Fiche Conseil

Monologues pour femmes : quels textes choisir pour les concours de théâtre ?

Monologues pour femmes : cette sélection (avec extraits) aide à choisir un texte défendable pour les concours d’écoles de théâtre. Critères des jurys, erreurs à éviter, et pistes concrètes pour construire une scène forte, singulière et efficace à l’audition.

Pour cadrer votre choix avec une vraie méthode, lisez aussi : Quels monologues choisir pour les concours de théâtre ? Méthode, critères et premières pistes. Et si vous cherchez l’équivalent au féminin : Monologues pour hommes : quels textes choisir pour les concours de théâtre ?


Élèves comédienne disant un monologue pour femme sur scène.

Le Foyer · Du texte au plateau

Passez de la lecture au plateau.

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  • Paris 9e
  • 15 h minimum par semaine
  • Admission sur audition

Choisir un monologue pour femme dans le cadre des concours des écoles de théâtre constitue une étape déterminante du parcours d’une comédienne. Entre les textes surexposés, les figures tragiques parfois abordées de manière démonstrative et la difficulté à trouver un rôle réellement incarnable, le choix demande discernement, exigence et engagement artistique. Cette fiche propose des pistes de monologues féminins — classiques et contemporains — pour sortir des évidences, affirmer une singularité de jeu et construire une proposition solide face au jury.

Le choix d’un monologue n’est jamais anodin. Il représente souvent le premier espace où une actrice peut déployer pleinement sa pensée, sa sensibilité et son imaginaire. Pourtant, face à l’enjeu des concours, la tentation est grande de se tourner vers des textes réputés « efficaces » : grandes tirades tragiques, héroïnes consumées par la passion ou figures de femmes abandonnées.

Si ces rôles appartiennent au patrimoine théâtral, leur accumulation dans les auditions peut produire un effet inverse à celui recherché. Une Médée trop démonstrative ou une Phèdre réduite à la seule souffrance risquent d’enfermer le jeu dans une performance attendue, là où le jury espère découvrir une interprétation pensée et habitée.

L’objectif de cette fiche n’est pas de fournir une liste définitive, mais d’ouvrir des pistes de recherche. Avec curiosité et rigueur, il est possible de proposer des choix audacieux tout en restant pleinement défendables en concours. Car un monologue n’a pas besoin d’être spectaculaire pour marquer les esprits — il doit avant tout être nécessaire.

Pourquoi éviter les monologues féminins trop attendus en concours

Les jurys entendent chaque année des dizaines de variations autour des mêmes partitions : la confession tragique, la plainte amoureuse, la colère ou la folie. Même admirablement interprété, un texte trop entendu peut provoquer une forme de saturation et rendre la comparaison immédiate entre candidates.

Choisir un monologue moins fréquent permet :

  • de montrer une véritable démarche de recherche personnelle 
  • d’affirmer une culture dramaturgique vivante
  • de créer un espace de jeu plus libre, sans référence écrasante
  • d’installer une relation plus directe entre le texte et l’actrice

Il ne s’agit pas de rechercher l’originalité à tout prix, mais plutôt l’adéquation entre un texte, une interprète et un projet artistique clair. Un jury ne cherche pas seulement une émotion : il observe une pensée en action.

Ce que le jury observe réellement dans un monologue féminin

Contrairement à une idée répandue, les jurys ne recherchent pas une intensité permanente ni une démonstration de virtuosité émotionnelle. Ce qui retient leur attention est souvent plus subtil.

Ils regardent notamment :

  • la précision de la pensée
  • la capacité à faire entendre une langue
  • la qualité d’écoute — même seule en scène
  • la liberté dans l’adresse
  • la maturité du rapport au personnage

Un monologue n’est jamais un moment d’isolement : c’est une situation dramatique. Le personnage agit, s’adresse à quelqu’un — présent ou absent — et tente de transformer une réalité. C’est cette dynamique qui fait naître le théâtre.

Comment choisir un monologue féminin réellement défendable

Avant même la question du répertoire, un principe simple peut guider le choix : le texte doit vous mettre en mouvement.

Choisissez une situation plutôt qu’une émotion.
La douleur seule ne suffit pas ; encore faut-il qu’elle produise une action.

Méfiez-vous des rôles uniquement plaintifs.
Les personnages les plus passionnants sont traversés de contradictions.

Interrogez votre nécessité.
Pourquoi ce texte aujourd’hui ? Pourquoi vous ?

Pensez au rythme.
Un monologue structuré, respiré et progressif sera toujours plus puissant qu’une intensité uniforme.

Enfin, rappelons qu’un texte n’existe jamais sans celle qui le porte. Ce n’est pas le monologue qui fait l’actrice — c’est l’actrice qui révèle le monologue.

Pour cadrer votre choix avec une vraie méthode, lisez aussi : Quels monologues choisir pour les concours de théâtre ? Méthode, critères et premières pistes.

Monologues : extraits et pistes de travail (ordre chronologique)

Médée — Médée

Auteur : Euripide

Date : 431 av. J.-C. (représentation à Athènes)

Traduction : Henri Berguin

Intérêt pédagogique : pensée stratégique, violence maîtrisée, montée de la décision, adresse au chœur (partenaires invisibles).

MÉDÉE — Les malheurs m'assaillent de tous côtés. Qui le niera ? Mais les choses ne se passeront pas ainsi; ne le croyez pas encore. Il reste des luttes à soutenir pour les nouveaux époux, et pour les beaux-parents de terribles épreuves. Crois-tu donc que moi je l'eusse jamais flatté sinon pour un profit ou pour machiner une ruse. Je ne lui aurais même pas adressé la parole; je ne l'aurais pas touché de mes mains. Mais il en est arrivé à un degré de sottise tel que, pouvant ruiner mes projets en me chassant du pays, il m'a accordé de rester ce jour encore. Aujourd'hui, je ferai des cadavres de trois de mes ennemis, du père, de la fille et de mon époux. Bien des moyens de leur donner la mort s'offrent à moi. Je ne sais, mes amies, lequel essayer de préférence. Mettrai-je le feu à la demeure nuptiale ? Leur enfoncerai-je un poignard aiguisé à travers le foie, en me glissant secrètement dans le palais où est dressée la couche ? Mais une chose m'arrête : si on me surprend à pénétrer dans la maison et à machiner une vengeance, je mourrai et ma mort sera la risée de mes ennemis. Mieux vaut la voie directe, celle qui convient le mieux à mon habileté naturelle : usons des poisons. Soit. Les voilà morts. Quelle cité, alors, me recevra ? Quel hôte m'offrira une terre d'asile et la garantie de sa demeure, pour défendre ma personne ? Il n'en est pas. Donc restons ici quelque temps encore et, si un rempart sûr se montre à moi, avec ruse et en silence je passerai au crime. Mais si la fatalité me poursuit et m'interdit la ruse, je saisirai moi-même un glaive et, dussé-je y périr, avec audace j'aurai recours à la violence. Non, jamais, par la maîtresse que j'honore entre toutes les divinités et que j'ai choisie pour auxiliaire, Hécate, qui réside au plus profond de mon foyer, nul n'aura la joie de me déchirer le coeur. Je les leur rendrai amères et funestes, ces noces, amers cette alliance et mon exil loin de ce pays. Allons! n'épargne pas ta science, Médée, pour dresser tes plans et ourdir tes ruses. Va jusqu'à l'horrible. C'est maintenant l'épreuve de ton courage. Tu vois ce que tu endures. Il ne faut pas que tu sois condamnée à la risée par l'hymen de la fille de Sisyphe avec Jason, toi la fille d'un noble père, issue du Soleil. Tu as la science. En outre la nature nous a faites, nous autres femmes, absolument incapables de faire le bien, mais pour le mal les plus habiles des ouvrières.

Électre — Électre

Auteur : Sophocle

Date : Entre 420 et 413 av. J.-C. (datation estimée)

Traduction : Robert Pignarre

Intérêt pédagogique : adresse au chœur, progression de la plainte vers l’accusation, mémoire incarnée et tension entre deuil, colère et désir de justice.

ÉLECTRE. - J'ai honte, mes amies, si, à force de me plaindre, je vous parais trop irritable. Pardonnez-moi, mais je ne suis pas maîtresse de me conduire autrement. Eh ! quelle femme de sang noble en serait capable à la vue du supplice paternel ? Or, moi, ce supplice, le jour, la nuit, sans trêve, je le vois qui recommence inlassablement. Il y a ma mère, d'abord : oui, la femme qui m'a enfantée, je la hais plus que tout au monde ! En outre, sous mon propre toit, je cohabite avec les assassins de mon père ; ils me commandent, ils m'accordent ou me refusent ce qu'ils veulent. Imagines-tu ce que sont pour moi les journées, lorsque mes yeux rencontrent Égisthe assis sur le trône de mon père, portant les mêmes vêtements, versant devant le foyer des libations à la place même où il a tué sa victime ; quand je vois - comble d'outrage - l'assassin couché dans le lit de mon père, et à ses côtés ma mère, puisque mère il me faut appeler sa misérable concubine, assez effrontée pour vivre avec cet être impur sans redouter aucune divinité vengeresse ! Bien plus, comme si elle s'applaudissait de ses forfaits, chaque mois, elle a choisi le jour où elle a tendu à mon père le piège de mort pour instituer des chœurs et sacrifier aux dieux sauveurs une brebis ! Moi qui vois cela, infortunée ! je vais pleurer dans un coin, je me ronge, je maudis cette atroce fête qu'ils ont nommée "festin d'Agamemnon" - en cachette, bien sûr, car on ne me permet pas de rassasier mon cœur de larmes. M'aperçoit-elle, aussitôt cette femme si noble en paroles m'injurie : "Créature impie et détestée, n'y a-t-il que toi qui aies perdu ton père ? Es-tu la seule au monde qui soit en deuil ? Ah ! je te souhaite une mort sans honneur ; je souhaite que les dieux, là-bas comme ici, te condamnent à tes éternels gémissements !" Ce sont là ses insultes ordinaires ; mais, au premier bruit d'un retour d'Oreste, alors, comme une folle, elle me hurle à la face : "C'est ta faute ! Oui, c'est là ton ouvrage ! N'est-ce pas toi qui m'as dérobé Oreste pour le mettre en lieu sûr ? Mais tu en seras punie comme tu le mérites." Et tandis qu'elle aboie, son glorieux époux est là qui l'encourage, lui toute lâcheté, toute malfaisance, le beau guerrier de gynécée ! Ainsi j'attends toujours, j'attends qu'Oreste survienne et me délivre, je me consume dans l'attente, et mes réserves d'espérance s'épuisent. Vous le voyez, mes amies, si je ne suis pas une fille sage et respectueuse, j'ai des excuses. Quand on vit avec les méchants, on subit soi-même l'entraînement du mal.

Iphigénie — Iphigénie en Tauride

Auteur : Euripide

Date : Entre 414 et 412 av. J.-C. (datation estimée)

Traduction : Marie Delcourt-Curvers

Intérêt pédagogique : souffle du vers, évocation du sacrifice, changements d’adresse et passage de la douleur intime à la contestation morale.

IPHIGÉNIE

Tu peux partir. Ramène ici les étrangers.
Les rites qui suivront, c'est à moi d'y pourvoir.
Mon cœur, mon triste cœur ! Jusqu'à présent tu fus toujours
doux et compatissant envers les étrangers.
Ceux de mon sang recevaient mon tribut de pleurs
chaque fois que des Grecs tombaient entre mes mains.
Mais mon rêve aujourd'hui me remplit de rancune
parce que je me dis qu'Oreste ne voit plus le jour,
et vous me trouverez hostile, qui que vous soyez qui allez venir.
On a raison, je le vois bien, de dire, mes amies,
qu'un malheur plus grand que le nôtre
cesse de nous faire pitié quand s'accroît notre propre souffrance !
Ah ! pourquoi Zeus n'a-t-il jamais soufflé le vent,
poussé jusqu'ici le bateau qui, franchissant les Symplégades,
m'aurait livré Hélène, celle qui m'a perdue,
et Ménélas, de qui j'aurais pu me venger
par une Aulis semblable à celle de là-bas,
celle où des Grecs, me saisissant ainsi qu'une génisse,
m'égorgeaient, et le prêtre était l'auteur même de ma vie ?
Hélas, je ne puis oublier cette heure affreuse,
quelles mains suppliantes je portais au menton,
aux genoux de mon père, et je m'y accrochais en lui disant :
"Mon père, à quelles noces m'as-tu donc condamnée ?
Tandis que tu me tues, ma mère et les femmes d'Argos sont à chanter,
et la flûte résonne à travers le palais !
L'époux promis qui t'a servi d'appeau,
ce n'était donc pas le fils de Pélée, mais c'était Hadès !
Et mon char d'épousée m'amenait vers ton piège, vers ces noces de sang !"
Oui, mes voiles légers avaient caché ma face, quand je regardais au travers
sans oser prendre dans mes bras mon frère,
celui qui est mort à présent, baiser la bouche de ma sœur,
tant la pudeur me retenait, car j'allais au foyer de Pélée !
Ah ! combien de caresses ajournées à plus tard
dans la pensée d'un retour dans Argos !
Infortuné, si vraiment tu es mort, c'est après combien de désastres,
et d'ambitions paternelles que tu péris !
Pour ce qui est de la déesse, je réprouve ses arguties.
Qu'un mortel ait contact avec un meurtre,
effleure seulement une accouchée ou bien un mort,
elle l'écarte des autels, prétendant le tenir souillé.
Et elle-même prend plaisir à voir immoler des humains !
Comment Létô aurait-elle de Zeus
pu concevoir un être si absurde ? Je ne puis croire
au repas que Tantale aurait offert aux dieux,
ni qu'ils se soient complus à manger son enfant.
Les gens d'ici sont sanguinaires dans leur cœur
et prêtent à la déesse leur propre cruauté.
Qu'un dieu fasse le mal, je ne saurais l'admettre.

Hélène — Hélène

Auteur : Euripide

Date : 412 av. J.-C. (représentation à Athènes)

Traduction : Marie Delcourt-Curvers

Intérêt pédagogique : adresse à Théonoé, précision de l’argumentation, souffle du vers et progression de la supplication vers l’affirmation de soi.

HÉLÈNE

Je tombe, ô vierge, en suppliante à tes genoux,
et me prosterne ainsi qu'il sied au misérable,
t'implorant pour moi et pour lui, lui qu'à peine enfin retrouvé
je suis sur le point de voir étendu mort !
Non ! ne révèle pas à ton frère que mon époux
se trouve ici, et tenu dans mes bras aimants.
Sauve-le. Ah ! je t'en supplie !
N'immole pas la piété à ton frère,
en achetant sa gratitude au prix d'une injustice criminelle.
Dieu hait la violence. Il interdit de rien se procurer par le pillage.
Une richesse mal acquise est tôt perdue.
Car le ciel est un bien commun à tous les hommes,
la terre également : remplissons nos foyers de leurs dons
sans posséder le bien d'autrui ni rien prendre par force.
Hermès pour mon bonheur, pour mon malheur aussi,
m'a confiée à ton père, afin de me garder pour Ménélas
que voilà présent et qui veut me reprendre.
Il ne le peut que s'il survit. Comment Protée
pourrait-il à un mort remettre une vivante ?
Agis donc à la fois pour Hermès, pour ton père :
Le dieu et le défunt veulent-ils, oui ou non,
que l'on rende un dépôt à son maître ?
Je suis sûre que oui. Dois-tu vraiment
accorder moins à ton excellent père qu'à un frère égaré ?
Étant voyante et ayant foi aux dieux,
si tu mets à néant l'acte juste accompli par ton père,
en faveur d'un devoir envers ton frère injuste,
la science du divin te devient flétrissure,
car tu ne connaîtrais le présent, l'avenir, que pour ignorer la justice.
Tu me vois malheureuse, en tant de maux plongée :
sauve-moi ! faible faveur pour toi, mais qui peut décider de mon sort.
Hélène ! Est-il un mortel qui ne la haïsse ?
On dit partout en Grèce que j'ai pu trahir mon époux
pour aller vivre aux palais dorés des Phrygiens.
Si je retourne à Sparte, ils sauront, ils verront, que la perte leur vint
des plans des dieux, sans que jamais j'eusse trahi les miens.
Ils me rendront mon bon renom,
je marierai ma fille dont nul ne veut pour femme,
je quitterai l'amer exil qui m'attendait ici,
pour jouir des trésors qui sont dans mon palais.
Ah ! si Ménélas était mort, sacrifié à une tombe,
je lui aurais offert de loin le tribut de mes larmes.
Mais n'est-il là, sauvé, que pour m'être ravi ?
Ô vierge, ne le souffre pas, écoute ma prière,
en m'accordant ce que je te demande, conduis-toi à l'instar
de ton père, ce juste. Est-il gloire plus belle
pour qui est issu d'un père excellent, que d'aller sur ses traces ?

Lady Percy — Henri IV (Partie II)

Auteur : William Shakespeare

Date : 1600 (publication de la Partie II)

Traduction : François-Victor Hugo

Intérêt pédagogique : souffle élégiaque, adresse affective + politique, images, bascule du reproche à la supplication.

LADY PERCY — Oh! cependant, au nom du ciel, n'allez point à ces guerres. Il a été un temps, mon père, où vous avez violé votre parole, quoiqu'elle vous fût alors bien plus chère qu'aujourd'hui, lorsque votre fils Percy, lorsque mon Henri, le bien-aimé de mon coeur, tourna plusieurs fois ses regards vers le nord, pour y voir son père lui amener une armée, et l'attendit en vain. Qui put vous persuader de rester ici? C'étaient deux honneurs de perdus, le vôtre et celui de votre fils. Quant au vôtre... veuille le ciel l'illuminer de sa gloire! Pour celui de votre fils, il était attaché à sa personne comme le soleil à la voûte grisâtre des cieux; à sa clarté marchait aux beaux faits d'armes toute la chevalerie de l'Angleterre: il était véritablement le miroir devant lequel venait s'étudier toute notre jeune noblesse. C'était n'avoir pas de jambes que de ne pas savoir imiter sa démarche; et cette parole confuse et précipitée, défaut qu'il avait reçu de la nature, était comme l'accent des braves. Ceux dont le son de voix était naturellement calme et modéré échangeaient, pour être en tout semblables à lui, cette perfection contre une mauvaise habitude: ainsi langage, maintien, façon de vivre, choix de plaisirs, méthodes militaires, dispositions de caractère, en tout il était l'objet d'attention, le miroir, le modèle et le livre sur lequel se façonnaient tous les autres. C'est lui, lui, ce prodige, ce miracle parmi les hommes, lui qui n'eut jamais son second, que vous avez laissé, sans le seconder, affronter l'horrible dieu de la guerre avec tous les désavantages, et vous attendre sur ce champ de mort où il ne vit rien qui pût le défendre, que le son du nom de Hotspur. Voilà comment vous l'avez abandonné. Oh! jamais, jamais, ne faites à son ombre l'injure d'être plus délicat et plus jaloux de votre honneur avec les autres que vous ne le fûtes avec lui! Laissez-les seuls. Le maréchal et l'archevêque sont en force. Ah! que mon cher Henri eût eu seulement la moitié de leurs troupes; je serais aujourd'hui suspendue au cou de Hotspur et je parlerais du tombeau de Monmouth!

Lady Macbeth — Macbeth

Auteur : William Shakespeare

Date : 1606 (composition / premières représentations estimées)

Traduction : François-Victor Hugo

Intérêt pédagogique : incantation, commande du souffle, verticalité, précision des images, bascule vers l’acte.

LADY MACBETH, seule — Le corbeau lui-même s’est enroué — à croasser l’entrée fatale de Duncan — sous mes créneaux. Venez, venez, esprits — qui assistez les pensées meurtrières ! Désexez-moi ici, — et, du crâne au talon, remplissez-moi toute — de la plus atroce cruauté. Épaississez mon sang, — fermez en moi tout accès, tout passage au remords ; — qu’aucun retour compatissant de la nature — n’ébranle ma volonté farouche et ne s’interpose — entre elle et l’exécution ! Venez à mes mamelles de femme, — et changez mon lait en fiel, vous, ministres du meurtre, — quel que soit le lieu où, invisibles substances, — vous aidiez à la violation de la nature. Viens, nuit épaisse, — et enveloppe-toi de la plus sombre fumée de l’enfer : — que mon couteau aigu ne voie pas la blessure qu’il va faire ; — et que le ciel ne puisse pas poindre à travers le linceul des ténèbres, — et me crier : Arrête ! arrête !

Hermione — Un Conte d’hiver

Auteur : William Shakespeare

Date : 1611 (composition / premières représentations estimées)

Traduction : François-Victor Hugo

Intérêt pédagogique : défense d’honneur, pensée structurée, dignité dans la tempête, adresse frontale.

HERMIONE — Puisque tout ce que j’ai à dire consiste — à nier l’accusation, — et que le seul témoignage en ma faveur est — celui qui vient de moi, il ne me servira guère — de me déclarer « non coupable. » Mon intégrité — étant tenue pour fausseté, son affirmation — sera réputée fausse. Mais voici ce que je dis : Si les puissances divines — voient, comme je le crois, nos actions humaines, — je ne doute pas que l’innocence ne fasse un jour — rougir l’accusation menteuse, et trembler la tyrannie — devant la victime…

À Léonte.


Monseigneur, vous savez mieux que tous, — vous qui semblez le moins le savoir, que ma vie passée — a été aussi vertueuse, aussi chaste, aussi pure — qu’elle est maintenant malheureuse : et de malheur plus grand que le mien, — l’histoire n’en offre pas, que l’art puisse mettre — en scène pour émouvoir les spectateurs. Regardez donc ! moi, — la compagne du lit royal, à qui appartient — la moitié d’un trône, moi, fille d’un grand roi, — mère d’un prince, espoir de tous, être ici debout — à argumenter et à pérorer pour ma vie et mon honneur devant — le premier venu qui daigne m’entendre ! La vie, je l’évalue — ce que pèse une douleur dont je voudrais être délivrée ! Mais l’honneur, — il est réversible de moi aux miens, — et c’est pour lui seul que je suis ici debout ! J’en appelle — à votre propre conscience, sire. Avant l’arrivée de Polixène — à votre cour, n’étais-je pas dans vos grâces, — et ne méritais-je pas d’y être ? Et, après son arrivée, — à quelle intrigue illicite — me suis-je prêtée, pour comparaître ici ? Pour peu que j’aie transgressé — les bornes de l’honneur, ou que, par action ou par pensée, — j’aie incliné à les franchir, que les cœurs — de tous ceux qui m’écoutent s’endurcissent, et que mon plus proche parent — crie : Infamie ! sur ma tombe !

Mirandolina — La Locandiera

Auteur : Carlo Goldoni

Date : 1753

Traduction : Le Foyer (d’après le texte italien)

Intérêt pédagogique : comédie d’action, intelligence du désir, adresse au public (complicité), précision rythmique.

MIRANDOLINA :
Ah ! Quelle chose étrange il a dite !
L’illustrissime monsieur le marquis d’Arsura m’épouserait ?
Et pourtant, même s’il voulait m’épouser, il y aurait une petite difficulté…
C’est que moi, je ne le voudrais pas.
J’aime ce qui est solide ; les belles paroles, je n'en ai que faire.
Si j’avais épousé tous ceux qui ont prétendu m’aimer, oh ! j’aurais déjà une belle collection de maris !
Tous ceux qui arrivent dans cette auberge tombent amoureux de moi,
tous me font la cour, tous soupirent,
et tant et tant m’offrent carrément de m’épouser.
Et ce monsieur le chevalier, grossier comme un ours,
me traite avec une telle rudesse ?
C’est le premier étranger entré dans mon auberge
qui n’ait pris aucun plaisir à me parler.
Je ne dis pas que tout le monde doive tomber amoureux au premier regard ;
mais me mépriser ainsi ?
Voilà qui me met la bile en fureur.
Serait-il l’ennemi des femmes ?
Ne peut-il pas les supporter ?
Pauvre fou !
Il n’a pas encore rencontré celle qui saura s’y prendre.
Mais il la rencontrera.
Il la rencontrera…
Et qui sait s’il ne l’a pas déjà rencontrée ?
Avec celui-là précisément, je me pique au jeu.
Ceux qui me courent après m’ennuient très vite, très vite.
La noblesse n’est pas faite pour moi.
La richesse, je l’estime… et je ne l’estime pas.
Tout mon plaisir consiste à me voir servie, admirée, adorée.
C’est là ma faiblesse —
et c’est la faiblesse de presque toutes les femmes.
Me marier ? Je n’y pense même pas.
Je n’ai besoin de personne.
Je vis honnêtement et je jouis de ma liberté.
Je traite avec tout le monde,
mais je ne m’éprends jamais de personne.
Je veux me moquer de toutes ces caricatures d’amants éperdus,
et je veux user de tout mon art
pour vaincre, abattre et faire voler en éclats
ces cœurs barbares et endurcis
qui sont les ennemis de nous autres,
nous qui sommes la plus belle chose
que la bonne mère Nature ait jamais produite au monde.

Giacinta — La Manie de la villégiature

Auteur : Carlo Goldoni

Date : 1761 (création)

Traduction : Michel Arnaud

Intérêt pédagogique : clarté du raisonnement, adresse à Leonardo, fermeté sous la politesse et négociation entre amour, liberté et conventions sociales.

GIACINTA : Ce n'est pas encore votre tour. À présent, c'est à moi de parler. Ayez la bonté de m'écouter et ensuite, si vous le voulez, vous répondrez. Depuis que j'ai l'honneur de connaître monsieur Leonardo, il ne peut nier que j'aie eu de l'estime pour lui, et je sais et je reconnais qu'il en a toujours eu pour moi. Cette estime est peu à peu devenue de l'amour, et je veux croire qu'il m'aime, et, la vérité m'oblige à l'avouer, de même, ce n'est pas de l'indifférence que j'éprouve pour lui. Cela dit, pour qu'un homme acquière de l'autorité sur une jeune fille, il ne suffit pas d'une affection équivoque, il est nécessaire qu'il se déclare franchement. Une fois cette déclaration faite, elle ne doit pas être connue de la jeune fille seule, il faut aussi que ses parents la connaissent, il faut que tout le monde l'apprenne, et il y a des choses à établir, à décider en obéissant aux formalités d'usage. Alors, toutes les amabilités, toutes les attentions de cette jeune fille doivent être pour son fiancé, et celui-ci est autorisé, sinon à exiger et à commander, du moins à dire franchement ce qu'il pense et à obtenir par la gentillesse ce qu'il souhaite qu'elle fasse. Par ailleurs, une jeune fille honnête peut avoir un commerce honnête avec tout le monde, sans manifester de préférence pour personne, mais elle ne peut et ne doit pas faire de distinctions, se faire remarquer et se compromettre. C'est dans cet esprit que j'ai toujours eu commerce avec vous, avec monsieur Guglielmo et avec d'autres. Mon père a invité monsieur Guglielmo, et j'en ai été heureuse comme je l'aurais été s'il se fût agi de n'importe qui d'autre, et vous avez tort de vous plaindre de lui et de moi. Mais maintenant que vous vous êtes déclaré, maintenant que vous rendez public votre amour, que vous me faites l'honneur de me demander pour épouse et que mon père le sait et y consent, je vous dis que j'en suis heureuse, que je suis fière de votre amour et que je vous remercie de votre bonté. À l'avenir, toutes mes préférences seront pour vous, elles vous reviennent de droit, vous pourrez les exiger et les obtenir. Mais je vous demande en grâce une seule chose, et de cette grâce dépendront peut-être la bonne opinion que je dois me faire de vous, ainsi que le bonheur de m'être gagné votre cœur. Souhaitez-moi aimante, mais ne me demandez pas d'être grossière. Faites en sorte que les premières marques de votre amour ne soient pas de vils soupçons, une injurieuse méfiance, des actes bas et plébéiens. Nous sommes sur le point de partir. Voudriez-vous que nous nous conduisions grossièrement, que vos soupçons soient rendus publics et que nous nous couvrions de ridicule aux yeux du monde ? Pour cette fois, laissez faire. Croyez en moi et ne m'offensez pas. C'est à cela que je saurai si vous m'aimez, et si c'est mon cœur ou ma main que vous recherchez. Ma main, si vous la voulez, est à vous. Mais mon cœur, méritez-le, si vous désirez le gagner.

La Belle-Fille — Six personnages en quête d’auteur

Auteur : Luigi Pirandello

Date : 1921

Traduction : non précisée (texte français fourni)

Intérêt pédagogique : méta-théâtre, urgence émotionnelle, rupture d’adresse, alternance tendresse / violence.

LA BELLE-FILLE. – Attendez ! Attendez ! D’abord, la scène de la fillette au bassin ! (Elle court chercher la Fillette et, s’agenouillant devant elle, elle lui prend dans les mains son petit visage.) Ma pauvre petite chérie, toi, tu regardes tout ça, éperdue, avec tes grands beaux yeux : Dieu sait où tu crois être ! Nous sommes sur un plateau de théâtre, ma chérie ! Qu’est-ce que c’est, un plateau ? Mais, tu vois ? c’est un lieu où l’on joue à jouer pour de vrai. On y joue la comédie. Et nous deux, maintenant, on va jouer la comédie. Pour de vrai, tu sais ! Toi aussi… (Elle l’étreint, la serrant sur sa poitrine et la berçant un peu.) Oh, ma petite chérie, ma petite chérie, la vilaine comédie que tu vas jouer ! l’horrible chose qu’on a imaginée pour toi ! Ce jardin, ce bassin… Oh, bien sûr, ce n’est pas un vrai bassin ! Le malheur, ma chérie, c’est qu’ici tout est faux ! Ah, mais oui, peut-être que toi, ma petite Rosetta, qui es une enfant, tu aimes mieux un faux bassin qu’un vrai : pour pouvoir jouer dedans, hein ? Mais non, pour les autres ce sera un jeu, mais, hélas ! pas pour toi qui es vraie, mon amour, et qui joues pour de vrai dans un vrai bassin, un grand bassin, tout vert, avec des tas de bambous qui y font de l’ombre, et avec des tas, des tas de petits canards qui nagent dessus, fendant cette ombre… Toi, tu voudrais en attraper un de ces petits canards… (Dans un hurlement qui emplit tout le monde d’effroi :) Non, ma petite Rosetta, non ! À cause de sa canaille de fils, maman ne s’occupe pas de toi ! Et moi, je suis avec tous mes démons dans la tête… Et celui-là… (Abandonnant la Fillette, elle s’adresse avec son habituelle mauvaise humeur à l’Adolescent.) Qu’est-ce que tu fabriques là, avec cet éternel air de mendiant ? Ce sera aussi par ta faute si cette petite se noie : à cause de ton attitude, comme si moi, en vous faisant entrer dans cette maison, je n’avais pas payé pour tous ! (Le saisissant par un bras pour le forcer à tirer une main de sa poche :) Qu’est-ce que tu as dans ta poche ? Qu’y caches-tu ? Allons, sors ta main de ta poche ! (Lui arrachant la main de sa poche, elle s’aperçoit, au milieu de l’horreur générale, que cette main tient un revolver. Elle le regarde un instant comme satisfaite, puis dit, sombre.) Ah ! Où et comment te l’es-tu procuré ? (Et, comme l’Adolescent, effrayé, et toujours avec des yeux écarquillés et vides, ne répond pas.) Idiot, moi, à ta place, au lieu de me tuer, j’aurais tué l’un de ces deux-là ou bien tous les deux : le père et le fils !

La Femme juive — Grand-peur et misère du IIIe Reich

Auteur : Bertolt Brecht

Date : 1938 (cycle écrit 1935–1938)

Traduction : non précisée (texte français fourni)

Intérêt pédagogique : tension morale, adresse à l’absent, progression par reprises (variations), bascule de la dignité à la rage.

LA FEMME JUIVE — (Francfort, 1935. C’est le soir. une femme fait ses malles. Elle trie ce qu’elle va emporter. […] Elle se promène de long en large. Puis elle commence à parler, elle répète le petit discours qu’elle compte tenir à son mari. On doit voir sur quelle chaise il est supposé être assis.)

Oui, je pars, Fritz. Je suis peut-être restée trop longtemps déjà, tu dois m’en excuser, mais… (Elle s’arrête, réfléchit, et recommence autrement.) Fritz, il ne faut plus me retenir, tu ne peux pas… Il est évident que je te fais du tort, je sais, tu n’es pas un poltron, tu ne crains pas la police, mais il y a pire. Ils ne te mettront pas dans un camp, mais demain, ou après, ils t’empêcheront d’aller à la clinique, tu ne diras rien, mais tu tomberas malade. Je ne veux pas te voir ici, dans un fauteuil, passant ton temps à feuilleter des revues, c’est pur égoïsme de ma part, si je m’en vais, rien d’autre. Ne dis rien… (Elle s’arrête de nouveau, et recommence tout.) Ne dis pas que tu n’es pas changé, tu l’es ! La semaine dernière, tu as trouvé, en toute objectivité, que le pourcentage de savants juifs n’était pas si élevé. Ça commence toujours par l’objectivité, et pourquoi, maintenant, ne cesses-tu pas de me répéter que je n’ai jamais fait preuve d’un tel nationalisme juif ? Evidemment je deviens nationaliste. C’est un mal contagieux. Oh, Fritz, qu’est-ce qui nous est arrivé ! (Elle s’arrête de nouveau, et recommence tout.) Je ne te l’ai pas dit que je voulais partir, que je voulais partir depuis longtemps, parce que je ne peux pas te parler quand je te regarde, Fritz. Cela me semble alors tellement inutile, de parler. Tout est déjà réglé. Qu’est-ce qui leur a pris ? Qu’est-ce qu’ils veulent ? Qu’est-ce que je leur fais ? Je ne me suis pourtant jamais occupée de politique ! Est-ce que j’ai été pour Thaelmann ? Ne suis-je pas l’une de ces femmes de la bourgeoisie qui ont un train de maison, etc. ?… Et d’un coup, seules les femmes blondes auraient le droit de vivre ainsi ? Ces derniers temps, j’ai souvent pensé à ce que tu me disais, il y a des années, qu’il y avait des individus précieux et des individus moins précieux, et que les uns, en cas de diabète, avaient droit à l’insuline et les autres pas, et j’approuvais, imbécile que j’étais ! Ils ont fait aujourd’hui une nouvelle classification de ce genre, et maintenant je suis ceux de ceux qui valent moins que rien. Je l’ai bien mérité. (Elle s’arrête de nouveau, et recommence tout.) Oui, je fais mes bagages. Ne fais pas comme si tu ne t’étais aperçu de rien ces derniers jours. Fritz, j’admets tout, sauf une chose, que nous ne nous regardions pas en face pendant la dernière heure qui nous reste. Ils n’ont pas le droit d’obtenir cela de nous, ces menteurs qui contraignent tout le monde au mensonge. Une fois, il y a dix ans, quelqu’un avait fait réflexion que je n’avais pas le type juif, tu avais dit aussitôt : si, elle l’a. Et cela me plaisait. C’était clair. Aujourd’hui, pourquoi tergiverser ? Je fais mes bagages parce que, sinon, ils ne te laisseront plus médecin-chef. Et parce que déjà, dans ta clinique, ils ne te saluent plus, parce que déjà, la nuit, tu n’arrives plus à dormir. Je ne veux pas que tu me dises que je ne dois pas partir. Et je fais vite, pour ne pas t’entendre me dire que je dois partir. C’est une question de temps. Le caractère, c’est une question de temps. Ça dure plus ou moins, comme les gants. Il y en a de bons, qui tiennent longtemps. Mais ils ne tiennent pas éternellement. D’ailleurs, je ne suis pas en colère. Si, je le suis. Pourquoi dirais-je toujours amen ? Qu’est-ce qu’il y a de mal dans la forme de mon nez et dans la couleur de mes cheveux ? Je dois quitter cette ville, où je suis née, pour qu’ils n’aient pas à me donner ma ration de beurre. Quels hommes vous êtes, oui, toi aussi ! Vous inventez la théorie des quanta et vous vous laissez commander par des brutes qui vous donnent le monde à conquérir, mais qui vous retirent le droit de choisir votre femme. Respiration artificielle et chaque coup fait mouche ! Vous êtes des monstres ou des larbins de monstres. Oui, je ne suis pas raisonnable, mais dans un monde pareil à quoi sert la raison ? Tu es assis là et tu vois ta femme faire ses bagages et tu ne dis rien. Les murs ont des oreilles, n’est-ce pas ? Mais rien, vous ne dites rien ! Les uns écoutent, et les autres se taisent. Moi aussi, je devrais me taire. Si je t’aimais, je me tairais. Je t'aime vraiment. Donne-moi ce linge là-bas. C’est de la lingerie de luxe. J’en aurai besoin. J’ai trente-six ans, ce n’est pas trop vieux, mais je ne peux plus me permettre beaucoup d’expériences. Dans le prochain pays où j’irai, cela ne devra plus se passer ainsi. Le prochain homme que j’aurai devra avoir le droit de me garder. Et ne dis pas que tu m’enverras de l’argent, tu sais bien que tu ne le pourras pas. Et ne fais pas non plus comme si c’était seulement pour trois semaines. Les choses, ici, dureront plus de trois semaines. Tu le sais et je le sais aussi. Alors, ne dis pas : en somme, c’est l’affaire de quelques semaines, en me donnant le manteau de fourrure dont je n’aurai besoin que l’autre hiver. Et ne disons pas que c’est un malheur. Disons que c’est une honte.

Maggie — Une chatte sur un toit brûlant

Auteur : Tennessee Williams

Date : 1955

Traduction : non précisée (texte français fourni)

Intérêt pédagogique : tirade “mitraillette”, humour + cruauté, précision des cibles, sous-texte amoureux, variations de tempo.

MAGGIE :
Tu les entends, comme ils hurlent ?
Mais où est-ce qu’ils peuvent bien avoir leurs cordes vocales, ces petits monstres sans cou ?
À table, ce soir, j’étais tellement hors de la grâce de Dieu que j’ai failli hurler moi aussi.
Un cri qu’on aurait entendu jusqu’en Ohio !
J’ai dit à ta délicieuse belle-sœur :
« Pourquoi tu ne les fais pas manger dans la cuisine, sur une toile cirée, tes adorables rejetons ?
Tu ne vois pas qu’ils salissent tout ? »
Tu aurais vu l’air de la divinité offensée !
« Comment ? — qu’elle me fait — le jour de l’anniversaire de papa ?
Il ne me le pardonnerait jamais ! »
Tu parles… papa à peine assis à table, avec tous ces sans-cou qui s’empiffraient et bavaient partout,
il a posé sa fourchette et il a dit :
« Mon Dieu, Gooper, envoie-les dans la cuisine, ces cochons, mets-les à une auge ! »
Je mourais de rire, je t’assure…
Cinq.
Ils en ont cinq, tu te rends compte ?
Et le sixième est en route.
Ils les ont tous amenés en bloc,
même les jumeaux dans leur landau,
comme un troupeau à vendre à la foire.
Pas une seconde de répit.
« Chéri, montre au grand-père comme tu es sage.
Montre tes fossettes.
Récite le poème.
Fais la roue.
Fais-ci, fais-ça. »
Sans arrêt.
Et bien sûr, le tout soigneusement assaisonné
de petites allusions venimeuses à notre sujet à nous :
êtres sans enfants, stériles, inutiles, bons à jeter à la casse.
Amusant, hein ?
Si ce n’était pas aussi écœurant.
C’est tellement clair ce qu’ils manigancent…
Ils veulent te voler la part d’héritage qui te revient,
maintenant que tout le monde sait que ton père a un cancer.
Les résultats sont arrivés aujourd’hui.
Je les ai vus.
Et je ne vais pas te dire que ça m’a surprise.
Depuis le printemps, quand nous sommes arrivés ici,
j’avais reconnu les symptômes.
Et tu penses bien que ton frère et ta belle-sœur ne sont pas tombés de la dernière pluie.
Voilà pourquoi ils ont renoncé, cette année,
à l’air frais de la montagne,
pour venir ici crever de chaud et se baigner dans la rivière —
eux et toute leur ménagerie !
Moi, je dis que tu as encore une grosse carte à jouer.
Ton père t’adore,
et il ne peut pas supporter ton frère et ta belle-sœur.
Il suffit de voir la tête qu’il fait
pendant les dissertations de la couveuse,
quand elle se vante d’avoir refusé l’anesthésie
à la naissance des jumeaux,
parce que la maternité est un événement
qu’une femme doit vivre dans toute sa plénitude
pour en savourer toute la prodigieuse beauté…
Et pour ça, elle s’est traîné son mari jusque dans la salle d’accouchement,
histoire qu’il savoure lui aussi
toute cette prodigieuse beauté :
la venue au monde de monstres sans cou !
Papa, sur ce couple-là,
il pense exactement comme moi.
Moi — moi je l’amuse,
je le fais rire,
je lui plais.

Des Neiges-Verrette — Les Belles-Soeurs

Auteur : Michel Tremblay

Date : 1965

Langue : français québécois (joual)

Intérêt pédagogique : oralité, rythme du “parlé-vrai”, musicalité dialectale, sincérité sans filtre.

DES NEIGES-VERRETTE. La première fois que je l’ai vu, je l’ai trouvé ben laid… C’est vrai qu’y est pas beau tu-suite ! Quand y’a ouvert la porte, y’a enlevé son chapeau, pis y m’a dit : « Seriez-vous intéressée pour m’acheter des brosses, ma bonne dame ? » J’y ai fermé la porte au nez ! J’laisse jamais rentrer d’homme dans la maison ! On sait jamais c’qui peut arriver… Y’a rien que le petit gars de « La Presse » que j’laisse rentrer. Lui, y’est trop jeune, encore, y pense pas à mal. Un mois après, mon gars des brosses est revenu. Y faisait une tempête de neige à tout casser, ça fait que j’l’ai laissé rentrer dans le portique. Un coup qu’y a été rendu dans’maison, j’ai eu peur, mais j’me sus dit qu’y avait pas l’air méchant, mais si y’était pas ben beau… Y est toujours sur son trente-six, pas un cheveu qui dépasse… Un vrai monsieur ! Pis tellement ben élevé ! Y m’a vendu deux-trois brosses, toujours, pis y m’a montré son cataloye. Y’en avait une qui m’intéressait, mais y l’avait pas avec lui, ça fait qu’y m’a dit que je pouvais donner une commande. Pis y’est r’venu chaque mois depuis c’temps-là. des fois, j’achète rien. Y vient juste que-qu’menutes. Y’est tellement fin ! Quand y parle, on oublie qu’y est laid ! Pis y sait tellement de choses intéressantes ! Aie, y voyage à tous les coins d’la province, c’t’homme-là ! J’pense… j’pense que je l’aime… J’sais que ça pas d’allure, j’le vois rien qu’une fois par mois, mais on est si bien ensemble ! Chus tellement heureuse quand y est là ! C’est la première fois que ça m’arrive ! C’est la première fois ! Les hommes se sont jamais occupé de moi, avant. J’ai toujours été une demoiselle… seule. Lui, y m’raconte ses voyages, y m’raconte des histoires… Des fois, sont pas mal sales, mais sont tellement drôles ! Pis y faut dire que j’ai toujours aimé les histoires un peu salées… J’trouve que ça fait du bien de conter des histoires cochonnes, des fois… Ah ! sont pas toutes cochonnes, ses histoires, ah ! non, y’en a des des correctes ! Des histoires osées, ça fait pas longtemps qu’y m’en conte… Des fois, sont tellement cochonnes, que j’rougis. La dernière fois qu’y est v’nu, y’m’a pris la mais parce que j’avais rougi. J’ai manqué venir folle ! Ca m’a toute revirée à l’envers de sentir sa grosse main su’a mienne ! J’ai besoin de lui, astheur ! J’voudrais pas qu’y s’en aille pour toujours… Des fois, j’rêve… qu’on est mariés. J’ai besoin qu’y vienne me voir ! C’est le premier homme qui s’occupe de moé ! J’veux pas le pardre !

Petra — Les Larmes amères de Petra von Kant

Auteur : Rainer Werner Fassbinder

Date : 1971 (création de la pièce)

Traduction : Sylvie Muller

Intérêt pédagogique : partenaires multiples, écoute au téléphone, rythme des actions quotidiennes et contradictions entre autorité, fragilité et ambition.

Marlène ouvre les rideaux. Bruyamment.

PETRA. Marlène ! Un peu de tact, je te prie. J'ai fait tant de cauchemars... Ma tête est comme remplie de cauchemars. Le téléphone. Vite ! (Marlène lui passe le téléphone. Petra compose un numéro.) Allô ? Madame von Kant, je vous prie. Bien sûr, j'attends. Presse-moi quelques oranges. J'ai soif ! Maman ! Je n'y suis pas arrivé, hier, maman, le travail, hé oui, tu sais ce que c'est. Non, je suis levée depuis longtemps, vraiment. De toute façon on n'est jamais tranquille. D'un autre côté, c'est une bonne chose, non ? Où vas-tu ? À Miami ? Oh, comme je suis contente pour toi, mère, Miami, c'est charmant. Vraiment, tout à fait charmant. Et les gens, là-bas ! Fantastiques. Tout simplement fantastiques. Six mois ! Oh, maman. Je n'en reviens pas. Six mois, comme je t'envie. Six mois de Miami. Oui, ça ne me ferait pas de mal non plus. (Marlène apporte le jus de fruit. Petra met la main sur l'écouteur.) Merci. Tu peux déjà commencer. Les croquis sont dans le tiroir. Oui, maman ? Comment ? Mais si, maman, je t'ai écoutée, mais il y a un problème avec la ligne, pardon. Ne sois pas vexée, mère, je t'assure, il y a eu un grésillement sur la ligne. Je ne mens pas ! Tu es blessante, mère. Bien, maman, je t'écoute. Oui, je comprends. Bien sûr. Oui. Combien te faut-il ? Huit mille ? C'est beaucoup d'argent. Attends voir. (Elle met la main sur l'écouteur.) Et qu'est-ce que je fais maintenant ? (Marlène hausse les épaules.) On ne peut jamais compter sur toi, c'est ça ? Maman ! Voilà, je peux te prêter cinq mille, en ce moment c'est vraiment le maximum. Tu sais bien, toutes ces dépenses, et puis Gabrielle. Pour le reste essaie auprès de Tatiana, ou... Oui maman. À tantôt. Tchao. (Elle raccroche, allume une cigarette.) Marlène, vite, il faut que tu écrives une lettre. À Joseph Mankiewitz. L'adresse se trouve dans le dossier. (Marlène met une feuille dans la machine.) Cher Mankiewitz, cher ami, virgule, il me sera malheureusement impossible, virgule, d'effectuer le paiement, point, il est des circonstances en ce bas monde, points de suspension, mais je ne vous apprends rien, point d'interrogation. Comptant sur votre compréhension, je reste votre dévouée, Petra von Kant. Je signe tout de suite. Viens. (Marlène approche et fait signer Petra.) Va la poster et dépêche-toi. (Marlène s'en va. Petra se lève et met un disque des "Platters". Au milieu du disque, Marlène revient. Petra danse sur la musique, etc.) Bien, à présent dépêche-toi, le dessin doit être terminé avant midi, oui ? Du courrier ? (Marlène lui apporte le courrier.) Karstadt ? (Elle ouvre la lettre.) Je dois créer une collection pour Karstadt ! Marlène, tu as entendu ? C'est ma chance ! (Elle va au téléphone et compose un numéro.) Karstadt ? Monsieur Muller-Freinfels, je vous prie. Mon nom est Petra von Kant. Merci. Ici, Petra von Kant. Oui, j'ai... oui. Mais cette semaine, ça va être difficile, c'est-à-dire, vendredi. Un instant, oui, vendredi il me reste quelque chose. Quand ? À trois heures ? Bien. À trois heures. À bientôt. Tchao. (Elle raccroche.) Les salauds ! Il y a trois ans, tu te souviens, lorsque je leur ai proposé ma première collection ? Enfin, les temps changent. Joliment hypocrite, le bonhomme. Quand on pense... (On sonne.) Quoi ? Dieu du ciel. Qui... ? (Marlène hausse les épaules.) N'importe, va ouvrir. (Marlène sort, Petra compose un numéro.) Onze heures et demie. Tout de même.

Betty — Le Baiser de la veuve

Auteur : Israël Horovitz

Date : 1984 (première édition et création françaises)

Traduction : Éric Kahane

Intérêt pédagogique : ruptures de registre, adresse à deux partenaires, précision du souvenir et alternance entre colère, ironie et récit du traumatisme.

BETTY. - Pauvre con ! (elle explose de rage, retrouvant la vulgarité frustre de la gamine qu'elle a été) Sinistre con ! (il fait un pas vers elle ; elle le guette, dansant sur place comme un boxeur) Tu veux me taper dessus ? Vas-y, vas-y... viens, défoule-toi, connard ! Tu es bien du genre à cogner sur une fille, salope ! Viens, viens donc, enculé, je t'attends. (elle se domine et revient à son langage policé, mais sa rage reste aussi intense) Je me souviens, George. Non, je n'ai rien oublié. J'avais dix-sept ans. Dix-sept ans, George. On est encore très jeune à dix-sept ans... beaucoup trop jeune. Est-ce que tu te rends compte de ce que tu as fait ? De la pourriture que tu as mise dans la tête d'une gamine de dix-sept ans ? Tu t'en rends compte ? (elle occupe la scène, s'adressant aux deux garçons) Pendant des années entières, je suis restée comme un zombie, à tourner et retourner la même question dans mon esprit : "Pourquoi moi ? Pourquoi m'ont-ils choisie... moi ? Est-ce que par hasard, tout au fond de moi, j'avais provoqué ça ? Est-ce que je l'avais cherché ? Je souriais trop ? J'étais trop gentille ? J'avais l'air d'une fille facile ?" (un temps) Oh oui, je me souviens, George, je me souviens de tout... ce soir-là, sur la plage... J'étais au bord de l'eau, toute seule, je regardais les reflets de lune sur la mer, et je me disais... "Il y a peut-être quelqu'un de l'autre côté, en ce moment même, en France ou en Espagne, qui regarde la mer en se demandant s'il n'y a pas quelqu'un de ce côté-ci qui lui renvoie son regard..." Je souriais, je m'en souviens... Et tout d'un coup quelqu'un m'attrape par les épaules, me retourne et m'embrasse sur la bouche. Toi, George. Je me recule, j'essaie de prendre ça à la blague... et je te dis : "Non, Georgie, franchement, non merci." Tu m'as regardé en ricanant. Tu ricanais, George, tu te souviens ? Et puis tu m'as giflée. Tu as levé la main et tu m'as giflée. (à Bobby) Tu vois, je n'oublie rien, voilà ce qu'il a fait, ton copain Georgie Ferguson, dit la Crevette. Et je n'ai pas peur de le dire... je n'ai pas peur de lui, ni de toi, ni de personne. Je vous emmerde, tous les deux, et j'emmerde le monde entier. (à George) Oui, dix-sept ans... une pucelle qui n'a jamais laissé un garçon aller plus loin que les petits baisers dans le cou... mes jolis petits seins personne ne les avait vus... Et tu m'as giflée ! Alors je t'ai envoyé un coup de poing, et tu as commencé à me frapper, à me frapper encore, et encore et encore... et je suis tombée à la renverse... et tu m'as giflée de nouveau... et tu as fait ce que tu as fait. Et les autres après toi... (les imitant) "Chacun son tour, on resquille pas dans la file d'attente, y en aura pour tout le monde !" Un viol à répétition. Quel exploit ! (...) Écoutez-moi, tous les deux. Vous savez à quoi je pensais pendant que vous faisiez vos saloperies ? Hein ? Je pensais... j'avais l'impression de passer sous un camion... sous un trente-tonnes ! Vous parlez si j'adorais ça ! (elle les imite) "Eh Bobby, laisse-moi passer... D'accord, Georgie, okay, vas-y, j'y tiens les jambes... Ouvre les cuisses, Betty... plus grand... Tu veux de l'Amour, Tite Souris ? Voilà de l'amour ! Youpiiiiiii !"

Cécile — Quai Ouest

Auteur : Bernard-Marie Koltès

Date : 1985 (publication)

Intérêt pédagogique : adresse à Abad, souffle de la phrase, engagement physique et oscillation entre complicité, calcul, hostilité et solitude.

CÉCILE. - Je veux fumer une cigarette, je suis une vieille femme malade, je ne dois absolument pas fumer à cause de ma toux, mon mari ne veut absolument pas que je fume, il trouve que cela fait putasse ; je voulais amener des serviettes pour te sécher, des cigarettes pour te droguer et mon baratin pour te corrompre, mais je suis une très vieille femme sans mémoire, je n'ai qu'un vieux mouchoir pas très propre et l'envie de fumer moi-même, tu vas attraper une fluxion de première classe si tu ne te sèches pas. (Abad prend le mouchoir.) Je m'entends bien avec les sauvages, je suis une vieille sauvage moi-même, mon mari dit que je resterai toujours une sauvage même si je fais la putasse, il faut pouvoir rire quand on a envie de rire, je n'ai pas de feu non plus. (Abab lui tend une cigarette allumée.) C'est le monde renversé mais Dieu, merci bien, a l'habitude de distinguer les animaux purs des animaux impurs, on ne couchera jamais sur la même couchette, merci bien, vous n'embarquerez pas sur le même bateau que nous, séchez-vous donc. (Elle tousse.) Putasse, moi ! (Elle s'assied.) Je veux seulement, entre nous, fumer une cigarette, je veux respirer, un peu, entre sauvages. (Ils fument.)

Jusqu'au soir il faut que je me cache, quand le soir commencera à venir j'irai trouver ce monsieur distingué avec mon baratin, si je commence trop tôt je serai cuite, mon baratin ne marche qu'aux premières heures du crépuscule. Je suis si fatiguée que dès que j'ai une petite idée il faut que je m'assoie pour reprendre mon souffle. Qu'est-ce que ça peut te faire ? de toute façon il n'a rien vu, il est trop vieux, il a six cents ans et il avait de la flotte plein les yeux, donc je lui ferai le baratin de la vieille femme malade dont le fils l'a tiré de l'eau et je ramasserai le paquet, je déposerai ma liste tout comme à mon mariage, la boutique est de première catégorie, j'ai vu l'automobile de très très près au soleil, c'est pourquoi il faut que je me cache. Un sauvage, dans ce pays, doit savoir demeurer discret ; tu es discret, merci bien, si je n'avais pas entendu les gouttes d'eau qui dégoulinent de ta tête je t'aurais pratiquement cogné dedans ; qu'est-ce que tu attends pour te sécher ? qu'il ait sa fluxion ? qu'est-ce que ça peut te faire ? de toute façon tu ne ramasserais rien de rien, merci bien. Ce monsieur distingué saura faire la différence, on ne flottera jamais, toi et moi, sur le même morceau de bois ; mon mari dit qu'il faut pouvoir rire quand on a envie de rire. (Elle tousse.) Cigarros winston, cigarros de maricón. (Elle jette la cigarette.) Ne laisse pas tomber mon mouchoir propre dans cette saloperie. (Elle ramasse le mouchoir.)

C'est très sale, ici. (Elle regarde autour d'elle.) C'est dégueulasse. J'en ai honte pour vous, jamais vu une telle dégueulasserie. Dans mon pays on aurait honte d'imaginer un endroit pareil. Même les rats des égouts de mon pays refuseraient de s'accoupler avec les rats d'ici. Mais mon fils n'a jamais été complètement normal. Tant pis, je ferai sans toi ; les sauvages entre eux se bouffent le nez, c'est connu, au lieu de s'entraider. (Elle se lève, s'éloigne d'Abad.) Il m'avait dit qu'il y avait un point d'eau, ici, un robinet, je n'ai même rien vu. Au moins, il aurait pu peindre des paysages de son pays, sur les murs. Tu aurais pu peindre sur les murs des paysages de ton pays. Je ne sais pas ton pays, ni ta religion, ni le nom de ta mère, rien ; je ne sais rien de mon fils, et mon mari dit que je ne sais pas peindre. De toute façon, je ne me souviens même plus de mon pays. Je suis une putasse en santé, bonne à crever les pneus d'automobile avec un couteau de cuisine, et à attendre le crépuscule. (Elle rit.) Malade, moi ! Je l'entends haleter, là-derrière, il doit avoir attrapé une fluxion de première classe dans cette eau glaciale, puisses-tu crever d'une fluxion glaciale toi aussi puisque tu ne veux pas m'aider ; il faut que je lui parle avant qu'il en crève, qu'est-ce que c'est que ces journées qui durent des heures et des heures ?, si je sors trop tôt, je suis cuite. (Elle tourne le dos à Abad, regarde le plafond, marche de long en large.) Couché, descends, dégringole, tu n'es pas encore fatigué de nous rôtir comme des larves, tu n'en as pas encore marre de m'embêter ? tu ne veux pas, s'il te plaît, être gentil et faire ton plongeon et me laisser la place ?

(Revenant brusquement en courant vers Abad :) Et toi, dis à ces gouttes d'eau de cesser immédiatement de couler de ta caboche, de cesser de crépiter sur le sol, ce bruit me fatigue, tu n'as aucun droit de faire ce bruit, aucune autorisation, rien, tu n'as pas le droit du tout d'exister.

Quel prix tu as payé, toi, pour vivre en paix dans ce pays ? pourquoi es-tu parti de chez toi ? est-ce que tu as assassiné ta mère ? est-ce que tu as fait de la politique ? Un homme ne quitte pas son pays avec la honte du nom de sa mère sans un crime. Vous nous portez malheur, avec l'odeur de vos crimes, de votre honte, de votre silence, de tout ce que vous cachez. Avec vous, venus ici sans père ni mère ni race ni nombril ni langue ni nom ni dieu ni visa est venu le temps des malheurs les uns après les autres ; à cause de vous le malheur est entré chez nous, il a monté nos escaliers, il a défoncé nos portes et ça a été le commencement de la misère, le commencement du manque d'argent, le commencement de l'obscurité quand il faut de la lumière et des soleils qui refusent de se coucher ; le commencement des bateaux qui ne s'arrêtent plus, de l'abandon des maisons par les gens honorables, le commencement du désordre, des insultes, des coups de couteau, de la peur de la nuit, de la peur du jour, de la peur collée aux épaules, du dérèglement des jours et des nuits ; le commencement des maladies piquées dans notre sang par les mouches qui se cachent dans vos cheveux. Avant, le soleil était le soleil et il obéissait au doigt et à l'œil, et la nuit le temps du sommeil ; les portes fermaient à clé, les fenêtres fermaient avec des vitres, et des robinets coulait de l'eau ; mais vous avez bu jusqu'à la dernière goutte de l'eau de nos robinets et vous n'en avez laissé pour personne. Avant, tout était bien ici ; il n'y avait ni douleur dans les jambes ni douleur dans le dos, dans le cou, dans les yeux, pas de fièvre qui empêche de dormir, pas de mal de ventre ni de mal de poitrine. Alors nos corps à nous marchaient bien dressés, les épaules en arrière et le dos souple. Mais votre honte a courbé lentement nos épaules et baissé notre tête, et ça a été le commencement de notre malheur. Je ne veux plus te voir, je ne veux plus rien voir. (Se tournant vers le plafond :) Couché !

Elle — Et jamais nous ne serons séparés

Auteur : Jon Fosse

Date : 1994 (publication et création)

Traduction : Terje Sinding

Intérêt pédagogique : écoute des silences, rythme des répétitions, partenaire imaginaire et oscillation entre attente, joie et solitude.

Noir. La lumière monte progressivement. Elle est assise à la table, devant elle est posé un verre de vin, au centre de la table une bouteille de vin, de l'autre côté de la table un verre de vin rempli. Par terre, près de la table, se trouvent toujours les morceaux du verre brisé

ELLE
regarde l'homme qu'elle imagine assis en face d'elle, mais qui n'est pas là

C'est bien que tu sois venu
J'ai tellement attendu

Elle boit un peu de vin

J'avais préparé le dîner
Et j'avais acheté du vin
le vin que tu aimes tant

Elle rit

J'avais même mis le couvert
avec les plus beaux verres
Les beaux verres anciens

Elle lève son verre, regarde l'homme

Les très beaux verres

Elle repose le verre

Mais tu n'es pas venu
et j'ai dû manger
seule

Elle rit

C'est ainsi

Elle rit

Oui ainsi vont les choses

Elle le regarde

Et puis tu es venu
Mais je savais bien que tu allais venir

Silence

Mais pourquoi viens-tu si tard
Réponds-moi
Pourquoi viens-tu si tard
Mon ami
réponds-moi

Elle le regarde comme s'il était là. Silence

Mais il y avait sans doute beaucoup de choses à faire
Oui c'est comme ça
Il y a toujours beaucoup de choses

Joyeuse

Mais c'est bien que tu sois venu

Sur un ton de confidence

Car tu le sais
je n'aime pas
manger seule
mais ça tu le sais bien
Tu sais bien que je n'aime pas
manger seule

Elle boit un peu de vin

Non ça je n'ai même pas besoin
de te le dire
que je n'aime pas manger seule
Ça tu le sais

Silence

N'est-ce pas
Tu le sais

Silence

Et un peu de vin ça fait du bien

Elle pose son verre, se lève, se dirige vers la fenêtre, s'arrête, elle lève le bras gauche, regarde sa montre. Silence

Non maintenant il faudrait bientôt qu'il vienne
Il est si long

Elle regarde la porte du couloir, puis va jusqu'au téléphone, décroche le combiné, reste là et regarde le combiné, puis raccroche

Non maintenant il faudrait bientôt qu'il vienne
Il faut qu'il vienne maintenant
Et s'il ne vient pas
il pourrait au moins appeler
Ce n'est pas bien difficile
Il pourrait au moins appeler

Elle va jusqu'au canapé, s'y assied dans le coin gauche, appuyée contre l'accoudoir

Il faut qu'il vienne maintenant

Elle se met progressivement à chantonner

Qu'il vienne maintenant auprès de son amie
et maintenant il va sûrement venir

Elle cesse de chantonner, prend le coussin, le pose sur ses genoux, serre le coussin contre ses seins. Elle semble se donner du bon temps

Mais je me sens si bien
Moi et mes objets
Je suis dans ce qui est habituel
Je suis dans ce qui se répète
Et les objets se répètent toujours

Elle rit

Et d'ailleurs je suis un lien
Qu'est-ce que je suis intelligente
Je suis très intelligente
Et je me plais bien toute seule
Je veux être seule
Et alors il faut qu'il vienne

Chantonnant, tandis qu'elle berce le coussin devant sa poitrine

Et alors il faut qu'il vienne maintenant
qu'il vienne maintenant auprès de son amie
il faut qu'il vienne maintenant
et il va sans doute venir maintenant
il va sans doute venir auprès de son amie
qu'il vienne lui auprès de son amie
qu'il vienne maintenant auprès de son amie
qu'il vienne qu'il vienne qu'il vienne
qu'il vienne maintenant auprès de son amie

On entend des pas, d'on ne sait où. Elle continue de chantonner, tandis qu'elle berce le coussin

Qu'il vienne maintenant
il faut qu'il vienne maintenant
qu'il vienne maintenant auprès de son amie
il faut qu'il vienne maintenant auprès de son amie

Il entre par la porte de la cuisine, vêtu d'une robe de chambre. Elle le regarde, pose le coussin, se lève. Elle lui sourit

Mais tu es là
Et moi qui ai tellement attendu
mais tu es là
comme toujours
tu es là

Elle court à sa rencontre, le prend dans ses bras

Je savais que tu allais venir
Je le savais

Pensive

Ou peut-être que tu es là depuis toujours
J'ai seulement cru
que tu avais disparu
Mais tu es là

Elle le serre contre elle, l'embrasse sur la joue. Elle le prend par la main

Viens on va manger

Kyra — Skylight

Auteur : David Hare

Date : 1995

Traduction : Le Foyer (traduction/adaptation d’après l’anglais — extrait fourni en anglais)

Intérêt pédagogique : argumentation en feu, colère politique, précision des cibles, montée du volume émotionnel, rupture d’intimité.

KYRA — Tu vois, j’ai peur de penser que c’est typique. C’est quelque chose qui arrive… et c’est seulement depuis peu. Que les gens aient besoin de demander pourquoi j’aide ces enfants. Je les aide parce qu’ils ont besoin d’être aidés. Tout le monde se réjouit, discute des « motivations ». Bien sûr qu’elle fait ça. Elle travaille dans l’East End. Elle ne le fait que parce qu’elle est malheureuse. Elle le fait à cause d’un manque en elle. Elle n’a pas d’homme. Si elle avait un homme, elle n’aurait pas besoin de faire ça. Tu crois qu’elle est lesbienne ? Elle doit être foutue. Elle doit être une Amazone. Elle doit être une bizarre, pour choisir de travailler là où elle travaille… Eh bien moi, je dis : qu’est-ce que ça peut foutre, pourquoi je le fais ? La raison n’est même pas la chose la plus importante. Si je ne le faisais pas, ça ne serait pas fait. J’en ai marre de ces sophismes. J’en ai marre de ces connards de droite. Eux, ils ne lèveraient pas le petit doigt. Ils bossent tranquillement dans des bureaux et des banques. Et puis ils s’assoient, pontifient au parlement, dans les journaux, ils salissent nos intentions, ils mettent en doute nos jugements. Et pourquoi ? Parce qu’ils ont besoin de se sentir mieux en rabaissant ceux dont le travail est cent fois plus dur que le leur. Il suffit de dire « travailleur social »… « agent de probation »… « conseiller »… pour que tout le pays ricane. Tu sais ce que font les travailleurs sociaux ? Tous les jours ? Ils essaient de curer les canalisations de la société. Ils nettoient la merde. Ils font ce que personne d’autre ne fait, ce que personne d’autre ne veut faire. Et pour ça, oh mon Dieu, on les remercie ? Non. On prend nos consciences pourries, on les essuie sur la gueule du travailleur social et on dit : « Si — » MERDE ! — « si moi je faisais ce boulot… oh non, pardon, je ne le ferais pas comme ça… » Alors moi je dis : OK, alors fais-le, journaliste. Politicien, va parler aux addicts. Tiens des familles debout. Empêche les mômes de voler dans la rue. Gère des couples qui se frappent. Vas-y, essaie. Puisque tu as tant de conseils à donner. Ce travail, c’est un immense casino. Oui, viens. Tout le monde peut jouer. Mais il n’y a qu’une seule règle : tu ne peux pas jouer gratuitement. Tu dois acheter des jetons pour t’asseoir à la table. Et si tu ne veux pas payer avec ton propre temps… avec ton propre effort… alors je suis désolée. Dégage.

Nawal — Incendies – Le Sang des promesses / 2

Auteur : Wajdi Mouawad

Date : 2003 (création)

Intérêt pédagogique : adresse au bourreau et au tribunal, tenue du récit, maîtrise du souffle et affirmation de la dignité à travers le témoignage.

NAWAL. Madame la présidente, mesdames et messieurs le jury. Mon témoignage, je le ferai debout, les yeux ouverts, car souvent on m'a forcée à les tenir fermés. Mon témoignage, je le ferai face à mon bourreau. Abou Tarek. Je prononce votre nom pour la dernière fois de ma vie. Je le prononce pour que vous sachiez que je vous reconnais. Que vous ne puissiez nourrir aucun doute là-dessus. Beaucoup de morts, s'ils se réveillaient de leur lit de douleurs, pourraient aussi vous reconnaître et reconnaître le sourire de votre horreur. Beaucoup de vos hommes vous craignaient, eux qui étaient des cauchemars. Comment un cauchemar peut-il craindre un cauchemar ? Les hommes bons et justes qui viendront après nous peut-être sauront-ils résoudre l'équation. Je vous reconnais, mais peut-être ne me reconnaissez-vous pas, malgré ma conviction que vous me replacez parfaitement puisque votre fonction de bourreau exigeait de vous une parfaite mémoire des noms, des prénoms, des dates, des lieux, des évènements. Je vais vous rappeler à moi, tout de même, vous rappeler à mon visage puisque mon visage était ce qui vous occupait le moins. Vous vous souvenez bien plus précisément de ma peau, de mon odeur, jusqu'au plus intime de mon corps qui n'était pour vous qu'un territoire qu'il fallait massacrer peu à peu. À travers moi, ce sont des fantômes qui vous parlent. Rappelez-vous. Mon nom peut-être ne vous dira rien, car toutes les femmes étaient pour vous des putes. Vous disiez la pute 45, la pute 63. Ce mot vous donnait une allure, une élégance, un savoir-faire, un sérieux, une autorité. Et les femmes, une à une, éveillaient en elles leur haine et leur peur. Mon nom ne vous dira rien, mon numéro de pute non plus, peut-être, mais une chose que vous n'avez pas oubliée, malgré les efforts que vous pouvez faire pour l'empêcher de noyer votre cœur, saura fissurer la digue de votre oubli. La femme qui chante. Vous vous souvenez maintenant ? Vous savez les vérités de votre colère sur moi, lorsque vous m'avez suspendue par les pieds, lorsque l'eau, mélangée à l'électricité, lorsque les clous sous les ongles, lorsque le pistolet chargé à blanc dirigé vers moi. Le coup du pistolet et puis la mort qui participe à la torture, et l'urine sur mon corps, la vôtre, dans ma bouche, sur mon sexe et votre sexe dans mon sexe, une fois, deux fois, trois fois, et si souvent que le temps s'est fracturé. Mon ventre qui gonfle de vous, votre infecte torture dans mon ventre et seule, vous avez voulu que je reste seule, toute seule pour accoucher. Deux enfants, jumeaux. Vous m'obligiez à ne plus aimer les enfants, à me battre, à les élever dans le chagrin et dans le silence. Comment leur parler de vous, leur parler de leur père, leur parler de la vérité qui, dans ce cas, n'était qu'un fruit vert qui ne mûrirait jamais ? Amère, amère est la vérité dite. Le temps passera, mais vous n'échapperez pas à une justice qui nous échappe à tous : ces enfants que nous avons mis au monde, vous et moi, sont bien vivants, sont beaux, intelligents, sensibles, portent en eux les victoires et les défaites, cherchent déjà à donner sens à leur vie, à leur existence, je vous promets qu'un jour ou l'autre ils viendront se mettre debout devant vous, dans votre cellule, et vous serez seul avec eux comme j'ai été seule avec eux et, tout comme moi, vous ne saurez plus rien du sentiment de l'existence. Un rocher le ressentirait mieux que vous. Je vous parle d'expérience. Je vous promets aussi que lorsqu'ils se présenteront devant vous, tous deux sauront qui vous êtes. Nous venons tous deux de la même terre, de la même langue, de la même histoire, et chaque terre, chaque langue, chaque histoire est responsable de son peuple, et chaque peuple est responsable de ses traîtres et de ses héros. Responsable de ses bourreaux et des victimes, responsable de ses victoires et de ses défaites. En ce sens, je suis, moi, responsable de vous et vous, responsable de moi. Nous n'aimions pas la guerre ni la violence, nous avons fait la guerre et avons été violents. À présent, il nous reste encore notre possible dignité. Nous avons échoué en tout, nous pourrions peut-être sauver encore cela : la dignité. Vous parler comme je vous parle témoigne de ma promesse tenue envers une femme qui un jour me fit comprendre l'importance de s'arracher à la misère : "Apprends à lire, à parler, à écrire, à compter, apprends à penser."

Carly — Reasons to Be Pretty

Auteur : Neil LaBute

Date : 2008

Traduction : Le Foyer (d’après l’anglais)

Intérêt pédagogique : confidence directe, précision psychologique, oscillation pudeur / frontalité, travail du silence (pauses).

CARLY :
Je suis très attirante. Je le suis. Je l’ai toujours été, mais ce n’est pas quelque chose de si important pour moi — si vous voulez savoir, ça s’est même souvent retourné contre moi, pendant une bonne partie de ma vie. (Temps.) Tout est là. (Elle montre son visage.) Mon visage. Je suis née avec. C’est tout. On m’a donné ça à porter, mes traits, et je dois faire avec. Et oui, au fil des années, ça m’a apporté des choses, je ne vais pas mentir : des rendez-vous, l’entrée dans des clubs où je rêvais d’aller, ou des sourires de mon père… Mais en grandissant, c’est devenu — je ne sais pas trop comment dire — presque un problème. Une vraie gêne, quelque chose sur quoi je n’ai aucun contrôle. (Temps.) Je ne suis pas idiote. Je sais que je devrais être reconnaissante, que je devrais remercier le ciel et me réjouir de ne pas être défigurée ou d’avoir une oreille en moins — je connais des filles qui détestent, je veux dire qui haïssent leur nez, leur bouche, ou le fait que leurs yeux soient trop écartés… Je n’ai pas ces problèmes-là, et j’en suis heureuse. Je me regarde dans le miroir et je vois une belle femme qui me regarde en retour ; même les mauvais jours, une ride ou deux, un peu pâle ou quoi, mais un très beau visage, là, quand même. Qui sourit. Je ne dis pas que je ne comprends pas la chance que j’ai eue, à bien des égards. Je la comprends. Vraiment. Je veux juste que les gens comprennent que la beauté a un prix. Comme la laideur en a un aussi. Un prix différent, évidemment. Et je prends ce que j’ai. Mais il m’est arrivé de pleurer jusqu’à m’endormir à cause de ce que je suis, moi aussi. Et ça, il faut que vous le sachiez. (Temps.) J’espère que mon bébé ira bien — est-ce que j’ai dit qu’on avait appris que c’était une petite fille ? Mais j’espère vraiment qu’elle ne sera que jolie. C’est mon vœu. Qu’elle ne soit pas une reine de beauté sur laquelle tout le monde s’arrête et qu’on dévisage sans cesse, parce que je ne voudrais pas ça pour elle… Être cet objet. Cette chose que les gens ne peuvent pas s’empêcher de fixer. Parce que si elle est — née comme moi, c’est ce que je veux dire — si elle se retrouve avec un visage qui agit comme un aimant à hommes, comme ça a été mon cas… Je préférerais presque qu’elle n’en ait pas conscience. Pas aveugle, non, je ne lui souhaiterais jamais ça, mais presque. Une sorte d’oubli. Quelque chose qui se poserait sur ses yeux pour lui permettre de traverser la vie sans voir à quel point les gens peuvent être cruels… Pas seulement avec leurs mots, mais avec leurs regards, avec leur désir, et… et… Presque avec la haine que ça provoque. (Sourit.) Désolée, je ne voulais pas devenir si grave. Mais j’y pense, parfois. Mes journées de travail sont longues, vous savez… Alors j’ai souvent un peu de temps pour… enfin Penser, j’imagine.

 

 

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