cessez de vous défendre
De ce que vos regards m'ont souvent fait entendre ;
Il suffit que l'on est contente du détour
Dont s'est adroitement avisé votre amour,
Et que, sous la figure où le respect l'engage,
On veut bien se résoudre à souffrir son hommage,
Pourvu que ses transports par l'honneur éclairés
N'offrent à mes autels que des voeux épurés.CLITANDRE.
Mais...BÉLISE.
Adieu, pour ce coup ceci doit vous suffire,
Et je vous ai plus dit que je ne voulais dire.CLITANDRE.
Mais votre erreur...BÉLISE.
Laissez, je rougis maintenant,
Et ma pudeur s'est fait un effort surprenant.CLITANDRE.
Je veux être pendu, si je vous aime, et sage...BÉLISE.
Non, non, je ne veux rien entendre davantage.CLITANDRE.
Diantre soit de la folle avec ses visions.
A-t-on rien vu d'égal à ces préventions ?
Allons commettre un autre au soin que l'on me donne,
Et prenons le secours d'une sage personne.
BÉLISE, CHRYSALE, ARISTE — 1F / 2H — Acte II, scène III
Auteur : Molière (Jean-Baptiste Poquelin)
Date : 11 mars 1672 (création au Théâtre du Palais-Royal)
Genre : Comédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte II, scène III
Personnages : BÉLISE, CHRYSALE, ARISTE
Situation : Ariste présente à Chrysale le projet de mariage de Clitandre et Henriette ; Bélise persiste à se croire aimée.
Intérêt pédagogique : Travailler le jeu à trois, les interruptions et l’assurance comique d’une conviction erronée.
BÉLISE, CHRYSALE, ARISTE.
ARISTE.
Clitandre auprès de vous me fait son interprète,
Et son coeur est épris des grâces d'Henriette.CHRYSALE.
Quoi, de ma fille ?ARISTE.
Oui, Clitandre en est charmé,
Et je ne vis jamais amant plus enflammé.BÉLISE.
Non, non, je vous entends, vous ignorez l'histoire,
Et l'affaire n'est pas ce que vous pouvez croire.ARISTE.
Comment, ma soeur ?BÉLISE.
Clitandre abuse vos esprits,
Et c'est d'un autre objet que son coeur est épris.ARISTE.
Vous raillez. Ce n'est pas Henriette qu'il aime ?BÉLISE.
Non, j'en suis assurée.ARISTE.
Il me l'a dit lui-même.BÉLISE.
Eh oui.ARISTE.
Vous me voyez, ma soeur, chargé par lui
D'en faire la demande à son père aujourd'hui.BÉLISE.
Fort bien.ARISTE.
Et son amour même m'a fait instance
De presser les moments d'une telle alliance.BÉLISE.
Encor mieux. On ne peut tromper plus galamment.
Henriette, entre nous, est un amusement,
Un voile ingénieux, un prétexte, mon frère,
À couvrir d'autres feux dont je sais le mystère,
Et je veux bien tous deux vous mettre hors d'erreur.ARISTE.
Mais puisque vous savez tant de choses, ma soeur,
Dites-nous, s'il vous plaît, cet autre objet qu'il aime ?BÉLISE.
Vous le voulez savoir ?ARISTE.
Oui. Quoi ?BÉLISE.
Moi.ARISTE.
Vous ?BÉLISE.
Moi-même.ARISTE.
Hay, ma soeur !BÉLISE.
Qu'est-ce donc que veut dire ce Hay,
Et qu'a de surprenant le discours que je fais ?
On est faite d'un air je pense à pouvoir dire
Qu'on n'a pas pour un coeur soumis à son empire ;
Et Dorante, Damis, Cléonte et Lycidas,
Peuvent bien faire voir qu'on a quelques appas.ARISTE.
Ces gens vous aiment ?BÉLISE.
Oui, de toute leur puissance.ARISTE.
Ils vous l'ont dit ?BÉLISE.
Aucun n'a pris cette licence ;
Ils m'ont su révérer si fort jusqu'à ce jour,
Qu'ils ne m'ont jamais dit un mot de leur amour :
Mais pour m'offrir leur coeur, et vouer leur service,
Les muets truchements ont tous fait leur office.ARISTE.
On ne voit presque point céans venir Damis.BÉLISE.
C'est pour me faire voir un respect plus soumis.ARISTE.
De mots piquants partout Dorante vous outrage.BÉLISE.
Ce sont emportements d'une jalouse rage.ARISTE.
Cléonte et Lycidas ont pris femme tous deux.BÉLISE.
C'est par un désespoir où j'ai réduit leurs feux.ARISTE.
Ma foi, ma chère soeur, vision toute claire.CHRYSALE.
De ces chimères-là vous devez vous défaire.BÉLISE.
Ah chimères ! Ce sont des chimères, dit-on !
Chimères, moi ! Vraiment chimères est fort bon !
Je me réjouis fort de chimères, mes frères,
Et je ne savais pas que j'eusse des chimères.
TRISSOTIN, ARMANDE, PHILAMINTE, CLITANDRE — 2F / 2H — Acte IV, scène III
Auteur : Molière (Jean-Baptiste Poquelin)
Date : 11 mars 1672 (création au Théâtre du Palais-Royal)
Genre : Comédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte IV, scène III
Personnages : TRISSOTIN, ARMANDE, PHILAMINTE, CLITANDRE
Situation : Clitandre et Trissotin s’affrontent sur la science et le pédantisme, sous le regard de Philaminte et d’Armande.
Intérêt pédagogique : Transformer l’argumentation en duel ; travailler les appuis, les attaques et les interventions des deux femmes.
À propos de cet extrait : Le texte fourni s’arrête au milieu d’une réplique de Philaminte, avant la fin de la scène.
TRISSOTIN, ARMANDE, PHILAMINTE, CLITANDRE.
TRISSOTIN.
Je viens vous annoncer une grande nouvelle.
Nous l'avons en dormant, Madame, échappé belle :
Un monde près de nous a passé tout du long,
Est chu tout au travers de notre tourbillon ;
Et s'il eût en chemin rencontré notre terre,
Elle eût été brisée en morceaux comme verre.PHILAMINTE.
Remettons ce discours pour une autre saison,
Monsieur n'y trouverait ni rime, ni raison ;
Il fait profession de chérir l'ignorance,
Et de haïr surtout l'esprit et la science.CLITANDRE.
Cette vérité veut quelque adoucissement.
Je m'explique, Madame, et je hais seulement
La science et l'esprit qui gâtent les personnes.
Ce sont choses de soi qui sont belles et bonnes ;
Mais j'aimerais mieux être au rang des ignorants,
Que de me voir savant comme certaines gens.TRISSOTIN.
Pour moi, je ne tiens pas, quelque effet qu'on suppose,
Que la science soit pour gâter quelque chose.CLITANDRE.
Et c'est mon sentiment qu'en faits, comme en propos,
La science est sujette à faire de grands sots.TRISSOTIN.
Le paradoxe est fort.CLITANDRE.
Sans être fort habile,
La preuve m'en serait, je pense, assez facile.
Si les raisons manquaient, je suis sûr qu'en tout cas
Les exemples fameux ne me manqueraient pas.TRISSOTIN.
Vous en pourriez citer qui ne concluraient guère.CLITANDRE.
Je n'irais pas bien loin pour trouver mon affaire.TRISSOTIN.
Pour moi je ne vois pas ces exemples fameux.CLITANDRE.
Moi, je les vois si bien, qu'ils me crèvent les yeux.TRISSOTIN.
J'ai cru jusques ici que c'était l'ignorance
Qui faisait les grands sots, et non pas la science.CLITANDRE.
Vous avez cru fort mal, et je vous suis garant,
Qu'un sot savant est sot plus qu'un sot ignorant.TRISSOTIN.
Le sentiment commun est contre vos maximes,
Puisqu'ignorant et sot sont termes synonymes.CLITANDRE.
Si vous le voulez prendre aux usages du mot,
L'alliance est plus grande entre pédant et sot.TRISSOTIN.
La sottise dans l'un se fait voir toute pure.CLITANDRE.
Et l'étude dans l'autre ajoute à la nature.TRISSOTIN.
Le savoir garde en soi son mérite éminent.CLITANDRE.
Le savoir dans un fat devient impertinent.TRISSOTIN.
Il faut que l'ignorance ait pour vous de grands charmes,
Puisque pour elle ainsi vous prenez tant les armes.CLITANDRE.
Si pour moi l'ignorance a des charmes bien grands,
C'est depuis qu'à mes yeux s'offrent certains savants.TRISSOTIN.
Ces certains savants-là, peuvent à les connaître,
Valoir certaines gens que nous voyons paraître.CLITANDRE.
Oui, si l'on s'en rapporte à ces certains savants ;
Mais on n'en convient pas chez ces certaines gens.PHILAMINTE.
Il me semble, Monsieur...CLITANDRE.
Eh, Madame, de grâce.
Monsieur est assez fort, sans qu'à son aide on passe :
Je n'ai déjà que trop d'un si rude assaillant ;
Et si je me défends, ce n'est qu'en reculant.ARMANDE.
Mais l'offensante aigreur de chaque répartie
Dont vous...CLITANDRE.
Autre second : je quitte la partie.PHILAMINTE.
On souffre aux entretiens ces sortes de combats,
Pourvu qu'à la personne on ne s'attaque pas.CLITANDRE.
Eh, mon Dieu, tout cela n'a rien dont il s'offense ;
Il entend raillerie autant qu'homme de France ;
Et de bien d'autres traits il s'est senti piquer,
Sans que jamais sa gloire ait fait que s'en moquer.TRISSOTIN.
Je ne m'étonne pas au combat que j'essuie,
De voir prendre à Monsieur la thèse qu'il appuie.
Il est fort enfoncé dans la Cour, c'est tout dit :
La Cour, comme l'on sait, ne tient pas pour l'esprit ;
Elle a quelque intérêt d'appuyer l'ignorance,
Et c'est en courtisan qu'il en prend la défense.CLITANDRE.
Vous en voulez beaucoup à cette pauvre Cour,
Et son malheur est grand de voir que chaque jour
Vous autres beaux esprits, vous déclamiez contre elle ;
Que de tous vos chagrins vous lui fassiez querelle ;
Et sur son méchant goût lui faisant son procès,
N'accusiez que lui seul de vos méchants succès.
Permettez-moi, Monsieur Trissotin, de vous dire,
Avec tout le respect que votre nom m'inspire,
Que vous feriez fort bien, vos confrères, et vous,
De parler de la Cour d'un ton un peu plus doux ;
Qu'à le bien prendre au fond, elle n'est pas si bête
Que vous autres Messieurs vous vous mettez en tête ;
Qu'elle a du sens commun pour se connaître à tout ;
Que chez elle on se peut former quelque bon goût ;
Et que l'esprit du monde y vaut, sans flatterie,
Tout le savoir obscur de la pédanterie.TRISSOTIN.
De son bon goût, Monsieur, nous voyons des effets.CLITANDRE.
Où voyez-vous, Monsieur, qu'elle l'ait si mauvais ?TRISSOTIN.
Ce que je vois, Monsieur, c'est que pour la science
Rasius et Baldus font honneur à la France,
Et que tout leur mérite exposé fort au jour,
N'attire point les yeux et les dons de la Cour.CLITANDRE.
Je vois votre chagrin, et que par modestie
Vous ne vous mettez point, Monsieur, de la partie :
Et pour ne vous point mettre aussi dans le propos,
Que font-ils pour l'État vos habiles héros ?
Qu'est-ce que leurs écrits lui rendent de service,
Pour accuser la Cour d'une horrible injustice,
Et se plaindre en tous lieux que sur leurs doctes noms
Elle manque à verser la faveur de ses dons ?
Leur savoir à la France est beaucoup nécessaire,
Et des livres qu'ils font la Cour a bien affaire.
Il semble à trois gredins, dans leur petit cerveau,
Que, pour être imprimés, et reliés en veau,
Les voilà dans l'État d'importantes personnes ;
Qu'avec leur plume ils font les destins des couronnes ;
Qu'au moindre petit bruit de leurs productions,
Ils doivent voir chez eux voler les pensions ;
Que sur eux l'univers a la vue attachée ;
Que partout de leur nom la gloire est épanchée,
Et qu'en science ils sont des prodiges fameux,
Pour savoir ce qu'ont dit les autres avant eux,
Pour avoir eu trente ans des yeux et des oreilles,
Pour avoir employé neuf ou dix mille veilles
À se bien barbouiller de Grec et de Latin,
Et se charger l'esprit d'un ténébreux butin
De tous les vieux fatras qui traînent dans les livres ;
Gens qui de leur savoir paraissent toujours ivres ;
Riches pour tout mérite, en babil importun,
Inhabiles à tout, vides de sens commun,
Et pleins d'un ridicule, et d'une impertinence
À décrier partout l'esprit et la science.PHILAMINTE.
Votre chaleur est grande, et cet emportement
De la nature en vous marque le mouvement.
C'est le nom de rival qui dans votre âme excite...
HENRIETTE, TRISSOTIN — 1F / 1H — Acte V, scène I
Auteur : Molière (Jean-Baptiste Poquelin)
Date : 11 mars 1672 (création au Théâtre du Palais-Royal)
Genre : Comédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte V, scène I
Personnages : HENRIETTE, TRISSOTIN
Situation : Henriette tente d’obtenir que Trissotin renonce au mariage ; il refuse malgré ses objections et son absence d’amour.
Intérêt pédagogique : Faire évoluer les stratégies de persuasion et jouer la résistance du prétendant derrière ses compliments.
À propos de cet extrait : L’acte V, absent de l’en-tête fourni, a été ajouté.
HENRIETTE, TRISSOTIN.
HENRIETTE.
C'est sur le mariage où ma mère s'apprête,
Que j'ai voulu, Monsieur, vous parler tête à tête ;
Et j'ai cru, dans le trouble où je vois la maison,
Que je pourrais vous faire écouter la raison.
Je sais qu'avec mes voeux vous me jugez capable
De vous porter en dot un bien considérable :
Mais l'argent dont on voit tant de gens faire cas,
Pour un vrai philosophe a d'indignes appas ;
Et le mépris du bien et des grandeurs frivoles,
Ne doit point éclater dans vos seules paroles.TRISSOTIN.
Aussi n'est-ce point là ce qui me charme en vous ;
Et vos brillants attraits, vos yeux perçants et doux,
Votre grâce et votre air, sont les biens, les richesses,
Qui vous ont attiré mes voeux et mes tendresses ;
C'est de ces seuls trésors que je suis amoureux.HENRIETTE.
Je suis fort redevable à vos feux généreux ;
Cet obligeant amour a de quoi me confondre,
Et j'ai regret, Monsieur, de n'y pouvoir répondre.
Je vous estime autant qu'on saurait estimer,
Mais je trouve un obstacle à vous pouvoir aimer.
Un coeur, vous le savez, à deux ne saurait être,
Et je sens que du mien Clitandre s'est fait maître.
Je sais qu'il a bien moins de mérite que vous,
Que j'ai de méchants yeux pour le choix d'un époux,
Que par cent beaux talents vous devriez me plaire.
Je vois bien que j'ai tort, mais je n'y puis que faire ;
Et tout ce que sur moi peut le raisonnement,
C'est de me vouloir mal d'un tel aveuglement.TRISSOTIN.
Le don de votre main où l'on me fait prétendre,
Me livrera ce coeur que possède Clitandre ;
Et par mille doux soins, j'ai lieu de présumer,
Que je pourrai trouver l'art de me faire aimer.HENRIETTE.
Non, à ses premiers voeux mon âme est attachée,
Et ne peut de vos soins, Monsieur, être touchée.
Avec vous librement j'ose ici m'expliquer,
Et mon aveu n'a rien qui vous doive choquer.
Cette amoureuse ardeur qui dans les coeurs s'excite,
N'est point, comme l'on sait, un effet du mérite ;
Le caprice y prend part, et quand quelqu'un nous plaît,
Souvent nous avons peine à dire pourquoi c'est.
Si l'on aimait, Monsieur, par choix et par sagesse,
Vous auriez tout mon coeur et toute ma tendresse ;
Mais on voit que l'amour se gouverne autrement.
Laissez-moi je vous prie à mon aveuglement,
Et ne vous servez point de cette violence
Que pour vous on veut faire à mon obéissance.
Quand on est honnête homme, on ne veut rien devoir
À ce que des parents ont sur nous de pouvoir.
On répugne à se faire immoler ce qu'on aime,
Et l'on veut n'obtenir un coeur que de lui-même.
Ne poussez point ma mère à vouloir par son choix,
Exercer sur mes voeux la rigueur de ses droits.
Ôtez-moi votre amour, et portez à quelque autre
Les hommages d'un coeur aussi cher que le vôtre.TRISSOTIN.
Le moyen que ce coeur puisse vous contenter ?
Imposez-lui des lois qu'il puisse exécuter.
De ne vous point aimer peut-il être capable,
À moins que vous cessiez, Madame, d'être aimable,
Et d'étaler aux yeux les célestes appas...HENRIETTE.
Eh Monsieur, laissons-là ce galimatias.
Vous avez tant d'Iris, de Philis, d'Amarantes,
Que partout dans vos vers vous peignez si charmantes,
Et pour qui vous jurez tant d'amoureuse ardeur...TRISSOTIN.
C'est mon esprit qui parle, et ce n'est pas mon coeur.
D'elles on ne me voit amoureux qu'en poète ;
Mais j'aime tout de bon l'adorable Henriette.HENRIETTE.
Eh de grâce, Monsieur...TRISSOTIN.
Si c'est vous offenser,
Mon offense envers vous n'est pas prête à cesser.
Cette ardeur, jusqu'ici de vos yeux ignorée,
Vous consacre des voeux d'éternelle durée.
Rien n'en peut arrêter les aimables transports ;
Et bien que vos beautés condamnent mes efforts,
Je ne puis refuser le secours d'une mère
Qui prétend couronner une flamme si chère ;
Et pourvu que j'obtienne un bonheur si charmant,
Pourvu que je vous aie, il n'importe comment.HENRIETTE.
Mais savez-vous qu'on risque un peu plus qu'on ne pense,
À vouloir sur un coeur user de violence.
Qu'il ne fait pas bien sûr, à vous le trancher net,
D'épouser une fille en dépit qu'elle en ait ;
Et qu'elle peut aller en se voyant contraindre,
À des ressentiments que le mari doit craindre ?TRISSOTIN.
Un tel discours n'a rien dont je sois altéré.
À tous événements le sage est préparé.
Guéri par la raison des faiblesses vulgaires,
Il se met au-dessus de ces sortes d'affaires,
Et n'a garde de prendre aucune ombre d'ennui,
De tout ce qui n'est pas pour dépendre de lui.HENRIETTE.
En vérité, Monsieur, je suis de vous ravie ;
Et je ne pensais pas que la philosophie
Fût si belle qu'elle est, d'instruire ainsi les gens
À porter constamment de pareils accidents.
Cette fermeté d'âme à vous si singulière,
Mérite qu'on lui donne une illustre matière ;
Est digne de trouver qui prenne avec amour,
Les soins continuels de la mettre en son jour ;
Et comme, à dire vrai, je n'oserais me croire
Bien propre à lui donner tout l'éclat de sa gloire,
Je le laisse à quelque autre, et vous jure entre nous,
Que je renonce au bien de vous voir mon époux.TRISSOTIN.
Nous allons voir bientôt comment ira l'affaire ;
Et l'on a là-dedans fait venir le notaire.
Psyché
Personnages des extraits
- Psyché : Princesse dont la beauté suscite la jalousie de Vénus. Promise par un oracle à un monstre, elle découvre un palais merveilleux sans savoir encore que l’Amour l’a sauvée.
PSYCHÉ — 1F — Acte III, scène II
Auteur : Molière, Pierre Corneille et Philippe Quinault ; musique de Jean-Baptiste Lully
Date : 17 janvier 1671 (création aux Tuileries)
Genre : Tragédie-ballet en cinq actes et en vers
Extrait : Monologue — acte III, scène II
Personnages : PSYCHÉ
Situation : Psyché découvre un palais merveilleux et croit que cette splendeur rend plus cruel encore le sort qui l’attend.
Intérêt pédagogique : Passer de l’émerveillement à l’angoisse, puis à l’appel désespéré ; faire entendre les changements de mètres.
À propos de cet extrait : Le fichier indique acte II : le monologue correspond à l’acte III, scène II. Œuvre écrite en collaboration par Molière, Pierre Corneille et Philippe Quinault, avec une musique de Jean-Baptiste Lully.
PSYCHÉ.
PSYCHÉ.
Où suis-je ? Et dans un lieu que je croyais barbare,
Quelle savante main a bâti ce palais,
Que l'Art, que la Nature pare
De l'assemblage le plus rare
Que l'oeil puisse admirer jamais ?
Tout rit, tout brille, tout éclate,
Dans ces jardins, dans ces appartements,
Dont les pompeux ameublements
N'ont rien qui n'enchante et ne flatte ;
Et de quelque côté que tournent mes frayeurs,
Je ne vois sous mes pas que de l'or, ou des fleurs.
Le Ciel aurait-il fait cet amas de merveilles
Pour la demeure d'un serpent ?
Et lorsque par leur vue il amuse et suspend
De mon destin jaloux les rigueurs sans pareilles,
Veut-il montrer qu'il s'en repent ?
Non, non, c'est de sa haine en cruautés féconde
Le plus noir, le plus rude trait,
Qui par une rigueur nouvelle et sans seconde
N'étale ce choix qu'elle a fait
De ce qu'a de plus beau le Monde,
Qu'afin que je le quitte avec plus de regret.
Que mon espoir est ridicule,
S'il croit par là soulager mes douleurs !
Tout autant de moments que ma mort se recule,
Sont autant de nouveaux malheurs,
Plus elle tarde, et plus de fois je meurs.
Ne me fais plus languir, viens prendre ta victime,
Monstre qui dois me déchirer ;
Veux-tu que je te cherche, et faut-il que j'anime
Tes fureurs à me dévorer ?
Si le Ciel veut ma mort, si ma vie est un crime,
De ce peu qui m'en reste ose enfin t'emparer,
Je suis lasse de murmurer
Contre un châtiment légitime,
Je suis lasse de soupirer,
Viens, que j'achève d'expirer.
Racine
Andromaque
Personnages des extraits
- Pyrrhus : Fils d’Achille et roi d’Épire, promis à Hermione. Il aime Andromaque et fait dépendre le sort de son fils de sa réponse.
- Andromaque : Veuve d’Hector et captive de Pyrrhus. Elle cherche à sauver son fils Astyanax tout en restant fidèle à son époux mort.
- Céphise : Confidente d’Andromaque. Elle l’aide à chercher une issue pour sauver Astyanax.
- Hermione : Fille de Ménélas et d’Hélène, promise à Pyrrhus. Elle l’aime et veut se venger lorsqu’il choisit Andromaque.
- Cléone : Confidente d’Hermione. Elle écoute ses tourments et tente de la guider dans sa colère.
- Oreste : Fils d’Agamemnon et ambassadeur des Grecs auprès de Pyrrhus. Amoureux d’Hermione, il espère l’obtenir et accepte de servir sa vengeance.
- Phœnix : Ancien gouverneur d’Achille, puis de Pyrrhus. Il conseille le roi et tente de le détourner de sa passion pour Andromaque.
- Pylade : Ami fidèle d’Oreste. Il cherche à le protéger et à l’arracher aux conséquences de sa passion.
- Soldats d’Oreste : Hommes qui accompagnent Oreste et prennent part à l’action meurtrière contre Pyrrhus.
PYRRHUS, ANDROMAQUE, (CÉPHISE) — 1F / 1H — Acte I, scène IV
Auteur : Jean Racine
Date : 17 novembre 1667 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte I, scène IV
Personnages : PYRRHUS, ANDROMAQUE, (CÉPHISE)
Situation : Pyrrhus propose de protéger Astyanax, le fils d’Andromaque, mais attend en retour que la captive accueille son amour. Elle cherche à sauver son enfant sans trahir la mémoire d’Hector.
Intérêt pédagogique : Faire entendre la négociation derrière les déclarations amoureuses ; travailler le rapport de force, les changements de stratégie et les vers partagés.
PYRRHUS, ANDROMAQUE, (CÉPHISE).
PYRRHUS.
Me cherchiez-vous, Madame ?
Un espoir si charmant me seroit-il permis ?ANDROMAQUE.
Je passois jusqu’aux lieux où l’on garde mon fils.
Puisqu’une fois le jour vous souffrez que je voie
Le seul bien qui me reste et d’Hector et de Troie,
J’allois, Seigneur, pleurer un moment avec lui :
Je ne l’ai point encore embrassé d’aujourd’hui.PYRRHUS.
Ah ! Madame, les Grecs, si j’en crois leurs alarmes,
Vous donneront bientôt d’autres sujets de larmes.ANDROMAQUE.
Et quelle est cette peur dont leur cœur est frappé,
Seigneur ? Quelque Troyen vous est-il échappé ?PYRRHUS.
Leur haine pour Hector n’est pas encore éteinte.
Ils redoutent son fils.ANDROMAQUE.
Digne objet de leur crainte !
Un enfant malheureux, qui ne sait pas encor
Que Pyrrhus est son maître, et qu’il est fils d’Hector.PYRRHUS.
Tel qu’il est, tous les Grecs demandent qu’il périsse.
Le fils d’Agamemnon vient hâter son supplice.ANDROMAQUE.
Et vous prononcerez un arrêt si cruel ?
Est-ce mon intérêt qui le rend criminel ?
Hélas ! on ne craint point qu’il venge un jour son père ;
On craint qu’il n’essuyât les larmes de sa mère.
Il m’auroit tenu lieu d’un père et d’un époux ;
Mais il me faut tout perdre, et toujours par vos coups.PYRRHUS.
Madame, mes refus ont prévenu vos larmes.
Tous les Grecs m’ont déjà menacé de leurs armes ;
Mais dussent-ils encore, en repassant les eaux,
Demander votre fils avec mille vaisseaux ;
Coûtât-il tout le sang qu’Hélène a fait répandre ;Dussé-je après dix ans voir mon palais en cendre,
Je ne balance point, je vole à son secours :
Je défendrai sa vie aux dépens de mes jours.
Mais parmi ces périls où je cours pour vous plaire,
Me refuserez-vous un regard moins sévère ?
Haï de tous les Grecs, pressé de tous côtés,
Me faudra-t-il combattre encor vos cruautés ?
Je vous offre mon bras. Puis-je espérer encore
Que vous accepterez un cœur qui vous adore ?
En combattant pour vous, me sera-t-il permis
De ne vous point compter parmi mes ennemis ?ANDROMAQUE.
Seigneur, que faites-vous, et que dira la Grèce ?
Faut-il qu’un si grand cœur montre tant de foiblesse ?
Voulez-vous qu’un dessein si beau, si généreux
Passe pour le transport d’un esprit amoureux ?
Captive, toujours triste, importune à moi-même,
Pouvez-vous souhaiter qu’Andromaque vous aime ?
Quels charmes ont pour vous des yeux infortunés
Qu’à des pleurs éternels vous avez condamnés ?
Non, non, d’un ennemi respecter la misère,Sauver des malheureux, rendre un fils à sa mère,
De cent peuples pour lui combattre la rigueur,
Sans me faire payer son salut de mon cœur,
Malgré moi, s’il le faut, lui donner un asile :
Seigneur, voilà des soins dignes du fils d’Achille.PYRRHUS.
Hé quoi ? votre courroux n’a-t-il pas eu son cours ?
Peut-on haïr sans cesse ? et punit-on toujours ?
J’ai fait des malheureux, sans doute ; et la Phrygie
Cent fois de votre sang a vu ma main rougie.
Mais que vos yeux sur moi se sont bien exercés !
Qu’ils m’ont vendu bien cher les pleurs qu’ils ont versés !
De combien de remords m’ont-ils rendu la proie !
Je souffre tous les maux que j’ai faits devant Troie.
Vaincu, chargé de fers, de regrets consumé,
Brûlé de plus de feux que je n’en allumai,
Tant de soins, tant de pleurs, tant d’ardeurs inquiètes…
Hélas ! fus-je jamais si cruel que vous l’êtes ?
Mais enfin, tour à tour, c’est assez nous punir :
Nos ennemis communs devroient nous réunir.
Madame, dites-moi seulement que j’espère,
Je vous rends votre fils, et je lui sers de père ;
Je l’instruirai moi-même à venger les Troyens ;
J’irai punir les Grecs de vos maux et des miens.
Animé d’un regard, je puis tout entreprendre :Votre Ilion encor peut sortir de sa cendre ;
Je puis, en moins de temps que les Grecs ne l’ont pris,
Dans ses murs relevés couronner votre fils.ANDROMAQUE.
Seigneur, tant de grandeurs ne nous touchent plus guère :
Je les lui promettois tant qu’a vécu son père.
Non, vous n’espérez plus de nous revoir encor,
Sacrés murs, que n’a pu conserver mon Hector.
À de moindres faveurs des malheureux prétendent,
Seigneur : c’est un exil que mes pleurs vous demandent.
Souffrez que loin des Grecs, et même loin de vous,
J’aille cacher mon fils, et pleurer mon époux.
Votre amour contre nous allume trop de haine :
Retournez, retournez à la fille d’Hélène.PYRRHUS.
Et le puis-je, Madame ? Ah ! que vous me gênez !
Comment lui rendre un cœur que vous me retenez ?
Je sais que de mes vœux on lui promit l’empire ;
Je sais que pour régner elle vint dans l’Épire ;
Le sort vous y voulut l’une et l’autre amener :
Vous, pour porter des fers ; elle, pour en donner.
Cependant ai-je pris quelque soin de lui plaire ?
Et ne diroit-on pas, en voyant au contraire
Vos charmes tout-puissants, et les siens dédaignés,
Qu’elle est ici captive, et que vous y régnez ?
Ah ! qu’un seul des soupirs que mon cœur vous envoie,
S’il s’échappoit vers elle, y porteroit de joie !ANDROMAQUE.
Et pourquoi vos soupirs seroient-ils repoussés ?Auroit-elle oublié vos services passés ?
Troie, Hector contre vous révoltent-ils son âme ?
Aux cendres d’un époux doit-elle enfin sa flamme ?
Et quel époux encore ! Ah ! souvenir cruel !
Sa mort seule a rendu votre père immortel.
Il doit au sang d’Hector tout l’éclat de ses armes,
Et vous n’êtes tous deux connus que par mes larmes.PYRRHUS.
Hé bien, Madame, hé bien, il faut vous obéir :
Il faut vous oublier, ou plutôt vous haïr.
Oui, mes vœux ont trop loin poussé leur violence
Pour ne plus s’arrêter que dans l’indifférence.
Songez-y bien : il faut désormais que mon cœur,
S’il n’aime avec transport, haïsse avec fureur.
Je n’épargnerai rien dans ma juste colère :
Le fils me répondra des mépris de la mère ;
La Grèce le demande, et je ne prétends pas
Mettre toujours ma gloire à sauver des ingrats.ANDROMAQUE.
Hélas ! il mourra donc. Il n’a pour sa défense
Que les pleurs de sa mère, et que son innocence.
Et peut-être après tout, en l’état où je suis,
Sa mort avancera la fin de mes ennuis.
Je prolongeois pour lui ma vie et ma misère ;Mais enfin sur ses pas j’irai revoir son père.
Ainsi tous trois, Seigneur, par vos soins réunis,
Nous vous…PYRRHUS.
Allez, Madame, allez voir votre fils.
Peut-être, en le voyant, votre amour plus timide
Ne prendra pas toujours sa colère pour guide.
Pour savoir nos destins, j’irai vous retrouver.
Madame, en l’embrassant, songez à le sauver.
HERMIONE, CLÉONE — 2F — Acte II, scène I
Auteur : Jean Racine
Date : 17 novembre 1667 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte II, scène I
Personnages : HERMIONE, CLÉONE
Situation : Hermione accepte de recevoir Oreste. Avec Cléone, elle tente de se convaincre qu’elle peut renoncer à Pyrrhus et répondre à l’amour d’un autre.
Intérêt pédagogique : Jouer la contradiction entre la décision affichée et le désir persistant ; donner une fonction active aux relances de la confidente.
HERMIONE, CLÉONE.
HERMIONE.
Je fais ce que tu veux. Je consens qu’il me voie :
Je lui veux bien encore accorder cette joie.
Pylade va bientôt conduire ici ses pas ;
Mais si je m’en croyois, je ne le verrois pas.CLÉONE.
Et qu’est-ce que sa vue a pour vous de funeste ?
Madame, n’est-ce pas toujours le même Oreste
Dont vous avez cent fois souhaité le retour,
Et dont vous regrettiez la constance et l’amour ?HERMIONE.
C’est cet amour payé de trop d’ingratitude
Qui me rend en ces lieux sa présence si rude.
Quelle honte pour moi, quel triomphe pour lui
De voir mon infortune égaler son ennui !
Est-ce là, dira-t-il, cette fière Hermione ?
Elle me dédaignoit ; un autre l’abandonne.
L’ingrate, qui mettoit son cœur à si haut prix,
Apprend donc à son tour à souffrir des mépris ?
Ah Dieux !CLÉONE.
Ah ! dissipez ces indignes alarmes.
Il a trop bien senti le pouvoir de vos charmes.
Vous croyez qu’un amant vienne vous insulter ?Il vous rapporte un cœur qu’il n’a pu vous ôter.
Mais vous ne dites point ce que vous mande un père.HERMIONE.
Dans ses retardements si Pyrrhus persévère,
À la mort du Troyen s’il ne veut consentir,
Mon père avec les Grecs m’ordonne de partir.CLÉONE.
Hé bien, Madame, hé bien ! écoutez donc Oreste.
Pyrrhus a commencé, faites au moins le reste.
Pour bien faire, il faudroit que vous le prévinssiez.
Ne m’avez-vous pas dit que vous le haïssiez ?HERMIONE.
Si je le hais, Cléone ! Il y va de ma gloire,
Après tant de bontés dont il perd la mémoire.
Lui qui me fut si cher, et qui m’a pu trahir !
Ah ! je l’ai trop aimé pour ne le point haïr.CLÉONE.
Fuyez-le donc, Madame ; et puisqu’on vous adore…HERMIONE.
Ah ! laisse à ma fureur le temps de croître encore ;
Contre mon ennemi laisse-moi m’assurer :
Cléone, avec horreur je m’en veux séparer.
Il n’y travaillera que trop bien, l’infidèle !CLÉONE.
Quoi ? vous en attendez quelque injure nouvelle ?
Aimer une captive, et l’aimer à vos yeux,
Tout cela n’a donc pu vous le rendre odieux ?
Après ce qu’il a fait, que sauroit-il donc faire ?
Il vous auroit déplu, s’il pouvoit vous déplaire.HERMIONE.
Pourquoi veux-tu, cruelle, irriter mes ennuis ?
Je crains de me connoître en l’état où je suis.
De tout ce que tu vois tâche de ne rien croire ;
Crois que je n’aime plus, vante-moi ma victoire ;Crois que dans son dépit mon cœur est endurci ;
Hélas ! et s’il se peut, fais-le-moi croire aussi.
Tu veux que je le fuie. Hé bien ! rien ne m’arrête :
Allons. N’envions plus son indigne conquête ;
Que sur lui sa captive étende son pouvoir.
Fuyons… Mais si l’ingrat rentroit dans son devoir !
Si la foi dans son cœur retrouvoit quelque place !
S’il venoit à mes pieds me demander sa grâce !
Si sous mes lois, Amour, tu pouvois l’engager !
S’il vouloit !… Mais l’ingrat ne veut que m’outrager.
Demeurons toutefois pour troubler leur fortune ;
Prenons quelque plaisir à leur être importune ;
Ou le forçant de rompre un nœud si solennel,
Aux yeux de tous les Grecs rendons-le criminel.
J’ai déjà sur le fils attiré leur colère ;
Je veux qu’on vienne encor lui demander la mère.
Rendons-lui les tourments qu’elle me fait souffrir :
Qu’elle le perde, ou bien qu’il la fasse périr.CLÉONE.
Vous pensez que des yeux toujours ouverts aux larmes
Se plaisent à troubler le pouvoir de vos charmes,
Et qu’un cœur accablé de tant de déplaisirs
De son persécuteur ait brigué les soupirs ?
Voyez si sa douleur en paroît soulagée.
Pourquoi donc les chagrins où son âme est plongée ?Contre un amant qui plaît pourquoi tant de fierté ?
HERMIONE.
Hélas ! pour mon malheur, je l’ai trop écouté.
Je n’ai point du silence affecté le mystère :
Je croyois sans péril pouvoir être sincère ;
Et sans armer mes yeux d’un moment de rigueur,
Je n’ai pour lui parler consulté que mon cœur.
Et qui ne se seroit comme moi déclarée
Sur la foi d’une amour si saintement jurée ?
Me voyoit-il de l’œil qu’il me voit aujourd’hui ?
Tu t’en souviens encor, tout conspiroit pour lui :
Ma famille vengée, et les Grecs dans la joie,
Nos vaisseaux tout chargés des dépouilles de Troie,
Les exploits de son père effacés par les siens,
Ses feux que je croyois plus ardents que les miens,
Mon cœur, toi-même enfin de sa gloire éblouie,
Avant qu’il me trahît, vous m’avez tous trahie.
Mais c’en est trop, Cléone, et quel que soit Pyrrhus,
Hermione est sensible, Oreste a des vertus.
Il sait aimer du moins, et même sans qu’on l’aime ;
Et peut-être il saura se faire aimer lui-même.
Allons : qu’il vienne enfin.CLÉONE.
Madame, le voici.HERMIONE.
Ah ! je ne croyois pas qu’il fût si près d’ici.
HERMIONE, ORESTE, (CLÉONE) — 1F / 1H — Acte II, scène II
Auteur : Jean Racine
Date : 17 novembre 1667 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte II, scène II
Personnages : HERMIONE, ORESTE, (CLÉONE)
Situation : Oreste avoue son amour à Hermione. Elle lui demande d’obtenir de Pyrrhus un choix entre elle et le fils d’Andromaque, et laisse entrevoir un départ avec lui.
Intérêt pédagogique : Distinguer ce qui est promis de ce qui est espéré ; travailler l’écoute, la séduction et le sous-texte politique.
HERMIONE, ORESTE, (CLÉONE).
HERMIONE.
Le croirai-je, Seigneur, qu’un reste de tendresse
Vous fasse ici chercher une triste princesse ?
Ou ne dois-je imputer qu’à votre seul devoir
L’heureux empressement qui vous porte à me voir ?ORESTE.
Tel est de mon amour l’aveuglement funeste,
Vous le savez, Madame ; et le destin d’Oreste
Est de venir sans cesse adorer vos attraits,
Et de jurer toujours qu’il n’y viendra jamais.
Je sais que vos regards vont rouvrir mes blessures,
Que tous mes pas vers vous sont autant de parjures :
Je le sais, j’en rougis. Mais j’atteste les Dieux,
Témoins de la fureur de mes derniers adieux,
Que j’ai couru partout où ma perte certaine
Dégageoit mes serments et finissoit ma peine.
J’ai mendié la mort chez des peuples cruels
Qui n’apaisoient leurs dieux que du sang des mortels :
Ils m’ont fermé leur temple ; et ces peuples barbares
De mon sang prodigué sont devenus avares.
Enfin je viens à vous, et je me vois réduit
À chercher dans vos yeux une mort qui me fuit.Mon désespoir n’attend que leur indifférence :
Ils n’ont qu’à m’interdire un reste d’espérance ;
Ils n’ont, pour avancer cette mort où je cours,
Qu’à me dire une fois ce qu’ils m’ont dit toujours.
Voilà, depuis un an, le seul soin qui m’anime.
Madame, c’est à vous de prendre une victime
Que les Scythes auroient dérobée à vos coups,
Si j’en avois trouvé d’aussi cruels que vous.HERMIONE.
Quittez, Seigneur, quittez ce funeste langage.
À des soins plus pressants la Grèce vous engage.
Que parlez-vous du Scythe et de mes cruautés ?
Songez à tous ces rois que vous représentez.
Faut-il que d’un transport leur vengeance dépende ?
Est-ce le sang d’Oreste enfin qu’on vous demande ?
Dégagez-vous des soins dont vous êtes chargé.ORESTE.
Les refus de Pyrrhus m’ont assez dégagé,
Madame : il me renvoie ; et quelque autre puissance
Lui fait du fils d’Hector embrasser la défense.HERMIONE.
L’infidèle !ORESTE.
Ainsi donc, tout prêt à le quitter,Sur mon propre destin je viens vous consulter.
Déjà même je crois entendre la réponse
Qu’en secret contre moi votre haine prononce.HERMIONE.
Hé quoi ? toujours injuste en vos tristes discours,
De mon inimitié vous plaindrez-vous toujours ?
Quelle est cette rigueur tant de fois alléguée ?
J’ai passé dans l’Épire, où j’étois reléguée :
Mon père l’ordonnoit. Mais qui sait si depuis
Je n’ai point en secret partagé vos ennuis ?
Pensez-vous avoir seul éprouvé des alarmes ?
Que l’Épire jamais n’ait vu couler mes larmes ?
Enfin qui vous a dit que malgré mon devoir
Je n’ai pas quelquefois souhaité de vous voir ?ORESTE.
Souhaité de me voir ! Ah ! divine princesse…
Mais, de grâce, est-ce à moi que ce discours s’adresse ?
Ouvrez vos yeux : songez qu’Oreste est devant vous,
Oreste, si longtemps l’objet de leur courroux.HERMIONE.
Oui, c’est vous dont l’amour, naissant avec leurs charmes,
Leur apprit le premier le pouvoir de leurs armes ;
Vous que mille vertus me forçoient d’estimer ;Vous que j’ai plaint, enfin que je voudrois aimer.
ORESTE.
Je vous entends. Tel est mon partage funeste :
Le cœur est pour Pyrrhus, et les vœux pour Oreste.HERMIONE.
Ah ! ne souhaitez pas le destin de Pyrrhus :
Je vous haïrois trop.ORESTE.
Vous m’en aimeriez plus.
Ah ! que vous me verriez d’un regard bien contraire !
Vous me voulez aimer, et je ne puis vous plaire ;
Et l’amour seul alors se faisant obéir,
Vous m’aimeriez, Madame, en me voulant haïr.
Ô Dieux ! tant de respects, une amitié si tendre…
Que de raisons pour moi, si vous pouviez m’entendre !
Vous seule pour Pyrrhus disputez aujourd’hui,
Peut-être malgré vous, sans doute malgré lui.
Car enfin il vous hait ; son âme ailleurs éprise
N’a plus…HERMIONE.
Qui vous l’a dit. Seigneur, qu’il me méprise ?
Ses regards, ses discours vous l’ont-ils donc appris ?
Jugez-vous que ma vue inspire des mépris,
Qu’elle allume en un cœur des feux si peu durables ?
Peut-être d’autres yeux me sont plus favorables.ORESTE.
Poursuivez : il est beau de m’insulter ainsi.
Cruelle, c’est donc moi qui vous méprise ici ?
Vos yeux n’ont pas assez éprouvé ma constance ?
Je suis donc un témoin de leur peu de puissance ?
Je les ai méprisés ? Ah ! qu’ils voudroient bien voirMon rival, comme moi, mépriser leur pouvoir !
HERMIONE.
Que m’importe, Seigneur, sa haine ou sa tendresse ?
Allez contre un rebelle armer toute la Grèce ;
Rapportez-lui le prix de sa rébellion ;
Qu’on fasse de l’Épire un second Ilion.
Allez. Après cela direz-vous que je l’aime ?ORESTE.
Madame, faites plus, et venez-y vous-même.
Voulez-vous demeurer pour otage en ces lieux ?
Venez dans tous les cœurs faire parler vos yeux.
Faisons de notre haine une commune attaque.HERMIONE.
Mais, Seigneur, cependant s’il épouse Andromaque ?ORESTE.
Hé ! Madame.HERMIONE.
Songez quelle honte pour nous
Si d’une Phrygienne il devenoit l’époux !ORESTE.
Et vous le haïssez ? Avouez-le, Madame,
L’amour n’est pas un feu qu’on renferme en une âme :
Tout nous trahit, la voix, le silence, les yeux ;
Et les feux mal couverts n’en éclatent que mieux.HERMIONE.
Seigneur, je le vois bien, votre âme prévenue
Répand sur mes discours le venin qui la tue,
Toujours dans mes raisons cherche quelque détour,
Et croit qu’en moi la haine est un effort d’amour.
Il faut donc m’expliquer : vous agirez ensuite.
Vous savez qu’en ces lieux mon devoir m’a conduite ;Mon devoir m’y retient, et je n’en puis partir
Que mon père ou Pyrrhus ne m’en fasse sortir.
De la part de mon père allez lui faire entendre
Que l’ennemi des Grecs ne peut être son gendre :
Du Troyen ou de moi faites-le décider ;
Qu’il songe qui des deux il veut rendre ou garder ;
Enfin qu’il me renvoie, ou bien qu’il vous le livre.
Adieu. S’il y consent, je suis prête à vous suivre.
PYRRHUS, PHŒNIX — 2H — Acte II, scène V
Auteur : Jean Racine
Date : 17 novembre 1667 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte II, scène V
Personnages : PYRRHUS, PHŒNIX
Situation : Pyrrhus affirme à Phœnix qu’il renonce à Andromaque et épousera Hermione. Son discours laisse pourtant apparaître la persistance de sa passion.
Intérêt pédagogique : Faire évoluer une tentative de persuasion de soi ; explorer les dénégations, les reprises et l’influence du confident.
PYRRHUS, PHŒNIX.
PYRRHUS.
Hé bien, Phœnix, l’amour est-il le maître ?
Tes yeux refusent-ils encor de me connaître ?PHŒNIX.
Ah ! je vous reconnois ; et ce juste courroux,
Ainsi qu’à tous les Grecs, Seigneur, vous rend à vous.
Ce n’est plus le jouet d’une flamme servile :
C’est Pyrrhus, c’est le fils et le rival d’Achille,
Que la gloire à la fin ramène sous ses lois,
Qui triomphe de Troie une seconde fois.PYRRHUS.
Dis plutôt qu’aujourd’hui commence ma victoire.
D’aujourd’hui seulement je jouis de ma gloire ;
Et mon cœur, aussi fier que tu l’as vu soumis,
Croit avoir en l’amour vaincu mille ennemis.
Considère, Phœnix, les troubles que j’évite,
Quelle foule de maux l’amour traîne à sa suite.
Que d’amis, de devoirs j’allois sacrifier.
Quels périls… Un regard m’eût tout fait oublier.
Tous les Grecs conjurés fondoient sur un rebelle.
Je trouvois du plaisir à me perdre pour elle.PHŒNIX.
Oui, je bénis, Seigneur, l’heureuse cruauté
Qui vous rend…PYRRHUS.
Tu l’as vu, comme elle m’a traité.
Je pensois, en voyant sa tendresse alarmée,
Que son fils me la dût renvoyer désarmée.
J’allois voir le succès de ses embrassements :
Je n’ai trouvé que pleurs mêlés d’emportements.
Sa misère l’aigrit ; et toujours plus farouche,
Cent fois le nom d’Hector est sorti de sa bouche.
Vainement à son fils j’assurois mon secours :
« C’est Hector, disoit-elle en l’embrassant toujours ;
Voilà ses yeux, sa bouche, et déjà son audace ;
C’est lui-même, c’est toi, cher époux, que j’embrasse. »
Et quelle est sa pensée ? Attend-elle en ce jour
Que je lui laisse un fils pour nourrir son amour ?PHŒNIX.
Sans doute. C’est le prix que vous gardoit l’ingrate.
Mais laissez-la, Seigneur.PYRRHUS.
Je vois ce qui la flatte.
Sa beauté la rassure ; et malgré mon courroux,
L’orgueilleuse m’attend encore à ses genoux.
Je la verrois aux miens, Phœnix, d’un œil tranquille.
Elle est veuve d’Hector, et je suis fils d’Achille :
Trop de haine sépare Andromaque et Pyrrhus.PHŒNIX.
Commencez donc, Seigneur, à ne m’en parler plus.
Allez voir Hermione ; et content de lui plaire,
Oubliez à ses pieds jusqu’à votre colère.
Vous-même à cet hymen venez la disposer.
Est-ce sur un rival qu’il s’en faut reposer ?
Il ne l’aime que trop.PYRRHUS.
Crois-tu, si je l’épouse,
Qu’Andromaque en son cœur n’en sera pas jalouse ?PHŒNIX.
Quoi ? toujours Andromaque occupe votre esprit ?
Que vous importe, ô Dieux ! sa joie ou son dépit ?
Quel charme, malgré vous, vers elle vous attire ?PYRRHUS.
Non, je n’ai pas bien dit tout ce qu’il lui faut dire :
Ma colère à ses yeux n’a paru qu’à demi ;
Elle ignore à quel point je suis son ennemi.
Retournons-y. Je veux la braver à sa vue,
Et donner à ma haine une libre étendue.
Viens voir tous ses attraits, Phœnix, humiliés.
Allons.PHŒNIX.
Allez, Seigneur, vous jeter à ses pieds.
Allez, en lui jurant que votre âme l’adore,
À de nouveaux mépris l’encourager encore.PYRRHUS.
Je le vois bien, tu crois que prêt à l’excuser
Mon cœur court après elle, et cherche à s’apaiser.PHŒNIX.
Vous aimez : c’est assez.PYRRHUS.
Moi l’aimer ? une ingrate
Qui me hait d’autant plus que mon amour la flatte ?
Sans parents, sans amis, sans espoir que sur moi,
Je puis perdre son fils ; peut-être je le doi.
Étrangère… que dis-je ? esclave dans l’Épire,
Je lui donne son fils, mon âme, mon empire ;
Et je ne puis gagner dans son perfide cœur
D’autre rang que celui de son persécuteur ?
Non, non, je l’ai juré, ma vengeance est certaine :
Il faut bien une fois justifier sa haine.
J’abandonne son fils. Que de pleurs vont couler !
De quel nom sa douleur me va-t-elle appeler !Quel spectacle pour elle aujourd’hui se dispose !
Elle en mourra, Phœnix, et j’en serai la cause.
C’est lui mettre moi-même un poignard dans le sein.PHŒNIX.
Et pourquoi donc en faire éclater le dessein ?
Que ne consultiez-vous tantôt votre foiblesse ?PYRRHUS.
Je t’entends. Mais excuse un reste de tendresse.
Crains-tu pour ma colère un si foible combat ?
D’un amour qui s’éteint c’est le dernier éclat.
Allons. À tes conseils, Phœnix, je m’abandonne.
Faut-il livrer son fils ? faut-il voir Hermione ?PHŒNIX.
Oui, voyez-la, Seigneur, et par des vœux soumis
Protestez-lui…PYRRHUS.
Faisons tout ce que j’ai promis.
ORESTE, PYLADE — 2H — Acte III, scène I
Auteur : Jean Racine
Date : 17 novembre 1667 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte III, scène I
Personnages : ORESTE, PYLADE
Situation : Oreste, désespéré par le mariage annoncé de Pyrrhus et d’Hermione, envisage d’enlever celle qu’il aime. Pylade cherche à contenir sa fureur et à organiser leur action.
Intérêt pédagogique : Opposer l’impulsion à la maîtrise ; travailler l’amitié dans le conflit et la progression d’une décision dangereuse.
ORESTE, PYLADE.
PYLADE.
Modérez donc, Seigneur, cette fureur extrême.
Je ne vous connois plus : vous n’êtes plus vous-même.
Souffrez…ORESTE.
Non, tes conseils ne sont plus de saison,
Pylade, je suis las d’écouter la raison.
C’est traîner trop longtemps ma vie et mon supplice :
Il faut que je l’enlève, ou bien que je périsse.
Le dessein en est pris, je le veux achever.
Oui, je le veux.PYLADE.
Hé bien, il la faut enlever :
J’y consens. Mais songez cependant où vous êtes.
Que croira-t-on de vous, à voir ce que vous faites ?
Dissimulez : calmez ce transport inquiet ;
Commandez à vos yeux de garder le secret.
Ces gardes, cette cour, l’air qui vous environne,
Tout dépend de Pyrrhus, et surtout Hermione.À ses regards surtout cachez votre courroux.
Ô Dieux ! en cet état pourquoi la cherchiez-vous ?ORESTE.
Que sais-je ? De moi-même étois-je alors le maître ?
La fureur m’emportoit, et je venois peut-être
Menacer à la fois l’ingrate et son amant.PYLADE.
Et quel étoit le fruit de cet emportement ?ORESTE.
Et quelle âme, dis-moi, ne seroit éperdue
Du coup dont ma raison vient d’être confondue ?
Il épouse, dit-il, Hermione demain ;
Il veut, pour m’honorer, la tenir de ma main.
Ah ! plutôt cette main dans le sang du barbare…PYLADE.
Vous l’accusez, Seigneur, de ce destin bizarre.
Cependant, tourmenté de ses propres desseins,
Il est peut-être à plaindre autant que je vous plains.ORESTE.
Non, non ; je le connois, mon désespoir le flatte ;
Sans moi, sans mon amour, il dédaignoit l’ingrate ;
Ses charmes jusque-là n’avoient pu le toucher :
Le cruel ne la prend que pour me l’arracher.
Ah Dieux ! c’en étoit fait : Hermione gagnée
Pour jamais de sa vue alloit être éloignée.
Son cœur, entre l’amour et le dépit confus,
Pour se donner à moi n’attendoit qu’un refus ;Ses yeux s’ouvroient, Pylade ; elle écoutoit Oreste,
Lui parloit, le plaignoit. Un mot eût fait le reste.PYLADE.
Vous le croyez.ORESTE.
Hé quoi ? ce courroux enflammé
Contre un ingrat…PYLADE.
Jamais il ne fut plus aimé.
Pensez-vous, quand Pyrrhus vous l’auroit accordée,
Qu’un prétexte tout prêt ne l’eût pas retardée ?
M’en croirez-vous ? Lassé de ses trompeurs attraits,
Au lieu de l’enlever, fuyez-la pour jamais.
Quoi ? votre amour se veut charger d’une furie
Qui vous détestera, qui toute votre vie
Regrettant un hymen tout prêt à s’achever,
Voudra…ORESTE.
C’est pour cela que je veux l’enlever.
Tout lui riroit, Pylade ; et moi, pour mon partage,
Je n’emporterois donc qu’une inutile rage ?
J’irois loin d’elle encor tâcher de l’oublier ?
Non, non, à mes tourments je veux l’associer.
C’est trop gémir tout seul. Je suis las qu’on me plaigne :
Je prétends qu’à mon tour l’inhumaine me craigne,
Et que ses yeux cruels, à pleurer condamnés,
Me rendent tous les noms que je leur ai donnés.PYLADE.
Voilà donc le succès qu’aura votre ambassade :
Oreste ravisseur !ORESTE.
Et qu’importe, Pylade ?Quand nos États vengés jouiront de mes soins,
L’ingrate de mes pleurs jouira-t-elle moins ?
Et que me servira que la Grèce m’admire,
Tandis que je serai la fable de l’Épire ?
Que veux-tu ? Mais, s’il faut ne te rien déguiser,
Mon innocence enfin commence à me peser.
Je ne sais de tout temps quelle injuste puissance
Laisse le crime en paix et poursuit l’innocence.
De quelque part sur moi que je tourne les yeux,
Je ne vois que malheurs qui condamnent les Dieux.
Méritons leur courroux, justifions leur haine,
Et que le fruit du crime en précède la peine.
Mais toi, par quelle erreur veux-tu toujours sur toi
Détourner un courroux qui ne cherche que moi ?
Assez et trop longtemps mon amitié t’accable :
Évite un malheureux, abandonne un coupable.
Cher Pylade, crois-moi, ta pitié te séduit.
Laisse-moi des périls dont j’attends tout le fruit.
Porte aux Grecs cet enfant que Pyrrhus m’abandonne.
Va-t’en.PYLADE.
Allons, Seigneur, enlevons Hermione.
Au travers des périls un grand cœur se fait jour.
Que ne peut l’amitié conduite par l’amour ?
Allons de tous vos Grecs encourager le zèle.Nos vaisseaux sont tout prêts, et le vent nous appelle.
Je sais de ce palais tous les détours obscurs ;
Vous voyez que la mer en vient battre les murs ;
Et cette nuit, sans peine, une secrète voie
Jusqu’en votre vaisseau conduira votre proie.ORESTE.
J’abuse, cher ami, de ton trop d’amitié.
Mais pardonne à des maux dont toi seul as pitié ;
Excuse un malheureux qui perd tout ce qu’il aime,
Que tout le monde hait, et qui se hait lui-même.
Que ne puis-je à mon tour dans un sort plus heureux…PYLADE.
Dissimulez, Seigneur : c’est tout ce que je veux.
Gardez qu’avant le coup votre dessein n’éclate :
Oubliez jusque-là qu’Hermione est ingrate ;
Oubliez votre amour. Elle vient, je la voi.ORESTE.
Va-t’en. Réponds-moi d’elle, et je réponds de moi.
PYRRHUS, (ANDROMAQUE), (CÉPHISE) — 1H — Acte III, scène VII
Auteur : Jean Racine
Date : 17 novembre 1667 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte III, scène VII
Personnages : PYRRHUS, (ANDROMAQUE), (CÉPHISE)
Situation : Pyrrhus impose à Andromaque un choix : l’épouser et sauver Astyanax, ou refuser et perdre son fils. Sa déclaration amoureuse se transforme en ultimatum.
Intérêt pédagogique : Construire la montée de la pression ; faire entendre les bascules entre supplication, promesse et menace, sans uniformiser la tirade.
PYRRHUS, (ANDROMAQUE), (CÉPHISE).
PYRRHUS, continue.
Madame, demeurez.
On peut vous rendre encor ce fils que vous pleurez.
Oui, je sens à regret qu’en excitant vos larmes
Je ne fais contre moi que vous donner des armes.
Je croyois apporter plus de haine en ces lieux.
Mais, Madame, du moins tournez vers moi les yeux :
Voyez si mes regards sont d’un juge sévère,
S’ils sont d’un ennemi qui cherche à vous déplaire.
Pourquoi me forcez-vous vous-même à vous trahir ?
Au nom de votre fils, cessons de nous haïr.
À le sauver enfin c’est moi qui vous convie.
Faut-il que mes soupirs vous demandent sa vie ?Faut-il qu’en sa faveur j’embrasse vos genoux ?
Pour la dernière fois, sauvez-le, sauvez-vous.
Je sais de quels serments je romps pour vous les chaînes,
Combien je vais sur moi faire éclater de haines.
Je renvoie Hermione, et je mets sur son front,
Au lieu de ma couronne, un éternel affront.
Je vous conduis au temple où son hymen s’apprête ;
Je vous ceins du bandeau préparé pour sa tête.
Mais ce n’est plus, Madame, une offre à dédaigner :
Je vous le dis, il faut ou périr ou régner.
Mon cœur, désespéré d’un an d’ingratitude,
Ne peut plus de son sort souffrir l’incertitude.
C’est craindre, menacer et gémir trop longtemps.
Je meurs si je vous perds, mais je meurs si j’attends.
Songez-y : je vous laisse ; et je viendrai vous prendre
Pour vous mener au temple, où ce fils doit m’attendre ;
Et là vous me verrez, soumis ou furieux,
Vous couronner, Madame, ou le perdre à vos yeux.
ORESTE, HERMIONE, (CLÉONE) — 1F / 1H — Acte IV, scène III
Auteur : Jean Racine
Date : 17 novembre 1667 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte IV, scène III
Personnages : ORESTE, HERMIONE, (CLÉONE)
Situation : Hermione exige qu’Oreste tue Pyrrhus avant ses noces avec Andromaque. Oreste hésite devant le crime, puis accepte pour tenter de gagner son amour.
Intérêt pédagogique : Jouer la manipulation comme une suite d’actions précises ; travailler l’urgence, la résistance et le moment où le partenaire cède.
ORESTE, HERMIONE, (CLÉONE).
ORESTE.
Ah ! Madame, est-il vrai qu’une fois
Oreste en vous cherchant obéisse à vos lois ?
Ne m’a-t-on point flatté d’une fausse espérance ?
Avez-vous en effet souhaité ma présence ?
Croirai-je que vos yeux, à la fin désarmés,
Veulent…HERMIONE.
Je veux savoir, Seigneur, si vous m’aimez.ORESTE.
Si je vous aime ? Ô Dieux ! mes serments, mes parjures,
Ma fuite, mon retour, mes respects, mes injures,
Mon désespoir, mes yeux de pleurs toujours noyés,
Quels témoins croirez-vous, si vous ne les croyez ?HERMIONE.
Vengez-moi, je crois tout.ORESTE.
Hé bien ! allons, Madame :
Mettons encore un coup toute la Grèce en flamme ;
Prenons, en signalant mon bras et votre nom,
Vous, la place d’Hélène, et moi, d’Agamemnon.
De Troie en ce pays réveillons les misères ;
Et qu’on parle de nous, ainsi que de nos pères.
Partons, je suis tout prêt.HERMIONE.
Non, Seigneur, demeurons :
Je ne veux pas si loin porter de tels affronts.
Quoi ? de mes ennemis couronnant l’insolence,
J’irois attendre ailleurs une lente vengeance ?
Et je m’en remettrois au destin des combats,
Qui peut-être à la fin ne me vengeroit pas ?
Je veux qu’à mon départ toute l’Épire pleure.
Mais si vous me vengez, vengez-moi dans une heure,
Tous vos retardements sont pour moi des refus,
Courez au temple. Il faut immoler…ORESTE.
Qui ?HERMIONE.
Pyrrhus.ORESTE.
Pyrrhus, Madame ?HERMIONE.
Hé quoi ? votre haine chancelle ?Ah ! courez, et craignez que je ne vous rappelle.
N’alléguez point des droits que je veux oublier ;
Et ce n’est pas à vous à le justifier.ORESTE.
Moi, je l’excuserois ? Ah ! vos bontés, Madame,
Ont gravé trop avant ses crimes dans mon âme.
Vengeons-nous, j’y consens, mais par d’autres chemins.
Soyons ses ennemis, et non ses assassins :
Faisons de sa ruine une juste conquête.
Quoi ? pour réponse aux Grecs porterai-je sa tête ?
Et n’ai-je pris sur moi le soin de tout l’État
Que pour m’en acquitter par un assassinat ?
Souffrez, au nom des Dieux, que la Grèce s’explique,
Et qu’il meure chargé de la haine publique.
Souvenez-vous qu’il règne, et qu’un front couronné…HERMIONE.
Ne vous suffit-il pas que je l’ai condamné ?
Ne vous suffit-il pas que ma gloire offensée
Demande une victime à moi seule adressée ;
Qu’Hermione est le prix d’un tyran opprimé ;
Que je le hais ; enfin, Seigneur, que je l’aimai ?
Je ne m’en cache point : l’ingrat m’avoit su plaire,
Soit qu’ainsi l’ordonnât mon amour ou mon père.
N’importe ; mais enfin réglez-vous là-dessus.
Malgré mes vœux, Seigneur, honteusement déçus,
Malgré la juste horreur que son crime me donne,
Tant qu’il vivra craignez que je ne lui pardonne.
Doutez jusqu’à sa mort d’un courroux incertain :
S’il ne meurt aujourd’hui, je puis l’aimer demain.ORESTE.
Hé bien ! il faut le perdre, et prévenir sa grâce ;Il faut… Mais cependant que faut-il que je fasse ?
Comment puis-je sitôt servir votre courroux ?
Quel chemin jusqu’à lui peut conduire mes coups ?
À peine suis-je encore arrivé dans l’Épire,
Vous voulez par mes mains renverser un empire ;
Vous voulez qu’un roi meure, et pour son châtiment
Vous ne donnez qu’un jour, qu’une heure, qu’un moment.
Aux yeux de tout son peuple il faut que je l’opprime !
Laissez-moi vers l’autel conduire ma victime,
Je ne m’en défends plus ; et je ne veux qu’aller
Reconnoître la place où je dois l’immoler.
Cette nuit je vous sers, cette nuit je l’attaque.HERMIONE.
Mais cependant ce jour il épouse Andromaque.
Dans le temple déjà le trône est élevé ;
Ma honte est confirmée, et son crime achevé.
Enfin qu’attendez-vous ? Il vous offre sa tête :
Sans gardes, sans défense il marche à cette fête ;
Autour du fils d’Hector il les fait tous ranger ;
Il s’abandonne au bras qui me voudra venger.
Voulez-vous, malgré lui, prendre soin de sa vie ?
Armez, avec vos Grecs, tous ceux qui m’ont suivie ;
Soulevez vos amis : tous les miens sont à vous.
Il me trahit, vous trompe, et nous méprise tous.
Mais quoi ? déjà leur haine est égale à la mienne :
Elle épargne à regret l’époux d’une Troyenne.
Parlez : mon ennemi ne vous peut échapper,
Ou plutôt il ne faut que les laisser frapper.
Conduisez ou suivez une fureur si belle ;
Revenez tout couvert du sang de l’infidèle ;
Allez : en cet état soyez sûr de mon cœur.ORESTE.
Mais, Madame, songez…HERMIONE.
Ah ! c’en est trop, Seigneur.
Tant de raisonnements offensent ma colère.
J’ai voulu vous donner les moyens de me plaire,
Rendre Oreste content ; mais enfin je vois bien
Qu’il veut toujours se plaindre, et ne mériter rien.
Partez : allez ailleurs vanter votre constance,
Et me laissez ici le soin de ma vengeance.
De mes lâches bontés mon courage est confus,
Et c’est trop en un jour essuyer de refus.
Je m’en vais seule au temple, où leur hymen s’apprête,
Où vous n’osez aller mériter ma conquête.
Là, de mon ennemi je saurai m’approcher :
Je percerai le cœur que je n’ai pu toucher ;
Et mes sanglantes mains, sur moi-même tournées,
Aussitôt, malgré lui, joindront nos destinées ;
Et tout ingrat qu’il est, il me sera plus doux
De mourir avec lui que de vivre avec vous.ORESTE.
Non, je vous priverai de ce plaisir funeste,
Madame : il ne mourra que de la main d’Oreste.
Vos ennemis par moi vont vous être immolés,
Et vous reconnoîtrez mes soins, si vous voulez.HERMIONE.
Allez. De votre sort laissez-moi la conduite,
Et que tous vos vaisseaux soient prêts pour notre fuite.
PYRRHUS, HERMIONE, (PHŒNIX) — 1F / 1H — Acte IV, scène V
Auteur : Jean Racine
Date : 17 novembre 1667 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte IV, scène V
Personnages : PYRRHUS, HERMIONE, (PHŒNIX)
Situation : Pyrrhus annonce à Hermione qu’il épouse Andromaque. Hermione passe du reproche à l’aveu amoureux, puis à une menace qui prépare la catastrophe.
Intérêt pédagogique : Relier l’argumentation à la blessure intime ; travailler l’adresse, les changements de ton et le passage du vouvoiement au tutoiement.
PYRRHUS, HERMIONE, (PHŒNIX).
PYRRHUS.
Vous ne m’attendiez pas, Madame ; et je vois bien
Que mon abord ici trouble votre entretien.
Je ne viens point, armé d’un indigne artifice,
D’un voile d’équité couvrir mon injustice :
Il suffit que mon cœur me condamne tout bas ;
Et je soutiendrois mal ce que je ne crois pas.
J’épouse une Troyenne. Oui, Madame, et j’avoueQue je vous ai promis la foi que je lui voue.
Un autre vous diroit que dans les champs troyens
Nos deux pères sans nous formèrent ces liens,
Et que sans consulter ni mon choix ni le vôtre,
Nous fûmes sans amour engagés l’un à l’autre ;
Mais c’est assez pour moi que je me sois soumis.
Par mes ambassadeurs mon cœur vous fut promis ;
Loin de les révoquer, je voulus y souscrire.
Je vous vis avec eux arriver en Épire ;
Et quoique d’un autre œil l’éclat victorieux
Eût déjà prévenu le pouvoir de vos yeux,
Je ne m’arrêtai point à cette ardeur nouvelle :
Je voulus m’obstiner à vous être fidèle,
Je vous reçus en reine ; et jusques à ce jour
J’ai cru que mes serments me tiendroient lieu d’amour.
Mais cet amour l’emporte, et par un coup funeste
Andromaque m’arrache un cœur qu’elle déteste.
L’un par l’autre entraînés, nous courons à l’autel
Nous jurer, malgré nous, un amour immortel.
Après cela, Madame, éclatez contre un traître,
Qui l’est avec douleur, et qui pourtant veut l’être.
Pour moi, loin de contraindre un si juste courroux,
Il me soulagera peut-être autant que vous.
Donnez-moi tous les noms destinés aux parjures :
Je crains votre silence, et non pas vos injures ;
Et mon cœur, soulevant mille secrets témoins,
M’en dira d’autant plus que vous m’en direz moins.HERMIONE.
Seigneur, dans cet aveu dépouillé d’artifice,J’aime à voir que du moins vous vous rendiez justice,
Et que voulant bien rompre un nœud si solennel,
Vous vous abandonniez au crime en criminel.
Est-il juste, après tout, qu’un conquérant s’abaisse
Sous la servile loi de garder sa promesse ?
Non, non, la perfidie a de quoi vous tenter ;
Et vous ne me cherchez que pour vous en vanter.
Quoi ? sans que ni serment ni devoir vous retienne,
Rechercher une Grecque, amant d’une Troyenne ?
Me quitter, me reprendre, et retourner encor
De la fille d’Hélène à la veuve d’Hector ?
Couronner tour à tour l’esclave et la princesse ;
Immoler Troie aux Grecs, au fils d’Hector la Grèce ?
Tout cela part d’un cœur toujours maître de soi,
D’un héros qui n’est point esclave de sa foi.
Pour plaire à votre épouse, il vous faudroit peut-être
Prodiguer les doux noms de parjure et de traître.
Vous veniez de mon front observer la pâleur,Pour aller dans ses bras rire de ma douleur.
Pleurante après son char vous voulez qu’on me voie ;
Mais, Seigneur, en un jour ce seroit trop de joie ;
Et sans chercher ailleurs des titres empruntés,
Ne vous suffit-il pas de ceux que vous portez ?
Du vieux père d’Hector la valeur abattue
Aux pieds de sa famille expirante à sa vue,
Tandis que dans son sein votre bras enfoncé
Cherche un reste de sang que l’âge avoit glacé ;
Dans des ruisseaux de sang Troie ardente plongée ;
De votre propre main Polyxène égorgée
Aux yeux de tous les Grecs indignés contre vous :
Que peut-on refuser à ces généreux coups ?PYRRHUS.
Madame, je sais trop à quels excès de rage
La vengeance d’Hélène emporta mon courage :
Je puis me plaindre à vous du sang que j’ai versé ;
Mais enfin je consens d’oublier le passé.
Je rends grâces au ciel que votre indifférence
De mes heureux soupirs m’apprenne l’innocence.
Mon cœur, je le vois bien, trop prompt à se gêner,
Devoit mieux vous connoître et mieux s’examiner.
Mes remords vous faisoient une injure mortelle ;
Il faut se croire aimé pour se croire infidèle.
Vous ne prétendiez point m’arrêter dans vos fers :
J’ai craint de vous trahir, peut-être je vous sers.
Nos cœurs n’étoient point faits dépendants l’un de l’autre ;Je suivois mon devoir, et vous cédiez au vôtre.
Rien ne vous engageoit à m’aimer en effet.HERMIONE.
Je ne t’ai point aimé, cruel ? Qu’ai-je donc fait ?
J’ai dédaigné pour toi les vœux de tous nos princes ;
Je t’ai cherché moi-même au fond de tes provinces ;
J’y suis encor, malgré tes infidélités,
Et malgré tous mes Grecs honteux de mes bontés.
Je leur ai commandé de cacher mon injure ;
J’attendois en secret le retour d’un parjure ;
J’ai cru que tôt ou tard, à ton devoir rendu,
Tu me rapporterois un cœur qui m’étoit dû.
Je t’aimois inconstant, qu’aurois-je fait fidèle ?
Et même en ce moment où ta bouche cruelle
Vient si tranquillement m’annoncer le trépas,
Ingrat, je doute encor si je ne t’aime pas.
Mais, Seigneur, s’il le faut, si le ciel en colère
Réserve à d’autres yeux la gloire de vous plaire,
Achevez votre hymen, j’y consens. Mais du moins
Ne forcez pas mes yeux d’en être les témoins.
Pour la dernière fois je vous parle peut-être :
Différez-le d’un jour ; demain vous serez maître.
Vous ne répondez point ? Perfide, je le voi,
Tu comptes les moments que tu perds avec moi !Ton cœur, impatient de revoir ta Troyenne,
Ne souffre qu’à regret qu’un autre t’entretienne.
Tu lui parles du cœur, tu la cherches des yeux.
Je ne te retiens plus, sauve-toi de ces lieux :
Va lui jurer la foi que tu m’avois jurée,
Va profaner des Dieux la majesté sacrée.
Ces Dieux, ces justes Dieux n’auront pas oublié
Que les mêmes serments avec moi t’ont lié.
Porte aux pieds des autels ce cœur qui m’abandonne ;
Va, cours. Mais crains encor d’y trouver Hermione.
HERMIONE — 1F — Acte V, scène I
Auteur : Jean Racine
Date : 17 novembre 1667 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Monologue — acte V, scène I
Personnages : HERMIONE
Situation : Seule après avoir demandé la mort de Pyrrhus, Hermione oscille entre amour, haine, remords et désir de vengeance. Elle ne parvient pas à fixer sa décision.
Intérêt pédagogique : Donner un destinataire à chaque question ; incarner les revirements de pensée et préserver la précision du vers dans l’urgence.
HERMIONE.
Où suis-je ? Qu’ai-je fait ? Que dois-je faire encore ?
Quel transport me saisit ? Quel chagrin me dévore ?
Errante, et sans dessein, je cours dans ce palais.
Ah ! ne puis-je savoir si j’aime, ou si je hais ?
Le cruel ! de quel œil il m’a congédiée !
Sans pitié, sans douleur, au moins étudiée.
L’ai-je vu se troubler et me plaindre un moment ?
En ai-je pu tirer un seul gémissement ?
Muet à mes soupirs, tranquille à mes alarmes,
Sembloit-il seulement qu’il eût part à mes larmes ?
Et je le plains encore ? Et pour comble d’ennui,
Mon cœur, mon lâche cœur s’intéresse pour lui ?
Je tremble au seul penser du coup qui le menace ?
Et prête à me venger, je lui fais déjà grâce ?
Non, ne révoquons point l’arrêt de mon courroux :
Qu’il périsse ! Aussi bien il ne vit plus pour nous.
Le perfide triomphe, et se rit de ma rage :Il pense voir en pleurs dissiper cet orage ;
Il croit que toujours foible et d’un cœur incertain,
Je parerai d’un bras les coups de l’autre main.
Il juge encor de moi par mes bontés passées.
Mais plutôt le perfide a bien d’autres pensées.
Triomphant dans le temple, il ne s’informe pas
Si l’on souhaite ailleurs sa vie ou son trépas.
Il me laisse, l’ingrat ! cet embarras funeste.
Non, non, encore un coup : laissons agir Oreste.
Qu’il meure, puisqu’enfin il a dû le prévoir,
Et puisqu’il m’a forcée enfin à le vouloir.
À le vouloir ? Hé quoi ? c’est donc moi qui l’ordonne ?
Sa mort sera l’effet de l’amour d’Hermione ?
Ce prince, dont mon cœur se faisoit autrefois
Avec tant de plaisir redire les exploits,
À qui même en secret je m’étois destinée
Avant qu’on eût conclu ce fatal hyménée,
Je n’ai donc traversé tant de mers, tant d’États,
Que pour venir si loin préparer son trépas ?
L’assassiner, le perdre ? Ah ! devant qu’il expire…
HERMIONE, CLÉONE — 2F — Acte V, scène II
Auteur : Jean Racine
Date : 17 novembre 1667 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte V, scène II
Personnages : HERMIONE, CLÉONE
Situation : Cléone décrit à Hermione le bonheur de Pyrrhus au moment de ses noces. Hermione s’impatiente de la vengeance et envisage d’agir elle-même.
Intérêt pédagogique : Faire du récit une action sur celle qui écoute ; explorer les réactions, l’imagination de la scène absente et l’accélération de la colère.
HERMIONE, CLÉONE.
HERMIONE.
Ah ! qu’ai-je fait, Cléone ? et que viens-tu me dire ?
Que fait Pyrrhus ?CLÉONE.
Il est au comble de ses vœux,
Le plus fier des mortels, et le plus amoureux.
Je l’ai vu vers le temple, où son hymen s’apprête,
Mener en conquérant sa nouvelle conquête ;
Et d’un œil où brilloient sa joie et son espoir
S’enivrer en marchant du plaisir de la voir,
Andromaque, au travers de mille cris de joie,
Porte jusqu’aux autels le souvenir de Troie :
Incapable toujours d’aimer et de haïr,
Sans joie et sans murmure elle semble obéir.HERMIONE.
Et l’ingrat ? jusqu’au bout il a poussé l’outrage ?
Mais as-tu bien, Cléone, observé son visage ?
Goûte-t-il des plaisirs tranquilles et parfaits ?
N’a-t-il point détourné ses yeux vers le palais ?
Dis-moi, ne t’es-tu point présentée à sa vue ?
L’ingrat a-t-il rougi lorsqu’il t’a reconnue ?
Son trouble avouoit-il son infidélité ?
A-t-il jusqu’à la fin soutenu sa fierté ?CLÉONE.
Madame, il ne voit rien. Son salut et sa gloire
Semble être avec vous sortis de sa mémoire.
Sans songer qui le suit, ennemis ou sujets.
Il poursuit seulement ses amoureux projets.
Autour du fils d’Hector il a rangé sa garde,
Et croit que c’est lui seul que le péril regarde.
Phœnix même en répond, qui l’a conduit exprès
Dans un fort éloigné du temple et du palais.
Voilà, dans ses transports, le seul soin qui lui reste.HERMIONE.
Le perfide ! Il mourra. Mais que t’a dit Oreste ?CLÉONE.
Oreste avec ses Grecs dans le temple est entré.HERMIONE.
Hé bien ! à me venger n’est-il pas préparé ?CLÉONE.
Je ne sais.HERMIONE.
Tu ne sais ? Quoi donc ? Oreste encore,
Oreste me trahit ?CLÉONE.
Oreste vous adore.
Mais de mille remords son esprit combattu
Croit tantôt son amour et tantôt sa vertu.
Il respecte en Pyrrhus l’honneur du diadème ;
Il respecte en Pyrrhus Achille, et Pyrrhus même ;
Il craint la Grèce, il craint l’univers en courroux ;
Mais il se craint, dit-il, soi-même plus que tous.
Il voudroit en vainqueur vous apporter sa tête :
Le seul nom d’assassin l’épouvante et l’arrête.
Enfin il est entré sans savoir dans son cœur
S’il en devoit sortir coupable ou spectateur.HERMIONE.
Non, non, il les verra triompher sans obstacle :
Il se gardera bien de troubler ce spectacle.
Je sais de quels remords son courage est atteint :
Le lâche craint la mort, et c’est tout ce qu’il craint.
Quoi ? sans qu’elle employât une seule prière,Ma mère en sa faveur arma la Grèce entière ?
Ses yeux pour leur querelle, en dix ans de combats,
Virent périr vingt rois qu’ils ne connoissoient pas ?
Et moi, je ne prétends que la mort d’un parjure,
Et je charge un amant du soin de mon injure ;
Il peut me conquérir à ce prix sans danger ;
Je me livre moi-même, et ne puis me venger ?
Allons : c’est à moi seule à me rendre justice.
Que de cris de douleur le temple retentisse ;
De leur hymen fatal troublons l’événement,
Et qu’ils ne soient unis, s’il se peut, qu’un moment.
Je ne choisirai point dans ce désordre extrême :
Tout me sera Pyrrhus, fût-ce Oreste lui-même,
Je mourrai ; mais au moins ma mort me vengera.
Je ne mourrai pas seule, et quelqu’un me suivra.
ORESTE, HERMIONE, (CLÉONE) — 1F / 1H — Acte V, scène III
Auteur : Jean Racine
Date : 17 novembre 1667 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte V, scène III
Personnages : ORESTE, HERMIONE, (CLÉONE)
Situation : Oreste annonce à Hermione la mort de Pyrrhus, croyant avoir accompli son désir. Hermione le rejette et l’accuse du meurtre qu’elle avait demandé.
Intérêt pédagogique : Travailler le renversement brutal des attentes ; distinguer récit, sidération et accusation, en maintenant une écoute réelle.
ORESTE, HERMIONE, (CLÉONE).
ORESTE.
Madame, c’en est fait, et vous êtes servie :
Pyrrhus rend à l’autel son infidèle vie.HERMIONE.
Il est mort ?ORESTE.
Il expire ; et nos Grecs irrités
Ont lavé dans son sang ses infidélités.
Je vous l’avois promis ; et quoique mon courage
Se fît de ce complot une funeste image,
J’ai couru vers le temple, où nos Grecs dispersés
Se sont jusqu’à l’autel dans la foule glissés.
Pyrrhus m’a reconnu. Mais sans changer de face,
Il sembloit que ma vue excitât son audace.Que tous les Grecs, bravés en leur ambassadeur,
Dussent de son hymen relever la splendeur.
Enfin avec transport prenant son diadème,
Sur le front d’Andromaque il l’a posé lui-même.
« Je vous donne, a-t-il dit, ma couronne et ma foi :
Andromaque, régnez sur l’Épire et sur moi.
Je voue à votre fils une amitié de père ;
J’en atteste les Dieux, je le jure à sa mère.
Pour tous mes ennemis je déclare les siens,
Et je le reconnois pour le roi des Troyens. »
À ces mots, qui du peuple attiroient le suffrage,
Nos Grecs n’ont répondu que par un cri de rage ;
L’infidèle s’est vu partout envelopper,
Et je n’ai pu trouver de place pour frapper.
Chacun se disputoit la gloire de l’abattre.
Je l’ai vu dans leurs mains quelque temps se débattre,
Tout sanglant à leurs coups vouloir se dérober ;
Mais enfin à l’autel il est allé tomber.
Du peuple épouvanté j’ai traversé la presse
Pour venir de ces lieux enlever ma princesse,
Et regagner le port, où bientôt nos amis
Viendront couverts du sang que je vous ai promis.HERMIONE.
Qu’ont-ils fait ?ORESTE.
Pardonnez à leur impatience :Ils ont, je le vois bien, trahi votre vengeance.
Vous vouliez que ma main portât les premiers coups,
Qu’il sentît en mourant qu’il expiroit pour vous ;
Mais c’est moi dont l’ardeur leur a servi d’exemple :
Je les ai pour vous seule entraînés dans le temple,
Madame ; et vous pouvez justement vous flatter
D’une mort que leurs bras n’ont fait qu’exécuter.
Vous seule avez poussé les coups…HERMIONE.
Tais-toi, perfide,
Et n’impute qu’à toi ton lâche parricide.
Va faire chez tes Grecs admirer ta fureur :
Va, je la désavoue, et tu me fais horreur.
Barbare, qu’as-tu fait ? Avec quelle furie
As-tu tranché le cours d’une si belle vie ?
Avez-vous pu, cruels, l’immoler aujourd’hui,
Sans que tout votre sang se soulevât pour lui ?
Mais parle : de son sort qui t’a rendu l’arbitre ?
Pourquoi l’assassiner ? Qu’a-t-il fait ? À quel titre ?
Qui te l’a dit ?ORESTE.
Ô Dieux ! Quoi ? ne m’avez-vous pas
Vous-même, ici, tantôt, ordonné son trépas ?HERMIONE.
Ah ! falloit-il en croire une amante insensée ?
Ne devois-tu pas lire au fond de ma pensée ?
Et ne voyois-tu pas, dans mes emportements,
Que mon cœur démentoit ma bouche à tous moments ?
Quand je l’aurois voulu, falloit-il y souscrire ?
N’as-tu pas dû cent fois te le faire redire ?
Toi-même avant le coup me venir consulter,
Y revenir encore, ou plutôt m’éviter ?
Que ne me laissois-tu le soin de ma vengeance ?
Qui t’amène en des lieux où l’on fuit ta présence ?
Voilà de ton amour le détestable fruit :
Tu m’apportois, cruel, le malheur qui te suit.
C’est toi dont l’ambassade, à tous les deux fatale,L’a fait pour son malheur pencher vers ma rivale.
Nous le verrions encor nous partager ses soins ;
Il m’aimeroit peut-être, il le feindroit du moins.
Adieu. Tu peux partir. Je demeure en Épire :
Je renonce à la Grèce, à Sparte, à son empire,
À toute ma famille ; et c’est assez pour moi,
Traître, qu’elle ait produit un monstre comme toi.
ORESTE — 1H — Acte V, scène IV
Auteur : Jean Racine
Date : 17 novembre 1667 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Monologue — acte V, scène IV
Personnages : ORESTE
Situation : Resté seul après le rejet d’Hermione, Oreste mesure le crime commis pour elle et l’effondrement de son espoir amoureux.
Intérêt pédagogique : Développer la pensée par étapes ; passer de l’incrédulité au constat et au reproche sans jouer d’emblée un état uniforme.
ORESTE.
Que vois-je ? est-ce Hermione ? Et que viens-je d’entendre ?
Pour qui coule le sang que je viens de répandre ?
Je suis, si je l’en crois, un traître, un assassin.
Est-ce Pyrrhus qui meurt ? et suis-je Oreste enfin ?
Quoi ? j’étouffe en mon cœur la raison qui m’éclaire ;
J’assassine à regret un roi que je révère ;
Je viole en un jour les droits des souverains,
Ceux des ambassadeurs, et tous ceux des humains,Ceux même des autels où ma fureur l’assiège :
Je deviens parricide, assassin, sacrilège.
Pour qui ? Pour une ingrate, à qui je le promets,
Qui même, s’il ne meurt, ne me verra jamais,
Dont j’épouse la rage. Et quand je l’ai servie,
Elle me redemande et son sang et sa vie !
Elle l’aime ! et je suis un monstre furieux !
Je la vois pour jamais s’éloigner de mes yeux !
Et l’ingrate, en fuyant, me laisse pour salaire
Tous les noms odieux que j’ai pris pour lui plaire !
ORESTE, PYLADE, (SOLDATS D’ORESTE) — 2H — Acte V, scène V
Auteur : Jean Racine
Date : 17 novembre 1667 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte V, scène V
Personnages : ORESTE, PYLADE, (SOLDATS D’ORESTE)
Situation : Pylade veut faire fuir Oreste. L’annonce de la mort d’Hermione précipite Oreste dans des visions terrifiantes, tandis que son ami tente de le sauver.
Intérêt pédagogique : Construire la rupture avec le réel à partir des événements ; travailler les visions, les adresses successives et l’urgence concrète de Pylade.
ORESTE, PYLADE, (SOLDATS D’ORESTE).
PYLADE.
Il faut partir, Seigneur. Sortons de ce palais.
Ou bien résolvons-nous de n’en sortir jamais.
Nos Grecs pour un moment en défendent la porte,
Tout le peuple assemblé nous poursuit à main forte.
Aux ordres d’Andromaque ici tout est soumis ;
Ils la traitent en reine, et nous comme ennemis.
Andromaque elle-même, à Pyrrhus si rebelle,
Lui rend tous les devoirs d’une veuve fidèle,
Commande qu’on le venge, et peut-être sur nous
Veut venger Troie encore et son premier époux.
Allons. N’attendons pas que l’on nous environne :
Nos Grecs nous rejoindront, et tandis qu’Hermione
Tient encore le peuple autour d’elle arrêté,Voilà votre chemin, sortons en sûreté.
ORESTE.
Non, non, c’est Hermione, amis, que je veux suivre.
À son dernier arrêt je ne puis plus survivre.
Partez : j’ai fait le crime, et je vais l’expier.PYLADE.
Hermione, Seigneur ? Il la faut oublier.
Quoi ? toujours l’instrument et l’objet de sa rage,
Cherchez-vous chez les morts quelque nouvel outrage ?
Et parce qu’elle meurt, faut-il que vous mouriez ?ORESTE.
Elle meurt ? Dieux ! qu’entends-je ?PYLADE.
Hé quoi ? vous l’ignoriez ?
En rentrant dans ces lieux, nous l’avons rencontrée
Qui couroit vers le temple, inquiète, égarée.
Elle a trouvé Pyrrhus porté sur des soldats
Que son sang excitoit à venger son trépas.
Sans doute à cet objet sa rage s’est émue.
Mais du haut de la porte enfin nous l’avons vue,Un poignard à la main, sur Pyrrhus se courber,
Lever les yeux au ciel, se frapper et tomber.ORESTE.
Grâce aux Dieux ! Mon malheur passe mon espérance.
Oui, je te loue, ô ciel, de ta persévérance.
Appliqué sans relâche au soin de me punir,
Au comble des douleurs tu m’as fait parvenir.
Ta haine a pris plaisir à former ma misère ;
J’étois né pour servir d’exemple à ta colère,
Pour être du malheur un modèle accompli.
Hé bien ! je meurs content, et mon sort est rempli.
Où sont ces deux amants ? Pour couronner ma joie,
Dans leur sang, dans le mien il faut que je me noie ;
L’un et l’autre en mourant je les veux regarder.
Réunissons trois cœurs qui n’ont pu s’accorder.
Mais quelle épaisse nuit tout à coup m’environne ?
De quel côté sortir ? D’où vient que je frissonne ?
Quelle horreur me saisit ? Grâce au ciel, j’entrevoi.
Dieux ! quels ruisseaux de sang coulent autour de moi !PYLADE.
Ah ! Seigneur.ORESTE.
Quoi ? Pyrrhus, je te rencontre encore ?
Trouverai-je partout un rival que j’abhorre ?
Percé de tant de coups, comment t’es-tu sauvé ?
Tiens, tiens, voilà le coup que je t’ai réservé.
Mais que vois-je ? À mes yeux Hermione l’embrasse ?Elle vient l’arracher au coup qui le menace ?
Dieux ! quels affreux regards elle jette sur moi !
Quels démons, quels serpents traîne-t-elle après soi ?
Hé bien ! filles d’enfer, vos mains sont-elles prêtes ?
Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?
À qui destinez-vous l’appareil qui vous suit ?
Venez-vous m’enlever dans l’éternelle nuit ?
Venez, à vos fureurs Oreste s’abandonne.
Mais non, retirez-vous, laissez faire Hermione :
L’ingrate mieux que vous saura me déchirer ;
Et je lui porte enfin mon cœur à dévorer.PYLADE.
Il perd le sentiment. Amis, le temps nous presse :
Ménageons les moments que ce transport nous laisse.
Sauvons-le. Nos efforts deviendroient impuissants
S’il reprenoit ici sa rage avec ses sens.
Bajazet
Personnages des extraits
- Roxane : Favorite du sultan Amurat, qui lui a confié le pouvoir en son absence. Elle aime Bajazet et exige son amour en échange de sa survie.
- Atalide : Princesse du sang ottoman, amoureuse de Bajazet et aimée de lui. Elle tente de le sauver en dissimulant leur liaison à Roxane.
- Zatime : Esclave de Roxane. Elle transmet les ordres et les informations de la sultane.
- Zaïre : Esclave et confidente d’Atalide. Elle l’accompagne dans ses inquiétudes et ses tentatives pour sauver Bajazet.
- Bajazet : Frère du sultan Amurat, menacé de mort. Il aime Atalide, mais doit ménager Roxane pour survivre.
ROXANE, ATALIDE, (ZATIME), (ZAÏRE) — 2F — Acte I, scène III
Auteur : Jean Racine
Date : 5 janvier 1672 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte I, scène III
Personnages : ROXANE, ATALIDE, (ZATIME), (ZAÏRE)
Situation : Roxane veut obtenir de Bajazet un mariage qui confirme son amour. Atalide, qui aime elle-même le prince, tente de le protéger tout en dissimulant ses sentiments.
Intérêt pédagogique : Travailler le double langage d’Atalide, l’ultimatum de Roxane et la tension entre confidence et interrogatoire.
ROXANE, ATALIDE, (ZATIME), (ZAÏRE).
ROXANE.
Enfin, belle Atalide,
Il faut de nos destins que Bajazet décide.
Pour la dernière fois je le vais consulter ;
Je vais savoir s’il m’aime.ATALIDE.
Est-il temps d’en douter,
Madame ? Hâtez-vous d’achever votre ouvrage.
Vous avez du vizir entendu le langage :
Bajazet vous est cher : savez-vous si demain
Sa liberté, ses jours, seront en votre main ?
Peut-être en ce moment Amurat en furie
S’approche pour trancher une si belle vie.
Et pourquoi de son cœur doutez-vous aujourd’hui ?ROXANE.
Mais m’en répondez-vous, vous qui parlez pour lui ?ATALIDE.
Quoi, madame ! les soins qu’il a pris pour vous plaire,
Ce que vous avez fait, ce que vous pouvez faire,
Ses périls, ses respects, et surtout vos appas,
Tout cela de son cœur ne vous répond-il pas ?
Croyez que vos bontés vivent dans sa mémoire.ROXANE.
Hélas ! pour mon repos que ne puis-je le croire !
Pourquoi faut-il au moins que, pour me consoler,
L’ingrat ne parle pas comme on le fait parler ?
Vingt fois, sur vos discours pleine de confiance,
Du trouble de son cœur jouissant par avance,
Moi-même j’ai voulu m’assurer de sa foi,
Et l’ai fait en secret amener devant moi.
Peut-être trop d’amour me rend trop difficile ;
Mais sans vous fatiguer d’un récit inutile,
Je ne retrouvais point ce trouble, cette ardeur
Que m’avait tant promis un discours trop flatteur.
Enfin, si je lui donne et la vie et l’empire,
Ces gages incertains ne me peuvent suffire.ATALIDE.
Quoi donc ! à son amour qu’allez-vous proposer ?ROXANE.
S’il m’aime, dès ce jour il me doit épouser.ATALIDE.
Vous épouser ! Ô ciel ! que prétendez-vous faire ?ROXANE.
Je sais que des sultans l’usage m’est contraire ;
Je sais qu’ils se sont fait une superbe loi
De ne point à l’hymen assujettir leur foi.
Parmi tant de beautés qui briguent leur tendresse,
Ils daignent quelquefois choisir une maîtresse ;
Mais, toujours inquiète avec tous ses appas,
Esclave, elle reçoit son maître dans ses bras,
Et sans sortir du joug où leur loi la condamne,
Il faut qu’un fils naissant la déclare sultane.
Amurat plus ardent, et seul jusqu’à ce jour,
A voulu que l’on dût ce titre à son amour.
J’en reçus la puissance aussi bien que le titre ;
Et des jours de son frère il me laissa l’arbitre.
Mais ce même Amurat ne me promit jamais
Que l’hymen dût un jour couronner ses bienfaits :
Et moi, qui n’aspirais qu’à cette seule gloire,
De ses autres bienfaits j’ai perdu la mémoire.
Toutefois, que sert-il de me justifier ?
Bajazet, il est vrai, m’a tout fait oublier.
Malgré tous ses malheurs, plus heureux que son frère,
Il m’a plu, sans peut-être aspirer à me plaire :
Femmes, gardes, vizir, pour lui j’ai tout séduit ;
En un mot, vous voyez jusqu’où je l’ai conduit.
Grâces à mon amour, je me suis bien servie
Du pouvoir qu’Amurat me donna sur sa vie.
Bajazet touche presque au trône des sultans :
Il ne faut plus qu’un pas ; mais c’est où je l’attends.
Malgré tout mon amour, si dans cette journée
Il ne m’attache à lui par un juste hyménée ;
S’il ose m’alléguer une odieuse loi ;
Quand je fais tout pour lui, s’il ne fait tout pour moi ;
Dès le même moment, sans songer si je l’aime,
Sans consulter enfin si je me perds moi-même,
J’abandonne l’ingrat, et le laisse rentrer
Dans l’état malheureux d’où je l’ai su tirer.
Voilà sur quoi je veux que Bajazet prononce :
Sa perte ou son salut dépend de sa réponse.
Je ne vous presse point de vouloir aujourd’hui
Me prêter votre voix pour m’expliquer à lui :
Je veux que, devant moi, sa bouche et son visage
Me découvrent son cœur sans me laisser d’ombrage,
Que lui-même, en secret amené dans ces lieux,
Sans être préparé se présente à mes yeux.
Adieu. Vous saurez tout après cette entrevue.
BAJAZET, ROXANE — 1F / 1H — Acte II, scène I
Auteur : Jean Racine
Date : 5 janvier 1672 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte II, scène I
Personnages : BAJAZET, ROXANE
Situation : Roxane offre à Bajazet la liberté et le pouvoir, à condition qu’il l’épouse. Bajazet refuse cet engagement et tente de résister sans révéler son amour pour Atalide.
Intérêt pédagogique : Construire les changements de stratégie : promesse, argument, menace et supplication ; rendre sensibles les rapports entre désir et pouvoir.
BAJAZET, ROXANE.
ROXANE.
Prince, l’heure fatale est enfin arrivée
Qu’à votre liberté le ciel a réservée.
Rien ne me retient plus ; et je puis, dès ce jour,
Accomplir le dessein qu’a formé mon amour.
Non que, vous assurant d’un triomphe facile,
Je mette entre vos mains un empire tranquille ;
Je fais ce que je puis, je vous l’avais promis :J’arme votre valeur contre vos ennemis,
J’écarte de vos jours un péril manifeste ;
Votre vertu, seigneur, achèvera le reste.
Osmin a vu l’armée : elle penche pour vous ;
Les chefs de notre loi conspirent avec nous ;
Le vizir Acomat vous répond de Byzance ;
Et moi, vous le savez, je tiens sous ma puissance
Cette foule de chefs, d’esclaves, de muets,
Peuple que dans ces murs renferme ce palais,
Et dont à ma faveur les âmes asservies
M’ont vendu dès longtemps leur silence et leurs vies.
Commencez maintenant : c’est à vous de courir
Dans le champ glorieux que j’ai su vous ouvrir.
Vous n’entreprenez point une injuste carrière,
Vous repoussez, seigneur, une main meurtrière :
L’exemple en est commun ; et parmi les sultans,
Ce chemin à l’empire a conduit de tous temps.
Mais, pour mieux commencer, hâtons-nous l’un et l’autre
D’assurer à la fois mon bonheur et le vôtre.
Montrez à l’univers, en m’attachant à vous,
Que quand je vous servais, je servais mon époux ;
Et par le nœud sacré d’un heureux hyménée,
Justifiez la foi que je vous ai donnée.BAJAZET.
Ah ! que proposez-vous, madame ?ROXANE.
Eh quoi, seigneur !
Quel obstacle secret trouble notre bonheur ?BAJAZET.
Madame, ignorez-vous que l’orgueil de l’empire…
Que ne m’épargnez-vous la douleur de le dire !ROXANE.
Oui, je sais que depuis qu’un de vos empereurs,
Bajazet, d’un barbare éprouvant les fureurs,
Vit au char du vainqueur son épouse enchaînée,
Et par toute l’Asie à sa suite traînée,
De l’honneur ottoman ses successeurs jaloux
Ont daigné rarement prendre le nom d’époux.
Mais l’amour ne suit point ces lois imaginaires ;
Et sans vous rappeler des exemples vulgaires,
Soliman (vous savez qu’entre tous vos aïeux
Dont l’univers a craint le bras victorieux,
Nul n’éleva si haut la grandeur ottomane),
Ce Soliman jeta les yeux sur Roxelane.
Malgré tout son orgueil, ce monarque si fier,
À son trône, à son lit daigna l’associer,
Sans qu’elle eût d’autres droits au rang d’impératrice,
Qu’un peu d’attraits peut-être, et beaucoup d’artifice.BAJAZET.
Il est vrai. Mais aussi voyez ce que je puis,
Ce qu’était Soliman, et le peu que je suis.
Soliman jouissait d’une pleine puissance :
L’Égypte ramenée à son obéissance ;
Rhodes, des Ottomans ce redoutable écueil,
De tous ses défenseurs devenu le cercueil ;
Du Danube asservi les rives désolées ;
De l’empire persan les bornes reculées ;
Dans leurs climats brûlants les Africains domptés,
Faisaient taire les lois devant ses volontés.
Que suis-je ? J’attends tout du peuple et de l’armée :
Mes malheurs font encor toute ma renommée.
Infortuné, proscrit, incertain de régner,
Dois-je irriter les cœurs au lieu de les gagner ?
Témoins de nos plaisirs, plaindront-ils nos misères ?
Croiront-ils mes périls et vos larmes sincères ?
Songez, sans me flatter du sort de Soliman,
Au meurtre tout récent du malheureux Osman.
Dans leur rébellion les chefs des janissaires,
Cherchant à colorer leurs desseins sanguinaires,
Se crurent à sa perte assez autorisés
Par le fatal hymen que vous me proposez.
Que vous dirai-je enfin ? maître de leur suffrage,
Peut-être avec le temps j’oserai davantage.
Ne précipitons rien ; et daignez commencer
À me mettre en état de vous récompenser.ROXANE.
Je vous entends, seigneur. Je vois mon imprudence ;
Je vois que rien n’échappe à votre prévoyance :
Vous avez pressenti jusqu’au moindre danger
Où mon amour trop prompt allait vous engager.
Pour vous, pour votre honneur, vous en craignez les suites ;
Et je le crois, seigneur, puisque vous me le dites.
Mais avez-vous prévu, si vous ne m’épousez,
Les périls plus certains où vous vous exposez ?
Songez-vous que sans moi tout vous devient contraire ?
Que c’est à moi surtout qu’il importe de plaire ?
Songez-vous que je tiens les portes du palais ;
Que je puis vous l’ouvrir ou fermer pour jamais ;
Que j’ai sur votre vie un empire suprême ;
Que vous ne respirez qu’autant que je vous aime ?
Et sans ce même amour qu’offensent vos refus,
Songez-vous, en un mot, que vous ne seriez plus ?BAJAZET.
Oui, je tiens tout de vous ; et j’avais lieu de croire
Que c’était pour vous-même une assez grande gloire,
En voyant devant moi tout l’empire à genoux,
De m’entendre avouer que je tiens tout de vous.
Je ne m’en défends point ; ma bouche le confesse,
Et mon respect saura le confirmer sans cesse :
Je vous dois tout mon sang ; ma vie est votre bien.
Mais enfin voulez-vous…ROXANE.
Non, je ne veux plus rien.Ne m’importune plus de tes raisons forcées :
Je vois combien tes vœux sont loin de mes pensées.
Je ne te presse plus, ingrat, d’y consentir :
Rentre dans le néant dont je t’ai fait sortir.
Car enfin qui m’arrête ? et quelle autre assurance
Demanderais-je encor de ton indifférence ?
L’ingrat est-il touché de mes empressements ?
L’amour même entre-t-il dans ses raisonnements ?
Ah ! je vois tes desseins. Tu crois, quoi que je fasse,
Que mes propres périls t’assurent de ta grâce ;
Qu’engagée avec toi par de si forts liens,
Je ne puis séparer tes intérêts des miens.
Mais je m’assure encore aux bontés de ton frère ;
Il m’aime, tu le sais ; et malgré sa colère,
Dans ton perfide sang je puis tout expier,
Et ta mort suffira pour me justifier.
N’en doute point, j’y cours, et dès ce moment même…
Bajazet, écoutez ; je sens que je vous aime :
Vous vous perdez. Gardez de me laisser sortir :
Le chemin est encore ouvert au repentir.
Ne désespérez point une amante en furie.
S’il m’échappait un mot, c’est fait de votre vie.BAJAZET.
Vous pouvez me l’ôter, elle est entre vos mains :
Peut-être que ma mort, utile à vos desseins,
De l’heureux Amurat obtenant votre grâce,
Vous rendra dans son cœur votre première place.ROXANE.
Dans son cœur ? Ah ! crois-tu, quand il le voudrait bien,
Que si je perds l’espoir de régner dans le tien,
D’une si douce erreur si longtemps possédée,
Je puisse désormais souffrir une autre idée,
Ni que je vive enfin, si je ne vis pour toi ?
Je te donne, cruel, des armes contre moi,
Sans doute, et je devrais retenir ma faiblesse :
Tu vas en triompher. Oui, je te le confesse,
J’affectais à tes yeux une fausse fierté :
De toi dépend ma joie et ma félicité :
De ma sanglante mort ta mort sera suivie.
Quel fruit de tant de soins que j’ai pris pour ta vie !
Tu soupires enfin, et sembles te troubler :
Achève, parle.BAJAZET.
Ô ciel ! que ne puis-je parler !ROXANE.
Quoi donc ! que dites-vous ? et que viens-je d’entendre ?
Vous avez des secrets que je ne puis apprendre ?
Quoi ! de vos sentiments je ne puis m’éclaircir ?BAJAZET.
Madame, encore un coup, c’est à vous de choisir :
Daignez m’ouvrir au trône un chemin légitime ;
Ou bien, me voilà prêt, prenez votre victime.ROXANE.
Ah, c’en est trop enfin, tu seras satisfait.
Holà, gardes, qu’on vienne.
BAJAZET, ATALIDE — 1F / 1H — Acte II, scène V
Auteur : Jean Racine
Date : 5 janvier 1672 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte II, scène V
Personnages : BAJAZET, ATALIDE
Situation : Bajazet préfère mourir plutôt que trahir Atalide. Celle-ci le pousse à retourner vers Roxane et à lui laisser espérer son amour afin de sauver leurs vies.
Intérêt pédagogique : Jouer le sacrifice amoureux dans ses contradictions ; travailler les tentatives de convaincre, les résistances et les menaces de mort partagée.
BAJAZET, ATALIDE.
BAJAZET.
Eh bien ! c’est maintenant qu’il faut que je vous laisse.
Le ciel punit ma feinte, et confond votre adresse ;
Rien ne m’a pu parer contre ses derniers coups :
Il fallait ou mourir, ou n’être plus à vous.
De quoi nous a servi cette indigne contrainte ?
Je meurs plus tard : voilà tout le fruit de ma feinte.
Je vous l’avais prédit : mais vous l’avez voulu ;
J’ai reculé vos pleurs autant que je l’ai pu.
Belle Atalide, au nom de cette complaisance,
Daignez de la sultane éviter la présence :
Vos pleurs vous trahiraient ; cachez-les à ses yeux,
Et ne prolongez point de dangereux adieux.ATALIDE.
Non, seigneur. Vos bontés pour une infortunée
Ont assez disputé contre la destinée.
Il vous en coûte trop pour vouloir m’épargner :
Il faut vous rendre ; il faut me quitter et régner.BAJAZET.
Vous quitter !ATALIDE.
Je le veux. Je me suis consultée.
De mille soins jaloux jusqu’alors agitée,
Il est vrai, je n’ai pu concevoir sans effroi
Que Bajazet pût vivre et n’être plus à moi ;
Et lorsque quelquefois de ma rivale heureuse
Je me représentais l’image douloureuse,
Votre mort (pardonnez aux fureurs des amants)
Ne me paraissait pas le plus grand des tourments.
Mais à mes tristes yeux votre mort préparée
Dans toute son horreur ne s’était pas montrée :
Je ne vous voyais pas, ainsi que je vous vois,
Prêt à me dire adieu pour la dernière fois.
Seigneur, je sais trop bien avec quelle constance
Vous allez de la mort affronter la présence ;
Je sais que votre cœur se fait quelques plaisirs
De me prouver sa foi dans ses derniers soupirs :
Mais, hélas ! épargnez une âme plus timide ;
Mesurez vos malheurs aux forces d’Atalide ;
Et ne m’exposez point aux plus vives douleurs
Qui jamais d’une amante épuisèrent les pleurs !BAJAZET.
Et que deviendrez-vous, si dès cette journée,
Je célèbre à vos yeux ce funeste hyménée ?ATALIDE.
Ne vous informez point ce que je deviendrai.
Peut-être à mon destin, seigneur, j’obéirai.
Que sais-je ? à ma douleur je chercherai des charmes.
Je songerai peut-être, au milieu de mes larmes,
Qu’à vous perdre pour moi vous étiez résolu ;
Que vous vivez ; qu’enfin c’est moi qui l’ai voulu.BAJAZET.
Non, vous ne verrez point cette fête cruelle.
plus vous me commandez de vous être infidèle,
Madame, plus je vois combien vous méritez
De ne point obtenir ce que vous souhaitez.
Quoi ! cet amour si tendre, et né dans notre enfance,
Dont les feux avec nous ont crû dans le silence ;
Vos larmes que ma main pouvait seule arrêter ;
Mes serments redoublés de ne vous point quitter :
Tout cela finirait par une perfidie !
J’épouserais, et qui ? (s’il faut que je le die)
Une esclave attachée à ses seuls intérêts,
Qui présente à mes yeux des supplices tout prêts ;
Qui m’offre, ou son hymen, ou la mort infaillible,
Tandis qu’à mes périls Atalide sensible,
Et trop digne du sang qui lui donna le jour,
Veut me sacrifier jusques à son amour ?
Ah, qu’au jaloux sultan ma tête soit portée,
Puisqu’il faut à ce prix qu’elle soit rachetée !ATALIDE.
Seigneur, vous pourriez vivre, et ne me point trahir.BAJAZET.
Parlez : si je le puis, je suis prêt d’obéir.ATALIDE.
La sultane vous aime ; et malgré sa colère,
Si vous preniez, seigneur, plus de soin de lui plaire ;
Si vos soupirs daignaient lui faire pressentir
Qu’un jour…BAJAZET.
Je vous entends : je n’y puis consentir.
Ne vous figurez point que dans cette journée
D’un lâche désespoir ma vertu consternée
Craigne les soins d’un trône où je pourrais monter,
Et par un prompt trépas cherche à les éviter.
J’écoute trop peut-être une imprudente audace ;
Mais, sans cesse occupé des grands noms de ma race,
J’espérais que, fuyant un indigne repos,
Je prendrais quelque place entre tant de héros.
Mais quelque ambition, quelque amour qui me brûle,
Je ne puis plus tromper une amante crédule.
En vain pour me sauver je vous l’aurais promis :
Et ma bouche et mes yeux, du mensonge ennemis,
Peut-être dans le temps que je voudrais lui plaire,
Feraient par leur désordre un effet tout contraire ;
Et de mes froids soupirs ses regards offensés
Verraient trop que mon cœur ne les a point poussés.
Ô ciel ! combien de fois je l’aurais éclaircie,
Si je n’eusse à sa haine exposé que ma vie ;
Si je n’avais pas craint que ses soupçons jaloux
N’eussent trop aisément remonté jusqu’à vous !
Et j’irais l’abuser d’une fausse promesse !
Je me parjurerais ! et par cette bassesse…
Ah ! loin de m’ordonner cet indigne détour,
Si votre cœur était moins plein de son amour,
Je vous verrais sans doute en rougir la première.
Mais pour vous épargner une injuste prière,
Adieu ; je vais trouver Roxane de ce pas,
Et je vous quitte.ATALIDE.
Et moi, je ne vous quitte pas.
Venez, cruel, venez ; je vais vous y conduire ;
Et de tous nos secrets c’est moi qui veux l’instruire.
Puisque, malgré mes pleurs, mon amant furieux
Se fait tant de plaisir d’expirer à mes yeux,
Roxane, malgré vous, nous joindra l’un et l’autre :
Elle aura plus de soif de mon sang que du vôtre ;
Et je pourrai donner à vos yeux effrayés
Le spectacle sanglant que vous me prépariez.BAJAZET.
Ô ciel ! que faites-vous ?ATALIDE.
Cruel ! pouvez-vous croire
Que je sois moins que vous jalouse de ma gloire ?
Pensez-vous que cent fois, en vous faisant parler.
Ma rougeur ne fut pas prête à me déceler ?
Mais on me présentait votre perte prochaine.
Pourquoi faut-il, ingrat ! quand la mienne est certaine,
Que vous n’osiez pour moi ce que j’osais pour vous ?
Peut-être il suffira d’un mot un peu plus doux :
Roxane dans son cœur peut-être vous pardonne.
Vous-même, vous voyez le temps qu’elle vous donne.
A-t-elle en vous quittant fait sortir le vizir ?
Des gardes à mes yeux viennent-ils vous saisir ?
Enfin, dans sa fureur implorant mon adresse,
Ses pleurs ne m’ont-ils pas découvert sa tendresse ?
Peut-être elle n’attend qu’un espoir incertain
Qui lui fasse tomber les armes de la main.
Allez, seigneur, sauvez votre vie et la mienne.BAJAZET.
Eh bien… Mais quels discours faut-il que je lui tienne ?ATALIDE.
Ah ! daignez sur ce choix ne me point consulter.
L’occasion, le ciel pourra vous les dicter.
Allez : entre elle et vous je ne dois point paraître ;
Votre trouble ou le mien nous ferait reconnaître.
Allez : encore un coup, je n’ose m’y trouver.
Dites… tout ce qu’il faut, seigneur, pour vous sauver.
ATALIDE, ZAÏRE — 2F — Acte III, scène III
Auteur : Jean Racine
Date : 5 janvier 1672 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte III, scène III
Personnages : ATALIDE, ZAÏRE
Situation : Atalide croit que Bajazet a réussi à convaincre Roxane de son amour. Avec Zaïre, elle transforme le succès du stratagème qu’elle avait demandé en preuve possible d’une trahison.
Intérêt pédagogique : Faire naître la jalousie à partir d’indices ; construire les hypothèses successives et l’écart entre ce que l’on sait et ce que l’on imagine.
Note sur le texte : La forme « nîrais » figure dans le fichier fourni et est conservée ; elle demande vérification sur l’édition d’origine.
ATALIDE, ZAÏRE.
ATALIDE.
Allons, retirons-nous, ne troublons point leur joie.ZAÏRE.
Ah ! madame, croyez…ATALIDE.
Que veux-tu que je croie ?
Quoi donc ! à ce spectacle irai-je m’exposer ?
Tu vois que c’en est fait, ils se vont épouser ;
La sultane est contente ; il assure qu’il l’aime.
Mais je ne m’en plains pas, je l’ai voulu moi-même.
Cependant croyais-tu, quand, jaloux de sa foi,
Il s’allait plein d’amour sacrifier pour moi ;
Lorsque son cœur, tantôt, m’exprimant sa tendresse,
Refusait à Roxane une simple promesse ;
Quand mes larmes en vain tâchaient de l’émouvoir ;
Quand je m’applaudissais de leur peu de pouvoir,
Croyais-tu que son cœur, contre toute apparence,
Pour la persuader trouvât tant d’éloquence ?
Ah ! peut-être, après tout, que, sans trop se forcer,
Tout ce qu’il a pu dire, il a pu le penser.
Peut-être en la voyant, plus sensible pour elle,
Il a vu dans ses yeux quelque grâce nouvelle ;
Elle aura devant lui fait parler ses douleurs ;
Elle l’aime ; un empire autorise ses pleurs :
Tant d’amour touche enfin une âme généreuse.
Hélas ! que de raisons contre une malheureuse !ZAÏRE.
Mais ce succès, madame, est encore incertain.
Attendez.ATALIDE.
Non, vois-tu, je le nîrais en vain.
Je ne prends point plaisir à croître ma misère ;Je sais pour se sauver tout ce qu’il a dû faire.
Quand mes pleurs vers Roxane ont rappelé ses pas,
Je n’ai point prétendu qu’il ne m’obéît pas :
Mais après les adieux que je venais d’entendre,
Après tous les transports d’une douleur si tendre,
Je sais qu’il n’a point dû lui faire remarquer
La joie et les transports qu’on vient de m’expliquer.
Toi-même, juge-nous, et vois si je m’abuse :
Pourquoi de ce conseil moi seule suis-je excluse ?
Au sort de Bajazet ai-je si peu de part ?
À me chercher lui-même attendrait-il si tard,
N’était que de son cœur le trop juste reproche
Lui fait peut-être, hélas ! éviter cette approche ?
Mais non, je lui veux bien épargner ce souci :
Il ne me verra plus.ZAÏRE.
Madame, le voici.
BAJAZET, ATALIDE, (ZAÏRE) — 1F / 1H — Acte III, scène IV
Auteur : Jean Racine
Date : 5 janvier 1672 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte III, scène IV
Personnages : BAJAZET, ATALIDE, (ZAÏRE)
Situation : Bajazet raconte à Atalide comment Roxane a interprété son retour comme un engagement. Il cherche à dissiper sa jalousie, mais ses remords le poussent à vouloir révéler la vérité.
Intérêt pédagogique : Travailler le malentendu, la demande de confiance et la culpabilité ; donner au récit une action précise sur le partenaire.
BAJAZET, ATALIDE, (ZAÏRE).
BAJAZET.
C’en est fait, j’ai parlé, vous êtes obéie.
Vous n’avez plus, madame, à craindre pour ma vie ;
Et je serais heureux, si la foi, si l’honneur,
Ne me reprochaient point mon injuste bonheur ;
Si mon cœur, dont le trouble en secret me condamne,
Pouvait me pardonner aussi bien que Roxane.
Mais enfin je me vois les armes à la main ;
Je suis libre, et je puis contre un frère inhumain,
Non plus par un silence aidé de votre adresse,
Disputer en ces lieux le cœur de sa maîtresse,
Mais par de vrais combats, par de nobles dangers,
Moi-même le cherchant aux climats étrangers,
Lui disputer les cœurs du peuple et de l’armée,
Et pour juge entre nous prendre la renommée.
Que vois-je ? qu’avez-vous ? Vous pleurez !ATALIDE.
Non, seigneur,
Je ne murmure point contre votre bonheur :
Le ciel, le juste ciel vous devait ce miracle.
Vous savez si jamais j’y formai quelque obstacle :
Tant que j’ai respiré, vos yeux me sont témoins
Que votre seul péril occupait tous mes soins ;
Et puisqu’il ne pouvait finir qu’avec ma vie,
C’est sans regret aussi que je la sacrifie.
Il est vrai, si le ciel eût écouté mes vœux,
Qu’il pouvait m’accorder un trépas plus heureux :
Vous n’en auriez pas moins épousé ma rivale ;
Vous pouviez l’assurer de la foi conjugale ;
Mais vous n’auriez pas joint à ce titre d’époux
Tous ces gages d’amour qu’elle a reçus de vous.
Roxane s’estimait assez récompensée :
Et j’aurais en mourant cette douce pensée,
Que vous ayant moi-même imposé cette loi,
Je vous ai vers Roxane envoyé plein de moi ;
Qu’emportant chez les morts toute votre tendresse,
Ce n’est point un amant en vous que je lui laisse.BAJAZET.
Que parlez-vous, madame, et d’époux et d’amant ?
Ô ciel ! de ce discours quel est le fondement ?
Qui peut vous avoir fait ce récit infidèle ?
Moi j’aimerais Roxane, ou je vivrais pour elle,
Madame ! Ah ! croyez-vous que, loin de le penser,
Ma bouche seulement eût pu le prononcer ?
Mais l’un ni l’autre enfin n’était point nécessaire :
La sultane a suivi son penchant ordinaire,
Et soit qu’elle ait d’abord expliqué mon retour
Comme un gage certain qui marquait mon amour,
Soit que le temps trop cher la pressât de se rendre,
À peine ai-je parlé, que, sans presque m’entendre,
Ses pleurs précipités ont coupé mes discours :
Elle met dans ma main sa fortune, ses jours,
Et se fiant enfin à ma reconnaissance,
D’un hymen infaillible a formé l’espérance.
Moi-même rougissant de sa crédulité,
Et d’un amour si tendre et si peu mérité,
Dans ma confusion, que Roxane, madame,
Attribuait encore à l’excès de ma flamme,
Je me trouvais barbare, injuste, criminel.
Croyez qu’il m’a fallu, dans ce moment cruel,
Pour garder jusqu’au bout un silence perfide,
Rappeler tout l’amour que j’ai pour Atalide.
Cependant, quand je viens, après de tels efforts.
Chercher quelque secours contre tous mes remords,
Vous-même contre moi je vous vois, irritée,
Reprocher votre mort à mon âme agitée ;
Je vois enfin, je vois qu’en ce même moment
Tout ce que je vous dis vous touche faiblement…
Madame, finissons et mon trouble et le vôtre.
Ne nous affligeons point vainement l’un et l’autre.
Roxane n’est pas loin : laissez agir ma foi :
J’irai, bien plus content et de vous et de moi,
Détromper son amour d’une feinte forcée,
Que je n’allais tantôt déguiser ma pensée.
La voici.ATALIDE.
Juste ciel ! où va-t-il s’exposer ?
Si vous m’aimez, gardez de la désabuser.
ROXANE, ATALIDE, (ZAÏRE) — 2F — Acte III, scène VI
Auteur : Jean Racine
Date : 5 janvier 1672 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte III, scène VI
Personnages : ROXANE, ATALIDE, (ZAÏRE)
Situation : Troublée par l’attitude de Bajazet, Roxane interroge Atalide. Celle-ci lui propose une explication politique pour détourner ses soupçons amoureux.
Intérêt pédagogique : Faire entendre les questions comme des pièges ; travailler la maîtrise apparente, les réponses improvisées et les silences.
ROXANE, ATALIDE, (ZAÏRE).
ROXANE.
De quel étonnement, ô ciel ! suis-je frappée ?
Est-ce un songe ? et mes yeux ne m’ont-ils point trompée ?
Quel est ce sombre accueil, et ce discours glacé
Qui semble révoquer tout ce qui s’est passé ?
Sur quel espoir croit-il que je me sois rendue,
Et qu’il ait regagné mon amitié perdue ?
J’ai cru qu’il me jurait que jusques à la mort
Son amour me laissait maîtresse de son sort.
Se repent-il déjà de m’avoir apaisée ?
Mais moi-même tantôt me serais-je abusée ?
Ah !… Mais il vous parlait : quels étaient ses discours,
Madame ?ATALIDE.
Moi, madame ! il vous aime toujours.ROXANE.
Il y va de sa vie, au moins, que je le croie.
Mais, de grâce, parmi tant de sujets de joie,
Répondez-moi, comment pouvez-vous expliquer
Ce chagrin qu’en sortant il m’a fait remarquer ?ATALIDE.
Madame, ce chagrin n’a point frappé ma vue.
Il m’a de vos bontés longtemps entretenue,
Il en était tout plein quand je l’ai rencontré ;
J’ai cru le voir sortir tel qu’il était entré.
Mais, madame, après tout, faut-il être surprise
Que, tout près d’achever cette grande entreprise,
Bajazet s’inquiète, et qu’il laisse échapper
Quelques marques des soins qui doivent l’occuper ?ROXANE.
Je vois qu’à l’excuser votre adresse est extrême :
Vous parlez mieux pour lui qu’il ne parle lui-même.ATALIDE.
Et quel autre intérêt…ROXANE.
Madame, c’est assez.
Je conçois vos raisons mieux que vous ne pensez.
Laissez-moi : j’ai besoin d’un peu de solitude,
Ce jour me jette aussi dans quelque inquiétude :
J’ai, comme Bajazet, mon chagrin et mes soins,
Et je veux un moment y penser sans témoins.
ROXANE — 1F — Acte III, scène VII
Auteur : Jean Racine
Date : 5 janvier 1672 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Monologue — acte III, scène VII
Personnages : ROXANE
Situation : Seule, Roxane soupçonne une entente amoureuse entre Bajazet et Atalide. Elle tente de se rassurer, puis revient aux indices qui menacent sa confiance.
Intérêt pédagogique : Distinguer les étapes du raisonnement ; jouer les oscillations entre déni et certitude sans installer un état uniforme de jalousie.
ROXANE.
De tout ce que je vois que faut-il que je pense ?
Tous deux à me tromper sont-ils d’intelligence ?
Pourquoi ce changement, ce discours, ce départ ?
N’ai-je pas même entre eux surpris quelque regard ?
Bajazet interdit ! Atalide étonnée !
Ô ciel ! à cet affront m’auriez-vous condamnée ?
De mon aveugle amour seraient-ce là les fruits ?
Tant de jours douloureux, tant d’inquiètes nuits ;
Mes brigues, mes complots, ma trahison fatale,
N’aurai-je tout tenté que pour une rivale ?
Mais peut-être qu’aussi, trop prompte à m’affliger,
J’observe de trop près un chagrin passager :
J’impute à son amour l’effet de son caprice.
N’eût-il pas jusqu’au bout conduit son artifice ?
Prêt à voir le succès de son déguisement,
Quoi ! ne pouvait-il pas feindre encore un moment ?
Non, non, rassurons-nous : trop d’amour m’intimide.
Et pourquoi dans son cœur redouter Atalide ?
Quel serait son dessein ? Qu’a-t-elle fait pour lui ?
Qui de nous deux enfin le couronne aujourd’hui ?
Mais, hélas ! de l’amour ignorons-nous l’empire ?
Si par quelque autre charme Atalide l’attire,
Qu’importe qu’il nous doive et le sceptre et le jour ?
Les bienfaits dans un cœur balancent-ils l’amour ?
Et sans chercher plus loin, quand l’ingrat me sut plaire,
Ai-je mieux reconnu les bontés de son frère ?
Ah ! si d’une autre chaîne il n’était point lié,
L’offre de mon hymen l’eût-il tant effrayé ?
N’eût-il pas sans regret secondé mon envie ?
L’eût-il refusé, même aux dépens de sa vie ?
Que de justes raisons… Mais qui vient me parler ?
Que veut-on ?
ROXANE, ATALIDE, ZATIME — 3F — Acte IV, scène III
Auteur : Jean Racine
Date : 5 janvier 1672 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte IV, scène III
Personnages : ROXANE, ATALIDE, ZATIME
Situation : Roxane annonce à Atalide le retour victorieux d’Amurat et l’ordre de tuer Bajazet. Elle observe ses réactions : l’évanouissement d’Atalide trahit son amour.
Intérêt pédagogique : Travailler l’interrogatoire sous une apparente conversation ; faire monter l’effort de dissimulation jusqu’à sa rupture.
ROXANE, ATALIDE, ZATIME.
ROXANE.
Madame, j’ai reçu des lettres de l’armée.
De tout ce qui s’y passe êtes-vous informée ?ATALIDE.
On m’a dit que du camp un esclave est venu :
Le reste est un secret qui ne m’est pas connu.ROXANE.
Amurat est heureux : la fortune est changée,
Madame, et sous ses lois Babylone est rangée.ATALIDE.
Eh quoi, madame ! Osmin…ROXANE.
Était mal averti ;
Et depuis son départ cet esclave est parti.
C’en est fait.ATALIDE, à part.
Quel revers !ROXANE.
Pour comble de disgrâce,
Le sultan, qui l’envoie, est parti sur ses traces.ATALIDE.
Quoi ! les Persans armés ne l’arrêtent donc pas ?ROXANE.
Non, madame, vers nous il revient à grands pas.ATALIDE.
Que je vous plains, madame ! et qu’il est nécessaire
D’achever promptement ce que vous vouliez faire !ROXANE.
Il est tard de vouloir s’opposer au vainqueur.ATALIDE, à part.
Ô ciel !ROXANE.
Le temps n’a point adouci sa rigueur.
Vous voyez dans mes mains sa volonté suprême.ATALIDE.
Et que vous mande-t-il ?ROXANE.
Voyez : lisez vous-même.
Vous connaissez, madame, et la lettre et le seing.ATALIDE.
Du cruel Amurat je reconnais la main.(elle lit.)
« Avant que Babylone éprouvât ma puissance,« Je vous ai fait porter mes ordres absolus :
« Je ne veux point douter de votre obéissance,
« Et crois que maintenant Bajazet ne vit plus.
« Je laisse sous mes lois Babylone asservie,
« Et confirme en partant mon ordre souverain.
« Vous, si vous avez soin de votre propre vie,
« Ne vous montrez à moi que sa tête à la main. »ROXANE.
Eh bien ?ATALIDE, à part.
Cache tes pleurs, malheureuse Atalide !ROXANE.
Que vous semble ?ATALIDE.
Il poursuit son dessein parricide.
Mais il pense proscrire un prince sans appui :
Il ne sait pas l’amour qui vous parle pour lui ;
Que vous et Bajazet vous ne faites qu’une âme ;
Que plutôt, s’il le faut, vous mourrez…ROXANE.
Moi, madame !
Je voudrais le sauver, je ne le puis haïr ;
Mais…ATALIDE.
Quoi donc ? qu’avez-vous résolu ?ROXANE.
D’obéir.ATALIDE.
D’obéir !ROXANE.
Et que faire en ce péril extrême ?
Il le faut.ATALIDE.
Quoi ! ce prince aimable… qui vous aime…
Verra finir ses jours qu’il vous a destinés !ROXANE.
Il le faut ; et déjà mes ordres sont donnés.ATALIDE.
Je me meurs.ZATIME.
Elle tombe, et ne vit plus qu’à peine.ROXANE.
Allez, conduisez-la dans la chambre prochaine ;
Mais au moins observez ses regards, ses discours,
Tout ce qui convaincra leurs perfides amours.
ROXANE — 1F — Acte IV, scène IV
Auteur : Jean Racine
Date : 5 janvier 1672 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Monologue — acte IV, scène IV
Personnages : ROXANE
Situation : Après l’évanouissement d’Atalide, Roxane se sait trompée. Elle hésite entre vérifier les sentiments de Bajazet, fermer les yeux sur la trahison et préparer une vengeance.
Intérêt pédagogique : Construire une décision à travers des projets contradictoires ; préciser les images, les changements d’adresse et la progression de la menace.
ROXANE.
Ma rivale à mes yeux s’est enfin déclarée.
Voilà sur quelle foi je m’étais assurée !
Depuis six mois entiers j’ai cru que, nuit et jour,
Ardente, elle veillait au soin de mon amour :
Et c’est moi qui, du sien ministre trop fidèle,
Semble depuis six mois ne veiller que pour elle ;
Qui me suis appliquée à chercher les moyens
De lui faciliter tant d’heureux entretiens ;
Et qui même souvent, prévenant son envie,
Ai hâté les moments les plus doux de sa vie.
Ce n’est pas tout : il faut maintenant m’éclaircir
Si dans sa perfidie elle a su réussir ;
Il faut… Mais que pourrais-je apprendre davantage ?
Mon malheur n’est-il pas écrit sur son visage ?
Vois-je pas, au travers de son saisissement,
Un cœur dans ses douleurs content de son amant ?
Exempte des soupçons dont je suis tourmentée,
Ce n’est que pour ses jours qu’elle est épouvantée.
N’importe : poursuivons. Elle peut, comme moi,
Sur des gages trompeurs s’assurer de sa foi.
Pour le faire expliquer, tendons-lui quelque piége.
Mais quel indigne emploi moi-même m’imposé-je !
Quoi donc ! à me gêner appliquant mes esprits,
J’irai faire à mes yeux éclater ses mépris ?
Lui-même il peut prévoir et tromper mon adresse.
D’ailleurs, l’ordre, l’esclave, et le vizir me presse.Il faut prendre parti : l’on m’attend. Faisons mieux :
Sur tout ce que j’ai vu fermons plutôt les yeux ;
Laissons de leur amour la recherche importune ;
Poussons à bout l’ingrat, et tentons la fortune :
Voyons si, par mes soins sur le trône élevé,
Il osera trahir l’amour qui l’a sauvé,
Et si, de mes bienfaits lâchement libérale,
Sa main en osera couronner ma rivale.
Je saurai bien toujours retrouver le moment
De punir, s’il le faut, la rivale et l’amant :
Dans ma juste fureur observant le perfide,
Je saurai le surprendre avec son Atalide ;
Et d’un même poignard les unissant tous deux,
Les percer l’un et l’autre, et moi-même après eux.
Voilà, n’en doutons point, le parti qu’il faut prendre.
Je veux tout ignorer.
ROXANE, ZATIME — 2F — Acte IV, scène V
Auteur : Jean Racine
Date : 5 janvier 1672 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte IV, scène V
Personnages : ROXANE, ZATIME
Situation : Zatime apporte à Roxane une lettre de Bajazet trouvée sur Atalide. La preuve de leur amour transforme les soupçons de Roxane en volonté de vengeance.
Intérêt pédagogique : Faire de la lecture un événement ; travailler le passage de l’incertitude à la certitude, puis les résistances de Zatime face à la colère.
ROXANE, ZATIME.
ROXANE.
Ah ! que viens-tu m’apprendre,
Zatime ? Bajazet en est-il amoureux ?
Vois-tu, dans ses discours, qu’ils s’entendent tous deux ?ZATIME.
Elle n’a point parlé : toujours évanouie,
Madame, elle ne marque aucun reste de vie
Que par de longs soupirs et des gémissements
Qu’il semble que son cœur va suivre à tous moments.
Vos femmes, dont le soin à l’envi la soulage,
Ont découvert son sein pour leur donner passage.
Moi-même, avec ardeur secondant ce dessein,
J’ai trouvé ce billet enfermé dans son sein :
Du prince votre amant j’ai reconnu la lettre,
Et j’ai cru qu’en vos mains je devais le remettre.ROXANE.
Donne… Pourquoi frémir ? et quel trouble soudain
Me glace à cet objet, et fait trembler ma main ?
Il peut l’avoir écrit sans m’avoir offensée ;
Il peut même… Lisons, et voyons sa pensée :
«…………… Ni la mort, ni vous-même,
« Ne me ferez jamais prononcer que je l’aime,« Puisque jamais je n’aimerai que vous. »
Ah ! de la trahison me voilà donc instruite !
Je reconnais l’appât dont ils m’avaient séduite !
Ainsi donc mon amour était récompensé,
Lâche, indigne du jour que je t’avais laissé !
Ah ! je respire enfin ; et ma joie est extrême
Que le traître, une fois, se soit trahi lui-même.
Libre des soins cruels où j’allais m’engager,
Ma tranquille fureur n’a plus qu’à se venger.
Qu’il meure : vengeons-nous. Courez : qu’on le saisisse,
Que la main des muets s’arme pour son supplice ;
Qu’ils viennent préparer ces nœuds infortunés
Par qui de ses pareils les jours sont terminés.
Cours, Zatime, sois prompte à servir ma colère.ZATIME.
Ah, madame !ROXANE.
Quoi donc ?ZATIME.
Si, sans trop vous déplaire,
Dans les justes transports, madame, où je vous vois,
J’osais vous faire entendre une timide voix :
Bajazet, il est vrai, trop indigne de vivre,
Aux mains de ces cruels mérite qu’on le livre ;
Mais, tout ingrat qu’il est, croyez-vous aujourd’hui
Qu’Amurat ne soit pas plus à craindre que lui ?
Et qui sait si déjà quelque bouche infidèle
Ne l’a point averti de votre amour nouvelle ?
Des cœurs comme le sien, vous le savez assez,
Ne se regagnent plus quand ils sont offensés,
Et la plus prompte mort, dans ce moment sévère,
Devient de leur amour la marque la plus chère.ROXANE.
Avec quelle insolence et quelle cruauté
Ils se jouaient tous deux de ma crédulité !
Quel penchant, quel plaisir je sentais à les croire !
Tu ne remportais pas une grande victoire,
Perfide, en abusant ce cœur préoccupé,
Qui lui-même craignait de se voir détrompé !
Moi qui, de ce haut rang qui me rendait si fière,
Dans le sein du malheur t’ai cherché la première
Pour attacher des jours tranquilles, fortunés,
Aux périls dont tes jours étaient environnés.
Après tant de bontés, de soins, d’ardeurs extrêmes,
Tu ne saurais jamais prononcer que tu m’aimes !
Mais dans quel souvenir me laissé-je égarer ?
Tu pleures, malheureuse ! Ah ! tu devais pleurer
Lorsque, d’un vain désir à ta perte poussée,
Tu conçus de le voir la première pensée.
Tu pleures ! et l’ingrat, tout prêt à te trahir,
Prépare les discours dont il veut t’éblouir ;
Pour plaire à ta rivale il prend soin de sa vie…
Ah ! traître, tu mourras !… Quoi ! tu n’es point partie ?
Va. Mais nous-même allons, précipitons nos pas :
Qu’il me voie, attentive au soin de son trépas,
Lui montrer à la fois, et l’ordre de son frère,
Et de sa trahison ce gage trop sincère.
Toi, Zatime, retiens ma rivale en ces lieux.
Qu’il n’ait, en expirant, que ses cris pour adieux.
Qu’elle soit cependant fidèlement servie ;
Prends soin d’elle : ma haine a besoin de sa vie.
Ah ! si pour son amant facile à s’attendrir,
La peur de son trépas la fit presque mourir,
Quel surcroît de vengeance et de douceur nouvelle
De le montrer bientôt pâle et mort devant elle,De voir sur cet objet ses regards arrêtés
Me payer les plaisirs que je leur ai prêtés !
Va, retiens-la. Surtout, garde bien le silence.
Moi… Mais qui vient ici différer ma vengeance ?
BAJAZET, ROXANE — 1F / 1H — Acte V, scène IV
Auteur : Jean Racine
Date : 5 janvier 1672 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte V, scène IV
Personnages : BAJAZET, ROXANE
Situation : Roxane confronte Bajazet à sa lettre et lui impose de choisir : faire mourir Atalide et l’épouser, ou perdre la vie. Bajazet avoue son amour et refuse ce marché.
Intérêt pédagogique : Travailler l’aveu, l’ultimatum et le refus ; opposer la concision de l’ordre final à l’ampleur des dernières tentatives de persuasion.
BAJAZET, ROXANE.
ROXANE.
Je ne vous ferai point des reproches frivoles :
Les moments sont trop chers pour les perdre en paroles.Mes soins vous sont connus ; en un mot, vous vivez ;
Et je ne vous dirais que ce que vous savez.
Malgré tout mon amour, si je n’ai pu vous plaire,
Je n’en murmure point ; quoiqu’à ne vous rien taire,
Ce même amour, peut-être, et ces mêmes bienfaits,
Auraient dû suppléer à mes faibles attraits.
Mais je m’étonne enfin que, pour reconnaissance,
Pour prix de tant d’amour, de tant de confiance,
Vous ayez si longtemps, par des détours si bas,
Feint un amour pour moi que vous ne sentiez pas.BAJAZET.
Qui ? moi, madame ?ROXANE.
Oui, toi. Voudrais-tu point encore
Me nier un mépris que tu crois que j’ignore ?
Ne prétendrais-tu point, par tes fausses couleurs,
Déguiser un amour qui te retient ailleurs ;
Et me jurer enfin, d’une bouche perfide,
Tout ce que tu ne sens que pour ton Atalide ?BAJAZET.
Atalide, madame ! Ô ciel ! qui vous a dit…ROXANE.
Tiens, perfide, regarde, et démens cet écrit.BAJAZET, après avoir regardé la lettre.
Je ne vous dis plus rien : cette lettre sincère
D’un malheureux amour contient tout le mystère ;
Vous savez un secret que, tout prêt à s’ouvrir,
Mon cœur a mille fois voulu vous découvrir.
J’aime, je le confesse ; et devant que votre âme.
Prévenant mon espoir, m’eût déclaré sa flamme,
Déjà plein d’un amour dès l’enfance formé,
À tout autre désir mon cœur était fermé.
Vous me vîntes offrir et la vie et l’empire ;
Et même votre amour, si j’ose vous le dire,
Consultant vos bienfaits, les crut, et, sur leur foi,
De tous mes sentiments vous répondit pour moi.
Je connus votre erreur. Mais que pouvais-je faire ?
Je vis en même temps qu’elle vous était chère.
Combien le trône tente un cœur ambitieux !
Un si noble présent me fit ouvrir les yeux.
Je chéris, j’acceptai, sans tarder davantage,
L’heureuse occasion de sortir d’esclavage,
D’autant plus qu’il fallait l’accepter ou périr ;
D’autant plus que vous-même, ardente à me l’offrir,
Vous ne craigniez rien tant que d’être refusée ;
Que même mes refus vous auraient exposée ;
Qu’après avoir osé me voir et me parler,
Il était dangereux pour vous de reculer.
Cependant je n’en veux pour témoins que vos plaintes,
Ai-je pu vous tromper par des promesses feintes ?
Songez combien de fois vous m’avez reproché
Un silence témoin de mon trouble caché :
Plus l’effet de vos soins et ma gloire étaient proches,
Plus mon cœur interdit se faisait de reproches.
Le ciel qui m’entendait, sait bien qu’en même temps
Je ne m’arrêtais pas à des vœux impuissants ;
Et si l’effet enfin, suivant mon espérance,
Eût ouvert un champ libre à ma reconnaissance,
J’aurais par tant d’honneurs, par tant de dignités,
Contenté votre orgueil, et payé vos bontés,
Que vous-même peut-être…ROXANE.
Et que pourrais-tu faire ?
Sans l’offre de ton cœur, par où peux-tu me plaire ?
Quels seraient de tes vœux les inutiles fruits ?
Ne te souvient-il plus de tout ce que je suis ?
Maîtresse du sérail, arbitre de ta vie,
Et même de l’État, qu’Amurat me confie,
Sultane, et, ce qu’en vain j’ai cru trouver en toi,
Souveraine d’un cœur qui n’eût aimé que moi :
Dans ce comble de gloire où je suis arrivée,
À quel indigne honneur m’avais-tu réservée ?
Traînerais-je en ces lieux un sort infortuné,
Vil rebut d’un ingrat que j’aurais couronné,
De mon rang descendue à mille autres égale,
Ou la première esclave enfin de ma rivale ?
Laissons ces vains discours ; et, sans m’importuner,
Pour la dernière fois, veux-tu vivre et régner ?
J’ai l’ordre d’Amurat, et je puis t’y soustraire.
Mais tu n’as qu’un moment : parle.BAJAZET.
Que faut-il faire ?ROXANE.
Ma rivale est ici, suis-moi sans différer ;
Dans la main des muets viens la voir expirer ;
Et, libre d’un amour à ta gloire funeste,
Viens m’engager ta foi ; le temps fera le reste.
Ta grâce est à ce prix, si tu veux l’obtenir.BAJAZET.
Je ne l’accepterais que pour vous en punir ;
Que pour faire éclater aux yeux de tout l’empire
L’horreur et le mépris que cette offre m’inspire.
Mais à quelle fureur me laissant emporter,
Contre ses tristes jours vais-je vous irriter !
De mes emportements elle n’est point complice,
Ni de mon amour même et de mon injustice ;
Loin de me retenir par des conseils jaloux,
Elle me conjurait de me donner à vous.
En un mot, séparez ses vertus de mon crime.
Poursuivez, s’il le faut, un courroux légitime ;
Aux ordres d’Amurat hâtez-vous d’obéir :
Mais laissez-moi du moins mourir sans vous haïr.
Amurat avec moi ne l’a point condamnée :
Épargnez une vie assez infortunée.
Ajoutez cette grâce à tant d’autres bontés,
Madame ; et si jamais je vous fus cher…ROXANE.
Sortez.
Bérénice
Personnages des extraits
- Bérénice : Reine de Palestine, aimée de Titus et amoureuse de lui. Elle espère l’épouser et refuse d’abord leur séparation.
- Antiochus : Roi de Comagène et ami de Titus. Il aime Bérénice depuis longtemps sans être aimé d’elle et hésite entre l’aveu et le départ.
- Phénice : Confidente de Bérénice. Elle accompagne ses espoirs, ses doutes et sa douleur.
- Titus : Empereur de Rome, amoureux de Bérénice. Il se croit obligé de renoncer à elle parce que Rome refuse une reine étrangère.
- Paulin : Confident de Titus. Il lui rappelle les exigences de Rome et la priorité de son devoir impérial.
- Arsace : Confident d’Antiochus. Il cherche à soutenir son maître et nourrit ses espoirs amoureux.
BÉRÉNICE, ANTIOCHUS, (PHÉNICE) — 1F / 1H — Acte I, scène IV
Auteur : Jean Racine
Date : 21 novembre 1670 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte I, scène IV
Personnages : BÉRÉNICE, ANTIOCHUS, (PHÉNICE)
Situation : Bérénice attend son union avec Titus et s’étonne du départ d’Antiochus. Celui-ci lui révèle l’amour qu’il lui a longtemps caché.
Intérêt pédagogique : Faire entendre l’aveu comme un risque ; travailler la pudeur, l’asymétrie des attentes et les réactions à une parole inattendue.
BÉRÉNICE, ANTIOCHUS, (PHÉNICE).
BÉRÉNICE.
Enfin je me dérobe à la joie importune
De tant d’amis nouveaux que me fait la fortune :
Je fuis de leurs respects l’inutile longueur,
Pour chercher un ami qui me parle du cœur :
Il ne faut point mentir, ma juste impatience
Vous accusait déjà de quelque négligence.
Quoi ! cet Antiochus, disais-je, dont les soins
Ont eu tout l’Orient et Rome pour témoins ;
Lui que j’ai vu toujours constant dans mes traverses,
Suivre d’un pas égal mes fortunes diverses ;
Aujourd’hui que le ciel semble me présager
Un honneur qu’avec vous je prétends partager,
Ce même Antiochus se cachant à ma vue,
Me laisse à la merci d’une foule inconnue !ANTIOCHUS.
Il est donc vrai, madame ? et selon ce discours,
L’hymen va succéder à vos longues amours ?BÉRÉNICE.
Seigneur, je vous veux bien confier mes alarmes :
Ces jours ont vu mes yeux baignés de quelques larmes ;
Ce long deuil que Titus opposait à sa cour
Avait même en secret suspendu son amour ;
Il n’avait plus pour moi cette ardeur assidue
Lorsqu’il passait les jours attachés sur ma vue ;
Muet, chargé de soins, et les larmes aux yeux,
Il ne me laissait plus que de tristes adieux.
Jugez de ma douleur, moi dont l’amour extrême,
Je vous l’ai dit cent fois, n’aime en lui que lui-même,
Moi qui, loin des grandeurs dont il est revêtu,
Aurais choisi son cœur, et cherché sa vertu.ANTIOCHUS.
Il a repris pour vous sa tendresse première ?BÉRÉNICE.
Vous fûtes spectateur de cette nuit dernière,
Lorsque, pour seconder ses soins religieux,
Le sénat a placé son père entre les dieux.
De ce juste devoir sa piété contente
A fait place, seigneur, aux soins de son amante ;
Et même en ce moment, sans qu’il m’en ait parlé,
Il est dans le sénat par son ordre assemblé.
Là, de la Palestine il étend la frontière ;
Il y joint l’Arabie et la Syrie entière ;
Et si de ses amis j’en dois croire la voix,
Si j’en crois ses serments redoublés mille fois,
Il va sur tant d’États couronner Bérénice,
Pour joindre à plus de noms le nom d’impératrice.
Il m’en viendra lui-même assurer en ce lieu.ANTIOCHUS.
Et je viens donc vous dire un éternel adieu.BÉRÉNICE.
Que dites-vous ? Ah ciel ! quel adieu ! quel langage !
Prince, vous vous troublez et changez de visage !ANTIOCHUS.
Madame, il faut partir.BÉRÉNICE.
Quoi ! ne puis-je savoir
Quel sujet…ANTIOCHUS., à part.
Il fallait partir sans la revoir.BÉRÉNICE.
Que craignez-vous ? Parlez : c’est trop longtemps se taire.
Seigneur, de ce départ quel est donc le mystère ?ANTIOCHUS.
Au moins souvenez-vous que je cède à vos lois,
Et que vous m’écoutez pour la dernière fois.
Si, dans ce haut degré de gloire et de puissance,
Il vous souvient des lieux où vous prîtes naissance,
Madame, il vous souvient que mon cœur en ces lieux
Reçut le premier trait qui partit de vos yeux :
J’aimai. J’obtins l’aveu d’Agrippa votre frère :
Il vous parla pour moi. Peut-être sans colère
Alliez-vous de mon cœur recevoir le tribut ;
Titus, pour mon malheur, vint, vous vit, et vous plut.
Il parut devant vous dans tout l’éclat d’un homme
Qui porte entre ses mains la vengeance de Rome.
La Judée en pâlit : le triste Antiochus
Se compta le premier au nombre des vaincus.
Bientôt, de mon malheur interprète sévère,
Votre bouche à la mienne ordonna de se taire.
Je disputai longtemps, je fis parler mes yeux ;
Mes pleurs et mes soupirs vous suivaient en tous lieux.
Enfin votre rigueur emporta la balance :
Vous sûtes m’imposer l’exil ou le silence.
Il fallut le promettre, et même le jurer.
Mais, puisque en ce moment j’ose me déclarer,
Lorsque vous m’arrachiez cette injuste promesse,
Mon cœur faisait serment de vous aimer sans cesse.BÉRÉNICE.
Ah ! que me dites-vous ?ANTIOCHUS.
Je me suis tu cinq ans,
Madame, et vais encor me taire plus longtemps.
De mon heureux rival j’accompagnai les armes ;
J’espérai de verser mon sang après mes larmes,
Ou qu’au moins, jusqu’à vous porté par mille exploits,
Mon nom pourrait parler, au défaut de ma voix.
Le ciel sembla promettre une fin à ma peine :
Vous pleurâtes ma mort, hélas ! trop peu certaine.
Inutiles périls ! Quelle était mon erreur !
La valeur de Titus surpassait ma fureur.
Il faut qu’à sa vertu mon estime réponde.
Quoique attendu, madame, à l’empire du monde,
Chéri de l’univers, enfin aimé de vous,
Il semblait à lui seul appeler tous les coups,
Tandis que, sans espoir, haï, lassé de vivre,
Son malheureux rival ne semblait que le suivre.
Je vois que votre cœur m’applaudit en secret ;
Je vois que l’on m’écoute avec moins de regret,
Et que, trop attentive à ce récit funeste,
En faveur de Titus vous pardonnez le reste.
Enfin, après un siége aussi cruel que lent,
Il dompta les mutins, reste pâle et sanglant
Des flammes, de la faim, des fureurs intestines,
Et laissa leurs remparts cachés sous leurs ruines.
Rome vous vit, madame, arriver avec lui.
Dans l’Orient désert quel devint mon ennui !
Je demeurai longtemps errant dans Césarée,
Lieux charmants où mon cœur vous avait adorée.
Je vous redemandais à vos tristes États ;
Je cherchais en pleurant les traces de vos pas.
Mais enfin succombant à ma mélancolie,
Mon désespoir tourna mes pas vers l’Italie.
Le sort m’y réservait le dernier de ses coups.
Titus en m’embrassant m’amena devant vous :
Un voile d’amitié vous trompa l’un et l’autre,
Et mon amour devint le confident du vôtre.
Mais toujours quelque espoir flattait mes déplaisirs ;
Rome, Vespasien, traversaient vos soupirs ;
Après tant de combats Titus cédait peut-être.
Vespasien est mort, et Titus est le maître.
Que ne fuyais-je alors ! J’ai voulu quelques jours
De son nouvel empire examiner le cours.
Mon sort est accompli ; votre gloire s’apprête.
Assez d’autres, sans moi, témoins de cette fête,
À vos heureux transports viendront joindre les leurs;
Pour moi, qui ne pourrais y mêler que des pleurs,
D’un inutile amour trop constante victime,
Heureux dans mes malheurs d’en avoir pu sans crimeConter toute l’histoire aux yeux qui les ont faits,
Je pars plus amoureux que je ne fus jamais.BÉRÉNICE.
Seigneur, je n’ai pas cru que, dans une journée
Qui doit avec César unir ma destinée,
Il fût quelque mortel qui pût impunément
Se venir à mes yeux déclarer mon amant.
Mais de mon amitié mon silence est un gage ;
J’oublie en sa faveur un discours qui m’outrage.
Je n’en ai point troublé le cours injurieux ;
Je fais plus, à regret je reçois vos adieux.
Le ciel sait qu’au milieu des honneurs qu’il m’envoie,
Je n’attendais que vous pour témoin de ma joie ;
Avec tout l’univers j’honorais vos vertus ;
Titus vous chérissait, vous admiriez Titus.
Cent fois je me suis fait une douceur extrême
D’entretenir Titus dans un autre lui-même…ANTIOCHUS.
Et c’est ce que je fuis. J’évite, mais trop tard,
Ces cruels entretiens où je n’ai point de part.
Je fuis Titus, je fuis ce nom qui m’inquiète,
Ce nom qu’à tous moments votre bouche répète :
Que vous dirai-je enfin ? je fuis des yeux distraits,
Qui, me voyant toujours, ne me voyaient jamais.
Adieu. Je vais, le cœur trop plein de votre image,
Attendre, en vous aimant, la mort pour mon partage.
Surtout ne craignez point qu’une aveugle douleur
Remplisse l’univers du bruit de mon malheur :
Madame, le seul bruit d’une mort que j’implore
Vous fera souvenir que je vivais encore.
Adieu.
TITUS, PAULIN — 2H — Acte II, scène II
Auteur : Jean Racine
Date : 21 novembre 1670 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte II, scène II
Personnages : TITUS, PAULIN
Situation : Titus consulte Paulin sur son projet d’épouser Bérénice. Le rappel de l’opposition romaine aux reines le conduit à choisir la séparation malgré son amour.
Intérêt pédagogique : Incarner le conflit entre désir et fonction politique ; préciser les arguments et le moment où une décision publique devient une douleur intime.
TITUS, PAULIN.
TITUS.
Eh bien, de mes desseins Rome encore incertaine
Attend que deviendra le destin de la reine,
Paulin ; et les secrets de son cœur et du mien
Sont de tout l’univers devenus l’entretien.
Voici le temps enfin qu’il faut que je m’explique.
De la reine et de moi que dit la voix publique ?
Parlez : qu’entendez-vous ?PAULIN.
J’entends de tous côtés
Publier vos vertus, seigneur, et ses beautés.TITUS.
Que dit-on des soupirs que je pousse pour elle ?
Quel succès attend-on d’un amour si fidèle ?PAULIN.
Vous pouvez tout : aimez, cessez d’être amoureux,
La cour sera toujours du parti de vos vœux.TITUS.
Et je l’ai vue aussi cette cour peu sincère,
À ses maîtres toujours trop soigneuse de plaire,
Des crimes de Néron approuver les horreurs ;
Je l’ai vue à genoux consacrer ses fureurs.
Je ne prends point pour juge une cour idolâtre,
Paulin : je me propose un plus noble théâtre ;
Et, sans prêter l’oreille à la voix des flatteurs,
Je veux par votre bouche entendre tous les cœurs :
Vous me l’avez promis. Le respect et la crainte
Ferment autour de moi le passage à la plainte :
Pour mieux voir, cher Paulin, et pour entendre mieux.
Je vous ai demandé des oreilles, des yeux ;
J’ai mis même à ce prix mon amitié secrète :
J’ai voulu que des cœurs vous fussiez l’interprète ;
Qu’au travers des flatteurs votre sincérité
Fît toujours jusqu’à moi passer la vérité.
Parlez donc ! que faut-il que Bérénice espère ?
Rome lui sera-t-elle indulgente ou sévère,
Dois-je croire qu’assise au trône des Césars,
Une si belle reine offensât ses regards ?PAULIN.
N’en doutez point, seigneur : soit raison, soit caprice,
Rome ne l’attend point pour son impératrice.
On sait qu’elle est charmante ; et de si belles mains
Semblent vous demander l’empire des humains ;
Elle a même, dit-on, le cœur d’une Romaine ;
Elle a mille vertus ; mais, seigneur, elle est reine :
Rome, par une loi qui ne se peut changer,
N’admet avec son sang aucun sang étranger,
Et ne reconnaît point les fruits illégitimes
Qui naissent d’un hymen contraire à ses maximes.
D’ailleurs, vous le savez, en bannissant ses rois,
Rome à ce nom, si noble et si saint autrefois,
Attacha pour jamais une haine puissante ;
Et quoique à ses Césars fidèle, obéissante,
Cette haine, seigneur, reste de sa fierté,
Survit dans tous les cœurs après la liberté.
Jules, qui le premier la soumit à ses armes,
Qui fit taire les lois dans le bruit des alarmes,
Brûla pour Cléopâtre ; et, sans se déclarer,
Seule dans l’Orient la laissa soupirer.
Antoine, qui l’aima jusqu’à l’idolâtrie,
Oublia dans son sein sa gloire et sa patrie,
Sans oser toutefois se nommer son époux :
Rome l’alla chercher jusques à ses genoux,
Et ne désarma point sa fureur vengeresse,
Qu’elle n’eût accablé l’amant et la maîtresse.
Depuis ce temps, seigneur, Caligula, Néron,
Monstres dont à regret je cite ici le nom,
Et qui, ne conservant que la figure d’homme,
Foulèrent à leurs pieds toutes les lois de Rome,
Ont craint cette loi seule, et n’ont point à nos yeux
Allumé le flambeau d’un hymen odieux.
Vous m’avez commandé surtout d’être sincère.
De l’affranchi Pallas nous avons vu le frère,
Des fers de Claudius Félix encor flétri,
De deux reines, seigneur, devenir le mari ;
Et, s’il faut jusqu’au bout que je vous obéisse,
Ces deux reines étaient du sang de Bérénice.
Et vous croiriez pouvoir, sans blesser nos regards,
Faire entrer une reine au lit de nos Césars,
Tandis que l’Orient dans le lit de ses reines
Voit passer un esclave au sortir de nos chaînes !
C’est ce que les Romains pensent de votre amour :
Et je ne réponds pas, avant la fin du jour,
Que le sénat, chargé des vœux de tout l’empire,
Ne vous redise ici ce que je viens de dire ;
Et que Rome avec lui, tombant à vos genoux,
Ne vous demande un choix digne d’elle et de vous.
Vous pouvez préparer, seigneur, votre réponse.TITUS.
Hélas ! à quel amour on veut que je renonce !PAULIN.
Cet amour est ardent, il le faut confesser.TITUS.
Plus ardent mille fois que tu ne peux penser,
Paulin. Je me suis fait un plaisir nécessaireDe la voir chaque jour, de l’aimer, de lui plaire.
J’ai fait plus, je n’ai rien de secret à tes yeux,
J’ai pour elle cent fois rendu grâces aux dieux
D’avoir choisi mon père au fond de l’Idumée,
D’avoir rangé sous lui l’Orient et l’armée,
Et soulevant encor le reste des humains,
Remis Rome sanglante en ses paisibles mains.
J’ai même souhaité la place de mon père ;
Moi, Paulin, qui, cent fois, si le sort moins sévère
Eût voulu de sa vie étendre les liens,
Aurais donné mes jours pour prolonger les siens :
Tout cela (qu’un amant sait mal ce qu’il désire !)
Dans l’espoir d’élever Bérénice à l’empire,
De reconnaître un jour son amour et sa foi,
Et de voir à ses pieds tout le monde avec moi.
Malgré tout mon amour, Paulin, et tous ses charmes,
Après mille serments appuyés de mes larmes,
Maintenant que je puis couronner tant d’attraits,
Maintenant que je l’aime encor plus que jamais,
Lorsqu’un heureux hymen, joignant nos destinées,
Peut payer en un jour les vœux de cinq années,
Je vais, Paulin… Ô ciel ! puis-je le déclarer ?PAULIN.
Quoi, seigneur ?TITUS.
Pour jamais je vais m’en séparer.
Mon cœur en ce moment ne vient pas de se rendre :
Si je t’ai fait parler, si j’ai voulu t’entendre,
Je voulais que ton zèle achevât en secret
De confondre un amour qui se tait à regret.
Bérénice a longtemps balancé la victoire ;
Et, si je penche enfin du côté de ma gloire,
Crois qu’il m’en a coûté, pour vaincre tant d’amour,
Des combats dont mon cœur saignera plus d’un jour.
J’aimais, je soupirais dans une paix profonde :
Un autre était chargé de l’empire du monde.
Maître de mon destin, libre dans mes soupirs,
Je ne rendais qu’à moi compte de mes désirs.
Mais à peine le ciel eut rappelé mon père,
Dès que ma triste main eut fermé sa paupière,
De mon aimable erreur je fus désabusé :
Je sentis le fardeau qui m’était imposé ;
Je connus que bientôt, loin d’être à ce que j’aime,
Il fallait, cher Paulin, renoncer à moi-même ;
Et que le choix des dieux, contraire à mes amours,
Livrait à l’univers le reste de mes jours.
Rome observe aujourd’hui ma conduite nouvelle :
Quelle honte pour moi, quel présage pour elle,
Si, dès le premier pas, renversant tous ses droits,
Je fondais mon bonheur sur le débris des lois !
Résolu d’accomplir ce cruel sacrifice,
J’y voulus préparer la triste Bérénice ;
Mais par où commencer ? Vingt fois depuis huit jours
J’ai voulu devant elle en ouvrir le discours,
Et, dès le premier mot, ma langue embarrassée
Dans ma bouche vingt fois a demeuré glacée.
J’espérais que du moins mon trouble et ma douleur
Lui feraient pressentir notre commun malheur ;
Mais, sans me soupçonner, sensible à mes alarmes,
Elle m’offre sa main pour essuyer mes larmes,
Et ne prévoit rien moins, dans cette obscurité,
Que la fin d’un amour qu’elle a trop mérité.
Enfin, j’ai ce matin rappelé ma constance :
Il faut la voir, Paulin, et rompre le silence.
J’attends Antiochus pour lui recommander
Ce dépôt précieux que je ne puis garder :
Jusque dans l’Orient je veux qu’il la remène.
Demain Rome avec lui verra partir la reine.
Elle en sera bientôt instruite par ma voix ;
Et je vais lui parler pour la dernière fois.PAULIN.
Je n’attendais pas moins de cet amour de gloire
Qui partout après vous attacha la victoire.
La Judée asservie, et ses remparts fumants,
De cette noble ardeur éternels monuments,
Me répondaient assez que votre grand courage
Ne voudrait pas, seigneur, détruire son ouvrage,
Et qu’un héros vainqueur de tant de nations
Saurait bien tôt ou tard vaincre ses passions.TITUS.
Ah ! que sous de beaux noms cette gloire est cruelle !
Combien mes tristes yeux la trouveraient plus belle,
S’il ne fallait encor qu’affronter le trépas !
Que dis-je ? cette ardeur que j’ai pour ses appas,
Bérénice en mon sein l’a jadis allumée.
Tu ne l’ignores pas : toujours la renommée
Avec le même éclat n’a pas semé mon nom ;
Ma jeunesse, nourrie à la cour de Néron,
S’égarait, cher Paulin, par l’exemple abusée,
Et suivait du plaisir la pente trop aisée.
Bérénice me plut. Que ne fait point un cœur
Pour plaire à ce qu’il aime, et gagner son vainqueur !
Je prodiguai mon sang ; tout fit place à mes armes :
Je revins triomphant. Mais le sang et les larmes
Ne me suffisaient pas pour mériter ses vœux :
J’entrepris le bonheur de mille malheureux :
On vit de toutes parts mes bontés se répandre :
Heureux, et plus heureux que tu ne peux comprendre,
Quand je pouvais paraître à ses yeux satisfaits
Chargé de mille cœurs conquis par mes bienfaits !
Je lui dois tout, Paulin. Récompense cruelle !
Tout ce que je lui dois va retomber sur elle.
Pour prix de tant de gloire et de tant de vertus,
Je lui dirai : Partez, et ne me voyez plus.PAULIN.
Eh quoi, seigneur ! eh quoi ! cette magnificence
Qui va jusqu’à l’Euphrate étendre sa puissance,
Tant d’honneurs dont l’excès a surpris le sénat,Vous laissent-ils encor craindre le nom d’ingrat ?
Sur cent peuples nouveaux Bérénice commande.TITUS.
Faibles amusements d’une douleur si grande !
Je connais Bérénice, et ne sais que trop bien
Que son cœur n’a jamais demandé que le mien.
Je l’aimai ; je lui plus. Depuis cette journée,
(Dois-je dire funeste, hélas ! ou fortunée ?)
Sans avoir, en aimant, d’objet que son amour,
Étrangère dans Rome, inconnue à la cour,
Elle passe ses jours, Paulin, sans rien prétendre
Que quelque heure à me voir, et le reste à m’attendre.
Encor, si quelquefois un peu moins assidu
Je passe le moment où je suis attendu,
Je la revois bientôt de pleurs toute trempée :
Ma main à les sécher est longtemps occupée.
Enfin tout ce qu’amour a de nœuds plus puissants,
Doux reproches, transports sans cesse renaissants,
Soin de plaire sans art, crainte toujours nouvelle,
Beauté, gloire, vertu, je trouve tout en elle.
Depuis cinq ans entiers chaque jour je la vois,
Et crois toujours la voir pour la première fois.
N’y songeons plus. Allons, cher Paulin : plus j’y pense,
Plus je sens chanceler ma cruelle constance.
Quelle nouvelle, ô ciel ! je lui vais annoncer !
Encore un coup, allons ; il n’y faut plus penser.
Je connais mon devoir, c’est à moi de le suivre :
Je n’examine point si j’y pourrai survivre.
TITUS, BÉRÉNICE, (PAULIN), (PHÉNICE) — 1F / 1H — Acte II, scène IV
Auteur : Jean Racine
Date : 21 novembre 1670 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte II, scène IV
Personnages : TITUS, BÉRÉNICE, (PAULIN), (PHÉNICE)
Situation : Bérénice cherche à comprendre la réserve de Titus. Il tente de lui parler de Rome et de l’empire, mais ne parvient pas à annoncer leur séparation.
Intérêt pédagogique : Jouer les obstacles à la parole ; donner du poids aux hésitations, aux interruptions et à ce que le partenaire croit entendre.
TITUS, BÉRÉNICE, (PAULIN), (PHÉNICE).
BÉRÉNICE.
Ne vous offensez pas si mon zèle indiscret
De votre solitude interrompt le secret
Tandis qu’autour de moi votre cour assemblée
Retentit des bienfaits dont vous m’avez comblée,
Est-il juste, seigneur, que seule en ce moment
Je demeure sans voix et sans ressentiment ?
Mais, seigneur (car je sais que cet ami sincère
Du secret de nos cœurs connaît tout le mystère),
Votre deuil est fini, rien n’arrête vos pas,
Vous êtes seul, enfin, et ne me cherchez pas !
J’entends que vous m’offrez un nouveau diadème,
Et ne puis cependant vous entendre vous-même.
Hélas ! plus de repos, seigneur, et moins d’éclat :
Votre amour ne peut-il paraître qu’au sénat ?
Ah, Titus ! (car enfin l’amour fuit la contrainte
De tous ces noms que suit le respect et la crainte)
De quel soin votre amour va-t-il s’importuner ?
N’a-t-il que des États qu’il me puisse donner ?
Depuis quand croyez-vous que ma grandeur me touche ?
Un soupir, un regard, un mot de votre bouche,
Voilà l’ambition d’un cœur comme le mien :
Voyez-moi plus souvent, et ne me donnez rien.
Tous vos moments sont-ils dévoués à l’empire ?
Ce cœur, après huit jours, n’a-t-il rien à me dire ?
Qu’un mot va rassurer mes timides esprits !
Mais parliez-vous de moi quand je vous ai surpris ?
Dans vos secrets discours étais-je intéressée,
Seigneur ? étais-je au moins présente à la pensée ?TITUS.
N’en doutez point, madame ; et j’atteste les dieux
Que toujours Bérénice est présente à mes yeux.
L’absence ni le temps, je vous le jure encore,
Ne vous peuvent ravir ce cœur qui vous adore.BÉRÉNICE.
Eh quoi ! vous me jurez une éternelle ardeur,
Et vous me la jurez avec cette froideur !
Pourquoi même du ciel attester la puissance ?
Faut-il par des serments vaincre ma défiance ?
Mon cœur ne prétend point, seigneur, vous démentir,
Et je vous en croirai sur un simple soupir.TITUS.
Madame…BÉRÉNICE.
Eh bien, seigneur ? Mais quoi ! sans me répondre,
Vous détournez les yeux, et semblez vous confondre !
Ne m’offrirez-vous plus qu’un visage interdit ?
Toujours la mort d’un père occupe votre esprit :
Rien ne peut-il charmer l’ennui qui vous dévore ?TITUS.
Plût aux cieux que mon père, hélas ! vécût encore !
Que je vivais heureux !BÉRÉNICE.
Seigneur, tous ces regrets
De votre piété sont de justes effets.
Mais vos pleurs ont assez honoré sa mémoire :
Vous devez d’autres soins à Rome, à votre gloire :
De mon propre intérêt je n’ose vous parler.
Bérénice autrefois pouvait vous consoler ;
Avec plus de plaisir vous m’avez écoutée.
De combien de malheurs pour vous persécutée,Vous ai-je, pour un mot, sacrifié mes pleurs !
Vous regrettez un père : hélas ! faibles douleurs !
Et moi (ce souvenir me fait frémir encore)
On voulait m’arracher de tout ce que j’adore ;
Moi dont vous connaissez le trouble et le tourment
Quand vous ne me quittez que pour quelque moment,
Moi qui mourrais le jour qu’on voudrait m’interdire
De vous…TITUS.
Madame, hélas ! que me venez-vous dire ?
Quel temps choisissez-vous ? Ah ! de grâce, arrêtez :
C’est trop pour un ingrat prodiguer vos bontés.BÉRÉNICE.
Pour un ingrat, seigneur ! et le pouvez-vous être ?
Ainsi donc mes bontés vous fatiguent peut-être ?TITUS.
Non, madame : jamais, puisqu’il faut vous parler,
Mon cœur de plus de feux ne se sentit brûler…
Mais…BÉRÉNICE.
Achevez.TITUS.
Hélas !BÉRÉNICE.
Parlez.TITUS.
Rome… l’empire…BÉRÉNICE.
Eh bien ?TITUS.
Sortons, Paulin : je ne lui puis rien dire.
BÉRÉNICE, PHÉNICE — 2F — Acte II, scène V
Auteur : Jean Racine
Date : 21 novembre 1670 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte II, scène V
Personnages : BÉRÉNICE, PHÉNICE
Situation : Après le départ de Titus, Bérénice cherche avec Phénice une explication à son silence. Elle se persuade que la jalousie d’Antiochus est la cause du trouble de l’empereur.
Intérêt pédagogique : Construire une interprétation rassurante malgré les signes inquiétants ; travailler les hypothèses et la façon dont la pensée transforme l’émotion.
BÉRÉNICE, PHÉNICE.
BÉRÉNICE.
Quoi ! me quitter sitôt ! et ne me dire rien !
Chère Phénice, hélas ! quel funeste entretien !
Qu’ai-je fait ? Que veut-il ? Et que dit ce silence ?PHÉNICE.
Comme vous, je me perds d’autant plus que j’y pense.
Mais ne s’offre-t-il rien à votre souvenir
Qui contre vous, madame, ait pu le prévenir ?
Voyez, examinez.BÉRÉNICE.
Hélas ! tu peux m’en croire :
Plus je veux du passé rappeler la mémoire,
Du jour que je le vis jusqu’à ce triste jour,
Plus je vois qu’on me peut reprocher trop d’amour.
Mais tu nous entendais. Il ne faut rien me taire :
Parle. N’ai-je rien dit qui lui puisse déplaire ?
Que sais-je ? J’ai peut-être avec trop de chaleur
Rabaissé ses présents, ou blâmé sa douleur…
N’est-ce point que de Rome il redoute la haine ?
Il craint peut-être, il craint d’épouser une reine.
Hélas ! s’il était vrai… Mais non, il a cent fois
Rassuré mon amour contre leurs dures lois ;
Cent fois… Ah ! qu’il m’explique un silence si rude :
Je ne respire pas dans cette incertitude.
Moi, je vivrais, Phénice, et je pourrais penser
Qu’il me néglige, ou bien que j’ai pu l’offenser !
Retournons sur ses pas. Mais, quand je m’examine,
Je crois de ce désordre entrevoir l’origine,
Phénice : il aura su tout ce qui s’est passé ;
L’amour d’Antiochus l’a peut-être offensé.
Il attend, m’a-t-on dit, le roi de Comagène.
Ne cherchons point ailleurs le sujet de ma peine.
Sans doute ce chagrin qui vient de m’alarmer
N’est qu’un léger soupçon facile à désarmer.
Je ne te vante point cette faible victoire,
Titus : ah ! plût au ciel que, sans blesser ta gloire,
Un rival plus puissant voulût tenter ma foi,
Et pût mettre à mes pieds plus d’empires que toi ;
Que de sceptres sans nombre il pût payer ma flamme,
Que ton amour n’eût rien à donner que ton âme !
C’est alors, cher Titus, qu’aimé, victorieux,
Tu verrais de quel prix ton cœur est à mes yeux.
Allons, Phénice, un mot pourra le satisfaire.
Rassurons-nous, mon cœur, je puis encor lui plaire ;
Je me comptais trop tôt au rang des malheureux :
Si Titus est jaloux, Titus est amoureux.
ANTIOCHUS, ARSACE — 2H — Acte III, scène II
Auteur : Jean Racine
Date : 21 novembre 1670 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte III, scène II
Personnages : ANTIOCHUS, ARSACE
Situation : Arsace voit dans la séparation de Titus et de Bérénice une chance pour Antiochus. Celui-ci redoute pourtant d’annoncer à la reine le malheur qui pourrait servir son amour.
Intérêt pédagogique : Opposer l’espoir du confident à la lucidité de l’amoureux ; travailler la retenue, le scrupule et les changements de perspective.
ANTIOCHUS, ARSACE.
ARSACE.
Ainsi le ciel s’apprête à vous rendre justice.
Vous partirez, seigneur, mais avec Bérénice.
Loin de vous la ravir, on va vous la livrer.ANTIOCHUS.
Arsace, laisse-moi le temps de respirer.
Ce changement est grand, ma surprise est extrême :
Titus entre mes mains remet tout ce qu’il aime !
Dois-je croire, grands dieux ! ce que je viens d’ouïr ?
Et quand je le croirais, dois-je m’en réjouir ?ARSACE.
Mais moi-même, seigneur, que faut-il que je croie ?
Quel obstacle nouveau s’oppose à votre joie ?
Me trompiez-vous tantôt au sortir de ces lieux,
Lorsque encor tout ému de vos derniers adieux,
Tremblant d’avoir osé s’expliquer devant elle,
Votre cœur me contait son audace nouvelle ?
Vous fuyiez un hymen qui vous faisait trembler.
Cet hymen est rompu : quel soin peut vous troubler ?
Suivez les doux transports où l’amour vous invite.ANTIOCHUS.
Arsace, je me vois chargé de sa conduite ;
Je jouirai longtemps de ses chers entretiens ;
Ses yeux mêmes pourront s’accoutumer aux miens ;
Et peut-être son cœur fera la différence
Des froideurs de Titus à ma persévérance.
Titus m’accable ici du poids de sa grandeur :
Tout disparaît dans Rome auprès de sa splendeur ;
Mais quoique l’Orient soit plein de sa mémoire,
Bérénice y verra des traces de ma gloire.ARSACE.
N’en doutez point, seigneur, tout succède à vos vœux.ANTIOCHUS.
Ah ! que nous nous plaisons à nous tromper tous deux !ARSACE.
Et pourquoi nous tromper ?ANTIOCHUS.
Quoi ! je lui pourrais plaire ?
Bérénice à mes vœux ne serait plus contraire ?
Bérénice d’un mot flatterait mes douleurs ?
Penses-tu seulement que, parmi ses malheurs,
Quand l’univers entier négligerait ses charmes,
L’ingrate me permît de lui donner des larmes,
Ou qu’elle s’abaissât jusques à recevoir
Des soins qu’à mon amour elle croirait devoir ?ARSACE.
Et qui peut mieux que vous consoler sa disgrâce ?
Sa fortune, seigneur, va prendre une autre face :
Titus la quitte.ANTIOCHUS.
Hélas ! de ce grand changement
Il ne me reviendra que le nouveau tourment
D’apprendre par ses pleurs à quel point elle l’aime :
Je la verrai gémir ; je la plaindrai moi-même.
Pour fruit de tant d’amour, j’aurai le triste emploi
De recueillir des pleurs qui ne sont pas pour moi.ARSACE.
Quoi ! ne vous plairez-vous qu’à vous gêner sans cesse ?
Jamais dans un grand cœur vit-on plus de faiblesse ?
Ouvrez les yeux, seigneur, et songeons entre nous
Par combien de raisons Bérénice est à vous.
Puisque aujourd’hui Titus ne prétend plus lui plaire,
Songez que votre hymen lui devient nécessaire.ANTIOCHUS.
Nécessaire ?ARSACE.
À ses pleurs accordez quelques jours ;
De ses premiers sanglots laissez passer le cours :
Tout parlera pour vous, le dépit, la vengeance,
L’absence de Titus, le temps, votre présence,
Trois sceptres que son bras ne peut seul soutenir,
Vos deux états voisins qui cherchent à s’unir ;
L’intérêt, la raison, l’amitié, tout vous lie.ANTIOCHUS.
Ah ! je respire, Arsace, et tu me rends la vie ;
J’accepte avec plaisir un présage si doux.
Que tardons-nous ? Faisons ce qu’on attend de nous :
Entrons chez Bérénice ; et puisqu’on nous l’ordonne,
Allons lui déclarer que Titus l’abandonne…
Mais plutôt demeurons. Que faisais-je ? est-ce à moi,
Arsace, à me charger de ce cruel emploi ?
Soit vertu, soit amour, mon cœur s’en effarouche.
L’aimable Bérénice entendrait de ma bouche
Qu’on l’abandonne ! Ah ! reine ! et qui l’aurait pensé
Que ce mot dût jamais vous être prononcé !ARSACE.
La haine sur Titus tombera tout entière.
Seigneur, si vous parlez, ce n’est qu’à sa prière.ANTIOCHUS.
Non, ne la voyons point ; respectons sa douleur ;
Assez d’autres viendront lui conter son malheur.
Et ne la crois-tu pas assez infortunée
D’apprendre à quel mépris Titus l’a condamnée,
Sans lui donner encor le déplaisir fatal
D’apprendre ce mépris par son propre rival ?
Encore un coup, fuyons ; et par cette nouvelle
N’allons point nous charger d’une haine immortelle.ARSACE.
Ah ! la voici, seigneur ; prenez votre parti.ANTIOCHUS.
Ô ciel !
BÉRÉNICE, ANTIOCHUS, (ARSACE), PHÉNICE — 2F / 1H — Acte III, scène III
Auteur : Jean Racine
Date : 21 novembre 1670 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte III, scène III
Personnages : BÉRÉNICE, ANTIOCHUS, (ARSACE), PHÉNICE
Situation : Antiochus annonce à Bérénice que Titus a décidé de se séparer d’elle. Bérénice refuse de croire la nouvelle et soupçonne le rival de vouloir les désunir.
Intérêt pédagogique : Préciser la difficulté d’annoncer et le refus d’entendre ; travailler les silences, les injonctions et le choc de la révélation.
BÉRÉNICE, ANTIOCHUS, (ARSACE), PHÉNICE.
BÉRÉNICE.
Eh quoi ! seigneur, vous n’êtes point parti ?ANTIOCHUS.
Madame, je vois bien que vous êtes déçue,
Et que c’était César que cherchait votre vue.
Mais n’accusez que lui, si, malgré mes adieux,
De ma présence encor j’importune vos yeux.
Peut-être en ce moment je serais dans Ostie,
S’il ne m’eût de sa cour défendu la sortie.BÉRÉNICE.
Il vous cherche vous seul ; il nous évite tous.ANTIOCHUS.
Il ne m’a retenu que pour parler de vous.BÉRÉNICE.
De moi, prince ?ANTIOCHUS.
Oui, madame.BÉRÉNICE.
Et qu’a-t-il pu vous dire ?ANTIOCHUS.
Mille autres mieux que moi pourront vous en instruire.BÉRÉNICE.
Quoi ! seigneur…ANTIOCHUS.
Suspendez votre ressentiment.
D’autres, loin de se taire en ce même moment,
Triompheraient peut-être, et pleins de confiance,
Céderaient avec joie à votre impatience ;
Mais moi, toujours tremblant, moi, vous le savez bien,
À qui votre repos est plus cher que le mien,
Pour ne le point troubler, j’aime mieux vous déplaire,
Et crains votre douleur plus que votre colère.
Avant la fin du jour vous me justifirez.
Adieu, madame.BÉRÉNICE.
Ô ciel ! quel discours ! Demeurez.
Prince, c’est trop cacher mon trouble à votre vue ;
Vous voyez devant vous une reine éperdue,
Qui, la mort dans le sein, vous demande deux mots.
Vous craignez, dites-vous, de troubler mon repos ;
Et vos refus cruels, loin d’épargner ma peine,
Excitent ma douleur, ma colère, ma haine.
Seigneur, si mon repos vous est si précieux,
Si moi-même jamais je fus chère à vos yeux,
Éclaircissez le trouble où vous voyez mon âme :
Que vous a dit Titus ?ANTIOCHUS.
Au nom des dieux, madame…BÉRÉNICE.
Quoi ! vous craignez si peu de me désobéir !ANTIOCHUS.
Je n’ai qu’à vous parler pour me faire haïr.BÉRÉNICE.
Je veux que vous parliez.ANTIOCHUS.
Dieux ! quelle violence !
Madame, encore un coup, vous loûrez mon silence.BÉRÉNICE.
Prince, dès ce moment contentez mes souhaits,
Ou soyez de ma haine assuré pour jamais.ANTIOCHUS.
Madame, après cela, je ne puis plus me taire.
Eh bien ! vous le voulez, il faut vous satisfaire.
Mais ne vous flattez point ; je vais vous annoncer
Peut-être des malheurs où vous n’osez penser.
Je connais votre cœur ; vous devez vous attendre
Que je le vais frapper par l’endroit le plus tendre.
Titus m’a commandé…BÉRÉNICE.
Quoi ?ANTIOCHUS.
De vous déclarer
Qu’à jamais l’un de l’autre il faut vous séparer.BÉRÉNICE.
Nous séparer ! qui ? moi ? Titus de Bérénice ?ANTIOCHUS.
Il faut que devant vous je lui rende justice ;
Tout ce que, dans un cœur sensible et généreux,
L’amour au désespoir peut rassembler d’affreux,
Je l’ai vu dans le sien ; il pleure, il vous adore.
Mais enfin que lui sert de vous aimer encore ?
Une reine est suspecte à l’empire romain.
Il faut vous séparer, et vous partez demain.BÉRÉNICE.
Nous séparer ! hélas ! Phénice !PHÉNICE.
Eh bien ! madame,
Il faut ici montrer la grandeur de votre âme.
Ce coup sans doute est rude, il doit vous étonner.BÉRÉNICE.
Après tant de serments, Titus m’abandonner !
Titus qui me jurait… Non, je ne le puis croire ;
Il ne me quitte point, il y va de sa gloire.
Contre son innocence on veut me prévenir.
Ce piége n’est tendu que pour nous désunir.
Titus m’aime, Titus ne veut point que je meure.
Allons le voir ; je veux lui parler tout à l’heure.
Allons.ANTIOCHUS.
Quoi ! vous pourriez ici me regarder…BÉRÉNICE.
Vous le souhaitez trop pour me persuader.
Non, je ne vous crois point ; mais quoi qu’il en puisse être
Pour jamais à mes yeux gardez-vous de paraître.(à Phénice.)
Ne m’abandonne point dans l’état où je suis.Hélas ! pour me tromper je fais ce que je puis.
TITUS — 1H — Acte IV, scène IV
Auteur : Jean Racine
Date : 21 novembre 1670 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Monologue — acte IV, scène IV
Personnages : TITUS
Situation : Avant de retrouver Bérénice, Titus s’exhorte à accomplir son devoir d’empereur. Il oppose à son désir le jugement de Rome et l’exigence de sa fonction.
Intérêt pédagogique : Distinguer les voix du débat intérieur ; soutenir l’argumentation et les changements d’adresse tout en gardant l’enjeu de la rencontre imminente.
TITUS.
Eh bien ! Titus, que viens-tu faire ?
Bérénice t’attend. Où viens-tu, téméraire ?
Tes adieux sont-ils prêts ? t’es-tu bien consulté ?
Ton cœur te promet-il assez de cruauté ?
Car enfin au combat qui pour toi se prépare,
C’est peu d’être constant, il faut être barbare.
Soutiendrai-je ces yeux, dont la douce langueur
Sait si bien découvrir les chemins de mon cœur ?
Quand je verrai ces yeux armés de tous leurs charmes,
Attachés sur les miens, m’accabler de leurs larmes,
Me souviendrai-je alors de mon triste devoir ?
Pourrai-je dire enfin : Je ne veux plus vous voir.
Je viens percer un cœur que j’adore, qui m’aime.
Et pourquoi le percer ? qui l’ordonne ? moi-même !
Car enfin Rome a-t-elle expliqué ses souhaits ?
L’entendons-nous crier autour de ce palais ?
Vois-je l’État penchant au bord du précipice ?
Ne le puis-je sauver que par ce sacrifice ?
Tout se tait ; et moi seul, trop prompt à me troubler,
J’avance des malheurs que je puis reculer.
Et qui sait si, sensible aux vertus de la reine,
Rome ne voudra point l’avouer pour Romaine ?
Rome peut par son choix justifier le mien.
Non, non, encore un coup, ne précipitons rien.
Que Rome, avec ses lois, mette dans la balance
Tant de pleurs, tant d’amour, tant de persévérance ;
Rome sera pour nous… Titus, ouvre les yeux !
Quel air respires-tu ? n’es-tu pas dans ces lieux
Où la haine des rois, avec le lait sucée,
Par crainte ou par amour ne peut être effacée ?
Rome jugea ta reine en condamnant ses rois.
N’as-tu pas en naissant entendu cette voix ?
Et n’as-tu pas encore ouï la renommée
T’annoncer ton devoir jusque dans ton armée ?
Et lorsque Bérénice arriva sur tes pas,
Ce que Rome en jugeait ne l’entendis-tu pas ?
Faut-il donc tant de fois te le faire redire ?
Ah ! lâche, fais l’amour, et renonce à l’empire.
Au bout de l’univers, va, cours te confiner,
Et fais place à des cœurs plus dignes de régner.
Sont-ce là ces projets de grandeur et de gloire
Qui devaient dans les cœurs consacrer ma mémoire ?
Depuis huit jours je règne ; et, jusques à ce jour,
Qu’ai-je fait pour l’honneur ? J’ai tout fait pour l’amour.
D’un temps si précieux quel compte puis-je rendre ?
Où sont ces heureux jours que je faisais attendre ?
Quels pleurs ai-je séchés ? dans quels yeux satisfaits
Ai-je déjà goûté le fruit de mes bienfaits ?
L’univers a-t-il vu changer ses destinées,
Sais-je combien le ciel m’a compté de journées ?
Et de ce peu de jours si longtemps attendus,
Ah ! malheureux ! combien j’en ai déjà perdus !
Ne tardons plus : faisons ce que l’honneur exige ;
Rompons le seul lien…
TITUS, BÉRÉNICE — 1F / 1H — Acte IV, scène V
Auteur : Jean Racine
Date : 21 novembre 1670 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte IV, scène V
Personnages : TITUS, BÉRÉNICE
Situation : Bérénice demande à Titus de confirmer leur séparation. Tous deux confrontent leur amour à l’exigence politique, sans trouver d’issue qui les réunisse.
Intérêt pédagogique : Faire avancer chaque argument comme une tentative de changer l’autre ; travailler les vers partagés, les reprises et l’impossibilité de l’adieu.
TITUS, BÉRÉNICE.
BÉRÉNICE, en sortant de son appartement.
Non, laissez-moi, vous dis-je ;
En vain tous vos conseils me retiennent ici.
Il faut que je le voie. Ah ! seigneur, vous voici !
Eh bien ! il est donc vrai que Titus m’abandonne !
Il faut nous séparer ! et c’est lui qui l’ordonne !TITUS.
N’accablez point, madame, un prince malheureux.
Il ne faut point ici nous attendrir tous deux.
Un trouble assez cruel m’agite et me dévore,
Sans que des pleurs si chers me déchirent encore.
Rappelez bien plutôt ce cœur qui, tant de fois,
M’a fait de mon devoir reconnaître la voix ;
Il en est temps. Forcez votre amour à se taire ;
Et d’un œil que la gloire et la raison éclaire
Contemplez mon devoir dans toute sa rigueur.
Vous-même, contre vous, fortifiez mon cœur ;
Aidez-moi, s’il se peut, à vaincre ma faiblesse,
À retenir des pleurs qui m’échappent sans cesse ;
Ou, si nous ne pouvons commander à nos pleurs,
Que la gloire du moins soutienne nos douleurs ;
Et que tout l’univers reconnaisse sans peine
Les pleurs d’un empereur et les pleurs d’une reine.
Car enfin, ma princesse, il faut nous séparer.BÉRÉNICE.
Ah ! cruel ! est-il temps de me le déclarer ?
Qu’avez-vous fait ? hélas ! je me suis crue aimée ;
Au plaisir de vous voir mon âme accoutumée
Ne vit plus que pour vous. Ignoriez-vous vos lois
Quand je vous l’avouai pour la première fois ?
À quel excès d’amour m’avez-vous amenée !
Que ne me disiez-vous : Princesse infortunéeOù vas-tu t’engager, et quel est ton espoir ?
Ne donne point un cœur qu’on ne peut recevoir.
Ne l’avez-vous reçu, cruel, que pour le rendre
Quand de vos seules mains ce cœur voudrait dépendre ?
Tout l’empire a vingt fois conspiré contre nous.
Il était temps encor : que ne me quittiez-vous ?
Mille raisons alors consolaient ma misère :
Je pouvais de ma mort accuser votre père,
Le peuple, le sénat, tout l’empire romain,
Tout l’univers, plutôt qu’une si chère main.
Leur haine, dès longtemps contre moi déclarée,
M’avait à mon malheur dès longtemps préparée.
Je n’aurais pas, seigneur, reçu ce coup cruel
Dans le temps que j’espère un bonheur immortel,
Quand votre heureux amour peut tout ce qu’il désire,
Lorsque Rome se tait, quand votre père expire,
Lorsque tout l’univers fléchit à vos genoux,
Enfin quand je n’ai plus à redouter que vous.TITUS.
Et c’est moi seul aussi qui pouvais me détruire.
Je pouvais vivre alors et me laisser séduire :
Mon cœur se gardait bien d’aller dans l’avenir
Chercher ce qui pouvait un jour nous désunir.
Je voulais qu’à mes vœux rien ne fût invincible ;
Je n’examinais rien, j’espérais l’impossible.
Que sais-je ? j’espérais de mourir à vos yeux,
Avant que d’en venir à ces cruels adieux.
Les obstacles semblaient renouveler ma flamme.
Tout l’empire parlait : mais la gloire, madame,
Ne s’était point encor fait entendre à mon cœur
Du ton dont elle parle au cœur d’un empereur.
Je sais tous les tourments où ce dessein me livre :
Je sens bien que sans vous je ne saurais plus vivre,
Que mon cœur de moi-même est prêt à s’éloigner ;
Mais il ne s’agit plus de vivre, il faut régner.BÉRÉNICE.
Eh bien ! régnez, cruel ; contentez votre gloire :
Je ne dispute plus. J’attendais, pour vous croire,
Que cette même bouche, après mille serments
D’un amour qui devait unir tous nos moments,
Cette bouche, à mes yeux s’avouant infidèle,
M’ordonnât elle-même une absence éternelle.
Moi-même j’ai voulu vous entendre en ce lieu.
Je n’écoute plus rien : et, pour jamais, adieu…
Pour jamais ! Ah, seigneur ! songez-vous en vous-même
Combien ce mot cruel est affreux quand on aime ?
Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous,
Seigneur, que tant de mers me séparent de vous ;
Que le jour recommence, et que le jour finisse,
Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice,
Sans que, de tout le jour, je puisse voir Titus ?
Mais quelle est mon erreur, et que de soins perdus !
L’ingrat, de mon départ consolé par avance,
Daignera-t-il compter les jours de mon absence ?
Ces jours si longs pour moi lui sembleront trop courts.TITUS.
Je n’aurai pas, madame, à compter tant de jours :
J’espère que bientôt la triste renommée
Vous fera confesser que vous étiez aimée.
Vous verrez que Titus n’a pu, sans expirer…BÉRÉNICE.
Ah, seigneur ! s’il est vrai, pourquoi nous séparer ?
Je ne vous parle point d’un heureux hyménée.
Rome à ne vous plus voir m’a-t-elle condamnée ?
Pourquoi m’enviez-vous l’air que vous respirez ?TITUS.
Hélas ! vous pouvez tout, madame : demeurez ;
Je n’y résiste point. Mais je sens ma faiblesse :
Il faudra vous combattre et vous craindre sans cesse,
Et sans cesse veiller à retenir mes pas,
Que vers vous à toute heure entraînent vos appas.
Que dis-je ? en ce moment mon cœur, hors de lui-même,
S’oublie, et se souvient seulement qu’il vous aime.BÉRÉNICE.
Eh bien, seigneur, eh bien, qu’en peut-il arriver ?
Voyez-vous les Romains prêts à se soulever ?TITUS.
Et qui sait de quel œil ils prendront cette injure ?
S’ils parlent, si les cris succèdent au murmure,
Faudra-t-il par le sang justifier mon choix ?
S’ils se taisent, madame, et me vendent leurs lois,
À quoi m’exposez-vous ? Par quelle complaisance
Faudra-t-il quelque jour payer leur patience ?
Que n’oseront-ils point alors me demander ?
Maintiendrai-je des lois que je ne puis garder ?BÉRÉNICE.
Vous ne comptez pour rien les pleurs de Bérénice !TITUS.
Je les compte pour rien ! Ah ciel ! quelle injustice !BÉRÉNICE.
Quoi ! pour d’injustes lois que vous pouvez changer,
En d’éternels chagrins vous-même vous plonger !
Rome a ses droits, seigneur : n’avez-vous pas les vôtres ?
Ses intérêts sont-ils plus sacrés que les nôtres ?
Dites, parlez.TITUS.
Hélas ! que vous me déchirez !BÉRÉNICE.
Vous êtes empereur, seigneur, et vous pleurez !TITUS.
Oui, madame, il est vrai, je pleure, je soupire,
Je frémis. Mais enfin, quand j’acceptai l’empire,
Rome me fit jurer de maintenir ses droits :
Je dois les maintenir. Déjà, plus d’une fois,
Rome a de mes pareils exercé la constance.
Ah ! si vous remontiez jusques à sa naissance,
Vous les verriez toujours à ses ordres soumis :
L’un, jaloux de sa foi, va chez les ennemisChercher, avec la mort, la peine toute prête ;
D’un fils victorieux l’autre proscrit la tête ;
L’autre, avec des yeux secs, et presque indifférents,
Voit mourir ses deux fils par son ordre expirants.
Malheureux ! mais toujours la patrie et la gloire
Ont parmi les Romains remporté la victoire.
Je sais qu’en vous quittant le malheureux Titus
Passe l’austérité de toutes leurs vertus ;
Qu’elle n’approche point de cet effort insigne :
Mais, madame, après tout, me croyez-vous indigne
De laisser un exemple à la postérité,
Qui, sans de grands efforts, ne puisse être imité ?BÉRÉNICE.
Non, je crois tout facile à votre barbarie :
Je vous crois digne, ingrat, de m’arracher la vie.
De tous vos sentiments mon cœur est éclairci.
Je ne vous parle plus de me laisser ici :
Qui ? moi, j’aurais voulu, honteuse et méprisée,
D’un peuple qui me hait soutenir la risée ?
J’ai voulu vous pousser jusques à ce refus.
C’en est fait, et bientôt vous ne me craindrez plus.
N’attendez pas ici que j’éclate en injures,
Que j’atteste le ciel, ennemi des parjures ;
Non : si le ciel encore est touché de mes pleurs,
Je le prie, en mourant, d’oublier mes douleurs.
Si je forme des vœux contre votre injustice,
Si, devant que mourir, la triste Bérénice
Vous veut de son trépas laisser quelque vengeur,
Je ne le cherche, ingrat, qu’au fond de votre cœur.
Je sais que tant d’amour n’en peut être effacée ;
Que ma douleur présente, et ma bonté passée,
Mon sang qu’en ce palais je veux même verser,
Sont autant d’ennemis que je vais vous laisser :
Et sans me repentir de ma persévérance,
Je me remets sur eux de toute ma vengeance.
Adieu.
TITUS, BÉRÉNICE, (PHÉNICE) — 1F / 1H — Acte V, scène V
Auteur : Jean Racine
Date : 21 novembre 1670 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte V, scène V
Personnages : TITUS, BÉRÉNICE, (PHÉNICE)
Situation : Bérénice annonce qu’elle veut partir et refuse d’écouter Titus. Une lettre révèle son intention de mourir ; Titus s’oppose à son départ et fait appeler Antiochus.
Intérêt pédagogique : Jouer le conflit entre départ déclaré et attachement ; travailler les interruptions, le geste de la lettre et la révélation progressive du danger.
Repérage : La source indique « acte IV, scène V ». Ce passage appartient à l’acte V, scène V ; seule la référence a été corrigée.
TITUS, BÉRÉNICE, (PHÉNICE).
BÉRÉNICE.
Non, je n’écoute rien. Me voilà résolue :
Je veux partir. Pourquoi vous montrer à ma vue ?
Pourquoi venir encore aigrir mon désespoir ?
N’êtes-vous pas content ? Je ne veux plus vous voir.TITUS.
Mais, de grâce, écoutez.BÉRÉNICE.
Il n’est plus temps.TITUS.
Madame,
Un mot.BÉRÉNICE.
Non.TITUS.
Dans quel trouble elle jette mon âme !
Ma princesse, d’où vient ce changement soudain ?BÉRÉNICE.
C’en est fait. Vous voulez que je parte demain ;
Et moi, j’ai résolu de partir tout à l’heure :
Et je pars.TITUS.
Demeurez.BÉRÉNICE.
Ingrat ! que je demeure !
Et pourquoi ? pour entendre un peuple injurieux
Qui fait de mon malheur retentir tous ces lieux ?
Ne l’entendez-vous pas, cette cruelle joie,
Tandis que dans les pleurs moi seule je me noie ?
Quel crime, quelle offense a pu les animer ?
Hélas ! et qu’ai-je fait que de vous trop aimer ?TITUS.
Écoutez-vous, madame, une foule insensée ?BÉRÉNICE.
Je ne vois rien ici dont je ne sois blessée.
Tout cet appartement préparé par vos soins,
Ces lieux, de mon amour si longtemps les témoins,
Qui semblaient pour jamais me répondre du vôtre,
Ces festons, où nos noms enlacés l’un dans l’autre,
À mes tristes regards viennent partout s’offrir,
Sont autant d’imposteurs que je ne puis souffrir.
Allons, Phénice.TITUS.
Ô ciel ! que vous êtes injuste !BÉRÉNICE.
Retournez, retournez vers ce sénat auguste
Qui vient vous applaudir de votre cruauté.
Eh bien ! avec plaisir l’avez-vous écouté ?
Êtes-vous pleinement content de votre gloire ?
Avez-vous bien promis d’oublier ma mémoire ?
Mais ce n’est pas assez expier vos amours ;
Avez-vous bien promis de me haïr toujours ?TITUS.
Non, je n’ai rien promis. Moi, que je vous haïsse !
Que je puisse jamais oublier Bérénice !
Ah dieux ! dans quel moment son injuste rigueur
De ce cruel soupçon vient affliger mon cœur !
Connaissez-moi, madame ; et depuis cinq années
Comptez tous les moments et toutes les journées
Où, par plus de transports et par plus de soupirs,
Je vous ai de mon cœur exprimé les désirs :
Ce jour surpasse tout. Jamais, je le confesse,
Vous ne fûtes aimée avec tant de tendresse ;
Et jamais…BÉRÉNICE.
Vous m’aimez, vous me le soutenez ;
Et cependant je pars, et vous me l’ordonnez !
Quoi ! dans mon désespoir trouvez-vous tant de charmes ?
Craignez-vous que mes yeux versent trop peu de larmes ?
Que me sert de ce cœur l’inutile retour ?
Ah ! cruel, par pitié, montrez-moi moins d’amour :
Ne me rappelez point une trop chère idée,
Et laissez-moi du moins partir persuadée
Que, déjà de votre âme exilée en secret,
J’abandonne un ingrat qui me perd sans regret.(Titus lit une lettre.)
Vous m’avez arraché ce que je viens d’écrire.Voilà de votre amour tout ce que je désire :
Lisez, ingrat, lisez, et me laissez sortir.TITUS.
Vous ne sortirez point, je n’y puis consentir.
Quoi ! ce départ n’est donc qu’un cruel stratagème !
Vous cherchez à mourir ! et de tout ce que j’aime
Il ne restera plus qu’un triste souvenir !
Qu’on cherche Antiochus ; qu’on le fasse venir.(Bérénice se laisse tomber sur un siége.)
TITUS, BÉRÉNICE — 1F / 1H — Acte V, scène VI
Auteur : Jean Racine
Date : 21 novembre 1670 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte V, scène VI
Personnages : TITUS, BÉRÉNICE
Situation : Titus avoue que la douleur de Bérénice dépasse ce qu’il avait imaginé. Il lui demande de vivre et laisse entendre que sa propre vie dépend de cette promesse.
Intérêt pédagogique : Faire de l’aveu une demande concrète ; travailler la vulnérabilité, la montée de l’urgence et le changement du rapport de force.
TITUS, BÉRÉNICE.
TITUS.
Madame, il faut vous faire un aveu véritable :
Lorsque j’envisageai le moment redoutable
Où, pressé par les lois d’un austère devoir,
Il fallait pour jamais renoncer à vous voir ;
Quand de ce triste adieu je prévis les approches,
Mes craintes, mes combats, vos larmes, vos reproches,
Je préparai mon âme à toutes les douleurs
Que peut faire sentir le plus grand des malheurs ;
Mais, quoi que je craignisse, il faut que je le die,
Je n’en avais prévu que la moindre partie ;
Je croyais ma vertu moins prête à succomber,
Et j’ai honte du trouble où je la vois tomber.J’ai vu devant mes yeux Rome entière assemblée :
Le sénat m’a parlé ; mais mon âme accablée
Écoutait sans entendre, et ne leur a laissé,
Pour prix de leurs transports, qu’un silence glacé.
Rome de votre sort est encore incertaine :
Moi-même à tous moments je me souviens à peine
Si je suis empereur, ou si je suis Romain.
Je suis venu vers vous sans savoir mon dessein :
Mon amour m’entraînait ; et je venais peut-être
Pour me chercher moi-même et pour me reconnaître.
Qu’ai-je trouvé ? Je vois la mort peinte en vos yeux ;
Je vois pour la chercher que vous quittez ces lieux :
C’en est trop. Ma douleur, à cette triste vue,
À son dernier excès est enfin parvenue :
Je ressens tous les maux que je puis ressentir ;
Mais je vois le chemin par où j’en puis sortir.
Ne vous attendez point que, las de tant d’alarmes,
Par un heureux hymen je tarisse vos larmes :
En quelque extrémité que vous m’ayez réduit,
Ma gloire inexorable à toute heure me suit ;
Sans cesse elle présente à mon âme étonnée
L’empire incompatible avec votre hyménée,
Me dit qu’après l’éclat et les pas que j’ai faits
Je dois vous épouser encor moins que jamais.
Oui, madame ; et je dois moins encore vous dire
Que je suis prêt pour vous d’abandonner l’empire,
De vous suivre, et d’aller, trop content de mes fers,
Soupirer avec vous au bout de l’univers.
Vous-même rougiriez de ma lâche conduite :
Vous verriez à regret marcher à votre suite
Un indigne empereur sans empire, sans cour,
Vil spectacle aux humains des faiblesses d’amour.
Pour sortir des tourments dont mon âme est la proie,
Il est, vous le savez, une plus noble voie ;
Je me suis vu, madame, enseigner ce chemin,
Et par plus d’un héros, et par plus d’un Romain :
Lorsque trop de malheurs ont lassé leur constance,
Ils ont tous expliqué cette persévérance
Dont le sort s’attachait à les persécuter,
Comme un ordre secret de n’y plus résister.
Si vos pleurs plus longtemps viennent frapper ma vue,
Si toujours à mourir je vous vois résolue,
S’il faut qu’à tout moment je tremble pour vos jours,
Si vous ne me jurez d’en respecter le cours,
Madame, à d’autres pleurs vous devez vous attendre ;
En l’état où je suis je puis tout entreprendre :
Et je ne réponds pas que ma main à vos yeux
N’ensanglante à la fin nos funestes adieux.BÉRÉNICE.
Hélas !TITUS.
Non, il n’est rien dont je ne sois capable.
Vous voilà de mes jours maintenant responsable.
Songez-y bien, madame : et si je vous suis cher…
BÉRÉNICE — 1F — Acte V, scène VII
Auteur : Jean Racine
Date : 21 novembre 1670 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Monologue (extrait partiel de scène) — acte V, scène VII
Personnages : BÉRÉNICE
Situation : Devant Titus et Antiochus, Bérénice choisit de renoncer à son amour et de partir. Cette réplique est extraite de la scène finale ; les autres répliques ne figurent pas dans le fichier fourni.
Intérêt pédagogique : Adresser distinctement les deux partenaires ; construire une décision à travers la douleur et faire entendre l’adieu sans effacer l’amour.
Nature de l’extrait : Réplique de BÉRÉNICE extraite d’une scène à plusieurs personnages, utilisable comme monologue adressé.
BÉRÉNICE.
Arrêtez, arrêtez ! Princes trop généreux,
En quelle extrémité me jetez-vous tous deux !
Soit que je vous regarde, ou que je l’envisage,
Partout du désespoir je rencontre l’image,
Je ne vois que des pleurs, et je n’entends parler
Que de trouble, d’horreurs, de sang prêt à couler.(à Titus.)
Mon cœur vous est connu, seigneur, et je puis direQu’on ne l’a jamais vu soupirer pour l’empire :
La grandeur des Romains, la pourpre des Césars,
N’ont point, vous le savez, attiré mes regards.
J’aimais, seigneur, j’aimais, je voulais être aimée.
Ce jour, je l’avoûrai, je me suis alarmée :
J’ai cru que votre amour allait finir son cours.
Je connais mon erreur, et vous m’aimez toujours.
Votre cœur s’est troublé, j’ai vu couler vos larmes :
Bérénice, seigneur, ne vaut point tant d’alarmes,
Ni que par votre amour l’univers malheureux,
Dans le temps que Titus attire tous ses vœux,
Et que de vos vertus il goûte les prémices,
Se voie en un moment enlever ses délices.
Je crois, depuis cinq ans jusqu’à ce dernier jour,
Vous avoir assuré d’un véritable amour.
Ce n’est pas tout : je veux en ce moment funeste,
Par un dernier effort couronner tout le reste :
Je vivrai, je suivrai vos ordres absolus.
Adieu, seigneur, régnez : je ne vous verrai plus.(à Antiochus.)
Prince, après cet adieu, vous jugez bien vous-mêmeQue je ne consens pas de quitter ce que j’aime
Pour aller loin de Rome écouter d’autres vœux.
Vivez, et faites-vous un effort généreux.
Sur Titus et sur moi réglez votre conduite :
Je l’aime, je le fuis ; Titus m’aime, il me quitte ;
Portez loin de mes yeux vos soupirs et vos fers.
Adieu. Servons tous trois d’exemple à l’univers
De l’amour la plus tendre et la plus malheureuse
Dont il puisse garder l’histoire douloureuse.
Tout est prêt : on m’attend. Ne suivez point mes pas.(à Titus.)
Pour la dernière fois, adieu, seigneur.
Britannicus
Personnages des extraits
- Néron : Empereur de Rome, fils d’Agrippine et fils adoptif de Claude. Il désire Junie et veut soumettre Britannicus, son rival en amour et en politique.
- Narcisse : Gouverneur et confident de Britannicus, qu’il trahit au profit de Néron. Il attise les soupçons et les désirs de l’empereur.
- Junie : Jeune princesse aimée de Britannicus, qu’elle aime en retour. Enlevée sur ordre de Néron, elle tente de protéger son amant.
- Britannicus : Fils de l’empereur Claude, écarté du pouvoir au profit de Néron. Il aime Junie et cherche à résister à son rival.
NÉRON, NARCISSE — 2H — Acte II, scène II
Auteur : Jean Racine
Date : 13 décembre 1669 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte II, scène II
Personnages : NÉRON, NARCISSE
Situation : Néron confie à Narcisse la fascination que lui inspire Junie, enlevée sur son ordre. Narcisse nourrit ce désir et prépare la rencontre avec Britannicus.
Intérêt pédagogique : Travailler le récit d’une apparition et son effet sur le présent ; explorer la complicité, la flatterie et la naissance d’un désir de possession.
NÉRON, NARCISSE.
NARCISSE.
Grâces aux dieux, seigneur, Junie entre vos mains
Vous assure aujourd’hui du reste des Romains.
Vos ennemis, déchus de leur vaine espérance,
Sont allés chez Pallas pleurer leur impuissance.
Mais que vois-je ? Vous-même, inquiet, étonné,
Plus que Britannicus paraissez consterné.
Que présage à mes yeux cette tristesse obscure,
Et ces sombres regards errants à l’aventure ?
Tout vous rit : la fortune obéit à vos vœux.NÉRON.
Narcisse, c’en est fait, Néron est amoureux.NARCISSE.
Vous !NÉRON.
Depuis un moment, mais pour toute ma vie.
J’aime, que dis-je, aimer ? j’idolâtre Junie.NARCISSE.
Vous l’aimez !NÉRON.
Excité d’un désir curieux,
Cette nuit je l’ai vue arriver en ces lieux,
Triste, levant au ciel ses yeux mouillés de larmes,
Qui brillaient au travers des flambeaux et des armes ;
Belle sans ornement, dans le simple appareil
D’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil.
Que veux-tu ? Je ne sais si cette négligence,
Les ombres, les flambeaux, les cris et le silence,
Et le farouche aspect de ses fiers ravisseurs,
Relevaient de ses yeux les timides douceurs.
Quoi qu’il en soit, ravi d’une si belle vue,
J’ai voulu lui parler, et ma voix s’est perdue :
Immobile, saisi d’un long étonnement,
Je l’ai laissé passer dans son appartement.
J’ai passé dans le mien. C’est là que, solitaire,
De son image en vain j’ai voulu me distraire.
Trop présente à mes yeux je croyais lui parler ;
J’aimais jusqu’à ses pleurs que je faisais couler.
Quelquefois, mais trop tard, je lui demandais grâce :
J’employais les soupirs, et même la menace.
Voilà comme, occupé de mon nouvel amour,
Mes yeux, sans se fermer, ont attendu le jour.
Mais je m’en fais peut-être une trop belle image :
Elle m’est apparue avec trop d’avantage :
Narcisse, qu’en dis-tu ?NARCISSE.
Quoi, seigneur ! croira-t-on
Qu’elle ait pu si longtemps se cacher à Néron ?NÉRON.
Tu le sais bien, Narcisse. Et soit que sa colère
M’imputât le malheur qui lui ravit son frère ;
Soit que son cœur, jaloux d’une austère fierté,
Enviât à nos yeux sa naissante beauté ;
Fidèle à sa douleur, et dans l’ombre enfermée,
Elle se dérobait même à sa renommée :
Et c’est cette vertu, si nouvelle à la cour,
Dont la persévérance irrite mon amour.
Quoi ! Narcisse, tandis qu’il n’est point de Romaine
Que mon amour n’honore et ne rende plus vaine,
Qui, dès qu’à ses regards elle ose se fier,
Sur le cœur de César ne les vienne essayer ;
Seule, dans son palais, la modeste Junie
Regarde leurs honneurs comme une ignominie ;
Fuit, et ne daigne pas peut-être s’informer
Si César est aimable, ou bien s’il sait aimer !
Dis-moi : Britannicus l’aime-t-il ?NARCISSE.
Quoi ! s’il l’aime,
Seigneur ?NÉRON.
Si jeune encor, se connaît-il lui même ?
D’un regard enchanteur connaît-il le poison ?NARCISSE.
Seigneur, l’amour toujours n’attend pas la raison.
N’en doutez point, il l’aime. Instruits par tant de charmes,
Ses yeux sont déjà faits à l’usage des larmes ;
À ses moindres désirs il sait s’accommoder ;
Et peut-être déjà sait-il persuader.NÉRON.
Que dis-tu ? Sur son cœur il aurait quelque empire ?NARCISSE.
Je ne sais. Mais, seigneur, ce que je puis vous dire,
Je l’ai vu quelquefois s’arracher de ces lieux,
Le cœur plein d’un courroux qu’il cachait à vos yeux,
D’une cour qui le fuit pleurant l’ingratitude,
Las de votre grandeur et de sa servitude,
Entre l’impatience et la crainte flottant,
Il allait voir Junie, et revenait content.NÉRON.
D’autant plus malheureux qu’il aura su lui plaire,
Narcisse, il doit plutôt souhaiter sa colère :
Néron impunément ne sera pas jaloux.NARCISSE.
Vous ? Et de quoi, seigneur, vous inquiétez-vous ?
Junie a pu le plaindre et partager ses peines :
Elle n’a vu couler de larmes que les siennes ;
Mais aujourd’hui, seigneur, que ses yeux dessillés,
Regardant de plus près l’éclat dont vous brillez,
Verront autour de vous les rois sans diadème,
Inconnus dans la foule, et son amant lui-même,
Attachés sur vos yeux, s’honorer d’un regard
Que vous aurez sur eux fait tomber au hasard ;
Quand elle vous verra, de ce degré de gloire,
Venir en soupirant avouer sa victoire ;Maître, n’en doutez point, d’un cœur déjà charmé,
Commandez qu’on vous aime, et vous serez aimé.NÉRON.
À combien de chagrins il faut que je m’apprête !
Que d’importunités !NARCISSE.
Quoi donc ! qui vous arrête,
Seigneur ?NÉRON.
Tout : Octavie, Agrippine, Burrhus,
Sénèque, Rome entière, et trois ans de vertus.
Non que pour Octavie un reste de tendresse
M’attache à son hymen et plaigne sa jeunesse ;
Mes yeux, depuis longtemps fatigués de ses soins,
Rarement de ses pleurs daignent être témoins.
Trop heureux, si bientôt la faveur d’un divorce
Me soulageait d’un joug qu’on m’imposa par force !
Le ciel même en secret semble la condamner :
Ses vœux, depuis quatre ans, ont beau l’importuner ;
Les dieux ne montrent point que sa vertu les touche :
D’aucun gage, Narcisse, ils n’honorent sa couche ;
L’empire vainement demande un héritier.NARCISSE.
Que tardez-vous, seigneur, à la répudier ?
L’empire, votre cœur, tout condamne Octavie.
Auguste, votre aïeul, soupirait pour Livie ;
Par un double divorce ils s’unirent tous deux ;
Et vous devez l’empire à ce divorce heureux.
Tibère, que l’hymen plaça dans sa famille,
Osa bien à ses yeux répudier sa fille.
Vous seul, jusques ici, contraire à vos désirs,
N’osez par un divorce assurer vos plaisirs.NÉRON.
Et ne connais-tu pas l’implacable Agrippine ?
Mon amour inquiet déjà se l’imagine
Qui m’amène Octavie, et d’un œil enflammé
Atteste les saints droits d’un nœud qu’elle a formé ;
Et, portant à mon cœur des atteintes plus rudes,
Me fait un long récit de mes ingratitudes.
De quel front soutenir ce fâcheux entretien ?NARCISSE.
N’êtes-vous pas, seigneur, votre maître et le sien ?
Vous verrons-nous toujours trembler sous sa tutelle ?
Vivez, régnez pour vous : c’est trop régner pour elle.
Craignez-vous ? Mais, seigneur, vous ne la craignez pas ;
Vous venez de bannir le superbe Pallas,
Pallas, dont vous savez qu’elle soutient l’audace.NÉRON.
Éloigné de ses yeux, j’ordonne, je menace,
J’écoute vos conseils, j’ose les approuver ;
Je m’excite contre elle, et tâche à la braver ;
Mais, je t’expose ici mon âme toute nue,
Sitôt que mon malheur me ramène à sa vue,
Soit que je n’ose encor démentir le pouvoir
De ces yeux où j’ai lu si longtemps mon devoir ;
Soit qu’à tant de bienfaits ma mémoire fidèle
Lui soumette en secret tout ce que je tiens d’elle ;
Mais enfin mes efforts ne me servent de rien :
Mon génie étonné tremble devant le sien.
Et c’est pour m’affranchir de cette dépendance,
Que je la fuis partout, que même je l’offense,
Et que, de temps en temps, j’irrite ses ennuis,
Afin qu’elle m’évite autant que je la fuis.
Mais je t’arrête trop : retire-toi, Narcisse ;
Britannicus pourrait t’accuser d’artifice.NARCISSE.
Non, non ; Britannicus s’abandonne à ma foi :
Par son ordre, seigneur, il croit que je vous voi,
Que je m’informe ici de tout ce qui le touche,
Et veut de vos secrets être instruit par ma bouche.
Impatient, surtout, de revoir ses amours,
Il attend de mes soins ce fidèle secours.NÉRON.
J’y consens ; porte-lui cette douce nouvelle :
Il la verra.NARCISSE.
Seigneur, bannissez-le loin d’elle.NÉRON.
J’ai mes raisons, Narcisse ; et tu peux concevoir
Que je lui vendrai cher le plaisir de la voir.
Cependant vante-lui ton heureux stratagème ;
Dis-lui qu’en sa faveur on me trompe moi-même,
Qu’il la voit sans mon ordre. On ouvre ; la voici.
Va retrouver ton maître, et l’amener ici.
NÉRON, JUNIE — 1F / 1H — Acte II, scène III
Auteur : Jean Racine
Date : 13 décembre 1669 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte II, scène III
Personnages : NÉRON, JUNIE
Situation : Néron tente de détourner Junie de Britannicus. Face à son refus, il lui impose de dissimuler son amour lors d’une rencontre qu’il observera en secret.
Intérêt pédagogique : Faire entendre la menace sous la politesse ; travailler la résistance, le regard et la façon dont le pouvoir contrôle la parole et les gestes.
Note sur le texte : Les formes « nîrai » et « paîrait » du fichier fourni sont conservées ; elles demandent une vérification sur l’édition d’origine.
NÉRON, JUNIE.
NÉRON.
Vous vous troublez, madame, et changez de visage !
Lisez-vous dans mes yeux quelque triste présage ?JUNIE.
Seigneur, je ne vous puis déguiser mon erreur ;
J’allais voir Octavie, et non pas l’empereur.NÉRON.
Je le sais bien, madame, et n’ai pu sans envie
Apprendre vos bontés pour l’heureuse Octavie.JUNIE.
Vous, seigneur ?NÉRON.
Pensez-vous, madame, qu’en ces lieux
Seule pour vous connaître, Octavie ait des yeux ?JUNIE.
Et quel autre, seigneur, voulez-vous que j’implore ?
À qui demanderais-je un crime que j’ignore ?
Vous qui le punissez, vous ne l’ignorez pas :
De grâce, apprenez-moi, seigneur, mes attentats.NÉRON.
Quoi ! madame, est-ce donc une légère offense
De m’avoir si longtemps caché votre présence ?
Ces trésors dont le ciel voulut vous embellir,
Les avez-vous reçus pour les ensevelir ?
L’heureux Britannicus verra-t-il sans alarmes
Croître, loin de nos yeux, son amour et vos charmes ?
Pourquoi, de cette gloire exclu jusqu’à ce jour,
M’avez-vous, sans pitié, relégué dans ma cour ?
On dit plus : vous souffrez, sans en être offensée,
Qu’il vous ose, madame, expliquer sa pensée,
Car je ne croirai point que sans me consulter
La sévère Junie ait voulu le flatter ;
Ni qu’elle ait consenti d’aimer et d’être aimée,
Sans que j’en sois instruit que par la renommée.JUNIE.
Je ne vous nîrai point, seigneur, que ses soupirs
M’ont daigné quelquefois expliquer ses désirs.
Il n’a point détourné ses regards d’une fille
Seul reste du débris d’une illustre famille :
Peut-être il se souvient qu’en un temps plus heureux
Son père me nomma pour l’objet de ses vœux.
Il m’aime ; il obéit à l’empereur son père,
Et j’ose dire encore, à vous, à votre mère :
Vos désirs sont toujours si conformes aux siens…NÉRON.
Ma mère a ses desseins, madame ; et j’ai les miens.
Ne parlons plus ici de Claude et d’Agrippine ;
Ce n’est point par leur choix que je me détermine.
C’est à moi seul, madame, à répondre de vous ;
Et je veux de ma main vous choisir un époux.JUNIE.
Ah, seigneur ! songez-vous que toute autre alliance
Fera honte aux Césars, auteurs de ma naissance ?NÉRON.
Non, madame, l’époux dont je vous entretiens
Peut, sans honte, assembler vos aïeux et les siens ;
Vous pouvez, sans rougir, consentir à sa flamme.JUNIE.
Et quel est donc, seigneur, cet époux ?NÉRON.
Moi, madame.JUNIE.
Vous !NÉRON.
Je vous nommerais, madame, un autre nom,
Si j’en savais quelque autre au-dessus de Néron.
Oui, pour vous faire un choix où vous puissiez souscrire,
J’ai parcouru des yeux la cour, Rome, et l’empire.
Plus j’ai cherché, madame, et plus je cherche encor
En quelles mains je dois confier ce trésor ;
Plus je vois que César, digne seul de vous plaire,
En doit être lui seul l’heureux dépositaire,
Et ne peut dignement vous confier qu’aux mains
À qui Rome a commis l’empire des humains.
Vous-même, consultez vos premières années ;
Claudius à son fils les avait destinées ;
Mais c’était en un temps où de l’empire entier
Il croyait quelque jour le nommer l’héritier.
Les dieux ont prononcé. Loin de leur contredire,
C’est à vous de passer du côté de l’empire.
En vain de ce présent ils m’auraient honoré,
Si votre cœur devait en être séparé ;
Si tant de soins ne sont adoucis par vos charmes ;
Si, tandis que je donne aux veilles, aux alarmes,
Des jours toujours à plaindre et toujours enviés,
Je ne vais quelquefois respirer à vos pieds.
Qu’Octavie à vos yeux ne fasse point d’ombrage :
Rome, aussi bien que moi, vous donne son suffrage,
Répudie Octavie, et me fait dénouer
Un hymen que le ciel ne veut point avouer.
Songez-y donc, madame, et pesez en vous-même
Ce choix digne des soins d’un prince qui vous aime,
Digne de vos beaux yeux trop longtemps captivés,
Digne de l’univers à qui vous vous devez.JUNIE.
Seigneur, avec raison je demeure étonnée.
Je me vois, dans le cours d’une même journée,
Comme une criminelle amenée en ces lieux ;
Et lorsque avec frayeur je parais à vos yeux,
Que sur mon innocence à peine je me fie,
Vous m’offrez tout d’un coup la place d’Octavie.
J’ose dire pourtant que je n’ai mérité
Ni cet excès d’honneur, ni cette indignité.
Et pouvez-vous, seigneur, souhaiter qu’une fille
Qui vit presque en naissant éteindre sa famille ;
Qui, dans l’obscurité nourrissant sa douleur,
S’est fait une vertu conforme à son malheur,
Passe subitement de cette nuit profonde
Dans un rang qui l’expose aux yeux de tout le monde,
Dont je n’ai pu de loin soutenir la clarté,
Et dont une autre enfin remplit la majesté ?NÉRON.
Je vous ai déjà dit que je la répudie :
Ayez moins de frayeur, ou moins de modestie.
N’accusez point ici mon choix d’aveuglement ;
Je vous réponds de vous ; consentez seulement.
Du sang dont vous sortez rappelez la mémoire ;
Et ne préférez point à la solide gloire
Des honneurs dont César prétend vous revêtir,
La gloire d’un refus sujet au repentir.JUNIE.
Le ciel connaît, seigneur, le fond de ma pensée.
Je ne me flatte point d’une gloire insensée :
Je sais de vos présents mesurer la grandeur ;
Mais plus ce rang sur moi répandrait de splendeur,
Plus il me ferait honte, et mettrait en lumièreLe crime d’en avoir dépouillé l'héritière.
NÉRON.
C’est de ses intérêts prendre beaucoup de soin,
Madame ; et l’amitié ne peut aller plus loin.
Mais ne nous flattons point, et laissons le mystère :
La sœur vous touche ici beaucoup moins que le frère ;
Et pour Britannicus…JUNIE.
Il a su me toucher,
Seigneur ; et je n’ai point prétendu m’en cacher.
Cette sincérité, sans doute, est peu discrète ;
Mais toujours de mon cœur ma bouche est l’interprète.
Absente de la cour, je n’ai pas dû penser,
Seigneur, qu’en l’art de feindre il fallût m’exercer.
J’aime Britannicus. Je lui fus destinée
Quand l’empire devait suivre son hyménée :
Mais ces mêmes malheurs qui l’en ont écarté,
Ses honneurs abolis, son palais déserté,
La fuite d’une cour que sa chute a bannie,
Sont autant de liens qui retiennent Junie.
Tout ce que vous voyez conspire à vos désirs ;
Vos jours toujours sereins coulent dans les plaisirs ;
L’empire en est pour vous l’inépuisable source ;
Ou, si quelque chagrin en interrompt la course,
Tout l’univers, soigneux de les entretenir,
S’empresse à l’effacer de votre souvenir.
Britannicus est seul. Quelque ennui qui le presse,
Il ne voit, dans son sort, que moi qui s’intéresse,
Et n’a, pour tous plaisirs, seigneur, que quelques pleurs
Qui lui font quelquefois oublier ses malheurs.NÉRON.
Et ce sont ces plaisirs et ces pleurs que j’envie,
Que tout autre que lui me paîrait de sa vie.
Mais je garde à ce prince un traitement plus doux :
Madame, il va bientôt paraître devant vous.JUNIE.
Ah, seigneur ! vos vertus m’ont toujours rassurée.NÉRON.
Je pouvais de ces lieux lui défendre l’entrée ;
Mais, madame, je veux prévenir le danger
Où son ressentiment le pourrait engager.
Je ne veux point le perdre : il vaut mieux que lui-même
Entende son arrêt de la bouche qu’il aime.
Si ses jours vous sont chers, éloignez-le de vous
Sans qu’il ait aucun lieu de me croire jaloux.
De son bannissement prenez sur vous l’offense ;
Et, soit par vos discours, soit par votre silence,
Du moins par vos froideurs, faites-lui concevoir
Qu’il doit porter ailleurs ses vœux et son espoir.JUNIE.
Moi ! que je lui prononce un arrêt si sévère !
Ma bouche mille fois lui jura le contraire.
Quand même jusque-là je pourrais me trahir,
Mes yeux lui défendront, seigneur, de m’obéir.NÉRON.
Caché près de ces lieux, je vous verrai, madame.
Renfermez votre amour dans le fond de votre âme :
Vous n’aurez point pour moi de langages secrets,
J’entendrai des regards que vous croirez muets ;
Et sa perte sera l’infaillible salaire
D’un geste ou d’un soupir échappé pour lui plaire.JUNIE.
Hélas ! si j’ose encor former quelques souhaits,
Seigneur, permettez-moi de ne le voir jamais !
NÉRON, NARCISSE — 2H — Acte IV, scène IV
Auteur : Jean Racine
Date : 13 décembre 1669 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte IV, scène IV
Personnages : NÉRON, NARCISSE
Situation : Narcisse annonce que le poison destiné à Britannicus est prêt. Néron hésite encore ; Narcisse attise son orgueil et sa peur de rester soumis à sa mère.
Intérêt pédagogique : Construire la persuasion par leviers successifs ; travailler les hésitations, la flatterie et le passage d’une objection à une décision.
NÉRON, NARCISSE.
NARCISSE.
Seigneur, j’ai tout prévu pour une mort si juste :
Le poison est tout prêt. La fameuse Locuste
A redoublé pour moi ses soins officieux :
Elle a fait expirer un esclave à mes yeux ;
Et le fer est moins prompt, pour trancher une vie,
Que le nouveau poison que sa main me confie.NÉRON.
Narcisse, c’est assez ; je reconnais ce soin,
Et ne souhaite pas que vous alliez plus loin.NARCISSE.
Quoi ! pour Britannicus votre haine affaiblie
Me défend…NÉRON.
Oui, Narcisse : on nous réconcilie.NARCISSE.
Je me garderai bien de vous en détourner,
Seigneur. Mais il s’est vu tantôt emprisonner :
Cette offense en son cœur sera longtemps nouvelle.
Il n’est point de secrets que le temps ne révèle :
Il saura que ma main lui devait présenter
Un poison que votre ordre avait fait apprêter.
Les dieux de ce dessein puissent-ils le distraire !
Mais peut-être il fera ce que vous n’osez faire.NÉRON.
On répond de son cœur ; et je vaincrai le mien.NARCISSE.
Et l’hymen de Junie en est-il le lien ?
Seigneur, lui faites-vous encor ce sacrifice ?NÉRON.
C’est prendre trop de soin. Quoi qu’il en soit, Narcisse,
Je ne le compte plus parmi mes ennemis.NARCISSE.
Agrippine, seigneur, se l’était bien promis :
Elle a repris sur vous son souverain empire.NÉRON.
Quoi donc ? qu’a-t-elle dit ? et que voulez-vous dire ?NARCISSE.
Elle s’en est vantée assez publiquement.NÉRON.
De quoi ?NARCISSE.
Qu’elle n’avait qu’à vous voir un moment ;
Qu’à tout ce grand éclat, à ce courroux funeste,
On verrait succéder un silence modeste ;
Que vous-même à la paix souscririez le premier :
Heureux que sa bonté daignât tout oublier !NÉRON.
Mais, Narcisse, dis-moi, que veux-tu que je fasse ?
Je n’ai que trop de pente à punir son audace ;
Et, si je m’en croyais, ce triomphe indiscret
Serait bientôt suivi d’un éternel regret.
Mais de tout l’univers quel sera le langage ?
Sur les pas des tyrans veux-tu que je m’engage,
Et que Rome, effaçant tant de titres d’honneur,
Me laisse pour tout nom celui d’empoisonneur ?
Ils mettront ma vengeance au rang des parricides.NARCISSE.
Et prenez-vous, seigneur, leurs caprices pour guides ?
Avez-vous prétendu qu’ils se tairaient toujours ?
Est-ce à vous de prêter l’oreille à leurs discours ?
De vos propres désirs perdrez-vous la mémoire,
Et serez-vous le seul que vous n’oserez croire ?
Mais, seigneur, les Romains ne vous sont pas connus :
Non, non, dans leurs discours ils sont plus retenus.
Tant de précaution affaiblit votre règne :
Ils croiront, en effet, mériter qu’on les craigne.Au joug, depuis longtemps, ils se sont façonnés ;
Ils adorent la main qui les tient enchaînés.
Vous les verrez toujours ardents à vous complaire :
Leur prompte servitude a fatigué Tibère.
Moi-même, revêtu d’un pouvoir emprunté,
Que je reçus de Claude avec la liberté,
J’ai cent fois, dans le cours de ma gloire passée,
Tenté leur patience, et ne l’ai point lassée.
D’un empoisonnement vous craignez la noirceur !
Faites périr le frère, abandonnez la sœur ;
Rome, sur les autels prodiguant les victimes,
Fussent-ils innocents, leur trouvera des crimes :
Vous verrez mettre au rang des jours infortunés
Ceux où jadis la sœur et le frère sont nés.NÉRON.
Narcisse, encore un coup, je ne puis l’entreprendre.
J’ai promis à Burrhus, il a fallu me rendre.
Je ne veux point encore, en lui manquant de foi,
Donner à sa vertu des armes contre moi.
J’oppose à ses raisons un courage inutile :
Je ne l’écoute point avec un cœur tranquille.NARCISSE.
Burrhus ne pense pas, seigneur, tout ce qu’il dit :
Son adroite vertu ménage son crédit ;
Ou plutôt ils n’ont tous qu’une même pensée.
Ils verraient par ce coup leur puissance abaissée ;
Vous seriez libre alors, seigneur, et devant vous
Ces maîtres orgueilleux fléchiraient comme nous.
Quoi donc ! ignorez-vous tout ce qu’ils osent dire !
« Néron, s’ils en sont crus, n’est point né pour l’empire ;
« Il ne dit, il ne fait que ce qu’on lui prescrit :
« Burrhus conduit son cœur, Sénèque son esprit.
« Pour toute ambition, pour vertu singulière,
« Il excelle à conduire un char dans la carrière,
« À disputer des prix indignes de ses mains,
« À se donner lui-même en spectacle aux Romains,
« À venir prodiguer sa voix sur un théâtre,
« À réciter des chants qu’il veut qu’on idolâtre ;
« Tandis que des soldats, de moments en moments,
« Vont arracher pour lui les applaudissements. »
Ah ! ne voulez-vous pas les forcer à se taire ?NÉRON.
Viens, Narcisse : allons voir ce que nous devons faire.
BRITANNICUS, JUNIE — 1F / 1H — Acte V, scène I
Auteur : Jean Racine
Date : 13 décembre 1669 (création)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte V, scène I
Personnages : BRITANNICUS, JUNIE
Situation : Britannicus se réjouit de la réconciliation proposée par Néron et s’apprête à rejoindre le festin. Junie redoute un piège et tente de le retenir.
Intérêt pédagogique : Opposer confiance et pressentiment ; travailler les tentatives de retenir le partenaire et la fragilité des derniers adieux.
BRITANNICUS, JUNIE.
BRITANNICUS.
Oui, madame, Néron, qui l’aurait pu penser ?
Dans son appartement m’attend pour m’embrasser.
Il y fait de sa cour inviter la jeunesse ;
Il veut que d’un festin la pompe et l’allégresse
Confirment à leurs yeux la foi de nos serments,
Et réchauffent l’ardeur de nos embrassements.
Il éteint cet amour source de tant de haine ;
Il vous fait de mon sort arbitre souveraine.
Pour moi, quoique banni du rang de mes aïeux,
Quoique de leur dépouille il se pare à mes yeux,
Depuis qu’à mon amour cessant d’être contraire
Il semble me céder la gloire de vous plaire,
Mon cœur, je l’avoûrai, lui pardonne en secret,
Et lui laisse le reste avec moins de regret.
Quoi ! je ne serai plus séparé de vos charmes !
Quoi ! même en ce moment, je puis voir sans alarmes
Ces yeux que n’ont émus ni soupirs ni terreur,
Qui m’ont sacrifié l’empire et l’empereur !
Ah, madame !… Mais quoi ! Quelle nouvelle crainte
Tient parmi mes transports votre joie en contrainte ?
D’où vient qu’en m’écoutant, vos yeux, vos tristes yeux
Avec de longs regards se tournent vers les cieux ?
Qu’est-ce que vous craignez ?JUNIE.
Je l’ignore moi-même ;
Mais je crains.BRITANNICUS.
Vous m’aimez ?JUNIE.
Hélas ! si je vous aime !BRITANNICUS.
Néron ne trouble plus notre félicité.JUNIE.
Mais me répondez-vous de sa sincérité ?BRITANNICUS.
Quoi ! vous le soupçonnez d’une haine couverte ?JUNIE.
Néron m’aimait tantôt, il jurait votre perte ;
Il me fuit, il vous cherche ; un si grand changement
Peut-il être, seigneur, l’ouvrage d’un moment ?BRITANNICUS.
Cet ouvrage, madame, est un coup d’Agrippine :
Elle a cru que ma perte entraînait sa ruine.
Grâce aux préventions de son esprit jaloux,
Nos plus grands ennemis ont combattu pour nous.
Je m’en fie aux transports qu’elle m’a fait paraître ;
Je m’en fie à Burrhus ; j’en crois même son maître :
Je crois qu’à mon exemple, impuissant à trahir,
Il hait à cœur ouvert, ou cesse de haïr.JUNIE.
Seigneur, ne jugez pas de son cœur par le vôtre :
Sur des pas différents vous marchez l’un et l’autre.
Je ne connais Néron et la cour que d’un jour ;
Mais, si j’ose le dire, hélas ! dans cette courCombien tout ce qu’on dit est loin de ce qu’on pense !
Que la bouche et le cœur sont peu d’intelligence !
Avec combien de joie on y trahit sa foi !
Quel séjour étranger et pour vous et pour moi !BRITANNICUS.
Mais que son amitié soit véritable ou feinte,
Si vous craignez Néron, lui-même est-il sans crainte ?
Non, non, il n’ira point, par un lâche attentat,
Soulever contre lui le peuple et le sénat.
Que dis-je ? il reconnaît sa dernière injustice ;
Ses remords ont paru, même aux yeux de Narcisse.
Ah ! s’il vous avait dit, ma princesse, à quel point…JUNIE.
Mais Narcisse, seigneur, ne vous trahit-il point ?BRITANNICUS.
Et pourquoi voulez-vous que mon cœur s’en défie ?JUNIE.
Et que sais-je ? Il y va, seigneur, de votre vie :
Tout m’est suspect : je crains que tout ne soit séduit ;
Je crains Néron ; je crains le malheur qui me suit.
D’un noir pressentiment malgré moi prévenue,
Je vous laisse à regret éloigner de ma vue.
Hélas ! si cette paix dont vous vous repaissez
Couvrait contre vos jours quelques pièges dressés ;
Si Néron, irrité de notre intelligence,
Avait choisi la nuit pour cacher sa vengeance ;
S’il préparait ses coups tandis que je vous vois ;
Et si je vous parlais pour la dernière fois !
Ah, prince !BRITANNICUS.
Vous pleurez ! Ah, ma chère princesse !
Et pour moi jusque-là votre cœur s’intéresse !
Quoi, madame ! en un jour où, plein de sa grandeur,
Néron croit éblouir vos yeux de sa splendeur,
Dans des lieux où chacun me fuit et le révère,
Aux pompes de sa cour préférer ma misère !
Quoi ! dans ce même jour et dans ces mêmes lieux,
Refuser un empire, et pleurer à mes yeux !
Mais, madame, arrêtez ces précieuses larmes :
Mon retour va bientôt dissiper vos alarmes.
Je me rendrais suspect par un plus long séjour :
Adieu. Je vais, le cœur tout plein de mon amour,
Au milieu des transports d’une aveugle jeunesse,
Ne voir, n’entretenir que ma belle princesse.
Adieu.JUNIE.
Prince…BRITANNICUS.
On m’attend, madame, il faut partir.JUNIE.
Mais du moins attendez qu’on vous vienne avertir.
Iphigénie
Personnages des extraits
- Ériphile : Jeune captive d’Achille, dont elle est secrètement amoureuse. Ignorant ses origines, elle jalouse Iphigénie et cherche à empêcher son bonheur.
- Doris : Confidente d’Ériphile. Elle écoute ses aveux et cherche à la détourner des élans qui peuvent la perdre.
- Iphigénie : Fille d’Agamemnon et de Clytemnestre, promise à Achille. Elle découvre que son père doit la sacrifier et affronte le conflit entre obéissance et amour.
- Achille : Héros grec et fiancé d’Iphigénie. Il veut l’épouser et s’oppose à Agamemnon pour la sauver.
- Agamemnon : Roi et chef de l’armée grecque, père d’Iphigénie. Il est déchiré entre l’amour de sa fille et le sacrifice exigé pour le départ de la flotte.
ÉRIPHILE, DORIS — 2F — Acte II, scène I
Auteur : Jean Racine
Date : 18 août 1674 (création à Versailles)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte II, scène I
Personnages : ÉRIPHILE, DORIS
Situation : Ériphile confie à Doris son malheur de captive, l’incertitude de sa naissance et son amour pour Achille, qui l’a faite prisonnière. Elle avoue que le bonheur d’Iphigénie nourrit sa jalousie.
Intérêt pédagogique : Construire l’aveu à travers les résistances ; travailler le récit de la rencontre, les contradictions du désir et la transformation de la souffrance en hostilité.
ÉRIPHILE, DORIS.
ÉRIPHILE.
Ne les contraignons point, Doris, retirons-nous ;
Laissons-les dans les bras d’un père et d’un époux ;
Et tandis qu’à l’envi leur amour se déploie,
Mettons en liberté ma tristesse et leur joie.DORIS.
Quoi, madame ! toujours irritant vos douleurs,
Croirez-vous ne plus voir que des sujets de pleurs ?
Je sais que tout déplaît aux yeux d’une captive ;
Qu’il n’est point dans les fers de plaisir qui la suive :
Mais dans le temps fatal que, repassant les flots,
Nous suivions malgré nous le vainqueur de Lesbos ;
Lorsque dans son vaisseau, prisonnière timide,
Vous voyiez devant vous ce vainqueur homicide,
Le dirai-je ? vos yeux, de larmes moins trempés,
À pleurer vos malheurs étaient moins occupés.
Maintenant tout vous rit : l’aimable Iphigénie
D’une amitié sincère avec vous est unie ;
Elle vous plaint, vous voit avec des yeux de sœur ;
Et vous seriez dans Troie avec moins de douceur.
Vous vouliez voir l’Aulide où son père l’appelle,
Et l’Aulide vous voit arriver avec elle :
Cependant, par un sort que je ne conçois pas,
Votre douleur redouble et croît à chaque pas.ÉRIPHILE.
Eh quoi ! te semble-t-il que la triste Ériphile
Doive être de leur joie un témoin si tranquille ?
Crois-tu que mes chagrins doivent s’évanouir
À l’aspect d’un bonheur dont je ne puis jouir ?
Je vois Iphigénie entre les bras d’un père ;
Elle fait tout l’orgueil d’une superbe mère ;
Et moi, toujours en butte à de nouveaux dangers,
Remise dès l’enfance en des bras étrangers,
Je reçus et je vois le jour que je respire,
Sans que père ni mère ait daigné me sourire.
J’ignore qui je suis ; et pour comble d’horreur,
Un oracle effrayant m’attache à mon erreur,
Et quand je veux chercher le sang qui m’a fait naître,
Me dit que sans périr je ne me puis connaître.DORIS.
Non, non, jusques au bout vous devez le chercher.
Un oracle toujours se plaît à se cacher ;
Toujours avec un sens il en présente un autre :
En perdant un faux nom vous reprendrez le vôtre.
C’est là tout le danger que vous pouvez courir,
Et c’est peut-être ainsi que vous devez périr.
Songez que votre nom fut changé dès l’enfance.ÉRIPHILE.
Je n’ai de tout mon sort que cette connaissance ;
Et ton père, du reste infortuné témoin,
Ne me permit jamais de pénétrer plus loin.
Hélas ! dans cette Troie où j’étais attendue,
Ma gloire, disait-il, m’allait être rendue ;
J’allais, en reprenant et mon nom et mon rang,
Des plus grands rois en moi reconnaître le sang.
Déjà je découvrais cette fameuse ville.
Le ciel mène à Lesbos l’impitoyable Achille :
Tout cède, tout ressent ses funestes efforts ;
Ton père, enseveli dans la foule des morts,
Me laisse dans les fers, à moi-même inconnue ;
Et de tant de grandeurs dont j’étais prévenue,
Vile esclave des Grecs, je n’ai pu conserver
Que la fierté d’un sang que je ne puis prouver.DORIS.
Ah ! que perdant, madame, un témoin si fidèle,
La main qui vous l’ôta vous doit sembler cruelle !
Mais Calchas est ici, Calchas si renommé,
Qui des secrets des dieux fut toujours informé.
Le ciel souvent lui parle : instruit par un tel maître,
Il sait tout ce qui fut et tout ce qui doit être.
Pourrait-il de vos jours ignorer les auteurs ?
Ce camp même est pour vous tout plein de protecteurs.
Bientôt Iphigénie, en épousant Achille,
Vous va sous son appui présenter un asile ;Elle vous l’a promis et juré devant moi.
Ce gage est le premier qu’elle attend de sa foi.ÉRIPHILE.
Que dirais-tu, Doris, si, passant tout le reste,
Cet hymen de mes maux était le plus funeste ?DORIS.
Quoi, madame !ÉRIPHILE.
Tu vois avec étonnement
Que ma douleur ne souffre aucun soulagement.
Écoute, et tu te vas étonner que je vive :
C’est peu d’être étrangère, inconnue, et captive ;
Ce destructeur fatal des tristes Lesbiens,
Cet Achille, l’auteur de tes maux et des miens,
Dont la sanglante main m’enleva prisonnière,
Qui m’arracha d’un coup ma naissance et ton père,
De qui, jusques au nom, tout doit m’être odieux,
Est de tous les mortels le plus cher à mes yeux.DORIS.
Ah ! que me dites-vous ?ÉRIPHILE.
Je me flattais sans cesse
Qu’un silence éternel cacherait ma faiblesse ;
Mais mon cœur trop pressé m’arrache ce discours,
Et te parle une fois pour se taire toujours.
Ne me demande point sur quel espoir fondée
De ce fatal amour je me vis possédée.
Je n’en accuse point quelques feintes douleurs
Dont je crus voir Achille honorer mes malheurs :
Le ciel s’est fait, sans doute, une joie inhumaine
À rassembler sur moi tous les traits de sa haine.
Rappellerai-je encor le souvenir affreux
Du jour qui dans les fers nous jeta toutes deux ?
Dans les cruelles mains par qui je fus ravie
Je demeurai longtemps sans lumière et sans vie :
Enfin mes tristes yeux cherchèrent la clarté ;
Et me voyant presser d’un bras ensanglanté,
Je frémissais, Doris, et d’un vainqueur sauvage
Craignais de rencontrer l’effroyable visage.
J’entrai dans son vaisseau, détestant sa fureur,
Et toujours détournant ma vue avec horreur.
Je le vis : son aspect n’avait rien de farouche ;
Je sentis le reproche expirer dans ma bouche ;
Je sentis contre moi mon cœur se déclarer ;
J’oubliai ma colère, et ne sus que pleurer.
Je me laissai conduire à cet aimable guide.
Je l’aimais à Lesbos, et je l’aime en Aulide.
Iphigénie en vain s’offre à me protéger,
Et me tend une main prompte à me soulager :
Triste effet des fureurs dont je suis tourmentée,
Je n’accepte la main qu’elle m’a présentée
Que pour m’armer contre elle, et, sans me découvrir,
Traverser son bonheur, que je ne puis souffrir.DORIS.
Et que pourrait contre elle une impuissante haine ?
Ne valait-il pas mieux, renfermée à Mycène,
Éviter les tourments que vous venez chercher,
Et combattre des feux contraints de se cacher ?ÉRIPHILE.
Je le voulais, Doris. Mais, quelque triste image
Que sa gloire à mes yeux montrât sur ce rivage,
Au sort qui me traînait il fallut consentir :
Une secrète voix m’ordonna de partir,
Me dit qu’offrant ici ma présence importune,
Peut-être j’y pourrais porter mon infortune ;
Que peut-être, approchant ces amants trop heureux,
Quelqu’un de mes malheurs se répandrait sur eux.
Voilà ce qui m’amène, et non l’impatience
D’apprendre à qui je dois une triste naissance ;
Ou plutôt leur hymen me servira de loi :
S’il s’achève, il suffit ; tout est fini pour moi.
Je périrai, Doris ; et par une mort prompte,
Dans la nuit du tombeau j’enfermerai ma honte,
Sans chercher des parents si longtemps ignorés,
Et que mon fol amour a trop déshonorés.DORIS.
Que je vous plains, madame ! et que la tyrannie…ÉRIPHILE.
Tu vois Agamemnon avec Iphigénie.
IPHIGÉNIE, ÉRIPHILE, (DORIS) — 2F — Acte II, scène V
Auteur : Jean Racine
Date : 18 août 1674 (création à Versailles)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte II, scène V
Personnages : IPHIGÉNIE, ÉRIPHILE, (DORIS)
Situation : Iphigénie croit qu’Achille renonce à l’épouser et soupçonne Ériphile d’être sa rivale. Elle lui reproche une trahison, tandis qu’Ériphile oppose à ces accusations sa condition de captive sans nom.
Intérêt pédagogique : Travailler les accusations, les dénégations et les blessures de rang ; distinguer les soupçons d’Iphigénie de ce que le public sait déjà des sentiments d’Ériphile.
IPHIGÉNIE, ÉRIPHILE, (DORIS).
IPHIGÉNIE.
En quel funeste état ces mots m’ont-ils laissée !
Pour mon hymen Achille a changé de pensée !
Il me faut sans honneur retourner sur mes pas !
Et vous cherchez ici quelque autre que Calchas !ÉRIPHILE.
Madame, à ce discours je ne puis rien comprendre.IPHIGÉNIE.
Vous m’entendez assez, si vous voulez m’entendre.
Le sort injurieux me ravit un époux ;
Madame, à mon malheur m’abandonnerez-vous ?
Vous ne pouviez sans moi demeurer à Mycène ;
Me verra-t-on sans vous partir avec la reine ?ÉRIPHILE.
Je voulais voir Calchas avant que de partir.IPHIGÉNIE.
Que tardez-vous, madame, à le faire avertir ?ÉRIPHILE.
D’Argos, dans un moment, vous reprenez la route.IPHIGÉNIE.
Un moment quelquefois éclaircit plus d’un doute.
Mais, madame, je vois que c’est trop vous presser ;
Je vois ce que jamais je n’ai voulu penser :
Achille… Vous brûlez que je ne sois partie.ÉRIPHILE.
Moi ! vous me soupçonnez de cette perfidie !
Moi, j’aimerais, madame, un vainqueur furieux,
Qui toujours tout sanglant se présente à mes yeux,
Qui, la flamme à la main, et de meurtres avide,
Mit en cendres Lesbos…IPHIGÉNIE.
Oui, vous l’aimez, perfide ;
Et ces mêmes fureurs que vous me dépeignez,
Ces bras que dans le sang vous avez vus baignés,
Ces morts, cette Lesbos, ces cendres, cette flamme,
Sont les traits dont l’amour l’a gravé dans votre âme ;
Et, loin d’en détester le cruel souvenir,
Vous vous plaisez encore à m’en entretenir.
Déjà plus d’une fois, dans vos plaintes forcées,
J’ai dû voir et j’ai vu le fond de vos pensées ;
Mais toujours sur mes yeux ma facile bonté
A remis le bandeau que j’avais écarté.
Vous l’aimez. Que faisais-je ! et quelle erreur fatale
M’a fait entre mes bras recevoir ma rivale !
Crédule, je l’aimais : mon cœur même aujourd’hui
De son parjure amant lui promettait l’appui.
Voilà donc le triomphe où j’étais amenée !
Moi-même à votre char je me suis enchaînée.
Je vous pardonne, hélas ! des vœux intéressés,
Et la perte d’un cœur que vous me ravissez :
Mais que, sans m’avertir du piége qu’on me dresse,
Vous me laissiez chercher jusqu’au fond de la Grèce
L’ingrat qui ne m’attend que pour m’abandonner,
Perfide, cet affront se peut-il pardonner ?ÉRIPHILE.
Vous me donnez des noms qui doivent me surprendre,
Madame : on ne m’a pas instruite à les entendre ;
Et les dieux, contre moi dès longtemps indignés,
À mon oreille encor les avaient épargnés.Mais il faut des amants excuser l’injustice.
Et de quoi vouliez-vous que je vous avertisse ?
Avez-vous pu penser qu’au sang d’Agamemnon
Achille préférât une fille sans nom,
Qui de tout son destin ce qu’elle a pu comprendre,
C’est qu’elle sort d’un sang qu’il brûle de répandre ?IPHIGÉNIE.
Vous triomphez, cruelle, et bravez ma douleur.
Je n’avais pas encor senti tout mon malheur :
Et vous ne comparez votre exil et ma gloire
Que pour mieux relever votre injuste victoire.
Toutefois vos transports sont trop précipités :
Ce même Agamemnon à qui vous insultez,
Il commande à la Grèce, il est mon père, il m’aime,
Il ressent mes douleurs beaucoup plus que moi-même.
Mes larmes par avance avaient su le toucher ;
J’ai surpris ses soupirs qu’il me voulait cacher.
Hélas ! de son accueil condamnant la tristesse,
J’osais me plaindre à lui de son peu de tendresse !
ACHILLE, IPHIGÉNIE — 1F / 1H — Acte III, scène VI
Auteur : Jean Racine
Date : 18 août 1674 (création à Versailles)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte III, scène VI
Personnages : ACHILLE, IPHIGÉNIE
Situation : Achille veut défendre Iphigénie contre le sacrifice et punir Agamemnon. Iphigénie lui demande de respecter son père, malgré la décision qui menace sa vie.
Intérêt pédagogique : Opposer la protection amoureuse à la fidélité filiale ; travailler les efforts pour retenir le partenaire et la place de l’aveu dans un conflit urgent.
ACHILLE, IPHIGÉNIE.
ACHILLE.
Madame, je me tais, et demeure immobile.
Est-ce à moi que l’on parle, et connaît-on Achille ?
Une mère pour vous croit devoir me prier !
Une reine à mes pieds se vient humilier !
Et me déshonorant par d’injustes alarmes,
Pour attendrir mon cœur on a recours aux larmes !
Qui doit prendre à vos jours plus d’intérêt que moi ?
Ah ! sans doute on s’en peut reposer sur ma foi.
L’outrage me regarde ; et quoi qu’on entreprenne,
Je réponds d’une vie où j’attache la mienne.
Mais ma juste douleur va plus loin m’engager :
C’est peu de vous défendre, et je cours vous venger,
Et punir à la fois le cruel stratagème
Qui s’ose de mon nom armer contre vous-même.IPHIGÉNIE.
Ah ! demeurez, seigneur, et daignez m’écouter.ACHILLE.
Quoi, madame ! Un barbare osera m’insulter !
Il voit que de sa sœur je cours venger l’outrage ;
Il sait que le premier lui donnant mon suffrage,
Je le fis nommer chef de vingt rois ses rivaux ;
Et pour fruit de mes soins, pour fruit de mes travaux,
Pour tout le prix enfin d’une illustre victoire
Qui le doit enrichir, venger, combler de gloire,
Content et glorieux du nom de votre époux,
Je ne lui demandais que l’honneur d’être à vous :
Cependant aujourd’hui, sanguinaire, parjure,
C’est peu de violer l’amitié, la nature ;
C’est peu que de vouloir, sous un couteau mortel,
Me montrer votre cœur fumant sur un autel ;
D’un appareil d’hymen couvrant ce sacrifice,
Il veut que ce soit moi qui vous mène au supplice ;
Que ma crédule main conduise le couteau ;
Qu’au lieu de votre époux je sois votre bourreau !
Et quel était pour vous ce sanglant hyménée,
Si je fusse arrivé plus tard d’une journée ?
Quoi donc ! à leur fureur livrée en ce moment,
Vous iriez à l’autel me chercher vainement ;
Et d’un fer imprévu vous tomberiez frappée,
En accusant mon nom qui vous aurait trompée !
Il faut de ce péril, de cette trahison,
Aux yeux de tous les Grecs lui demander raison.
À l’honneur d’un époux vous-même intéressée,
Madame, vous devez approuver ma pensée.
Il faut que le cruel qui m’a pu mépriser
Apprenne de quel nom il osait abuser.IPHIGÉNIE.
Hélas ! si vous m’aimez ; si pour grâce dernière,
Vous daignez d’une amante écouter la prière,
C’est maintenant, seigneur, qu’il faut me le prouver :
Car enfin, ce cruel que vous allez braver,
Cet ennemi barbare, injuste, sanguinaire,
Songez, quoi qu’il ait fait, songez qu’il est mon père.ACHILLE.
Lui, votre père ! Après son horrible dessein,
Je ne le connais plus que pour votre assassin.IPHIGÉNIE.
C’est mon père, seigneur, je vous le dis encore ;
Mais un père que j’aime, un père que j’adore,
Qui me chérit lui-même, et dont jusqu’à ce jour
Je n’ai jamais reçu que des marques d’amour.
Mon cœur dans ce respect élevé dès l’enfance
Ne peut que s’affliger de tout ce qui l’offense,
Et loin d’oser ici, par un prompt changement,
Approuver la fureur de votre emportement ;
Loin que par mes discours je l’attise moi-même,
Croyez qu’il faut aimer autant que je vous aime
Pour avoir pu souffrir tous les noms odieux
Dont votre amour le vient d’outrager à mes yeux.
Et pourquoi voulez-vous qu’inhumain et barbare
Il ne gémisse pas du coup qu’on me prépare ?
Quel père de son sang se plaît à se priver ?Pourquoi me perdrait-il, s’il pouvait me sauver ?
J’ai vu, n’en doutez point, ses larmes se répandre.
Faut-il le condamner avant que de l’entendre ?
Hélas ! de tant d’horreurs son cœur déjà troublé
Doit-il de votre haine être encore accablé ?ACHILLE.
Quoi, madame ! parmi tant de sujets de crainte,
Ce sont là les frayeurs dont vous êtes atteinte !
Un cruel (comment puis-je autrement l’appeler ?)
Par la main de Calchas s’en va vous immoler ;
Et lorsqu’à sa fureur j’oppose ma tendresse,
Le soin de son repos est le seul qui vous presse !
On me ferme la bouche ! on l’excuse ! on le plaint !
C’est pour lui que l’on tremble, et c’est moi que l’on craint !
Triste effet de mes soins ! Est-ce donc là, madame,
Tout le progrès qu’Achille avait fait dans votre âme ?IPHIGÉNIE.
Ah ! cruel ! cet amour, dont vous voulez douter,
Ai-je attendu si tard pour le faire éclater ?
Vous voyez de quel œil, et comme indifférente,
J’ai reçu de ma mort la nouvelle sanglante :
Je n’en ai point pâli. Que n’avez-vous pu voir
À quel excès tantôt allait mon désespoir,
Quand, presque en arrivant, un récit peu fidèle
M’a de votre inconstance annoncé la nouvelle !
Quel trouble, quel torrent de mots injurieux
Accusait à la fois les hommes et les dieux !
Ah ! que vous auriez vu, sans que je vous le die,
De combien votre amour m’est plus cher que ma vie !
Qui sait même, qui sait si le ciel irrité
A pu souffrir l’excès de ma félicité ?
Hélas ! il me semblait qu’une flamme si belle
M’élevait au-dessus du sort d’une mortelle !ACHILLE.
Ah ! si je vous suis cher, ma princesse, vivez.
AGAMEMNON, ACHILLE — 2H — Acte IV, scène VI
Auteur : Jean Racine
Date : 18 août 1674 (création à Versailles)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte IV, scène VI
Personnages : AGAMEMNON, ACHILLE
Situation : Achille confronte Agamemnon au projet de sacrifice et à l’usage trompeur de son nom. Agamemnon invoque son autorité, la volonté des dieux et les exigences de la guerre ; Achille promet de défendre Iphigénie.
Intérêt pédagogique : Construire l’affrontement politique à travers les interruptions et les vers partagés ; travailler les changements d’argument, les rappels de dette et la menace finale.
AGAMEMNON, ACHILLE.
ACHILLE.
Un bruit assez étrange est venu jusqu’à moi,
Seigneur ; je l’ai jugé trop peu digne de foi.
On dit, et sans horreur je ne puis le redire,
Qu’aujourd’hui par votre ordre Iphigénie expire ;
Que vous-même étouffant tout sentiment humain,
Vous l’allez à Calchas livrer de votre main.
On dit que, sous mon nom à l’autel appelée,
Je ne l’y conduisais que pour être immolée ;
Et que d’un faux hymen nous abusant tous deux,
Vous vouliez me charger d’un emploi si honteux.
Qu’en dites-vous, seigneur, que faut-il que j’en pense ?
Ne ferez-vous pas taire un bruit qui vous offense ?AGAMEMNON.
Seigneur, je ne rends point compte de mes desseins.
Ma fille ignore encor mes ordres souverains :
Et quand il sera temps qu’elle en soit informée,
Vous apprendrez son sort, j’en instruirai l’armée.ACHILLE.
Ah ! je sais trop le sort que vous lui réservez.AGAMEMNON.
Pourquoi le demander, puisque vous le savez ?ACHILLE.
Pourquoi je le demande ? Ô ciel ! le puis-je croire,
Qu’on ose des fureurs avouer la plus noire !
Vous pensez qu’approuvant vos desseins odieux
Je vous laisse immoler votre fille à mes yeux ?
Que ma foi, mon amour, mon honneur y consente ?AGAMEMNON.
Mais vous, qui me parlez d’une voix menaçante,
Oubliez-vous ici qui vous interrogez ?ACHILLE.
Oubliez-vous qui j’aime et qui vous outragez ?AGAMEMNON.
Et qui vous a chargé du soin de ma famille ?
Ne pourrai-je, sans vous, disposer de ma fille ?
Ne suis-je plus son père ? Êtes-vous son époux ?
Et ne peut-elle…ACHILLE.
Non, elle n’est plus à vous :
On ne m’abuse point par des promesses vaines.
Tant qu’un reste de sang coulera dans mes veines,
Vous deviez à mon sort unir tous ses moments ;
Je défendrai mes droits fondés sur vos serments.
Et n’est-ce pas pour moi que vous l’avez mandée ?AGAMEMNON.
Plaignez-vous donc aux dieux qui me l’ont demandée
Accusez et Calchas et le camp tout entier,Ulysse, Ménélas, et vous tout le premier.
ACHILLE.
Moi !AGAMEMNON.
Vous, qui, de l’Asie embrassant la conquête,
Querellez tous les jours le ciel qui vous arrête ;
Vous qui, vous offensant de mes justes terreurs,
Avez dans tout le camp répandu vos fureurs.
Mon cœur pour la sauver vous ouvrait une voie ;
Mais vous ne demandez, vous ne cherchez que Troie.
Je vous fermais le champ où vous voulez courir :
Vous le voulez, partez ; sa mort va vous l’ouvrir.ACHILLE.
Juste ciel ! puis-je entendre et souffrir ce langage !
Est-ce ainsi qu’au parjure on ajoute l’outrage ?
Moi, je voulais partir aux dépens de ses jours !
Et que m’a fait à moi cette Troie où je cours ?
Au pied de ses remparts quel intérêt m’appelle ?
Pour qui, sourd à la voix d’une mère immortelle,
Et d’un père éperdu négligeant les avis,
Vais-je y chercher la mort tant prédite à leur fils ?
Jamais vaisseaux partis des rives du Scamandre
Aux champs thessaliens osèrent-ils descendre ?
Et jamais dans Larisse un lâche ravisseur
Me vint-il enlever ou ma femme ou ma sœur ?
Qu’ai-je à me plaindre ? où sont les pertes que j’ai faites ?
Je n’y vais que pour vous, barbare que vous êtes ;
Pour vous, à qui des Grecs moi seul je ne dois rien ;
Vous, que j’ai fait nommer et leur chef et le mien ;
Vous, que mon bras vengeait dans Lesbos enflammée,
Avant que vous eussiez assemblé votre armée.
Et quel fut le dessein qui nous assembla tous ?
Ne courons-nous pas rendre Hélène à son époux ?
Depuis quand pense-t-on qu’inutile à moi-même
Je me laisse ravir une épouse que j’aime ?
Seul, d’un honteux affront votre frère blessé
A-t-il droit de venger son amour offensé ?
Votre fille me plut, je prétendis lui plaire ;
Elle est de mes serments seule dépositaire :
Content de son hymen, vaisseaux, armes, soldats,
Ma foi lui promit tout, et rien à Ménélas.
Qu’il poursuive, s’il veut, son épouse enlevée ;
Qu’il cherche une victoire à mon sang réservée :
Je ne connais Priam, Hélène, ni Pâris ;
Je voulais votre fille, et ne pars qu’à ce prix.AGAMEMNON.
Fuyez donc : retournez dans votre Thessalie.
Moi-même je vous rends le serment qui vous lie.
Assez d’autres viendront, à mes ordres soumis,
Se couvrir des lauriers qui vous furent promis ;
Et par d’heureux exploits forçant la destinée,
Trouveront d’Ilion la fatale journée.
J’entrevois vos mépris, et juge, à vos discours,
Combien j’achèterais vos superbes secours.
De la Grèce déjà vous vous rendez l’arbitre :
Ses rois, à vous ouïr, m’ont paré d’un vain titre.
Fier de votre valeur, tout, si je vous en crois,
Doit marcher, doit fléchir, doit trembler sous vos lois.
Un bienfait reproché tint toujours lieu d’offense :
Je veux moins de valeur, et plus d’obéissance.
Fuyez. Je ne crains point votre impuissant courroux
Et je romps tous les nœuds qui m’attachent à vous.ACHILLE.
Rendez grâce au seul nœud qui retient ma colère :
D’Iphigénie encor je respecte le père.
Peut-être, sans ce nom, le chef de tant de rois
M’aurait osé braver pour la dernière fois.
Je ne dis plus qu’un mot ; c’est à vous de m’entendre
J’ai votre fille ensemble et ma gloire à défendre :
Pour aller jusqu’au cœur que vous voulez percer,
Voilà par quels chemins vos coups doivent passer.
ACHILLE, IPHIGÉNIE — 1F / 1H — Acte V, scène II
Auteur : Jean Racine
Date : 18 août 1674 (création à Versailles)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte V, scène II
Personnages : ACHILLE, IPHIGÉNIE
Situation : Achille propose à Iphigénie la protection de ses soldats. Elle refuse de fuir et accepte le sacrifice ; devant son obstination, Achille menace de détruire l’autel et de frapper ceux qui la conduisent à la mort.
Intérêt pédagogique : Faire avancer chaque tentative de persuasion ; travailler le conflit entre amour, devoir et honneur, puis la bascule de la supplication à la violence.
ACHILLE, IPHIGÉNIE.
ACHILLE.
Venez, madame, suivez-moi :
Ne craignez ni les cris ni la foule impuissante
D’un peuple qui se presse autour de cette tente.
Paraissez ; et bientôt, sans attendre mes coups,
Ces flots tumultueux s’ouvriront devant vous.
Patrocle, et quelques chefs qui marchent à ma suite,
De mes Thessaliens vous amènent l’élite :
Tout le reste, assemblé près de mon étendard,
Vous offre de ses rangs l’invincible rempart.
À vos persécuteurs opposons cet asile :
Qu’ils viennent vous chercher sous les tentes d’Achille.
Quoi, madame ! Est-ce ainsi que vous me secondez ?
Ce n’est que par des pleurs que vous me répondez !
Vous fiez-vous encore à de si faibles armes ?
Hâtons-nous : votre père a déjà vu vos larmes.IPHIGÉNIE.
Je le sais bien, seigneur : aussi tout mon espoir
N’est plus qu’au coup mortel que je vais recevoir.ACHILLE.
Vous, mourir ! Ah ! cessez de tenir ce langage.
Songez-vous quel serment vous et moi nous engage ?
Songez-vous, pour trancher d’inutiles discours,
Que le bonheur d’Achille est fondé sur vos jours ?IPHIGÉNIE.
Le ciel n’a point aux jours de cette infortunée
Attaché le bonheur de votre destinée.
Notre amour nous trompait ; et les arrêts du sort
Veulent que ce bonheur soit un fruit de ma mort.
Songez, seigneur, songez à ces moissons de gloire
Qu’à vos vaillantes mains présente la victoire :
Ce champ si glorieux où vous aspirez tous,
Si mon sang ne l’arrose, est stérile pour vous.
Telle est la loi des dieux à mon père dictée.
En vain, sourd à Calchas, il l’avait rejetée :
Par la bouche des Grecs contre moi conjurés
Leurs ordres éternels se sont trop déclarés.
Partez ; à vos honneurs j’apporte trop d’obstacles :
Vous-même, dégagez la foi de vos oracles ;
Signalez ce héros à la Grèce promis ;
Tournez votre douleur contre ses ennemis.
Déjà Priam pâlit ; déjà Troie en alarmes
Redoute mon bûcher, et frémit de vos larmes.
Allez ; et dans ses murs vides de citoyens,
Faites pleurer ma mort aux veuves des Troyens.
Je meurs, dans cet espoir, satisfaite et tranquille.
Si je n’ai pas vécu la compagne d’Achille,
J’espère que du moins un heureux avenir
À vos faits immortels joindra mon souvenir ;
Et qu’un jour mon trépas, source de votre gloire
Ouvrira le récit d’une si belle histoire.
Adieu, prince ; vivez, digne race des dieux.ACHILLE.
Non, je ne reçois point vos funestes adieux.
En vain, par ce discours, votre cruelle adresse
Veut servir votre père, et tromper ma tendresse.
En vain vous prétendez, obstinée à mourir,
Intéresser ma gloire à vous laisser périr :
Ces moissons de lauriers, ces honneurs, ces conquêtes,
Ma main, en vous servant, les trouve toutes prêtes.
Et qui de ma faveur se voudrait honorer,
Si mon hymen prochain ne peut vous assurer ?
Ma gloire, mon amour, vous ordonnent de vivre :
Venez, madame ; il faut les en croire, et me suivre.IPHIGÉNIE.
Qui ? moi ? que, contre un père osant me révolter,
Je mérite la mort que j’irais éviter ?
Où serait le respect et ce devoir suprême…ACHILLE.
Vous suivrez un époux avoué par lui-même.
C’est un titre qu’en vain il prétend me voler :
Ne fait-il des serments que pour les violer ?
Vous-même, que retient un devoir si sévère,
Quand il vous donne à moi, n’est-il point votre père ?
Suivez-vous seulement ses ordres absolus
Quand il cesse de l’être, et ne vous connaît plus ?
Enfin c’est trop tarder, ma princesse ; et ma crainte…IPHIGÉNIE.
Quoi, seigneur ! vous iriez jusques à la contrainte ?
D’un coupable transport écoutant la chaleur,
Vous pourriez ajouter ce comble à mon malheur ?
Ma gloire vous serait moins chère que ma vie ?
Ah, seigneur ! épargnez la triste Iphigénie.
Asservie à des lois que j’ai dû respecter,
C’est déjà trop pour moi que de vous écouter :
Ne portez pas plus loin votre injuste victoire,
Ou, par mes propres mains immolée à ma gloire,
Je saurai m’affranchir, dans ces extrémités,
Du secours dangereux que vous me présentez.ACHILLE.
Eh bien, n’en parlons plus. Obéissez, cruelle,
Et cherchez une mort qui vous semble si belle :
Portez à votre père un cœur où j’entrevoi
Moins de respect pour lui que de haine pour moi.
Une juste fureur s’empare de mon âme :
Vous allez à l’autel ; et moi, j’y cours, madame.
Si de sang et de morts le ciel est affamé,
Jamais de plus de sang ses autels n’ont fumé.
À mon aveugle amour tout sera légitime :
Le prêtre deviendra la première victime ;Le bûcher, par mes mains détruit et renversé,
Dans le sang des bourreaux nagera dispersé ;
Et si, dans les horreurs de ce désordre extrême,
Votre père frappé tombe et périt lui-même,
Alors, de vos respects voyant les tristes fruits,
Reconnaissez les coups que vous aurez conduits.IPHIGÉNIE.
Ah, seigneur ! Ah, cruel !… Mais il fuit, il m’échappe.
Ô toi qui veux ma mort, me voilà seule, frappe ;
Termine, juste ciel, ma vie et mon effroi,
Et lance ici des traits qui n’accablent que moi !
Mithridate
Personnages des extraits
- Xipharès : Fils de Mithridate et frère de Pharnace. Il aime Monime, promise à son père, et cherche à concilier son amour avec sa fidélité filiale.
- Arbate : Confident de Mithridate et gouverneur de Nymphée. Il veille sur les intérêts du roi tout en aidant Xipharès.
- Pharnace : Fils de Mithridate et frère de Xipharès. Il désire Monime et se rapproche des Romains contre son père.
- Monime : Jeune Grecque promise à Mithridate. Elle aime Xipharès et lutte pour préserver cet amour et son honneur.
- Phœdime : Confidente de Monime. Elle recueille ses aveux et l’accompagne face aux menaces du roi.
- Mithridate : Roi du Pont et ennemi des Romains, père de Xipharès et de Pharnace. Amoureux de Monime, il soupçonne ses fils et éprouve leur fidélité.
XIPHARÈS, ARBATE — 2H — Acte I, scène I
Auteur : Jean Racine
Date : Janvier 1673 (création à l’Hôtel de Bourgogne ; jour exact incertain)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte I, scène I
Personnages : XIPHARÈS, ARBATE
Situation : Croyant Mithridate mort, Xipharès confie à Arbate son amour pour Monime et sa rivalité avec Pharnace. Il oppose sa fidélité à son père et sa haine de Rome aux ambitions de son frère.
Intérêt pédagogique : Donner une action présente au récit d’exposition ; travailler l’aveu, les changements de destinataire et la recherche d’un allié.
XIPHARÈS, ARBATE.
XIPHARÈS.
On nous faisait, Arbate, un fidèle rapport :
Rome en effet triomphe, et Mithridate est mort.
Les Romains, vers l’Euphrate, ont attaqué mon père,
Et trompé dans la nuit sa prudence ordinaire.
Après un long combat, tout son camp dispersé
Dans la foule des morts, en fuyant, l’a laissé ;
Et j’ai su qu’un soldat dans les mains de Pompée
Avec son diadème a remis son épée.
Ainsi ce roi, qui seul a, durant quarante ans,
Lassé tout ce que Rome eut de chefs importants,
Et qui, dans l’Orient balançant la fortune,
Vengeait de tous les rois la querelle commune,
Meurt, et laisse après lui, pour venger son trépas,
Deux fils infortunés qui ne s’accordent pas.ARBATE.
Vous, seigneur ! Quoi ! l’ardeur de régner en sa place
Rend déjà Xipharès ennemi de Pharnace ?XIPHARÈS.
Non, je ne prétends point, cher Arbate, à ce prix,
D’un malheureux empire acheter les débris.
Je sais en lui des ans respecter l’avantage ;
Et, content des États marqués pour mon partage,
Je verrai sans regret tomber entre ses mains
Tout ce que lui promet l’amitié des Romains.ARBATE.
L’amitié des Romains ! Le fils de Mithridate,
Seigneur ! Est-il bien vrai ?XIPHARÈS.
N’en doute point, Arbate :
Pharnace, dès longtemps tout Romain dans le cœur,
Attend tout maintenant de Rome et du vainqueur.
Et moi, plus que jamais à mon père fidèle,
Je conserve aux Romains une haine immortelle.
Cependant et ma haine et ses prétentions
Sont les moindres sujets de nos divisions.ARBATE.
Et quel autre intérêt contre lui vous anime ?XIPHARÈS.
Je m’en vais t’étonner : cette belle Monime,
Qui du roi notre père attira tous les vœux,
Dont Pharnace, après lui, se déclare amoureux…ARBATE.
Eh bien, seigneur ?XIPHARÈS.
Je l’aime : et ne veux plus m’en taire,
Puisque enfin pour rival je n’ai plus que mon frère.
Tu ne t’attendais pas, sans doute, à ce discours ;
Mais ce n’est point, Arbate, un secret de deux jours.
Cet amour s’est longtemps accru dans le silence.
Que n’en puis-je à tes yeux marquer la violence,
Et mes premiers soupirs, et mes derniers ennuis !
Mais, en l’état funeste où nous sommes réduits,
Ce n’est guère le temps d’occuper ma mémoire
À rappeler le cours d’une amoureuse histoire.
Qu’il te suffise donc, pour me justifier,
Que je vis, que j’aimai la reine le premier ;
Que mon père ignorait jusqu’au nom de Monime
Quand je conçus pour elle un amour légitime.
Il la vit. Mais au lieu d’offrir à ses beautés
Un hymen, et des vœux dignes d’être écoutés,
Il crut que, sans prétendre une plus haute gloire,
Elle lui céderait une indigne victoire.
Tu sais par quels efforts il tenta sa vertu ;
Et que, lassé d’avoir vainement combattu,Absent, mais toujours plein de son amour extrême,
Il lui fit par tes mains porter son diadème.
Juge de mes douleurs, quand des bruits trop certains
M’annoncèrent du roi l’amour et les desseins ;
Quand je sus qu’à son lit Monime réservée
Avait pris, avec toi, le chemin de Nymphée !
Hélas ! ce fut encor dans ce temps odieux
Qu’aux offres des Romains ma mère ouvrit les yeux :
Ou pour venger sa foi par cet hymen trompée,
Ou ménageant pour moi la faveur de Pompée,
Elle trahit mon père, et rendit aux Romains
La place et les trésors confiés en ses mains.
Que devins-je au récit du crime de ma mère !
Je ne regardai plus mon rival dans mon père ;
J’oubliai mon amour par le sien traversé :
Je n’eus devant les yeux que mon père offensé.
J’attaquai les Romains ; et ma mère éperdue
Me vit, en reprenant cette place rendue,
À mille coups mortels contre eux me dévouer,
Et chercher, en mourant, à la désavouer.
L’Euxin, depuis ce temps, fut libre, et l’est encore ;
Et des rives de Pont aux rives du Bosphore
Tout reconnut mon père ; et ses heureux vaisseaux
N’eurent plus d’ennemis que les vents et les eaux.
Je voulais faire plus : je prétendais, Arbate,
Moi-même à son secours m’avancer vers l’Euphrate.
Je fus soudain frappé du bruit de son trépas.
Au milieu de mes pleurs, je ne le cèle pas,
Monime, qu’en tes mains mon père avait laissée,
Avec tous ses attraits revint en ma pensée.
Que dis-je ! en ce malheur je tremblai pour ses jours ;
Je redoutai du roi les cruelles amours :
Tu sais combien de fois ses jalouses tendresses
Ont pris soin d’assurer la mort de ses maîtresses.
Je volai vers Nymphée ; et mes tristes regards
Rencontrèrent Pharnace au pied de ses remparts.
J’en conçus, je l’avoue, un présage funeste.
Tu nous reçus tous deux, et tu sais tout le reste.
Pharnace, en ses desseins toujours impétueux,
Ne dissimule point ses vœux présomptueux :
De mon père à la reine il conta la disgrâce,
L’assura de sa mort, et s’offrit en sa place.
Comme il le dit, Arbate, il veut l’exécuter.
Mais enfin, à mon tour, je prétends éclater :
Autant que mon amour respecta la puissance
D’un père à qui je fus dévoué dès l’enfance,
Autant ce même amour, maintenant révolté,
De ce nouveau rival brave l’autorité.
Ou Monime, à ma flamme elle-même contraire,
Condamnera l’aveu que je prétends lui faire ;
Ou bien, quelque malheur qu’il en puisse avenir,
Ce n’est que par ma mort qu’on la peut obtenir.
Voilà tous les secrets que je voulais t’apprendre.
C’est à toi de choisir quel parti tu dois prendre ;
Qui des deux te paraît plus digne de ta foi,
L’esclave des Romains, ou le fils de ton roi.
Fier de leur amitié, Pharnace croit peut-être
Commander dans Nymphée, et me parler en maître.
Mais ici mon pouvoir ne connaît point le sien :
Le Pont est son partage, et Colchos est le mien ;
Et l’on sait que toujours la Colchide et ses princes
Ont compté ce Bosphore au rang de leurs provinces.ARBATE.
Commandez-moi, seigneur. Si j’ai quelque pouvoir,
Mon choix est déjà fait, je ferai mon devoir :
Avec le même zèle, avec la même audace
Que je servais le père, et gardais cette place,
Et contre votre frère, et même contre vous,
Après la mort du roi, je vous sers contre tous.
Sans vous, ne sais-je pas que ma mort assurée
De Pharnace en ces lieux allait suivre l’entrée ?
Sais-je pas que mon sang, par ses mains répandu,
Eût souillé ce rempart contre lui défendu ?
Assurez-vous du cœur et du choix de la reine ;
Du reste, ou mon crédit n’est plus qu’une ombre vaine,
Ou Pharnace, laissant le Bosphore en vos mains,
Ira jouir ailleurs des bontés des Romains.XIPHARÈS.
Que ne devrai-je point à cette ardeur extrême !
Mais on vient. Cours, ami. C’est Monime elle-même.
PHARNACE, XIPHARÈS — 2H — Acte I, scène V
Auteur : Jean Racine
Date : Janvier 1673 (création à l’Hôtel de Bourgogne ; jour exact incertain)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte I, scène V
Personnages : PHARNACE, XIPHARÈS
Situation : Le retour de Mithridate bouleverse les projets de ses fils. Pharnace propose à Xipharès de prendre le contrôle de la place ; Xipharès refuse la révolte, mais accepte une prudence commune.
Intérêt pédagogique : Opposer la stratégie à la fidélité filiale ; travailler l’urgence, les propositions implicites et la méfiance entre frères.
PHARNACE, XIPHARÈS.
PHARNACE, à part.
Mithridate revient ! Ah ! fortune cruelle !
Ma vie et mon amour tous deux courent hasard.
Les Romains que j’attends arriveront trop tard :(À Xipharès.)
Comment faire ? J’entends que votre cœur soupire,Et j’ai conçu l’adieu qu’elle vient de vous dire,
Prince ; mais ce discours demande un autre temps :
Nous avons aujourd’hui des soins plus importants.
Mithridate revient, peut-être inexorable :
Plus il est malheureux, plus il est redoutable ;
Le péril est pressant plus que vous ne pensez.
Nous sommes criminels, et vous le connaissez :
Rarement l’amitié désarme sa colère ;
Ses propres fils n’ont point de juge plus sévère ;
Et nous l’avons vu même à ses cruels soupçons
Sacrifier deux fils pour de moindres raisons.
Craignons pour vous, pour moi, pour la reine elle-même ;
Je la plains d’autant plus que Mithridate l’aime.
Amant avec transport, mais jaloux sans retour,
Sa haine va toujours plus loin que son amour.
Ne vous assurez point sur l’amour qu’il vous porte ;
Sa jalouse fureur n’en sera que plus forte.
Songez-y. Vous avez la faveur des soldats ;
Et j’aurai des secours que je n’explique pas.
M’en croirez-vous ? Courons assurer notre grâce :
Rendons-nous, vous et moi, maîtres de cette place :
Et faisons qu’à ses fils il ne puisse dicter
Que les conditions qu’ils voudront accepter.XIPHARÈS.
Je sais quel est mon crime, et je connais mon père ;
Et j’ai par-dessus vous le crime de ma mère ;
Mais quelque amour encor qui me pût éblouir,
Quand mon père paraît, je ne sais qu’obéir.PHARNACE.
Soyons-nous donc au moins fidèles l’un à l’autre :
Vous savez mon secret ; j’ai pénétré le vôtre.
Le roi, toujours fertile en dangereux détours,
S’armera contre nous de nos moindres discours :
Vous savez sa coutume, et sous quelles tendresses
Sa haine sait cacher ses trompeuses adresses.
Allons : puisqu’il le faut, je marche sur vos pas ;
Mais, en obéissant, ne nous trahissons pas.
MONIME, PHŒDIME — 2F — Acte II, scène I
Auteur : Jean Racine
Date : Janvier 1673 (création à l’Hôtel de Bourgogne ; jour exact incertain)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte II, scène I
Personnages : MONIME, PHŒDIME
Situation : Monime refuse d’aller accueillir Mithridate. Elle confie à Phœdime son amour pour Xipharès et la difficulté de garder le silence alors qu’elle est promise au roi.
Intérêt pédagogique : Faire naître l’aveu à travers la pudeur et les résistances ; travailler le contraste entre devoir affiché et désir intime.
MONIME, PHŒDIME.
PHŒDIME.
Quoi ! vous êtes ici quand Mithridate arrive !
Quand, pour le recevoir, chacun court sur la rive !
Que faites-vous, madame ? et quel ressouvenir
Tout à coup vous arrête, et vous fait revenir ?
N’offenserez-vous point un roi qui vous adore,
Qui, presque votre époux…MONIME.
Il ne l’est pas encore,
Phœdime ; et jusque-là je crois que mon devoir
Est de l’attendre ici sans l’aller recevoir.PHŒDIME.
Mais ce n’est point, madame, un amant ordinaire.
Songez qu’à ce grand roi promise par un père,
Vous avez de ses feux un gage solennel
Qu’il peut, quand il voudra, confirmer à l’autel.
Croyez-moi, montrez-vous ; venez à sa rencontre.MONIME.
Regarde en quel état tu veux que je me montre :
Vois ce visage en pleurs ; et, loin de le chercher,
Dis-moi plutôt, dis-moi que je m’aille cacher.PHŒDIME.
Que dites-vous ? Ô dieux !MONIME.
Ah ! retour qui me tue !
Malheureuse ! comment paraîtrai-je à sa vue,
Son diadème au front, et, dans le fond du cœur,
Phœdime… Tu m’entends, et tu vois ma rougeur.PHŒDIME.
Ainsi vous retombez dans les mêmes alarmes
Qui vous ont dans la Grèce arraché tant de larmes ;
Et toujours Xipharès revient vous traverser.MONIME.
Mon malheur est plus grand que tu ne peux penser :
Xipharès ne s’offrait alors à ma mémoire
Que tout plein de vertus, que tout brillant de gloire ;
Et je ne savais pas que, pour moi plein de feux,
Xipharès des mortels fût le plus amoureux…PHŒDIME.
Il vous aime, madame ? Et ce héros aimable…MONIME.
Est aussi malheureux que je suis misérable.
Il m’adore, Phœdime ; et les mêmes douleurs
Qui m’affligeaient ici, le tourmentaient ailleurs.PHŒDIME.
Sait-il en sa faveur jusqu’où va votre estime ?
Sait-il que vous l’aimez ?MONIME.
Il l’ignore, Phœdime.
Les dieux m’ont secourue ; et mon cœur affermi
N’a rien dit, ou du moins n’a parlé qu’à demi.
Hélas ! si tu savais, pour garder le silence,
Combien ce triste cœur s’est fait de violence,
Quels assauts, quels combats j’ai tantôt soutenus !
Phœdime, si je puis, je ne le verrai plus :
Malgré tous les efforts que je pourrais me faire,
Je verrais ses douleurs, je ne pourrais me taire.
Il viendra malgré moi m’arracher cet aveu :
Mais n’importe, s’il m’aime, il en jouira peu ;
Je lui vendrai si cher ce bonheur qu’il ignore,
Qu’il vaudrait mieux pour lui qu’il l’ignorât encore.PHŒDIME.
On vient. Que faites-vous, madame ?MONIME.
Je ne puis :
Je ne paraîtrai point dans le trouble où je suis.
MITHRIDATE, MONIME — 1F / 1H — Acte II, scène IV
Auteur : Jean Racine
Date : Janvier 1673 (création à l’Hôtel de Bourgogne ; jour exact incertain)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte II, scène IV
Personnages : MITHRIDATE, MONIME
Situation : Mithridate veut épouser Monime immédiatement. Sa réserve éveille sa jalousie : il croit qu’elle aime Pharnace, tandis qu’une réaction de Monime révèle son inquiétude pour Xipharès.
Intérêt pédagogique : Faire évoluer la déclaration en interrogatoire ; travailler les réactions involontaires, les malentendus et la menace sous la demande d’amour.
MITHRIDATE, MONIME.
MITHRIDATE.
Madame, enfin le ciel près de vous me rappelle,
Et secondant du moins mes plus tendres souhaits,
Vous rend à mon amour plus belle que jamais.
Je ne m’attendais pas que de notre hyménée
Je dusse voir si tard arriver la journée ;
Ni qu’en vous retrouvant, mon funeste retour
Fît voir mon infortune, et non pas mon amour.
C’est pourtant cet amour qui, de tant de retraites,
Ne me laisse choisir que les lieux où vous êtes ;
Et les plus grands malheurs pourront me sembler doux
Si ma présence ici n’en est point un pour vous.
C’est vous en dire assez, si vous voulez m’entendre.
Vous devez à ce jour dès longtemps vous attendre ;
Et vous portez, madame, un gage de ma foi
Qui vous dit tous les jours que vous êtes à moi.
Allons donc assurer cette foi mutuelle.
Ma gloire loin d’ici vous et moi nous appelle ;
Et sans perdre un moment pour ce noble dessein,
Aujourd’hui votre époux, il faut partir demain.MONIME.
Seigneur, vous pouvez tout : ceux par qui je respire
Vous ont cédé sur moi leur souverain empire ;
Et quand vous userez de ce droit tout-puissant,
Je ne vous répondrai qu’en vous obéissant.MITHRIDATE.
Ainsi, prête à subir un joug qui vous opprime,
Vous n’allez à l’autel que comme une victime ;
Et moi, tyran d’un cœur qui se refuse au mien,
Même en vous possédant je ne vous devrai rien.
Ah, madame ! est-ce là de quoi me satisfaire ?
Faut-il que désormais renonçant à vous plaire,
Je ne prétende plus qu’à vous tyranniser ?
Mes malheurs, en un mot, me font-ils mépriser ?
Ah ! pour tenter encor de nouvelles conquêtes,
Quand je ne verrais pas des routes toutes prêtes,
Quand le sort ennemi m’aurait jeté plus bas,
Vaincu, persécuté, sans secours, sans États,
Errant de mers en mers, et moins roi que pirate,
Conservant pour tous biens le nom de Mithridate,Apprenez que suivi d’un nom si glorieux,
Partout de l’univers j’attacherais les yeux ;
Et qu’il n’est point de rois, s’ils sont dignes de l’être,
Qui sur le trône assis n’enviassent peut-être
Au-dessus de leur gloire un naufrage élevé,
Que Rome et quarante ans ont à peine achevé.
Vous-même d’un autre œil me verriez-vous, madame,
Si ces Grecs vos aïeux revivaient dans votre âme ?
Et puisqu’il faut enfin que je sois votre époux,
N’était-il pas plus noble et plus digne de vous
De joindre à ce devoir votre propre suffrage ;
D’opposer votre estime au destin qui m’outrage ;
Et de me rassurer, en flattant ma douleur,
Contre la défiance attachée au malheur ?
Eh quoi ! n’avez-vous rien, madame, à me répondre ?
Tout mon empressement ne sert qu’à vous confondre.
Vous demeurez muette ; et loin de me parler,
Je vois, malgré vos soins, vos pleurs prêts à couler.MONIME.
Moi, seigneur ! Je n’ai point de larmes à répandre.
J’obéis : n’est-ce pas assez me faire entendre ?
Et ne suffit-il pas…MITHRIDATE.
Non, ce n’est pas assez.
Je vous entends ici mieux que vous ne pensez ;
Je vois qu’on m’a dit vrai. Ma juste jalousie
Par vos propres discours est trop bien éclaircie !
Je vois qu’un fils perfide, épris de vos beautés,
Vous a parlé d’amour, et que vous l’écoutez.
Je vous jette pour lui dans des craintes nouvelles ;
Mais il jouira peu de vos pleurs infidèles,
Madame ; et désormais tout est sourd à mes lois,
Ou bien vous l’avez vu pour la dernière fois.
Appelez Xipharès.MONIME.
Ah ! que voulez-vous faire ?
Xipharès…MITHRIDATE.
Xipharès n’a point trahi son père !
Vous vous pressez en vain de le désavouer ;
Et ma tendre amitié ne peut que s’en louer.
Ma honte en serait moindre, ainsi que votre crime,
Si ce fils, en effet digne de votre estime,
À quelque amour encore avait pu vous forcer.
Mais qu’un traître, qui n’est hardi qu’à m’offenser,
De qui nulle vertu n’accompagne l’audace,
Que Pharnace, en un mot, ait pu prendre ma place,
Qu’il soit aimé, madame, et que je sois haï…
MONIME, XIPHARÈS — 1F / 1H — Acte II, scène VI
Auteur : Jean Racine
Date : Janvier 1673 (création à l’Hôtel de Bourgogne ; jour exact incertain)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte II, scène VI
Personnages : MONIME, XIPHARÈS
Situation : Xipharès interroge Monime sur l’amour qu’elle semble porter à un autre. Elle lui avoue qu’elle l’aime, puis lui demande de fuir sa présence pour respecter son engagement envers Mithridate.
Intérêt pédagogique : Construire l’aveu comme un événement ; travailler la joie immédiatement contrariée, les tentatives de prolonger l’entretien et la violence de la séparation.
MONIME, XIPHARÈS.
XIPHARÈS.
Que dirai-je, madame ? Et comment dois-je entendre
Cet ordre, ce discours que je ne puis comprendre ?
Serait-il vrai, grands dieux ! que trop aimé de vous
Pharnace eût en effet mérité ce courroux ?
Pharnace aurait-il part à ce désordre extrême ?MONIME.
Pharnace ? Ô ciel ! Pharnace ! Ah ! qu’entends-je moi-même ?
Ce n’est donc pas assez que ce funeste jour
À tout ce que j’aimais m’arrache sans retour,
Et que de mon devoir esclave infortunée,
À d’éternels ennuis je me voie enchaînée ?
Il faut qu’on joigne encor l’outrage à mes douleurs :
À l’amour de Pharnace on impute mes pleurs ;
Malgré toute ma haine on veut qu’il m’ait su plaire.
Je le pardonne au roi, qu’aveugle sa colère,
Et qui de mes secrets ne peut être éclairci,
Mais vous, seigneur, mais vous, me traitez-vous ainsi ?XIPHARÈS.
Ah ! madame, excusez un amant qui s’égare ;
Qui lui-même, lié par un devoir barbare,Se voit près de tout perdre, et n’ose se venger.
Mais des fureurs du roi que puis-je enfin juger ?
Il se plaint qu’à ses vœux un autre amour s’oppose :
Quel heureux criminel en peut être la cause ?
Qui ? Parlez.MONIME.
Vous cherchez, prince, à vous tourmenter.
Plaignez votre malheur, sans vouloir l’augmenter.XIPHARÈS.
Je sais trop quel tourment je m’apprête moi-même.
C’est peu de voir un père épouser ce que j’aime :
Voir encor un rival honoré de vos pleurs,
Sans doute c’est pour moi le comble des malheurs ;
Mais dans mon désespoir je cherche à les accraître.
Madame, par pitié, faites-le-moi connaître :
Quel est-il, cet amant ? Qui dois-je soupçonner ?MONIME.
Avez-vous tant de peine à vous l’imaginer ?
Tantôt, quand je fuyais une injuste contrainte,
À qui contre Pharnace ai-je adressé ma plainte ?
Sous quel appui tantôt mon cœur s’est-il jeté ?
Quel amour ai-je enfin sans colère écouté ?XIPHARÈS.
Ô ciel ! Quoi ! je serais ce bienheureux coupable
Que vous avez pu voir d’un regard favorable !
Vos pleurs pour Xipharès auraient daigné couler ?MONIME.
Oui, prince : il n’est plus temps de le dissimuler ;
Ma douleur pour se taire a trop de violence.
Un rigoureux devoir me condamne au silence ;
Mais il faut bien enfin, malgré ses dures lois,
Parler pour la première et la dernière fois.
Vous m’aimez dès longtemps : une égale tendresse
Pour vous, depuis longtemps, m’afflige et m’intéresse.
Songez depuis quel jour ces funestes appas
Firent naître un amour qu’ils ne méritaient pas ;
Rappelez un espoir qui ne vous dura guère,
Le trouble où vous jeta l’amour de votre père,
Le tourment de me perdre et de le voir heureux,
Les rigueurs d’un devoir contraire à tous vos vœux :
Vous n’en sauriez, seigneur, retracer la mémoire,
Ni conter vos malheurs, sans conter mon histoire ;
Et lorsque ce matin j’en écoutais le cours,
Mon cœur vous répondait tous vos mêmes discours.
Inutile, ou plutôt funeste sympathie !
Trop parfaite union par le sort démentie !
Ah ! par quel sort cruel le ciel avait-il joint
Deux cœurs que l’un pour l’autre il ne destinait point !
Car, quel que soit vers vous le penchant qui m’attire,
Je vous le dis, seigneur, pour ne plus vous le dire,
Ma gloire me rappelle et m’entraîne à l’autel,
Où je vais vous jurer un silence éternel.
J’entends ; vous gémissez : mais telle est ma misère,
Je ne suis point à vous, je suis à votre père.
Dans ce dessein vous-même il faut me soutenir,
Et de mon faible cœur m’aider à vous bannir.
J’attends du moins, j’attends de votre complaisance
Que désormais partout vous fuirez ma présence.
J’en viens de dire assez pour vous persuader
Que j’ai trop de raisons de vous le commander.
Mais après ce moment, si ce cœur magnanime
D’un véritable amour a brûlé pour Monime,
Je ne reconnais plus la foi de vos discours,
Qu’au soin que vous prendrez de m’éviter toujours.XIPHARÈS.
Quelle marque, grands dieux ! d’un amour déplorable !
Combien, en un moment, heureux et misérable !
De quel comble de gloire et de félicités,
Dans quel abîme affreux vous me précipitez !
Quoi ! j’aurai pu toucher un cœur comme le vôtre,
Vous aurez pu m’aimer ; et cependant un autre
Possédera ce cœur dont j’attirais les vœux !
Père injuste, cruel, mais d’ailleurs malheureux…
Vous voulez que je fuie, et que je vous évite ;
Et cependant le roi m’attache à votre suite.
Que dira-t-il ?MONIME.
N’importe, il me faut obéir.
Inventez des raisons qui puissent l’éblouir.
D’un héros tel que vous c’est là l’effort suprême :
Cherchez, prince, cherchez, pour vous trahir vous-même,
Tout ce que, pour jouir de leurs contentements,
L’amour fait inventer aux vulgaires amants.
Enfin, je me connais, il y va de ma vie :
De mes faibles efforts ma vertu se défie.
Je sais qu’en vous voyant, un tendre souvenir
Peut m’arracher du cœur quelque indigne soupir ;
Que je verrai mon âme, en secret déchirée,
Revoler vers le bien dont elle est séparée ;
Mais je sais bien aussi que, s’il dépend de vous
De me faire chérir un souvenir si doux,
Vous n’empêcherez pas que ma gloire offensée
N’en punisse aussitôt la coupable pensée ;
Que ma main dans mon cœur ne vous aille chercher
Pour y laver ma honte, et vous en arracher.
Que dis-je ? en ce moment, le dernier qui nous reste,
Je me sens arrêter par un plaisir funeste :
Plus je vous parle, et plus, trop faible que je suis,
Je cherche à prolonger le péril que je fuis.
Il faut pourtant, il faut se faire violence :
Et, sans perdre en adieux un reste de constance,
Je fuis. Souvenez-vous, prince, de m’éviter ;
Et méritez les pleurs que vous m’allez coûter.XIPHARÈS.
Ah ! madame !… Elle fuit, et ne veut plus m’entendre.
Malheureux Xipharès, quel parti dois-tu prendre ?
On t’aime ; on te bannit : toi-même tu vois bien
Que ton propre devoir s’accorde avec le sien :Cours par un prompt trépas abréger ton supplice.
Toutefois attendons que son sort s’éclaircisse ;
Et s’il faut qu’un rival la ravisse à ma foi,
Du moins, en expirant, ne la cédons qu’au roi.
MONIME, PHŒDIME — 2F — Acte IV, scène I
Auteur : Jean Racine
Date : Janvier 1673 (création à l’Hôtel de Bourgogne ; jour exact incertain)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte IV, scène I
Personnages : MONIME, PHŒDIME
Situation : Mithridate a laissé croire à Monime qu’elle pourrait épouser Xipharès. Dans l’attente, elle oscille entre bonheur et crainte d’avoir livré son amant à la jalousie du roi.
Intérêt pédagogique : Faire évoluer les hypothèses dans une attente active ; distinguer les raisons rassurantes de Phœdime et les images inquiétantes de Monime.
MONIME, PHŒDIME.
MONIME.
Phœdime, au nom des dieux, fais ce que je désire :
Va voir ce qui se passe, et reviens me le dire.
Je ne sais ; mais mon cœur ne se peut rassurer :
Mille soupçons affreux viennent me déchirer.
Que tarde Xipharès ! et d’où vient qu’il diffère
À seconder des vœux qu’autorise son père ?
Son père, en me quittant, me l’allait envoyer…
Mais il feignait peut-être… Il fallait tout nier.
Le roi feignait ! Et moi découvrant ma pensée…
Ô dieux ! en ce péril m’auriez-vous délaissée ?
Et se pourrait-il bien qu’à son ressentiment
Mon amour indiscret eût livré mon amant ?
Quoi, prince ! quand tout plein de ton amour extrême
Pour savoir mon secret tu me pressais toi-même,
Mes refus trop cruels vingt fois te l’ont caché ;
Je t’ai même puni de l’avoir arraché :
Et quand de toi peut-être un père se défie,
Que dis-je ? quand peut-être il y va de ta vie,
Je parle ; et trop facile à me laisser tromper,
Je lui marque le cœur où sa main doit frapper !PHŒDIME.
Ah ! traitez-le, madame, avec plus de justice ;
Un grand roi descend-il jusqu’à cet artifice ?
À prendre ce détour qui l’aurait pu forcer ?
Sans murmure à l’autel vous l’alliez devancer.
Voulait-il perdre un fils qu’il aime avec tendresse ?
Jusqu’ici les effets secondent sa promesse :
Madame, il vous disait qu’un important dessein,
Malgré lui, le forçait à vous quitter demain :
Ce seul dessein l’occupe ; et hâtant son voyage,
Lui-même ordonne tout, présent sur le rivage ;
Ses vaisseaux en tous lieux se chargent de soldats,
Et partout Xipharès accompagne ses pas.
D’un rival en fureur est-ce là la conduite ?
Et voit-on ses discours démentis par la suite ?MONIME.
Pharnace, cependant, par son ordre arrêté,
Trouve en lui d’un rival toute la dureté.
Phœdime, à Xipharès fera-t-il plus de grâce ?PHŒDIME.
C’est l’ami des Romains qu’il punit en Pharnace :
L’amour a peu de part à ses justes soupçons.MONIME.
Autant que je le puis, je cède à tes raisons ;
Elles calment un peu l’ennui qui me dévore.
Mais pourtant Xipharès ne paraît point encore.PHŒDIME.
Vaine erreur des amants, qui, pleins de leurs désirs,
Voudraient que tout cédât aux soins de leurs plaisirs ;
Qui, prêts à s’irriter contre le moindre obstacle…MONIME.
Ma Phœdime, eh ! qui peut concevoir ce miracle ?
Après deux ans d’ennuis, dont tu sais tout le poids,
Quoi ! je puis respirer pour la première fois !
Quoi ! cher prince, avec toi je me verrais unie !
Et loin que ma tendresse eût exposé ta vie,
Tu verrais ton devoir, je verrais ma vertu,
Approuver un amour si longtemps combattu !
Je pourrais tous les jours t’assurer que je t’aime :
Que ne viens-tu ?
MITHRIDATE, MONIME — 1F / 1H — Acte IV, scène IV
Auteur : Jean Racine
Date : Janvier 1673 (création à l’Hôtel de Bourgogne ; jour exact incertain)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte IV, scène IV
Personnages : MITHRIDATE, MONIME
Situation : Mithridate revient sur sa promesse et exige que Monime l’épouse. Elle comprend qu’il a obtenu son aveu par un piège et refuse désormais de se soumettre, malgré le danger.
Intérêt pédagogique : Travailler l’affirmation progressive d’un refus ; opposer autorité et résistance, et faire entendre les arguments comme des actions sur le partenaire.
MITHRIDATE, MONIME.
MITHRIDATE.
Allons, madame, allons. Une raison secrète
Me fait quitter ces lieux et hâter ma retraite.
Tandis que mes soldats, prêts à suivre leur roi,Rentrent dans mes vaisseaux pour partir avec moi,
Venez, et qu’à l’autel ma promesse accomplie
Par des nœuds éternels l’un à l’autre nous lie.MONIME.
Nous, seigneur ?MITHRIDATE.
Quoi, madame ! osez-vous balancer ?MONIME.
Et ne m’avez-vous pas défendu d’y penser ?MITHRIDATE.
J’eus mes raisons alors : oublions-les, madame.
Ne songez maintenant qu’à répondre à ma flamme.
Songez que votre cœur est un bien qui m’est dû.MONIME.
Hé ! pourquoi donc, seigneur, me l’avez-vous rendu ?MITHRIDATE.
Quoi ! pour un fils ingrat toujours préoccupée,
Vous croiriez…MONIME.
Quoi, seigneur ! vous m’auriez donc trompée ?MITHRIDATE.
Perfide ! il vous sied bien de tenir ce discours,
Vous qui, gardant au cœur d’infidèles amours,
Quand je vous élevais au comble de la gloire,
M’avez des trahisons préparé la plus noire !
Ne vous souvient-il plus, cœur ingrat et sans foi,
Plus que tous les Romains conjuré contre moi,
De quel rang glorieux j’ai bien voulu descendre
Pour vous porter au trône où vous n’osiez prétendre ?
Ne me regardez point vaincu, persécuté :
Revoyez-moi vainqueur, et partout redouté.
Songez de quelle ardeur dans Éphèse adorée,
Aux filles de cent rois je vous ai préférée ;
Et négligeant pour vous tant d’heureux alliés,
Quelle foule d’États je mettais à vos pieds.
Ah ! si d’un autre amour le penchant invincible
Dès lors à mes bontés vous rendait insensible,
Pourquoi chercher si loin un odieux époux ?
Avant que de partir, pourquoi vous taisiez-vous ?
Attendiez-vous, pour faire un aveu si funeste,
Que le sort ennemi m’eût ravi tout le reste,
Et que, de toutes parts me voyant accabler,
J’eusse en vous le seul bien qui me pût consoler ?
Cependant, quand je veux oublier cet outrage,
Et cacher à mon cœur cette funeste image,
Vous osez à mes yeux rappeler le passé !
Vous m’accusez encor, quand je suis offensé !
Je vois que pour un traître un fol espoir vous flatte.
À quelle épreuve, ô ciel, réduis-tu Mithridate !
Par quel charme secret laissé-je retenir
Ce courroux si sévère et si prompt à punir ?
Profitez du moment que mon amour vous donne :
Pour la dernière fois, venez, je vous l’ordonne.
N’attirez point sur vous des périls superflus,
Pour un fils insolent que vous ne verrez plus.
Sans vous parer pour lui d’une foi qui m’est due,
Perdez-en la mémoire, aussi bien que la vue ;
Et désormais sensible à ma seule bonté,
Méritez le pardon qui vous est présenté.MONIME.
Je n’ai point oublié quelle reconnaissance,
Seigneur, m’a dû ranger sous votre obéissance :
Quelque rang où jadis soient montés mes aïeux,
Leur gloire de si loin n’éblouit point mes yeux.
Je songe avec respect de combien je suis née
Au-dessous des grandeurs d’un si noble hyménée ;
Et malgré mon penchant et mes premiers desseins
Pour un fils, après vous, le plus grand des humains,
Du jour que sur mon front on mit ce diadème,
Je renonçai, seigneur, à ce prince, à moi-même.
Tous deux d’intelligence à nous sacrifier,
Loin de moi, par mon ordre, il courait m’oublier.
Dans l’ombre du secret ce feu s’allait éteindre ;
Et même de mon sort je ne pouvais me plaindre,
Puisque enfin, aux dépens de mes vœux les plus doux,
Je faisais le bonheur d’un héros tel que vous.
Vous seul, seigneur, vous seul, vous m’avez arrachée
À cette obéissance où j’étais attachée ;
Et ce fatal amour dont j’avais triomphé,
Ce feu que dans l’oubli je croyais étouffé,
Dont la cause à jamais s’éloignait de ma vue,
Vos détours l’ont surpris, et m’en ont convaincue.
Je vous l’ai confessé, je le dois soutenir.
En vain vous en pourriez perdre le souvenir ;
Et cet aveu honteux où vous m’avez forcée,
Demeurera toujours présent à ma pensée ;
Toujours je vous croirais incertain de ma foi :
Et le tombeau, seigneur, est moins triste pour moi
Que le lit d’un époux qui m’a fait cet outrage,
Qui s’est acquis sur moi ce cruel avantage,
Et qui, me préparant un éternel ennui,
M’a fait rougir d’un feu qui n’était pas pour lui.MITHRIDATE.
C’est donc votre réponse ? et, sans plus me complaire,
Vous refusez l’honneur que je voulais vous faire ?
Pensez-y bien. J’attends pour me déterminer…MONIME.
Non, seigneur, vainement vous croyez m’étonner.
Je vous connais : je sais tout ce que je m’apprête,
Et je vois quels malheurs j’assemble sur ma tête :
Mais le dessein est pris ; rien ne peut m’ébranler.
Jugez-en, puisque ainsi je vous ose parler,
Et m’emporte au-delà de cette modestie
Dont jusqu’à ce moment je n’étais point sortie.
Vous vous êtes servi de ma funeste main
Pour mettre à votre fils un poignard dans le sein :
De ses feux innocents j’ai trahi le mystère ;
Et quand il n’en perdrait que l’amour de son père,Il en mourra, seigneur. Ma foi ni mon amour
Ne seront point le prix d’un si cruel détour.
Après cela, jugez. Perdez une rebelle ;
Armez-vous du pouvoir qu’on vous donna sur elle :
J’attendrai mon arrêt ; vous pouvez commander.
Tout ce qu’en vous quittant j’ose vous demander,
Croyez (à la vertu je dois cette justice)
Que je vous trahis seule, et n’ai point de complice ;
Et que d’un plein succès vos vœux seraient suivis
Si j’en croyais, seigneur, les vœux de votre fils.
MITHRIDATE — 1H — Acte IV, scène V
Auteur : Jean Racine
Date : Janvier 1673 (création à l’Hôtel de Bourgogne ; jour exact incertain)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Monologue — acte IV, scène V
Personnages : MITHRIDATE
Situation : Seul après le refus de Monime, Mithridate envisage de tuer ceux qu’il croit ingrats. Son amour, sa tendresse paternelle et ses projets contre Rome se combattent sans lui permettre de décider.
Intérêt pédagogique : Distinguer les voix du débat intérieur ; construire les revirements entre vengeance, besoin politique, amour et conscience de l’âge.
MITHRIDATE.
Elle me quitte ! et moi, dans un lâche silence,
Je semble de sa fuite approuver l’insolence !
Peu s’en faut que mon cœur, penchant de son côté,
Ne me condamne encor de trop de cruauté !
Qui suis-je ? Est-ce Monime ? et suis-je Mithridate ?
Non, non, plus de pardon, plus d’amour pour l’ingrate.
Ma colère revient, et je me reconnais :
Immolons, en partant, trois ingrats à la fois.
Je vais à Rome ; et c’est par de tels sacrifices
Qu’il faut à ma fureur rendre les dieux propices.
Je le dois, je le puis ; ils n’ont plus de support :
Les plus séditieux sont déjà loin du bord.
Sans distinguer entre eux qui je hais ou qui j’aime,
Allons, et commençons par Xipharès lui-même.
Mais quelle est ma fureur ! et qu’est-ce que je dis !
Tu vas sacrifier… qui ? malheureux ! Ton fils !
Un fils que Rome craint ! qui peut venger son père !
Pourquoi répandre un sang qui m’est si nécessaire ?
Ah ! dans l’état funeste où ma chute m’a mis,
Est-ce que mon malheur m’a laissé trop d’amis ?
Songeons plutôt, songeons à gagner sa tendresse :
J’ai besoin d’un vengeur, et non d’une maîtresse.
Quoi ! ne vaut-il pas mieux, puisqu’il faut m’en priver,
La céder à ce fils que je veux conserver ?
Cédons-la. Vains efforts, qui ne font que m’instruire
Des faiblesses d’un cœur qui cherche à se séduire !
Je brûle, je l’adore ; et loin de la bannir…
Ah ! c’est un crime encor dont je la veux punir.
Quelle pitié retient mes sentiments timides ?
N’en ai-je pas déjà puni de moins perfides ?
Ô Monime ! ô mon fils ! Inutile courroux !
Et vous, heureux Romains, quel triomphe pour vous
Si vous saviez ma honte, et qu’un avis fidèle
De mes lâches combats vous portât la nouvelle !
Quoi ! des plus chères mains craignant les trahisons,
J’ai pris soin de m’armer contre tous les poisons ;
J’ai su, par une longue et pénible industrie,
Des plus mortels venins prévenir la furie :
Ah ! qu’il eût mieux valu, plus sage et plus heureux,
Et repoussant les traits d’un amour dangereux,
Ne pas laisser remplir d’ardeurs empoisonnées
Un cœur déjà glacé par le froid des années !
De ce trouble fatal par où dois-je sortir ?
Phèdre
Personnages des extraits
- Phèdre : Épouse de Thésée et belle-mère d’Hippolyte. Elle aime passionnément son beau-fils et lutte contre cet amour qu’elle juge coupable.
- Œnone : Nourrice et confidente de Phèdre. Pour sauver sa maîtresse, elle accuse mensongèrement Hippolyte auprès de Thésée.
- Aricie : Princesse athénienne captive de Thésée, qui lui interdit de se marier. Elle aime Hippolyte et est aimée de lui.
- Ismène : Confidente d’Aricie. Elle l’encourage à reconnaître l’amour d’Hippolyte et à accueillir son propre désir.
- Hippolyte : Fils de Thésée et de l’Amazone Antiope. Il aime Aricie, repousse Phèdre et doit se défendre d’une accusation injuste.
- Thésée : Roi d’Athènes, époux de Phèdre et père d’Hippolyte. Trompé par l’accusation d’Œnone, il condamne son fils et invoque Neptune contre lui.
- Théramène : Gouverneur et confident d’Hippolyte. Il accompagne le jeune prince et rapporte à Thésée les circonstances de sa mort.
- Panope : Femme de la suite de Phèdre. Elle apporte des nouvelles et assiste aux derniers moments de la reine.
- Gardes : Hommes de l’entourage royal, présents sans réplique dans l’extrait proposé.
PHÈDRE, ŒNONE — 2F — Acte I, scène III
Auteur : Jean Racine
Date : 1er janvier 1677 (création à l’Hôtel de Bourgogne, sous le titre PHÈDRE et HIPPOLYTE)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte I, scène III
Personnages : PHÈDRE, ŒNONE
Situation : Phèdre, épuisée, veut renoncer à la vie. Œnone cherche à lui faire révéler la cause de son mal ; Phèdre finit par avouer son amour pour Hippolyte et raconte ses efforts pour le combattre.
Intérêt pédagogique : Construire l’aveu à travers les résistances ; travailler les sensations physiques, les changements d’adresse et le passage du secret au récit.
PHÈDRE, ŒNONE.
PHÈDRE.
N’allons point plus avant, demeurons, chère Œnone.
Je ne me soutiens plus ; ma force m’abandonne :
Mes yeux sont éblouis du jour que je revoi,
Et mes genoux tremblants se dérobent sous moi.
Hélas !(Elle s’assied.)
Œnone.
Dieux tout-puissants, que nos pleurs vous apaisent !PHÈDRE.
Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent !
Quelle importune main, en formant tous ces nœuds,
A pris soin sur mon front d’assembler mes cheveux ?
Tout m’afflige, me nuit, et conspire à me nuire.ŒNONE.
Comme on voit tous ses vœux l’un l’autre se détruire !
Vous-même, condamnant vos injustes desseins,
Tantôt à vous parer vous excitiez nos mains ;
Vous-même, rappelant votre force première,
Vous vouliez vous montrer et revoir la lumière.
Vous la voyez, madame ; et, prête à vous cacher,
Vous haïssez le jour que vous veniez chercher !PHÈDRE.
Noble et brillant auteur d’une triste famille,
Toi dont ma mère osait se vanter d’être fille,
Qui peut-être rougis du trouble où tu me vois,
Soleil, je te viens voir pour la dernière fois !ŒNONE.
Quoi ! vous ne perdrez point cette cruelle envie ?
Vous verrai-je toujours, renonçant à la vie,
Faire de votre mort les funestes apprêts ?PHÈDRE.
Dieux ! que ne suis-je assise à l’ombre des forêts !
Quand pourrai-je, au travers d’une noble poussière,
Suivre de l’œil un char fuyant dans la carrière ?ŒNONE.
Quoi, madame ?PHÈDRE.
Insensée ! où suis-je ? et qu’ai-je dit ?
Où laissé-je égarer mes vœux et mon esprit ?
Je l’ai perdu : les dieux m’en ont ravi l’usage.
Œnone, la rougeur me couvre le visage :
Je te laisse trop voir mes honteuses douleurs ;
Et mes yeux malgré moi se remplissent de pleurs.ŒNONE.
Ah ! s’il vous faut rougir, rougissez d’un silence
Qui de vos maux encore aigrit la violence.
Rebelle à tous nos soins, sourde à tous nos discours,
Voulez-vous, sans pitié, laisser finir vos jours ?
Quelle fureur les borne au milieu de leur course ?
Quel charme ou quel poison en a tari la source ?
Les ombres par trois fois ont obscurci les cieux
Depuis que le sommeil n’est entré dans vos yeux ;
Et le jour a trois fois chassé la nuit obscure
Depuis que votre corps languit sans nourriture.
À quel affreux dessein vous laissez-vous tenter ?
De quel droit sur vous-même osez-vous attenter ?
Vous offensez les dieux auteurs de votre vie ;
Vous trahissez l’époux à qui la foi vous lie ;
Vous trahissez enfin vos enfants malheureux,
Que vous précipitez sous un joug rigoureux.
Songez qu’un même jour leur ravira leur mère
Et rendra l’espérance au fils de l’étrangère,
À ce fier ennemi de vous, de votre sang,
Ce fils qu’une Amazone a porté dans son flanc,
Cet Hippolyte…PHÈDRE.
Ah ! dieux !ŒNONE.
Ce reproche vous touche ?PHÈDRE.
Malheureuse ! quel nom est sorti de ta bouche !ŒNONE.
Eh bien ! votre colère éclate avec raison :
J’aime à vous voir frémir à ce funeste nom.
Vivez donc : que l’amour, le devoir vous excite.
Vivez ; ne souffrez pas que le fils d’une Scythe
Accablant vos enfants d’un empire odieux,
Commande au plus beau sang de la Grèce et des dieux.
Mais ne différez point ; chaque moment vous tue :
Réparez promptement votre force abattue,
Tandis que de vos jours prêts à se consumer
Le flambeau dure encore et peut se rallumer.PHÈDRE.
J’en ai trop prolongé la coupable durée.ŒNONE.
Quoi ! de quelques remords êtes-vous déchirée ?
Quel crime a pu produire un trouble si pressant ?
Vos mains n’ont point trempé dans le sang innocent ?PHÈDRE.
Grâces au ciel, mes mains ne sont point criminelles.
Plût aux dieux que mon cœur fût innocent comme elles !ŒNONE.
Et quel affreux projet avez-vous enfanté
Dont votre cœur encor doive être épouvanté ?PHÈDRE.
Je t’en ai dit assez : épargne-moi le reste.
Je meurs, pour ne point faire un aveu si funeste.ŒNONE.
Mourez donc, et gardez un silence inhumain ;
Mais pour fermer vos yeux cherchez une autre main.
Quoiqu’il vous reste à peine une faible lumière,
Mon âme chez les morts descendra la première ;
Mille chemins ouverts y conduisent toujours,
Et ma juste douleur choisira les plus courts.Cruelle ! quand ma foi vous a-t-elle déçue ?
Songez-vous qu’en naissant mes bras vous ont reçue ?
Mon pays, mes enfants, pour vous j’ai tout quitté.
Réserviez-vous ce prix à ma fidélité ?PHÈDRE
Quel fruit espères-tu de tant de violence ?
Tu frémiras d’horreur si je romps le silence.ŒNONE.
Et que me direz-vous qui ne cède, grands dieux !
À l’horreur de vous voir expirer à mes yeux ?PHÈDRE.
Quand tu sauras mon crime et le sort qui m’accable,
Je n’en mourrai pas moins : j’en mourrai plus coupable.ŒNONE.
Madame, au nom des pleurs que pour vous j’ai versés,
Par vos faibles genoux que je tiens embrassés,
Délivrez mon esprit de ce funeste doute.PHÈDRE.
Tu le veux ? lève-toi.ŒNONE.
Parlez : je vous écoute.PHÈDRE.
Ciel ! que lui vais-je dire ? et par où commencer ?ŒNONE.
Par de vaines frayeurs cessez de m’offenser.PHÈDRE.
Ô haine de Vénus ! ô fatale colère !
Dans quels égarements l’amour jeta ma mère !ŒNONE.
Oublions-les, madame ; et qu’à tout l’avenir
Un silence éternel cache ce souvenir.PHÈDRE.
Ariane, ma sœur ! de quel amour blessée
Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée !ŒNONE.
Que faites-vous, madame ? et quel mortel ennui
Contre tout votre sang vous anime aujourd’hui ?PHÈDRE.
Puisque Vénus le veut, de ce sang déplorable
Je péris la dernière et la plus misérable.ŒNONE.
Aimez-vous ?PHÈDRE.
De l’amour j’ai toutes les fureurs.ŒNONE.
Pour qui ?PHÈDRE.
Tu vas ouïr le comble des horreurs…
J’aime… À ce nom fatal, je tremble, je frissonne.
J’aime…ŒNONE.
Qui ?PHÈDRE.
Tu connais ce fils de l’Amazone,
Ce prince si longtemps par moi-même opprimé…ŒNONE.
Hippolyte ? Grands dieux !PHÈDRE.
C’est toi qui l’as nommé !ŒNONE.
Juste ciel ! tout mon sang dans mes veines se glace !
Ô désespoir ! ô crime ! ô déplorable race !
Voyage infortuné ! Rivage malheureux,
Fallait-il approcher de tes bords dangereux !PHÈDRE.
Mon mal vient de plus loin. À peine au fils d’Égée
Sous les lois de l’hymen je m’étais engagée,
Mon repos, mon bonheur semblait être affermi ;
Athènes me montra mon superbe ennemi :
Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;
Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue ;
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ;
Je sentis tout mon corps et transir et brûler :
Je reconnus Vénus et ses feux redoutables,
D’un sang qu’elle poursuit tourments inévitables !
Par des vœux assidus je crus les détourner :
Je lui bâtis un temple, et pris soin de l’orner ;
De victimes moi-même à toute heure entourée,
Je cherchais dans leurs flancs ma raison égarée :
D’un incurable amour remèdes impuissants !
En vain sur les autels ma main brûlait l’encens !
Quand ma bouche implorait le nom de la déesse,
J’adorais Hippolyte ; et, le voyant sans cesse,
Même au pied des autels que je faisais fumer,
J’offrais tout à ce dieu que je n’osais nommer.
Je l’évitais partout. Ô comble de misère !
Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son père.
Contre moi-même enfin j’osai me révolter :
J’excitai mon courage à le persécuter.
Pour bannir l’ennemi dont j’étais idolâtre,
J’affectai les chagrins d’une injuste marâtre ;
Je pressai son exil ; et mes cris éternels
L’arrachèrent du sein et des bras paternels.
Je respirais, Œnone ; et, depuis son absence,
Mes jours moins agités coulaient dans l’innocence :
Soumise à mon époux, et cachant mes ennuis,
De son fatal hymen je cultivais les fruits.
Vaines précautions ! Cruelle destinée !
Par mon époux lui-même à Trézène amenée,
J’ai revu l’ennemi que j’avais éloigné :
Ma blessure trop vive aussitôt a saigné.
Ce n’est plus une ardeur dans mes veines cachée :
C’est Vénus tout entière à sa proie attachée.
J’ai conçu pour mon crime une juste terreur ;
J’ai pris la vie en haine, et ma flamme en horreur ;
Je voulais en mourant prendre soin de ma gloire,
Et dérober au jour une flamme si noire :
Je n’ai pu soutenir tes larmes, tes combats ;
Je t’ai tout avoué ; je ne m’en repens pas.Pourvu que, de ma mort respectant les approches,
Tu ne m’affliges plus par d’injustes reproches,
Et que tes vains secours cessent de rappeler
Un reste de chaleur tout prêt à s’exhaler.
ARICIE, ISMÈNE — 2F — Acte II, scène I
Auteur : Jean Racine
Date : 1er janvier 1677 (création à l’Hôtel de Bourgogne, sous le titre PHÈDRE et HIPPOLYTE)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte II, scène I
Personnages : ARICIE, ISMÈNE
Situation : La mort annoncée de Thésée laisse espérer à Aricie la fin de sa captivité. Ismène lui rapporte les signes de l’amour d’Hippolyte ; Aricie avoue à son tour ce qui l’attire chez lui.
Intérêt pédagogique : Travailler la naissance d’un espoir et la prudence de l’aveu ; faire du récit de la confidente une action sur celle qui écoute.
ARICIE, ISMÈNE.
ARICIE.
Hippolyte demande à me voir en ce lieu ?
Hippolyte me cherche, et veut me dire adieu ?
Ismène, dis-tu vrai ? N’es-tu point abusée ?ISMÈNE.
C’est le premier effet de la mort de Thésée.
Préparez-vous, madame, à voir de tous côtés
Voler vers vous les cœurs par Thésée écartés.
Aricie, à la fin, de son sort est maîtresse,
Et bientôt à ses pieds verra toute la Grèce.ARICIE.
Ce n’est donc point, Ismène, un bruit mal affermi ?
Je cesse d’être esclave, et n’ai plus d’ennemi ?ISMÈNE.
Non, madame, les dieux ne vous sont plus contraires ;
Et Thésée a rejoint les mânes de vos frères.ARICIE.
Dit-on quelle aventure a terminé ses jours ?ISMÈNE.
On sème de sa mort d’incroyables discours.
On dit que, ravisseur d’une amante nouvelle,
Les flots ont englouti cet époux infidèle.
On dit même, et ce bruit est partout répandu,
Qu’avec Pirithoüs aux enfers descendu,
Il a vu le Cocyte et les rivages sombres,Et s’est montré vivant aux infernales ombres ;
Mais qu’il n’a pu sortir de ce triste séjour,
Et repasser les bords qu’on passe sans retour.ARICIE.
Croirai-je qu’un mortel, avant sa dernière heure,
Peut pénétrer des morts la profonde demeure ?
Quel charme l’attirait sur ces bords redoutés ?ISMÈNE.
Thésée est mort, madame, et vous seule en doutez :
Athènes en gémit ; Trézène en est instruite,
Et déjà pour son roi reconnait Hippolyte ;
Phèdre, dans ce palais, tremblante pour son fils,
De ses amis troublés demande les avis.ARICIE.
Et tu crois que pour moi plus humain que son père,
Hippolyte rendra ma chaîne plus légère ;
Qu’il plaindra mes malheurs ?ISMÈNE.
Madame, je le croi.ARICIE.
L’insensible Hippolyte est-il connu de toi ?
Sur quel frivole espoir penses-tu qu’il me plaigne,
Et respecte en moi seule un sexe qu’il dédaigne ?
Tu vois depuis quel temps il évite nos pas,
Et cherche tous les lieux où nous ne sommes pas.ISMÈNE.
Je sais de ses froideurs tout ce que l’on récite ;
Mais j’ai vu près de vous ce superbe Hippolyte ;
Et même, en le voyant, le bruit de sa fierté
A redoublé pour lui ma curiosité.
Sa présence à ce bruit n’a point paru répondre :
Dès vos premiers regards je l’ai vu se confondre ;
Ses yeux, qui vainement voulaient vous éviter,
Déjà pleins de langueur, ne pouvaient vous quitter.
Le nom d’amant peut-être offense son courage ;
Mais il en a les yeux, s’il n’en a le langage.ARICIE.
Que mon cœur, chère Ismène, écoute avidement
Un discours qui peut-être a peu de fondement !
Ô toi qui me connais, te semblait-il croyable
Que le triste jouet d’un sort impitoyable,
Un cœur toujours nourri d’amertume et de pleurs,
Dût connaître l’amour et ses folles douleurs ?
Reste du sang d’un roi noble fils de la Terre,
Je suis seule échappée aux fureurs de la guerre :
J’ai perdu, dans la fleur de leur jeune saison,
Six frères… Quel espoir d’une illustre maison !
Le fer moissonna tout ; et la terre humectée
But à regret le sang des neveux d’Érechtée.
Tu sais, depuis leur mort, quelle sévère loi
Défend à tous les Grecs de soupirer pour moi :
On craint que de la sœur les flammes téméraires
Ne raniment un jour la cendre de ses frères.
Mais tu sais bien aussi de quel œil dédaigneux
Je regardais ce soin d’un vainqueur soupçonneux :
Tu sais que, de tout temps à l’amour opposée,
Je rendais souvent grâce à l’injuste Thésée,
Dont l’heureuse rigueur secondait mes mépris.
Mes yeux alors, mes yeux n’avaient pas vu son fils.
Non que par les yeux seuls lâchement enchantée,
J’aime en lui sa beauté, sa grâce tant vantée ;
Présents dont la nature a voulu l’honorer,
Qu’il méprise lui-même, et qu’il semble ignorer :
J’aime, je prise en lui de plus nobles richesses,
Les vertus de son père, et non point les faiblesses ;
J’aime, je l’avouerai, cet orgueil généreux
Qui jamais n’a fléchi sous le joug amoureux.
Phèdre en vain s’honorait des soupirs de Thésée :
Pour moi, je suis plus fière, et fuis la gloire aisée
D’arracher un hommage à mille autres offert,
Et d’entrer dans un cœur de toutes parts ouvert.
Mais de faire fléchir un courage inflexible,
De porter la douleur dans une âme insensible,
D’enchaîner un captif de ses fers étonné,
Contre un joug qui lui plait vainement mutiné ;
C’est là ce que je veux, c’est là ce qui m’irrite.
Hercule à désarmer coûtait moins qu’Hippolyte ;
Et vaincu plus souvent, et plus tôt surmonté,
Préparait moins de gloire aux yeux qui l’ont dompté.
Mais, chère Ismène, hélas ! quelle est mon imprudence !
On ne m’opposera que trop de résistance :
Tu m’entendras peut-être, humble dans mon ennui,
Gémir du même orgueil que j’admire aujourd’hui.
Hippolyte aimerait ! Par quel bonheur extrême
Aurais-je pu fléchir…ISMÈNE.
Vous l’entendrez lui-même :
Il vient à vous.
HIPPOLYTE, ARICIE, (ISMÈNE) — 1F / 1H — Acte II, scène II
Auteur : Jean Racine
Date : 1er janvier 1677 (création à l’Hôtel de Bourgogne, sous le titre PHÈDRE et HIPPOLYTE)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte II, scène II
Personnages : HIPPOLYTE, ARICIE, (ISMÈNE)
Situation : Hippolyte rend sa liberté à Aricie et lui propose de soutenir ses droits politiques. La générosité de son discours laisse progressivement apparaître un aveu amoureux qu’il ne peut plus retenir.
Intérêt pédagogique : Faire évoluer une déclaration politique vers l’aveu intime ; travailler la pudeur, les interruptions et l’effort pour parler une langue amoureuse nouvelle.
HIPPOLYTE, ARICIE, (ISMÈNE).
HIPPOLYTE.
Madame, avant que de partir,
J’ai cru de votre sort vous devoir avertir.
Mon père ne vit plus. Ma juste défiance
Présageait les raisons de sa trop longue absence :
La mort seule, bornant ses travaux éclatants,
Pouvait à l’univers le cacher si longtemps.
Les dieux livrent enfin à la Parque homicide
L’ami, le compagnon, le successeur d’Alcide.
Je crois que votre haine, épargnant ses vertus,
Écoute sans regret ces noms qui lui sont dus.
Un espoir adoucit ma tristesse mortelle :
Je puis vous affranchir d’une austère tutelle.
Je révoque des lois dont j’ai plaint la rigueur :
Vous pouvez disposer de vous, de votre cœur ;Et dans cette Trézène, aujourd’hui mon partage,
De mon aïeul Pitthée autrefois l’héritage,
Qui m’a, sans balancer, reconnu pour son roi,
Je vous laisse aussi libre, et plus libre que moi.ARICIE.
Modérez des bontés dont l’excès m’embarrasse.
D’un soin si généreux honorer ma disgrâce,
Seigneur, c’est me ranger, plus que vous ne pensez,
Sous ces austères lois dont vous me dispensez.HIPPOLYTE.
Du choix d’un successeur Athènes incertaine
Parle de vous, me nomme, et le fils de la reine.ARICIE.
De moi, seigneur ?HIPPOLYTE.
Je sais, sans vouloir me flatter,
Qu’une superbe loi semble me rejeter :
La Grèce me reproche une mère étrangère.
Mais si pour concurrent je n’avais que mon frère,
Madame, j’ai sur lui de véritables droits
Que je saurais sauver du caprice des lois.
Un frein plus légitime arrête mon audace :
Je vous cède, ou plutôt je vous rends une place,
Un sceptre que jadis vos aïeux ont reçu
De ce fameux mortel que la terre a conçu.
L’adoption le mit entre les mains d’Égée.
Athènes, par mon père accrue et protégée,
Reconnut avec joie un roi si généreux,
Et laissa dans l’oubli vos frères malheureux.
Athènes dans ses murs maintenant vous rappelle :
Assez elle a gémi d’une longue querelle ;
Assez dans ses sillons votre sang englouti
A fait fumer le champ dont il était sorti.
Trézène m’obéit. Les campagnes de Crète
Offrent au fils de Phèdre une riche retraite.
L’Attique est votre bien. Je pars, et vais, pour vous,
Réunir tous les vœux partagés entre nous.ARICIE.
De tout ce que j’entends, étonnée et confuse,
Je crains presque, je crains qu’un songe ne m’abuse.
Veillé-je ? Puis-je croire un semblable dessein ?
Quel dieu, seigneur, quel dieu l’a mis dans votre sein ?
Qu’à bon droit votre gloire en tous lieux est semée !
Et que la vérité passe la renommée !
Vous-même en ma faveur vous voulez vous trahir !
N’était-ce pas assez de ne me point haïr,
Et d’avoir si longtemps pu défendre votre âme
De cette inimitié…HIPPOLYTE.
Moi, vous haïr, madame !
Avec quelques couleurs qu’on ait peint ma fierté,
Croit-on que dans ses flancs un monstre m’ait porté ?
Quelles sauvages mœurs, quelle haine endurcie
Pourrait, en vous voyant, n’être point adoucie ?
Ai-je pu résister au charme décevant…ARICIE.
Quoi ! seigneur…HIPPOLYTE.
Je me suis engagé trop avant.
Je vois que la raison cède à la violence :
Puisque j’ai commencé de rompre le silence,
Madame, il faut poursuivre ; il faut vous informer
D’un secret que mon cœur ne peut plus renfermer.
Vous voyez devant vous un prince déplorable,
D’un téméraire orgueil exemple mémorable.
Moi qui, contre l’amour fièrement révolté,
Aux fers de ses captifs ai longtemps insulté ;
Qui, des faibles mortels déplorant les naufrages,
Pensais toujours du bord contempler les orages ;
Asservi maintenant sous la commune loi,
Par quel trouble me vois-je emporté loin de moi !
Un moment a vaincu mon audace imprudente :
Cette âme si superbe est enfin dépendante.
Depuis près de six mois, honteux, désespéré,
Portant partout le trait dont je suis déchiré,
Contre vous, contre moi, vainement je m’éprouve :
Présente, je vous fuis ; absente, je vous trouve ;
Dans le fond des forêts votre image me suit ;
La lumière du jour, les ombres de la nuit,
Tout retrace à mes yeux les charmes que j’évite ;
Tout vous livre à l’envi le rebelle Hippolyte.
Moi-même, pour tout fruit de mes soins superflus,
Maintenant je me cherche, et ne me trouve plus :
Mon arc, mes javelots, mon char, tout m’importune ;
Je ne me souviens plus des leçons de Neptune ;
Mes seuls gémissements font retentir les bois,
Et mes coursiers oisifs ont oublié ma voix.
Peut-être le récit d’un amour si sauvage
Vous fait, en m’écoutant, rougir de votre ouvrage ?
D’un cœur qui s’offre à vous quel farouche entretien !
Quel étrange captif pour un si beau lien !
Mais l’offrande à vos yeux en doit être plus chère :
Songez que je vous parle une langue étrangère ;
Et ne rejetez pas des vœux mal exprimés,
Qu’Hippolyte sans vous n’aurait jamais formés.
PHÈDRE, HIPPOLYTE, ŒNONE — 2F / 1H — Acte II, scène V
Auteur : Jean Racine
Date : 1er janvier 1677 (création à l’Hôtel de Bourgogne, sous le titre PHÈDRE et HIPPOLYTE)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte II, scène V
Personnages : PHÈDRE, HIPPOLYTE, ŒNONE
Situation : Phèdre vient demander à Hippolyte de protéger son fils. Elle laisse paraître son amour sous le souvenir de Thésée, puis avoue sa passion et demande à Hippolyte de la punir.
Intérêt pédagogique : Construire les glissements de l’adresse et les malentendus ; travailler le passage du vouvoiement au tutoiement et la montée vers la demande de mort.
PHÈDRE, HIPPOLYTE, ŒNONE.
PHÈDRE, à Œnone, dans le fond du théâtre.
Le voici : vers mon cœur tout mon sang se retire.
J’oublie, en le voyant, ce que je viens lui dire.ŒNONE.
Souvenez-vous d’un fils qui n’espère qu’en vous.PHÈDRE.
On dit qu’un prompt départ vous éloigne de nous,
Seigneur. À vos douleurs je viens joindre mes larmes ;
Je vous viens pour un fils expliquer mes alarmes.
Mon fils n’a plus de père ; et le jour n’est pas loin
Qui de ma mort encor doit le rendre témoin.
Déjà mille ennemis attaquent son enfance :
Vous seul pouvez contre eux embrasser sa défense.
Mais un secret remords agite mes esprits :
Je crains d’avoir fermé votre oreille à ses cris ;
Je tremble que sur lui votre juste colère
Ne poursuive bientôt une odieuse mère.HIPPOLYTE.
Madame, je n’ai point des sentiments si bas.PHÈDRE.
Quand vous me haïriez, je ne m’en plaindrais pas,
Seigneur : vous m’avez vue attachée à vous nuire ;
Dans le fond de mon cœur vous ne pouviez pas lire.
À votre inimitié j’ai pris soin de m’offrir :
Aux bords que j’habitais je n’ai pu vous souffrir ;
En public, en secret, contre vous déclarée,
J’ai voulu par des mers en être séparée ;
J’ai même défendu, par une expresse loi,
Qu’on osât prononcer votre nom devant moi.
Si pourtant à l’offense on mesure la peine,
Si la haine peut seule attirer votre haine,
Jamais femme ne fut plus digne de pitié,
Et moins digne, seigneur, de votre inimitié.HIPPOLYTE.
Des droits de ses enfants une mère jalouse
Pardonne rarement au fils d’une autre épouse ;
Madame, je le sais : les soupçons importuns
Sont d’un second hymen les fruits les plus communs.
Tout autre aurait pour moi pris les mêmes ombrages,
Et j’en aurais peut-être essuyé plus d’outrages.PHÈDRE.
Ah, seigneur ! que le ciel, j’ose ici l’attester
De cette loi commune a voulu m’excepter !
Qu’un soin bien différent me trouble et me dévore !HIPPOLYTE.
Madame, il n’est pas temps de vous troubler encore :
Peut-être votre époux voit encore le jour ;
Le ciel peut à nos pleurs accorder son retour.
Neptune le protège ; et ce dieu tutélaire
Ne sera pas en vain imploré par mon père.PHÈDRE.
On ne voit point deux fois le rivage des morts,
Seigneur : puisque Thésée a vu les sombres bords,
En vain vous espérez qu’un dieu vous le renvoie ;
Et l’avare Achéron ne lâche point sa proie.
Que dis-je ? Il n’est point mort, puisqu’il respire en vous.
Toujours devant mes yeux je crois voir mon époux :
Je le vois, je lui parle ; et mon cœur… Je m’égare,
Seigneur ; ma folle ardeur malgré moi se déclare.HIPPOLYTE.
Je vois de votre amour l’effet prodigieux :
Tout mort qu’il est, Thésée est présent à vos yeux ;
Toujours de son amour votre âme est embrasée.PHÈDRE.
Oui, prince, je languis, je brûle pour Thésée :
Je l’aime, non point tel que l’ont vu les enfers,
Volage adorateur de mille objets divers,
Qui va du dieu des morts déshonorer la couche ;
Mais fidèle, mais fier, et même un peu farouche,
Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi,
Tel qu’on dépeint nos dieux, ou tel que je vous voi.
Il avait votre port, vos yeux, votre langage ;
Cette noble pudeur colorait son visage,
Lorsque de notre Crète il traversa les flots,
Digne sujet des vœux des filles de Minos.Que faisiez-vous alors ? pourquoi, sans Hippolyte,
Des héros de la Grèce assembla-t-il l’élite ?
Pourquoi, trop jeune encor, ne pûtes-vous alors
Entrer dans le vaisseau qui le mit sur nos bords ?
Par vous aurait péri le monstre de la Crète,
Malgré tous les détours de sa vaste retraite :
Pour en développer l’embarras incertain,
Ma sœur du fil fatal eût armé votre main.
Mais non : dans ce dessein je l’aurais devancée ;
L’amour m’en eût d’abord inspiré la pensée.
C’est moi, prince, c’est moi, dont l’utile secours
Vous eût du labyrinthe enseigné les détours.
Que de soins m’eût coûtés cette tête charmante !
Un fil n’eût point assez rassuré votre amante :
Compagne du péril qu’il vous fallait chercher,
Moi-même devant vous j’aurais voulu marcher ;
Et Phèdre au labyrinthe avec vous descendue
Se serait avec vous retrouvée ou perdue.HIPPOLYTE.
Dieux ! qu’est-ce que j’entends ? Madame, oubliez-vous
Que Thésée est mon père, et qu’il est votre époux ?PHÈDRE.
Et sur quoi jugez-vous que j’en perds la mémoire,
Prince ? Aurais-je perdu tout le soin de ma gloire ?HIPPOLYTE.
Madame, pardonnez : j’avoue, en rougissant,
Que j’accusais à tort un discours innocent.
Ma honte ne peut plus soutenir votre vue ;
Et je vais…PHÈDRE.
Ah, cruel ! tu m’as trop entendue !
Je t’en ai dit assez pour te tirer d’erreur.
Eh bien ! connais donc Phèdre et toute sa fureur :
J’aime ! Ne pense pas qu’au moment que je t’aime,
Innocente à mes yeux, je m’approuve moi-même ;
Ni que du fol amour qui trouble ma raison
Ma lâche complaisance ait nourri le poison ;
Objet infortuné des vengeances célestes,
Je m’abhorre encor plus que tu ne me détestes.
Les dieux m’en sont témoins, ces dieux qui dans mon flanc
Ont allumé le feu fatal à tout mon sang ;
Ces dieux qui se sont fait une gloire cruelle
De séduire le cœur d’une faible mortelle.
Toi-même en ton esprit rappelle le passé :
C’est peu de t’avoir fui, cruel, je t’ai chassé ;
J’ai voulu te paraître odieuse, inhumaine ;
Pour mieux te résister, j’ai recherché ta haine.
De quoi m’ont profité mes inutiles soins ?
Tu me haïssais plus, je ne t’aimais pas moins ;
Tes malheurs te prêtaient encor de nouveaux charmes.
J’ai langui, j’ai séché dans les feux, dans les larmes :
Il suffit de tes yeux pour t’en persuader,
Si tes yeux un moment pouvaient me regarder…
Que dis-je ? cet aveu que je te viens de faire,
Cet aveu si honteux, le crois-tu volontaire ?
Tremblante pour un fils que je n’osais trahir,
Je te venais prier de ne le point haïr :
Faibles projets d’un cœur trop plein de ce qu’il aime !
Hélas ! je ne t’ai pu parler que de toi-même !
Venge-toi, punis-moi d’un odieux amour :
Digne fils du héros qui t’a donné le jour,
Délivre l’univers d’un monstre qui t’irrite.
La veuve de Thésée ose aimer Hippolyte !
Crois-moi, ce monstre affreux ne doit point t’échapper ;
Voilà mon cœur : c’est là que ta main doit frapper.
Impatient déjà d’expier son offense,
Au-devant de ton bras je le sens qui s’avance.
Frappe : ou si tu le crois indigne de tes coups,
Si ta haine m’envie un supplice si doux,
Ou si d’un sang trop vil ta main serait trempée,
Au défaut de ton bras prête-moi ton épée ;
Donne.
THÉSÉE, ŒNONE — 1F / 1H — Acte IV, scène I
Auteur : Jean Racine
Date : 1er janvier 1677 (création à l’Hôtel de Bourgogne, sous le titre PHÈDRE et HIPPOLYTE)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte IV, scène I
Personnages : THÉSÉE, ŒNONE
Situation : Œnone a accusé Hippolyte d’avoir voulu séduire Phèdre. Thésée reçoit cette accusation comme une trahison de son fils ; Œnone consolide le mensonge en présentant Phèdre comme une victime.
Intérêt pédagogique : Travailler la persuasion par le récit et les preuves apparentes ; faire entendre l’effet de chaque argument sur la colère de Thésée.
THÉSÉE, ŒNONE.
THÉSÉE.
Ah ! qu’est-ce que j’entends ? Un traître, un téméraire
Préparait cet outrage à l’honneur de son père !
Avec quelle rigueur, destin, tu me poursuis !
Je ne sais où je vais, je ne sais où je suis.
Ô tendresse ! ô bonté trop mal récompensée !
Projet audacieux ! détestable pensée !
Pour parvenir au but de ses noires amours,
L’insolent de la force empruntait le secours !
J’ai reconnu le fer, instrument de sa rage,
Ce fer dont je l’armai pour un plus noble usage.
Tous les liens du sang n’ont pu le retenir !
Et Phèdre différait à le faire punir !
Le silence de Phèdre épargnait le coupable !ŒNONE.
Phèdre épargnait plutôt un père déplorable :
Honteuse du dessein d’un amant furieux,
Et du feu criminel qu’il a pris dans ses yeux,
Phèdre mourait, seigneur, et sa main meurtrière
Éteignait de ses yeux l’innocente lumière.
J’ai vu lever le bras, j’ai couru la sauver.
Moi seule à votre amour j’ai su la conserver.
Et plaignant à la fois son trouble et vos alarmes,
J’ai servi, malgré moi, d’interprète à ses larmes.THÉSÉE.
Le perfide ! il n’a pu s’empêcher de pâlir :
De crainte, en m’abordant, je l’ai vu tressaillir.
Je me suis étonné de son peu d’allégresse ;
Ses froids embrassements ont glacé ma tendresse.
Mais ce coupable amour dont il est dévoré
Dans Athènes déjà s’était-il déclaré ?ŒNONE.
Seigneur, souvenez-vous des plaintes de la reine :
Un amour criminel causa toute sa haine.THÉSÉE.
Et ce feu dans Trézène a donc recommencé ?ŒNONE.
Je vous ai dit, seigneur, tout ce qui s’est passé.
C’est trop laisser la reine à sa douleur mortelle,
Souffrez que je vous quitte et me range auprès d’elle.
THÉSÉE, HIPPOLYTE — 2H — Acte IV, scène II
Auteur : Jean Racine
Date : 1er janvier 1677 (création à l’Hôtel de Bourgogne, sous le titre PHÈDRE et HIPPOLYTE)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte IV, scène II
Personnages : THÉSÉE, HIPPOLYTE
Situation : Thésée accuse Hippolyte et demande à Neptune de le punir. Hippolyte tente de prouver son innocence sans révéler le secret de Phèdre, puis avoue son amour pour Aricie, sans parvenir à convaincre son père.
Intérêt pédagogique : Opposer accusation et défense ; travailler la retenue, les interruptions, les arguments rejetés et l’impossibilité de se faire entendre.
THÉSÉE, HIPPOLYTE.
THÉSÉE.
Ah ! le voici. Grands dieux ! à ce noble maintien
Quel œil ne serait pas trompé comme le mien ?
Faut-il que sur le front d’un profane adultère
Brille de la vertu le sacré caractère !
Et ne devrait-on pas à des signes certains
Reconnaître le cœur des perfides humains !HIPPOLYTE.
Puis-je vous demander quel funeste nuage,
Seigneur, a pu troubler votre auguste visage ?
N’osez-vous confier ce secret à ma foi ?THÉSÉE.
Perfide ! oses-tu bien te montrer devant moi ?
Monstre, qu’a trop longtemps épargné le tonnerre,
Reste impur des brigands dont j’ai purgé la terre,
Après que le transport d’un amour plein d’horreur
Jusqu’au lit de ton père a porté ta fureur,
Tu m’oses présenter une tête ennemie !
Tu parais dans des lieux pleins de ton infamie !
Et ne vas pas chercher, sous un ciel inconnu,
Des pays où mon nom ne soit point parvenu ?
Fuis, traître. Ne viens point braver ici ma haine,
Et tenter un courroux que je retiens à peine :
C’est bien assez pour moi de l’opprobre éternel
D’avoir pu mettre au jour un fils si criminel,
Sans que ta mort encor, honteuse à ma mémoire,
De mes nobles travaux vienne souiller la gloire.
Fuis : et si tu ne veux qu’un châtiment soudain
T’ajoute aux scélérats qu’a punis cette main,Prends garde que jamais l’astre qui nous éclaire
Ne te voie en ces lieux mettre un pied téméraire.
Fuis, dis-je ; et sans retour précipitant tes pas,
De ton horrible aspect purge tous mes États.
Et toi, Neptune, et toi, si jadis mon courage
D’infâmes assassins nettoya ton rivage,
Souviens-toi que, pour prix de mes efforts heureux,
Tu promis d’exaucer le premier de mes vœux.
Dans les longues rigueurs d’une prison cruelle
Je n’ai point imploré ta puissance immortelle ;
Avare du secours que j’attends de tes soins,
Mes vœux t’ont réservé pour de plus grands besoins :
Je t’implore aujourd’hui. Venge un malheureux père ;
J’abandonne ce traître à toute ta colère ;
Étouffe dans son sang ses désirs effrontés :
Thésée à tes fureurs connaîtra tes bontés.HIPPOLYTE.
D’un amour criminel Phèdre accuse Hippolyte !
Un tel excès d’horreur rend mon âme interdite ;
Tant de coups imprévus m’accablent à la fois,
Qu’ils m’ôtent la parole, et m’étouffent la voix.THÉSÉE.
Traître, tu prétendais qu’en un lâche silence
Phèdre ensevelirait ta brutale insolence :
Il fallait, en fuyant, ne pas abandonner
Le fer qui dans ses mains aide à te condamner ;
Ou plutôt il fallait, comblant ta perfidie,
Lui ravir tout d’un coup la parole et la vie.HIPPOLYTE.
D’un mensonge si noir justement irrité,
Je devrais faire ici parler la vérité,
Seigneur ; mais je supprime un secret qui vous touche.
Approuvez le respect qui me ferme la bouche,
Et sans vouloir vous-même augmenter vos ennuis,
Examinez ma vie, et songez qui je suis.
Quelques crimes toujours précèdent les grands crimes ;
Quiconque a pu franchir les bornes légitimes
Peut violer enfin les droits les plus sacrés :
Ainsi que la vertu, le crime a ses degrés ;
Et jamais on n’a vu la timide innocence
Passer subitement à l’extrême licence.
Un jour seul ne fait point d’un mortel vertueux
Un perfide assassin, un lâche incestueux.
Élevé dans le sein d’une chaste héroïne,
Je n’ai point de son sang démenti l’origine.
Pitthée, estimé sage entre tous les humains,
Daigna m’instruire encore au sortir de ses mains.
Je ne veux point me peindre avec trop d’avantage ;
Mais si quelque vertu m’est tombée en partage,
Seigneur, je crois surtout avoir fait éclater
La haine des forfaits qu’on ose m’imputer.
C’est par là qu’Hippolyte est connu dans la Grèce.
J’ai poussé la vertu jusques à la rudesse :
On sait de mes chagrins l’inflexible rigueur.
Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon cœur.
Et l’on veut qu’Hippolyte, épris d’un feu profane...THÉSÉE.
Oui, c’est ce même orgueil, lâche ! qui te condamne.
Je vois de tes froideurs le principe odieux :
Phèdre seule charmait tes impudiques yeux ;
Et pour tout autre objet ton âme indifférente
Dédaignait de brûler d’une flamme innocente.HIPPOLYTE.
Non, mon père, ce cœur, c’est trop vous le celer,
N’a point d’un chaste amour dédaigné de brûler.
Je confesse à vos pieds ma véritable offense :
J’aime, j’aime, il est vrai, malgré votre défense.
Aricie à ses lois tient mes vœux asservis ;
La fille de Pallante a vaincu votre fils :
Je l’adore ; et mon âme, à vos ordres rebelle,
Ne peut ni soupirer, ni brûler que pour elle.THÉSÉE.
Tu l’aimes ! ciel ! Mais non, l’artifice est grossier :
Tu te feins criminel pour te justifier.HIPPOLYTE.
Seigneur, depuis six mois je l’évite et je l’aime ;
Je venais, en tremblant, vous le dire à vous-même.
Eh quoi ! de votre erreur rien ne vous peut tirer !
Par quel affreux serment faut-il vous rassurer ?
Que la terre, le ciel, que toute la nature...THÉSÉE.
Toujours les scélérats ont recours au parjure.
Cesse, cesse, et m’épargne un importun discours,
Si ta fausse vertu n’a point d’autre secours.HIPPOLYTE.
Elle vous paraît fausse et pleine d’artifice :
Phèdre au fond de son cœur me rend plus de justice.THÉSÉE.
Ah, que ton impudence excite mon courroux !HIPPOLYTE.
Quel temps à mon exil, quel lieu prescrivez-vous ?THÉSÉE.
Fusses-tu par delà les colonnes d’Alcide,
Je me croirais encor trop voisin d’un perfide.HIPPOLYTE.
Chargé du crime affreux dont vous me soupçonnez,
Quels amis me plaindront, quand vous m’abandonnez ?THÉSÉE.
Va chercher des amis dont l’estime funeste
Honore l’adultère, applaudisse à l’inceste ;
Des traîtres, des ingrats, sans honneur et sans loi,
Dignes de protéger un méchant tel que toi.HIPPOLYTE.
Vous me parlez toujours d’inceste et d’adultère :
Je me tais. Cependant Phèdre sort d’une mère,
Phèdre est d’un sang, seigneur, vous le savez trop bien,
De toutes ces horreurs plus rempli que le mien.THÉSÉE.
Quoi ! ta rage à mes yeux perd toute retenue ?
Pour la dernière fois, ôte-toi de ma vue ;
Sors, traître : n’attends pas qu’un père furieux
Te fasse avec opprobre arracher de ces lieux.
THÉSÉE, ARICIE — 1F / 1H — Acte V, scène III
Auteur : Jean Racine
Date : 1er janvier 1677 (création à l’Hôtel de Bourgogne, sous le titre PHÈDRE et HIPPOLYTE)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte V, scène III
Personnages : THÉSÉE, ARICIE
Situation : Thésée interroge Aricie après son entretien avec Hippolyte. Elle défend l’innocence du prince et laisse entrevoir une autre faute, mais respecte sa demande de ne pas révéler le secret.
Intérêt pédagogique : Faire entendre une vérité à demi dite ; travailler les tentatives de persuasion, les sous-entendus et la décision de se taire.
THÉSÉE, ARICIE.
THÉSÉE.
Vous changez de couleur, et semblez interdite,
Madame : que faisait Hippolyte en ce lieu ?ARICIE.
Seigneur, il me disait un éternel adieu.THÉSÉE.
Vos yeux ont su dompter ce rebelle courage ;
Et ses premiers soupirs sont votre heureux ouvrage.ARICIE.
Seigneur, je ne vous puis nier la vérité :
De votre injuste haine il n’a pas hérité ;
Il ne me traitait point comme une criminelle.THÉSÉE.
J’entends : il vous jurait une amour éternelle.
Ne vous assurez point sur ce cœur inconstant ;
Car à d’autres que vous il en jurait autant.ARICIE.
Lui, seigneur ?THÉSÉE.
Vous deviez le rendre moins volage :
Comment souffriez-vous cet horrible partage ?ARICIE.
Et comment souffrez-vous que d’horribles discours
D’une si belle vie osent noircir le cours ?
Avez-vous de son cœur si peu de connaissance ?
Discernez-vous si mal le crime et l’innocence ?
Faut-il qu’à vos yeux seuls un nuage odieux
Dérobe sa vertu, qui brille à tous les yeux ?
Ah ! c’est trop le livrer à des langues perfides.
Cessez : repentez-vous de vos vœux homicides ;
Craignez, seigneur, craignez que le ciel rigoureux
Ne vous haïsse assez pour exaucer vos vœux.
Souvent dans sa colère il reçoit nos victimes :
Ses présents sont souvent la peine de nos crimes.THÉSÉE.
Non, vous voulez en vain couvrir son attentat ;
Votre amour vous aveugle en faveur de l’ingrat.
Mais j’en crois des témoins certains, irréprochables :
J’ai vu, j’ai vu couler des larmes véritables.ARICIE.
Prenez garde, seigneur : vos invincibles mains
Ont de monstres sans nombre affranchi les humains ;
Mais tout n’est pas détruit, et vous en laissez vivre
Un… Votre fils, seigneur, me défend de poursuivre.
Instruite du respect qu’il veut vous conserver,
Je l’affligerais trop si j’osais achever.
J’imite sa pudeur, et fuis votre présence
Pour n’être pas forcée à rompre le silence.
THÉSÉE, PHÈDRE, (THÉRAMÈNE), PANOPE, (GARDES) — 2F / 1H — Acte V, scène VII
Auteur : Jean Racine
Date : 1er janvier 1677 (création à l’Hôtel de Bourgogne, sous le titre PHÈDRE et HIPPOLYTE)
Genre : Tragédie en cinq actes et en vers
Extrait : Scène — acte V, scène VII
Personnages : THÉSÉE, PHÈDRE, (THÉRAMÈNE), PANOPE, (GARDES)
Situation : Après la mort d’Hippolyte, Phèdre avoue à Thésée sa propre passion et le mensonge d’Œnone. Empoisonnée, elle meurt ; Thésée reconnaît son erreur et décide d’accueillir Aricie comme sa fille.
Intérêt pédagogique : Travailler l’urgence d’un aveu final, l’écoute de la révélation et les effets physiques du poison ; construire le passage du reproche au deuil et à la réparation.
THÉSÉE, PHÈDRE, (THÉRAMÈNE), PANOPE, (GARDES).
THÉSÉE.
Eh bien ! vous triomphez, et mon fils est sans vie !
Ah ! que j’ai lieu de craindre, et qu’un cruel soupçon,
L’excusant dans mon cœur, m’alarme avec raison !
Mais, madame, il est mort, prenez votre victime ;
Jouissez de sa perte, injuste ou légitime :
Je consens que mes yeux soient toujours abusés.
Je le crois criminel, puisque vous l’accusez.
Son trépas à mes pleurs offre assez de matières
Sans que j’aille chercher d’odieuses lumières,
Qui, ne pouvant le rendre à ma juste douleur,
Peut-être ne feraient qu’accroître mon malheur.
Laissez-moi, loin de vous, et loin de ce rivage,
De mon fils déchiré fuir la sanglante image.
Confus, persécuté d’un mortel souvenir,
De l’univers entier je voudrais me bannir.
Tout semble s’élever contre mon injustice ;
L’éclat de mon nom même augmente mon supplice :
Moins connu des mortels, je me cacherais mieux.
Je hais jusques aux soins dont m’honorent les dieux ;
Et je m’en vais pleurer leurs faveurs meurtrières,
Sans plus les fatiguer d’inutiles prières.
Quoi qu’ils fissent pour moi, leur funeste bonté
Ne me saurait payer de ce qu’ils m’ont ôté.PHÈDRE.
Non, Thésée, il faut rompre un injuste silence ;
Il faut à votre fils rendre son innocence :
Il n’était point coupable.THÉSÉE.
Ah ! père infortuné !
Et c’est sur votre foi que je l’ai condamné !
Cruelle ! pensez-vous être assez excusée…PHÈDRE.
Les moments me sont chers ; écoutez-moi, Thésée
C’est moi qui sur ce fils, chaste et respectueux,
Osai jeter un œil profane, incestueux.
Le ciel mit dans mon sein une flamme funeste :
La détestable Œnone a conduit tout le reste.
Elle a craint qu’Hippolyte, instruit de ma fureur,
Ne découvrît un feu qui lui faisait horreur :
La perfide, abusant de ma faiblesse extrême,
S’est hâtée à vos yeux de l’accuser lui-même.
Elle s’en est punie, et fuyant mon courroux,
A cherché dans les flots un supplice trop doux.
Le fer aurait déjà tranché ma destinée ;
Mais je laissais gémir la vertu soupçonnée :
J’ai voulu, devant vous exposant mes remords,
Par un chemin plus lent descendre chez les morts.
J’ai pris, j’ai fait couler dans mes brûlantes veines
Un poison que Médée apporta dans Athènes.
Déjà jusqu’à mon cœur le venin parvenu
Dans ce cœur expirant jette un froid inconnu ;
Déjà je ne vois plus qu’à travers un nuage
Et le ciel et l’époux que ma présence outrage ;
Et la mort à mes yeux dérobant la clarté,
Rend au jour qu’ils souillaient toute sa pureté.PANOPE.
Elle expire, seigneur !THÉSÉE.
D’une action si noire
Que ne peut avec elle expirer la mémoire !
Allons, de mon erreur, hélas ! trop éclaircis,
Mêler nos pleurs au sang de mon malheureux fils !
Allons de ce cher fils embrasser ce qui reste,
Expier la fureur d’un vœu que je déteste :
Rendons-lui les honneurs qu’il a trop mérités ;
Et, pour mieux apaiser ses mânes irrités,
Que, malgré les complots d’une injuste famille,
Son amante aujourd’hui me tienne lieu de fille !
Comment jouer les alexandrins sans réciter : méthode de travail
Travailler une scène en alexandrins consiste à relier la précision du vers à une action vivante. Commencez par comprendre la situation et la syntaxe, puis vérifiez la versification. Le sens et la forme se travaillent ensemble : supprimer les difficultés du vers ne rend pas automatiquement la parole plus naturelle.
Comprendre la scène avant d'apprendre l'extrait
Lisez ce qui précède et ce qui suit le passage. Précisez qui parle, à qui, dans quelles circonstances et avec quel objectif. Reformulez chaque phrase avec vos propres mots pour vérifier votre compréhension, puis revenez au texte de l'auteur. Cette reformulation est un exercice de préparation, pas une réécriture à présenter.
Vérifier les douze syllabes et les difficultés de diction
Dans la versification classique, le e caduc compte généralement devant une consonne, s'élide devant une voyelle ou un h muet et ne compte pas en fin de vers. Les diérèses et les synérèses peuvent aussi modifier le décompte. Lorsque le nombre de syllabes vous semble incorrect, vérifiez la prononciation et l'édition avant de modifier un mot.
Pour un premier repère, essayez le vers de Racine : « Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue. » Vous pouvez entendre deux groupes de six syllabes : « Je le vis, je rougis » et « je pâlis à sa vue ». Ce repérage sert à comprendre la structure ; dans la scène, il faut aussi suivre ce que Phèdre raconte à Œnone et ce que ce souvenir provoque.
Relier la césure, la ponctuation et la pensée
La césure est un repère métrique ; la ponctuation et la syntaxe organisent la phrase. Elles ne coïncident pas toujours. Un enjambement peut prolonger la pensée au-delà de la fin du vers. Évitez donc de placer la même pause après chaque rime ou de couper une phrase avant que son sens soit compréhensible.
Marquez les groupes de sens et les mots qui portent l'opposition, la demande ou la décision. Testez plusieurs rythmes sans perdre les syllabes. Un auditeur doit pouvoir comprendre la phrase, même s'il ne connaît pas la pièce.
Jouer une action et recevoir le partenaire
Pour chaque mouvement du passage, choisissez un verbe de travail : convaincre, retenir, rassurer, accuser, détourner ou obtenir un aveu. Dites le texte pour agir sur quelqu'un, puis laissez la réponse modifier votre manière de poursuivre. Évitez d'arrêter à l'avance une intonation pour chaque vers.
Dans un monologue, précisez aussi le destinataire et la situation : le personnage peut s'adresser à une personne absente, se reprendre, imaginer une réponse ou tenter de prendre une décision. Les changements de pensée donnent du relief au passage sans imposer une agitation permanente.
Tester une version complète en conditions de passage
Jouez l'extrait sans interrompre le mouvement pour corriger un détail. Demandez ensuite un retour sur trois points : comprend-on l'enjeu, entend-on le texte et perçoit-on une évolution ? Reprenez une difficulté à la fois. Chronométrez la version jouée, plutôt qu'une lecture accélérée destinée à respecter artificiellement la durée.
Pour organiser le reste de votre préparation, consultez notre fiche comment préparer un concours d'école de théâtre. Elle complète cette sélection par des repères de méthode et d'organisation.
Scène classique de concours : les points à vérifier avant l'audition
Les critères et les modalités d'évaluation dépendent de l'école et de l'épreuve. Il serait donc trompeur de présenter une recette qui conviendrait à tous les jurys. Vous pouvez toutefois vérifier plusieurs dimensions concrètes de votre proposition avant de présenter une scène en alexandrins.
La clarté de la situation : une personne qui découvre le passage peut-elle comprendre ce que le personnage cherche à obtenir et ce qui lui résiste ? Une courte présentation peut situer l'extrait si elle est autorisée, mais elle ne remplace pas une scène lisible.
L'audibilité et la précision du texte : les fins de phrase restent-elles compréhensibles ? La langue est-elle articulée sans raideur ? Connaissez-vous le sens des mots et les prononciations nécessaires au vers ?
L'écoute et l'adresse : jouez-vous avec le partenaire ou seulement devant lui ? Dans un monologue, votre pensée s'adresse-t-elle à un destinataire précis, même absent ?
La progression : l'extrait comporte-t-il un début identifiable, des changements et une fin assumée ? Évitez une seule couleur émotionnelle du premier au dernier vers.
La disponibilité : pouvez-vous reprendre le passage avec une autre adresse ou un autre rythme sans perdre le texte ? Si l'épreuve prévoit des indications de travail, entraînez-vous à les essayer réellement plutôt qu'à reproduire votre première version.
La conformité au règlement : vérifiez la catégorie du texte, la durée, le nombre de partenaires et les coupes autorisées. La qualité de l'interprétation et le respect des consignes se préparent ensemble.
FAQ — Questions fréquentes
Faut-il présenter une scène en alexandrins pour un concours de théâtre ?
Cela dépend du règlement de l'école et de la session. Une demande de scène classique n'implique pas toujours des alexandrins : le théâtre classique comprend aussi des œuvres en prose ou à mètres variés. Vérifiez la catégorie exacte attendue, les auteurs autorisés et les conditions de présentation avant de choisir.
Quelle longueur prévoir pour une scène en alexandrins ?
Il n'existe pas de nombre de vers ni de durée valables pour tous les concours. Partez du temps indiqué dans le règlement et chronométrez votre version jouée. Les pauses, les déplacements et les répliques du partenaire influencent sa durée. Si des coupes sont autorisées, conservez un passage dont la situation et la progression restent compréhensibles.
Comment jouer les alexandrins de manière naturelle ?
Comprenez la phrase, vérifiez le décompte des syllabes et précisez ce que le personnage veut obtenir. La césure et la rime sont des repères, pas des invitations à faire la même pause dans chaque vers. Faites entendre les groupes de sens et restez disponible au partenaire : le rythme doit soutenir la pensée et l'action.
Peut-on couper une scène en alexandrins pour une audition ?
Vérifiez d'abord si le règlement autorise les coupes. Si c'est le cas, choisissez des retraits cohérents qui préservent la syntaxe, les relations entre personnages et le mouvement de l'extrait. Contrôlez les vers et les rimes aux raccords. Supprimer des mots au milieu d'un alexandrin peut en casser la mesure ; retirer un partenaire peut modifier toute la situation.
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Cette fiche s’inscrit dans notre guide Réussir les concours des écoles de théâtre — le guide complet. Pour continuer et structurer votre progression, découvrez aussi :
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Ces ressources vous permettent d'organiser une préparation aux concours efficace et précise afin de progresser et de comprendre toutes les clés d'une bonne préparation.
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