Fiche Conseil

Monologues pour hommes : quels textes choisir pour les concours de théâtre ?

Choisir un monologue pour homme dans le cadre des concours des écoles de théâtre est une étape déterminante. Entre les textes trop souvent vus par les jurys et la difficulté à trouver un monologue réellement défendable, le choix demande recherche, discernement et engagement artistique. Cette fiche propose des pistes de monologues masculins exigeants, classiques et contemporains, pour sortir des sentiers battus et affirmer une singularité de jeu.

Élève d'un cours de théâtre disant un monologue

Le choix d’un monologue n’est jamais anodin. Très vite, on peut être tenté de se tourner vers des textes “basiques”, fréquemment travaillés en cours, rassurants techniquement, mais qui révèlent parfois un manque d’originalité lors des concours.

Certains monologues sont devenus de véritables automatismes : le célèbre « Bon appétit, messieurs » de Ruy Blas de Victor Hugo, ou encore la tirade du Cid (« Nous partîmes cinq cents… »). S’ils sont de grands textes du répertoire, leur surexposition peut jouer en défaveur du candidat lorsqu’ils ne sont pas portés par une lecture réellement singulière.

L’objectif de cette fiche n’est pas de fournir une liste définitive, mais d’ouvrir des pistes de recherche, en montrant qu’avec un peu de curiosité et de travail, il est possible de proposer des choix plus audacieux, tout en restant pleinement défendables en concours.

Pourquoi éviter les monologues trop attendus en concours

Les jurys de concours voient chaque année des dizaines, voire des centaines de fois les mêmes textes. Même très bien interprété, un monologue trop entendu peut produire un effet de saturation.

Choisir un texte moins fréquent permet :

  • de montrer une capacité de recherche personnelle,
  • d’affirmer une culture dramaturgique,
  • et de créer un véritable espace de jeu, sans comparaison immédiate avec d’autres candidats.

Il ne s’agit pas de chercher l’originalité à tout prix, mais plutôt l’adéquation entre un texte, un acteur et un projet artistique clair.

Monologues masculins : extraits et pistes de travail (du classique au contemporain)

Mercutio — Roméo et Juliette

Auteur : William Shakespeare

Date : 1597

Traduction : Jean Sarment

Intérêt pédagogique : virtuosité verbale, imagination, bascule du jeu comique vers une lucidité presque tragique.

MERCUTIO, s'adressant à Roméo — Ah ! alors je vois que la reine Mab est venue vous voir cette nuit ; cette gentille sage- femme vieillie, et jeune comme la terre, qui a mis au monde les fées. C’est une voyageuse nocturne, grosse comme une pierre d’agate à l’annulaire d’un magistrat, menée par un attelage d’atomes, qui fait relais sur le nez des braves gens ancrés au lit dans leur sommeil. Les rideaux de son char sont faits d’ailes de libellules, les rayons des roues de pattes de criquets, les harnais et les guides de quelques fils d’araignée mouillés de rosée et de clair de lune. Son cocher est un moustique en livrée pâle, et le char lui-même, la coque luisante d’une noisette, que façonnèrent un écureuil ou une chenille pleine d’expérience. Ainsi elle va, de nuit en nuit, posée partout, ne s’attardant nulle part. De la cervelle d’un amoureux qu’elle fait rêver d’amour elle passe aux genoux d’un courtisan qui, soudain, rêve d’échine ployée ; les doigts d’un procureur la tentent et c’est un rêve de pourboire ; voici des lèvres de femme, elle s’y pose : elles frémissent, les dames rêvent de baisers. Mais parfois son haleine est si fadement sucrée que Mab leur laisse aux lèvres, en souvenir, un bouton de fièvre car la reine Mab est susceptible ! Tantôt elle galope sur le nez d’un solliciteur, et très vite il rêve qu’il flaire une place ! Tantôt elle vient chatouiller avec la queue d’un cochon de la dîme le nez d’un curé endormi, et aussitôt le voilà qui rêve à d’autres bénéfices. De là, elle lance son char sur le cou d’un soldat, et le soldat se prend à rêver ennemis égorgés, embuscades, brèches, épées d’Espagne et vin de France en longues rasades ; le tambour lui roule aux oreilles, si impérieux qu’il se réveille, se dresse, en sueur, et sacrant deux ou trois jurons. C’était un rêve... il se rendort !... Oui... oui, c’est cette Mab – toujours elle ! – qui la nuit, toute gluante, emmêle la crinière des chevaux, et c’est elle qui fait s’abattre le malheur sur ceux qui cherchent à défaire ces nœuds magiques ; c’est cette furie, quand les filles dorment sur le dos au creux des lits, qui vient les talonner pour leur donner, la première, leur première leçon de choses, et leur apprendre ce que c’est qu’un siège, un assaut, et une ville rendue ! C’est elle, toujours...

Bassanio — Le Marchand de Venise

Auteur : William Shakespeare

Date : 1600

Traduction : François-Victor Hugo

Intérêt pédagogique : pensée articulée, ironie, précision argumentative, élégance du raisonnement.

BASSANIO — Donc les plus brillants dehors peuvent être les moins sincères. — Le monde est sans cesse déçu par l’ornement. — En justice, quelle est la cause malade et impure — dont les tempéraments d’une voix gracieuse — ne dissimulent pas l’odieux ? En religion, — quelle erreur si damnable qui ne puisse, sanctifiée — par un front austère et s’autorisant d’un texte, — cacher sa grossièreté sous de beaux ornements ? — Il n’est pas de vice si simple qui n’affiche — des dehors de vertu. — Combien de poltrons, au cœur traître — comme un escalier de sable, qui portent au menton — la barbe d’un Hercule et d’un Mars farouche ! — Sondez-les intérieurement : ils ont le foie blanc comme du lait ! — Ils n’assument l’excrément de la virilité — que pour se rendre redoutables… Regardez la beauté, — et vous verrez qu’elle s’acquiert au poids de la parure : — de là ce miracle, nouveau dans la nature, — que les femmes les plus chargées sont aussi les plus légères. — Ainsi, ces tresses d’or aux boucles serpentines — qui jouent si coquettement avec le vent — sur une prétendue beauté, sont souvent connues — pour être le douaire d’une seconde tête, — le crâne qui les a produites étant dans le sépulcre ! — Ainsi l’ornement n’est que la plage trompeuse — de la plus dangereuse mer, c’est la splendide écharpe — qui voile une beauté indienne ! C’est, en un mot, — l’apparence de vérité que revêt un siècle perfide — pour duper les plus sages. Voilà pourquoi, or éclatant, — âpre aliment de Midas, je ne veux pas de toi. (Montrant le coffret d’argent.) Ni de toi, non plus, pâle et vulgaire agent — entre l’homme et l’homme… Mais toi ! toi, maigre plomb, — qui fais une menace plutôt qu’une promesse, — ta simplicité m’émeut plus que l’éloquence, — et je te choisis, moi ! Que mon bonheur en soit la conséquence !

Faust — Doctor Faustus

Auteur : Christopher Marlowe

Date : 1604

Intérêt pédagogique : souffle tragique, urgence vitale, rapport au temps, à la mort et au sacré.

FAUST — Ô Faust !
Maintenant tu as à peine une heure à vivre sur terre,
Et après cette heure, tu seras damné pour toujours.
Arrêtez-vous, ô vous, sphères du ciel toujours mouvantes,
Oh ! que le temps cesse, et que minuit ne vienne jamais !
Œil de la Nature, Soleil, oh ! lève-toi, et rends
Le jour éternel, ou que cette heure soit seulement
Un an, un mois, une semaine, un seul jour naturel,
Pour que Faust puisse se repentir et sauver son âme.
Oh ! courez lentement, lentement, coursiers de la Nuit !
Les astres tournent, le temps court, l’horloge va sonner,
Et Satan va venir, et Faust sera navré, damné.
Oh ! je voudrais sauter aux cieux ! Ah ! qui me tire en bas !
Regarde où le sang du Christ coule dans le firmament !
Une goutte de ton sang me sauverait, ô mon Christ !
Je vais prier encore. Oh ! Épargne-moi, Lucifer !
Où est ce sang ? Maintenant, hélas ! il a disparu,
Et je vois un bras qui menace, un front en colère.
Montagnes et cimes, venez, venez tomber sur moi,
Et cachez-moi de la colère terrible du ciel !
Non ! Alors je courrai, tête baissée, dans la terre.
Ouvre-toi, terre ! Oh ! non, elle ne veut pas m’abriter !
Astres, qui présidâtes à ma naissance maudite,
Dont l’influence assigne aux êtres le ciel ou l’enfer,
Maintenant attirez le triste Faust comme un brouillard
Dans le sein des nuages mouvant à travers l’espace ;
De sorte que, quand furieux vous me vomirez dans l’air,
Mes membres meurtris sortiront de vos bouches fumantes,
Mais laissez mon âme monter et s’élever au ciel !

(L’horloge sonne onze heures et demie.)

La moitié de l’heure est passée, et bientôt l’heure entière !
Ô mon Dieu ! si mon âme doit souffrir pour mes péchés,
Accorde, de grâce, une fin à ma peine incessante.
Que Faust souffre en enfer ses tortures pendant mille ans,
Cent mille ans, mais, oh ! qu’à la fin il puisse être sauvé !
Nulle fin n’est fixée aux douleurs des âmes damnées ;
Ah ! pourquoi ne suis-je pas né un être gai, sans âme,
Ou pourquoi celle que je possède est-elle immortelle ?
Ô Pythagore ! que ta métempsycose était vraie !
Que mon âme s’envole au loin, et que je sois changé
En quelque bête brute !
Toutes les bêtes sont heureuses, car lorsqu’elles meurent,
Leurs âmes sont bientôt dissoutes en leurs éléments.
Mais la mienne vivra pour être punie en enfer.
Maudits soient le père et la mère qui m’ont engendré,
Non, Faust, maudis-toi toi-même, et maudis ce Lucifer
Qui t’a privé de tous les bonheurs enivrants du ciel !

(L’horloge sonne minuit.)

Minuit sonne ! Minuit ! Ô mon corps, change-toi en air,
Ou Lucifer te portera vivement dans l’enfer,
Âme condamnée, transforme-toi en goutte d’eau,
Tombant dans l’Océan, pour n’être jamais retrouvée !

(Tonnerre. Démons et serpents entrent.)

Grâce, ô ciel ! Ne me regardez pas si férocement !
Vipères, oh ! laissez-moi respirer un court moment ;
Affreux enfer, ne bâille pas, ne viens pas, Lucifer !
Je brûlerai mes livres. Ô Méphistophélès, grâce !

(Méphistophélès l’emporte.)

Sigismond — La Vie est un songe

Auteur : Pedro Calderón de la Barca

Date : 1635

Traduction : B. Sesé

Intérêt pédagogique : grande pensée philosophique incarnée, souffle, clarté, maîtrise du raisonnement en action.

SIGISMOND — Ô ciel ! si tout cela n’est qu’un rêve, donne-moi le pouvoir d’en conserver le souvenir, car j’aurais peine à me rappeler tout ce que j’ai entendu dans ce rêve !… Que Dieu me soit en aide ! Comment sortir de toutes ces difficultés qui m’assiègent, ou comment en distraire ma pensée ?… Quelle peine ! quel doute ! Si cette grandeur où je me suis vu un moment n’a été qu’un rêve, comment se fait-il que cette femme m’en donne des renseignements si précis ? Ç’a donc été la vérité et non pas un rêve… Et si cela est la vérité, — autre embarras non moins grand, — comment donc ma vie l’appelle-t-elle un rêve ? Est-ce donc à dire que la gloire de ce monde ressemble tant à un rêve, que la plus véritable n’est qu’un mensonge, et que la plus fausse a quelque chose de vrai ? Y a-t-il de l’une à l’autre si peu de différence que l’on puisse se demander si ce que l’on voit est vérité ou mensonge ? sont-elles si semblables que l’on puisse hésiter entre les deux ? Eh bien ! s’il en est ainsi, et si la grandeur, si le pouvoir et la majesté doivent s’évanouir comme des ombres, sachons mettre à profit le moment qui nous est donné, et jouissons de ce rêve… Rosaura est en mon pouvoir, mon âme adore sa beauté ; profitons de l’occasion ; que mon amour n’écoute que les désirs qui le transportent. Ceci est un rêve ; eh bien ! rêvons du bonheur, le malheur viendra assez tôt… Mais quoi ! mes paroles mêmes m’entraînent dans des idées bien différentes !… Si tout cela n’est qu’un rêve, si tout cela n’est que vaine gloire, quel homme, pour la vaine gloire de ce monde, perdra ainsi follement une gloire divine ? Est-ce que le bonheur passé n’est pas un rêve ? est-ce qu’en se rappelant les plaisirs qu’on a goûtés, on ne finit pas toujours par se dire à soi-même : j’ai rêvé tout cela ?… Eh bien ! puisque voilà mes illusions tombées, et puisque je suis désormais convaincu que le désir n’est chez l’homme qu’une flamme brillante qui convertit en cendres tout ce qu’elle a touché, — poussière légère qui se dissipe au moindre vent, — ne pensons donc qu’à ce qui est éternel, et à cette gloire durable où le bonheur et la grandeur n’ont ni fin, ni repos, ni sommeil… Rosaura a souffert dans son honneur, il est de mon devoir de le lui rendre et non pas de le lui ôter ; et, vive Dieu ! je veux le recouvrer plutôt encore que ma couronne… Fuyons une occasion pour moi si dangereuse. (Aux soldats.) Sonnez l’alarme. (À part.) Il faut que je livre bataille avant que le soleil éteigne ses rayons de flammes dans les eaux de l’Océan.

Sosie — Amphitryon

Auteur : Molière

Date : 1668

Intérêt pédagogique : comique incarné + peur réelle, adresse directe, rythme, respiration.

SOSIE, seul — Qui va là ? Heu ! Ma peur, à chaque pas, s’accroît !
Messieurs, ami de tout le monde.
Ah ! quelle audace sans seconde
De marcher à l’heure qu’il est !
Que mon maître, couvert de gloire,
Me joue ici d’un vilain tour !
Quoi ? si pour son prochain il avait quelque amour,
M’aurait-il fait partir par une nuit si noire ?
Et, pour me renvoyer annoncer son retour
Et le détail de sa victoire,
Ne pouvait-il pas bien attendre qu’il fût jour ?
Sosie, à quelle servitude
Tes jours sont-ils assujettis !
Notre sort est beaucoup plus rude
Chez les grands que chez les petits.
Ils veulent que pour eux tout soit, dans la nature,
Obligé de s’immoler.
Jour et nuit, grêle, vent, péril, chaleur, froidure,
Dès qu’ils parlent, il faut voler.
Vingt ans d’assidu service
N’en obtiennent rien pour nous ;
Le moindre petit caprice
Nous attire leur courroux.
Cependant notre âme insensée
S’acharne au vain honneur de demeurer près d’eux,
Et s’y veut contenter de la fausse pensée
Qu’ont tous les autres gens que nous sommes heureux.
Vers la retraite en vain la raison nous appelle,
En vain notre dépit quelquefois y consent ;
Leur vue a sur notre zèle
Un ascendant trop puissant,
Et la moindre faveur d’un coup d’œil caressant
Nous rengage de plus belle.
Mais enfin, dans l’obscurité,
Je vois notre maison, et ma frayeur s’évade.
Il me faudrait, pour l’ambassade,
Quelque discours prémédité.
Je dois aux yeux d’Alcmène un portrait militaire
Du grand combat qui met nos ennemis à bas ;
Mais comment diantre le faire,
Si je ne m’y trouvai pas ?
N’importe, parlons-en et d’estoc et de taille,
Comme oculaire témoin.
Combien de gens font-ils des récits de bataille
Dont ils se sont tenus loin ?
Pour jouer mon rôle sans peine,
Je le veux un peu repasser.
Voici la chambre où j’entre en courrier que l’on mène ;
Et cette lanterne est Alcmène,
À qui je me dois adresser.

(Sosie pose sa lanterne à terre, et lui adresse son compliment.)

Madame, Amphitryon, mon maître, et votre époux…
Bon ! beau début ! l’esprit toujours plein de vos charmes,
M’a voulu choisir entre tous
Pour vous donner avis du succès de ses armes,
Et du désir qu’il a de se voir près de vous.
« Ah ! Vraiment, mon pauvre Sosie,
À te revoir j’ai de la joie au cœur. »
Madame, ce m’est trop d’honneur,
Et mon destin doit faire envie.
Bien répondu ! « Comment se porte Amphitryon ? »
Madame, en homme de courage,
Dans les occasions où la gloire l’engage.
Fort bien ! belle conception !
«  Quand viendra-t-il, par son retour charmant,
Rendre mon âme satisfaite ? »
Le plus tôt qu’il pourra, madame, assurément,
Mais bien plus tard que son cœur ne souhaite.
Ah ! « Mais quel est l’état où la guerre l’a mis ?
Que dit-il ? que fait-il ? Contente un peu mon âme. »
Il dit moins qu’il ne fait, madame,
Et fait trembler les ennemis.
Peste ! où prend mon esprit toutes ces gentillesses ?
« Que font les révoltés ? dis-moi, quel est leur sort ? »
Ils n’ont pu résister, Madame, à notre effort ;
Nous les avons taillés en pièces,
Mis Ptérélas leur chef à mort,
Pris Télèbe d’assaut, et déjà dans le port
Tout retentit de nos prouesses.
« Ah ! quel succès ! Ô Dieux ! Qui l’eût pu jamais croire ?
Raconte-moi, Sosie, un tel événement. »
Je le veux bien, Madame ; et, sans m’enfler de gloire,
Du détail de cette victoire
Je puis parler très savamment.
Figurez-vous donc que Télèbe,
Madame, est de ce côté ;

(Sosie marque les lieux sur sa main ou à terre.)

C’est une ville, en vérité,
Aussi grande quasi que Thèbes.
La rivière est comme là.
Ici nos gens se campèrent ;
Et l’espace que voilà,
Nos ennemis l’occupèrent.
Sur un haut, vers cet endroit,
Était leur infanterie ;
Et plus bas, du côté droit,
Était la cavalerie.
Après avoir aux Dieux adressé les prières,
Tous les ordres donnés, on donne le signal.
Les ennemis, pensant nous tailler des croupières,
Firent trois pelotons de leurs gens à cheval ;
Mais leur chaleur par nous fut bientôt réprimée,
Et vous allez voir comme quoi.
Voilà notre avant-garde à bien faire animée ;
Là, les archers de Créon, notre roi ;
Et voici le corps d’armée,

(On fait un peu de bruit.)

Qui d’abord… Attendez : le corps d’armée a peur ;
J’entends quelque bruit, ce me semble.
 

Moor — Les Brigands

Auteur : Friedrich Schiller

Date : 1781

Intérêt pédagogique : romantisme noir, lutte intérieure, tension extrême, bascule vers l’abîme.

MOOR — Une longue… longue nuit… Elle n’aura jamais d’aurore !… Tremblerai-je ?… Ombres de ceux que j’ai étranglés, je ne tremblerai point. Vos râles, votre visage bleuâtre, vos horribles et larges plaies ne sont que les anneaux de la chaîne éternelle de la destinée, et cette chaîne tout entière est attachée aux heures de mes joies, à l’humeur de ma nourrice et de mon gouverneur, au caractère de mon père, au sang de ma mère. Pourquoi mon Perillus n’a-t-il fait de moi qu’une bête sauvage, dont les entrailles brûlantes dévorent l’humanité ? (Il pose le bout d’un pistolet sur son front.) Sur ce canon s’embrassent le temps et l’éternité… Affreuse clef, qui ferme derrière moi la prison de la vie, qui m’ouvre le séjour de la liberté éternelle ! dis-moi, oh ! dis-moi, où me conduiras-tu ?… Terre étrangère, que n’a encore foulée aucun pied humain ! L’humanité succombe, accablée de cette effrayante image ; les fibres se détendent, et l’imagination, singe malicieux des sens, fait bondir des fantômes devant nos yeux épouvantés… Non, non, un homme ne doit pas trembler. Sois ce que tu voudras, inconnue, au-delà sans nom ! pourvu que mon moi me reste fidèle, et que je l’emporte !… Les dehors ne sont que la couleur de l’esprit. Je suis moi-même mon ciel et mon enfer. (Étendant au loin ses regards). Si tu me laissais un univers réduit en cendres, que tu aurais banni de tes yeux, où je serais seul avec la nuit solitaire et les déserts éternels… alors je peuplerais le vide silencieux de mes rêves, et j’aurais l’éternité pour analyser à loisir le tableau embrouillé des misères humaines… Ou voudrais-tu, par des transformations renaissantes, par un spectacle de misères toujours nouveau, de degrés en degrés, me conduire au néant ? Ne pourrai-je plus briser le fil de la vie qui me sera filé au delà de la mort, aussi facilement que je brise celui-ci ?… Tu peux me réduire à rien, mais cette liberté, tu ne peux me la ravir. (Il arme son pistolet et tout à coup s’arrête.) Et je mourrai par la crainte d’une vie pleine de tourments ? Me laisserai-je vaincre par le malheur ? Non, non ! je dois le supporter. Ô mon orgueil ! épuise la douleur ! Je veux accomplir ma destinée. (La nuit devient toujours plus sombre. Minuit sonne.)

Figaro — Le Mariage de Figaro

Auteur : Beaumarchais

Date : 1784

Intérêt pédagogique : colère lucide, ironie mordante, adresse, débit, précision des ruptures.

FIGARO, seul, se promenant dans l’obscurité, dit du ton le plus sombre — Ô femme ! femme ! femme ! créature faible et décevante !… nul animal créé ne peut manquer à son instinct : le tien est-il donc de tromper ?… Après m’avoir obstinément refusé quand je l’en pressais devant sa maîtresse ; à l’instant qu’elle me donne sa parole ; au milieu même de la cérémonie… Il riait en lisant, le perfide ! et moi, comme un benêt… Non, monsieur le comte, vous ne l’aurez pas… vous ne l’aurez pas. Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie !… noblesse, fortune, un rang, des places, tout cela rend si fier ! Qu’avez-vous fait pour tant de biens ? vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus : du reste, homme assez ordinaire ! tandis que moi, morbleu, perdu dans la foule obscure, il m’a fallu déployer plus de science et de calculs pour subsister seulement, qu’on n’en a mis depuis cent ans à gouverner toutes les Espagnes ; et vous voulez jouter !… On vient… c’est elle… ce n’est personne.

— La nuit est noire en diable, et me voilà faisant le sot métier de mari, quoique je ne le sois qu’à moitié ! (Il s’assied sur un banc.) Est-il rien de plus bizarre que ma destinée ! Fils de je ne sais pas qui ; volé par des bandits ; élevé dans leurs mœurs, je m’en dégoûte et veux courir une carrière honnête ; et partout je suis repoussé ! J’apprends la chimie, la pharmacie, la chirurgie ; et tout le crédit d’un grand seigneur peut à peine me mettre à la main une lancette vétérinaire ! — Las d’attrister des bêtes malades, et pour faire un métier contraire, je me jette à corps perdu dans le théâtre : me fussé-je mis une pierre au cou ! Je broche une comédie dans les mœurs du sérail : auteur espagnol, je crois pouvoir y fronder Mahomet sans scrupule : à l’instant un envoyé… de je ne sais où se plaint que j’offense dans mes vers la Sublime Porte, la Perse, une partie de la presqu’île de l’Inde, toute l’Égypte, les royaumes de Barca, de Tripoli, de Tunis, d’Alger et de Maroc ; et voilà ma comédie flambée, pour plaire aux princes mahométans, dont pas un, je crois, ne sait lire, et qui nous meurtrissent l’omoplate, en nous disant : Chiens de chrétiens ! — Ne pouvant avilir l’esprit, on se venge en le maltraitant. — Mes joues creusaient, mon terme était échu : je voyais de loin arriver l’affreux recors, la plume fichée dans sa perruque ; en frémissant je m’évertue. Il s’élève une question sur la nature des richesses ; et comme il n’est pas nécessaire de tenir les choses pour en raisonner, n’ayant pas un sou, j’écris sur la valeur de l’argent, et sur son produit net : aussitôt je vois, du fond d’un fiacre, baisser pour moi le pont d’un château-fort, à l’entrée duquel je laissai l’espérance et la liberté. (Il se lève.) Que je voudrais bien tenir un de ces puissants de quatre jours, si légers sur le mal qu’ils ordonnent, quand une bonne disgrâce a cuvé son orgueil ! Je lui dirais… que les sottises imprimées n’ont d’importance qu’aux lieux où l’on en gêne le cours ; que, sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur ; et qu’il n’y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits. (Il se rassied.) Las de nourrir un obscur pensionnaire, on me met un jour dans la rue ; et comme il faut dîner, quoiqu’on ne soit plus en prison, je taille encore ma plume, et demande à chacun de quoi il est question : on me dit que, pendant ma retraite économique, il s’est établi dans Madrid un système de liberté sur la vente des productions, qui s’étend même à celles de la presse ; et que, pourvu que je ne parle en mes écrits ni de l’autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l’Opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose, je puis tout imprimer librement, sous l’inspection de deux ou trois censeurs. Pour profiter de cette douce liberté, j’annonce un écrit périodique, et, croyant n’aller sur les brisées d’aucun autre, je le nomme Journal inutile. Pou-ou ! je vois s’élever contre moi mille pauvres diables à la feuille : on me supprime, et me voilà derechef sans emploi ! — Le désespoir m’allait saisir ; on pense à moi pour une place, mais par malheur j’y étais propre : il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l’obtint. Il ne me restait plus qu’à voler ; je me fais banquier de pharaon : alors, bonnes gens ! je soupe en ville, et les personnes dites comme il faut m’ouvrent poliment leur maison, en retenant pour elles les trois quarts du profit. J’aurais bien pu me remonter ; je commençais même à comprendre que, pour gagner du bien, le savoir-faire vaut mieux que le savoir. Mais comme chacun pillait autour de moi, en exigeant que je fusse honnête, il fallut bien périr encore. Pour le coup je quittais le monde, et vingt brasses d’eau m’en allaient séparer lorsqu’un dieu bienfaisant m’appelle à mon premier état. Je reprends ma trousse et mon cuir anglais ; puis, laissant la fumée aux sots qui s’en nourrissent, et la honte au milieu du chemin, comme trop lourde à un piéton, je vais rasant de ville en ville, et je vis enfin sans souci. Un grand seigneur passe à Séville ; il me reconnaît, je le marie ; et pour prix d’avoir eu par mes soins son épouse, il veut intercepter la mienne ! Intrigue, orage à ce sujet. Prêt à tomber dans un abîme, au moment d’épouser ma mère, mes parents m’arrivent à la file. (Il se lève en s’échauffant.) On se débat : C’est vous, c’est lui, c’est moi, c’est toi ; non, ce n’est pas nous : eh ! mais, qui donc ? (Il retombe assis.) Ô bizarre suite d’événements ! Comment cela m’est-il arrivé ? Pourquoi ces choses et non pas d’autres ? Qui les a fixées sur ma tête ? Forcé de parcourir la route où je suis entré sans le savoir, comme j’en sortirai sans le vouloir, je l’ai jonchée d’autant de fleurs que ma gaieté me l’a permis ; encore je dis ma gaieté, sans savoir si el

Aïrolo — Mangeront-ils ?

Auteur : Victor Hugo

Date : 1866–1867

Intérêt pédagogique : densité poétique, mystère, présence, verticalité de la parole.

AÏROLO — Celui qui rôde. Un passant. Pour tout dire,
Je suis pour les humains ce que, pardonnons-leur,
En langage vulgaire ils nomment un voleur.
 

(À Lady Janet. À Lord Slada.)
 

O la plus belle! ô sire aimable entre les sires !
Ayant un peu le temps de causer, vu les sbires
Qui nous guettent, je vais, pour charmer vos ennuis,
Vous dire de mon mieux qui je suis, si je puis.


(Il se place entre eux deux et prend sous un de ses bras le bras de Lord Slada et sous l’autre le bras de Lady Janet.)
 

Mes bons amis, il est deux hommes sur la terre :
Le roi, moi. Moi la tête, et lui le cimeterre.
Je pense, il frappe. Il règne, on le sert à genoux ;
Moi, j’erre dans les bois. Tout tremble autour de nous ;
Autour de moi c’est l’arbre, autour de lui c’est l’homme,
Le meilleur vin de Chypre emplit son vidrecome ;
Moi, je bois au ruisseau dans le creux de ma main.
Le roi fait toujours bien, moi toujours mal. Amen.
Lui couronné, moi pris, nous marchons en cortège ;
Chers, il vous persécute et moi je vous protège ;
Le prince est la médaille, et je suis le revers ;
Et nous sommes tous deux mangés des mêmes vers.
Peut-être en ma caverne on fait un meilleur somme
Que dans la sienne. Il est fort vulnérable, en somme ;
II peut aussi finir par être échec et mat.
Le roi, c’est mon contraire. Ou bien mon grand format.
Je suis un conquérant de liards dans les poches,
Mais j’ai l’honnêteté des bonnes vieilles roches ;
Je suis le va-nu-pieds, mais non pas l’aigrefin ;
Je livre la bataille immense de la faim
Contre le superflu des autres. Qu’on me dise
Que j’ai tort si la faim devient la gourmandise,
D’accord, mais je suis maigre. Amis, j’habite aux champs,
Et je tiens compagnie aux arbres point méchants ;
Mon antre a la gaîté décente d’une cave.
Là je jeûne pendant que le moineau se gave,
La nature ayant tout prévu, l’homme excepté.
L’hiver, de droit je gèle, ayant sué l’été.
Près de moi la perdrix glousse, le mouton bêle ;
Car je suis un flâneur bien plutôt qu’un rebelle.
Parfois dans les genêts, comme moi sauvageons,
Je rencontre un passant, je lui dis : Partageons.
Ta bourse ? — Je n’ai rien. — Alors prends mon pain.
 

(À Lady Janet avec un sourire.)
 

Belle,
Absolvez-moi. Je vis dans la loi naturelle ;
Attentif après tout au chant des bois, bien plus
Qu’aux voyageurs passant avec des sacs joufflus.
Avril vient tous les ans me faire mon ménage.
Faut-il vous compléter mon portrait ? Braconnage,
C’est mon instinct. Pensif, je dédaigne de loin
Le juge, plus le prêtre ; et je n’ai pas besoin
De vos religions, je lis Dieu sans lunettes.
J’aime les rossignols et les bergeronnettes.
J’ignore si j’arrive et ne sais si je pars.
Parfois dans le zéphir je me sens presque épars.
Amants, soyez un feu ; je suis une fumée.
Ma silhouette glisse et fond dans la ramée.
Dans les chaleurs, quand juin met à sec le torrent,
Au plus épais du bois je me glisse, espérant
Surprendre le sommeil divin des nymphes lasses.
De vagues nudités au fond des clairs espaces
Que je verrais de loin, ou que je croirais voir,
Me suffiraient, l’amour ne valant pas l’espoir.
Je suis le néant, gai. Supposez une chose
Qui n’est pas, et qui rit; c’est moi. Je me repose,
Et laisse le bon Dieu piocher. Dévotement,
J’écoute l’air, la pluie, et ce fier grondement
Des brutes dans les champs, de l’autan dans la nue,
Que la mer accompagne en basse continue;
Le soir j’accroche un rêve à l’astre qui me luit,
Clou de la panoplie immense de la nuit.
Je songe, c’est beaucoup. Les fleurs, voilà mon faste.
Si quelque détail cloche en ce monde si vaste,
Je n’en triomphe point, tout en l’apercevant;
Je subis les accès de colère du vent
Et la mauvaise humeur des saisons inégales
Avec la dignité modeste des cigales.
Des éléments bourrus nous sommes prisonniers.
Bien. Soit. Les quatre vents sont quatre chiffonniers
Portant le chaud, le froid, le beau temps, la tempête ;
Chacun vient nous vider sa hotte sur la tête.
Savez-vous que le vent doit beaucoup s’amuser ?
Quel coureur! — Jamais pris, — chanter, — ne point s’user !
Ce serait là, je crois, ma vocation. Vivre
Là-haut, assourdissant comme un clairon de cuivre
Le bon vieux genre humain, ce bipède dormant,
Être un bandit céleste errant au firmament,
Un esprit ouragan changeant cent fois de formes,
Faisant en plein azur des sottises énormes !
Ça m’irait. Mais qu’importe ! est-il rien de certain ?
Je n’ai jamais le soir mon avis du matin.
L’hésitation molle entre ses bras me porte.
Se contredire est doux. Je suis pour qu’une porte
Ne soit jamais ouverte ou fermée. À peu près
Est ma devise. Un lys me plaît, comme un cyprès.
Je ris avec le flot, et parfois dans la brume
Je pleure avec recueil que bat la vaste écume.
Pour l’homme, vivre, c’est désirer. J’ai donné
Ma démission, moi, le jour où je suis né.
Toute la question terrestre, c’est la femme.
Qui l’aura? Vous ou moi? Personne, et tous. Madame
Se rit de nous. Voyez, c’est un enchantement,
Une grâce, et chacun vise ce cœur charmant ;
Le bonheur, but réel, mais conquête impossible,
Est un concours d’archers dont la femme est la cible.
J’y renonce. Hélas ! l’homme a pour bien le péché.
Comme une sensitive, avant qu’il l’ait touché,
II voit se dérober le bonheur contractile.
Dire au destin son fait, c’est beau, mais inutile ;
Je m’en prive. On s’escrime à deviner pourquoi
Le mal règne pendant que le bien se tient coi,
Et de ce pugilat avec la destinée
Notre logique sort fort contusionnée.
Moi, j’aime mieux grimper dans les arbres. J’aurais
Droit au titre de clown familier des forêts ;
Dans tous les casse-cous j’exécute une danse.
Parfois aux moineaux francs je parle en confidence.
Je leur conte comment j’aurais fait si j’avais
Fait le monde, et que l’homme eût été moins mauvais.
Je reçois leurs bravos, j’accepte leurs huées,
Et je discute avec ces bavards des nuées.
Je leur dis mon système ; ils jasent en tout lieu ;
Et quelque chose en va peut-être jusqu’à Dieu,
Et c’est une façon de le mettre en demeure.
S’il m’écoute, il fera la vie un peu meilleure.
À présent croyez-vous mon métier lucratif ?
Point. Je ne suis de rien ici-bas le captif.
Voilà tout.
 

(Jetant les yeux sur la végétation.)
 

Passereaux, j’ai le même bocage
Que vous, et j’ai la même épouvante, la cage.
 

(À Lord Slada.)
 

Mon patrimoine est mince. Errer dans les sentiers,
C’est là mon seul talent; je plains mes héritiers.
Voyons, que laisserai-je après moi?
 

(Regardant autour de lui.)
 

Cette dune,
Ces sapins, les roseaux, l’étang, le clair de lune,
La falaise où le flot mouille les goémons,
La source dans les puits, la neige sur les monts,
Voilà tout ce que j’ai. Moi mort, si l’on défalque
De tout cela de quoi payer le catafalque,
II reste peu de chose. — Ah ! je vaux bien les rois,
Car j’ai la liberté de rire au fond des bois.
Mon chez-moi c’est l’espace, et Rien est ma patrie.
Voyez-vous, la naissance est une loterie ;
Le hasard fourre au sac sa main, vous voilà né.
À ce tirage obscur la forêt m’a gagné.
Joli lot. C’est ainsi que, parmi la bruyère
Où Puck sert d’hippogriffe à la fée écuyère,
Enfant et gnome, étant presque un faune, j’échus
Comme concitoyen aux vieux arbres fourchus.
Dans l’herbe, dans les fleurs de soleil pénétrées,
Dans le ciel bleu, dans l’air doré, j’ai mes entrées.
Sous mes yeux tout s’épouse, et sans gêne on s’unit,
On s’accouple, le nid encourage le nid,
Et la fauve forêt manque d’hypocrisie.
Je suis l’âme sereine à qui Pan s’associe.
Je suis tout seul, je suis tout nu, quel sort charmant !
Pourtant rien n’est complet. Vivre sans vêtement,
Sans maison, sans voisin, à l’état de nature,
Comme un lièvre orphelin cherchant sa nourriture,
En plein désert, ayant pour outils ses dix doigts,
Avec les animaux féroces, dans les bois,
Cela même a parfois ses côtés incommodes.
Mais, les oiseaux étant heureux, je suis leurs modes.
La divine rosée éparse est le cadeau
Que fait la fraîche aurore à ces gais buveurs d’eau.
J’en bois comme eux. Comme eux je m’en grise, et je chante.
Mais j’aime aussi du vin l’extase trébuchante.
De temps en temps, je vais à la ville, en congé.
Quant à mes qualités, je suis très goinfre, et j’ai
Un comique grossier qui plaît aux basses classes.
Je le sais pour avoir hanté les populaces.
En somme, je médite, en regardant tantôt
Dans les ronces, par terre, et dans le ciel là-haut;
J’erre comme un chevreuil, comme un pinson je perche.
L’homme ayant égaré le bonheur, je le cherche.
Un jour, dans une rue, aux badauds, aux valets,
Un vieux pitre enseignait, entre deux gobelets,
La science, et j’en ai pu saisir au passage
Toute la quantité qu’il faut pour être sage.
Je m’en sers dans les bois. J’en trouve ici l’emploi.
Maintenant, que je sois traqué, mis hors la loi,
Par vos codes coiffé d’un sombre bonnet d’âne.
Que j’escroque ma part de la céleste manne,
Possesseur de zéro, que j’en sois le voleur,
Ça fait rire. Je suis le pire et le meilleur.
Je suis l’homme d’en bas. Amis, c’est agréable.
Dieu, s’il n’était pas Dieu, voudrait être le Diable.
Je vois l’envers de tout. Que c’est risible, hélas!
Pourtant d’être épié par le guet je suis las.
Ce matin, le sentant dans l’ombre où je m’enfonce,
J’ai balayé ma roche, épousseté ma ronce,
Mis de l’ordre en mon trou que j’ai barricadé;
Après quoi, serviteur ! je me suis évadé,
Et je prends comme vous cet asile pour gîte.
Mais sans plaisir.

L’Homme — La Fleur à la bouche

Auteur : Luigi Pirandello

Date : 1923

Intérêt pédagogique : parole hypnotique, obsession du temps, tension intérieure continue.

L'HOMME — Si la mort, mon cher monsieur, était comme l’un de ces insectes étranges, répugnants, que quelqu’un découvre soudain sur nous par hasard… Vous marchez dans la rue ; un autre passant, tout à coup, vous arrête et, prudemment, les deux doigts tendus, vous dit : 

— « Pardon… permettez ? Vous avez, monsieur, la mort sur vous. » 

Et, de ces deux doigts, il la saisit et la jette au loin… Ce serait magnifique ! Mais la mort n’est pas comme ces insectes répugnants. Beaucoup se promènent, désinvoltes et étrangers à tout, et peut-être l’ont-ils sur eux ; personne ne la voit ; et eux pensent tranquillement à ce qu’ils feront demain et après-demain. À présent, moi (il se lève) cher monsieur, voilà… venez ici… (il le fait se lever et le conduit sous le réverbère allumé) là, sous ce lampadaire… venez… je vais vous montrer quelque chose… Regardez, ici, sous cette moustache… là, vous voyez ce beau tubercule violacé ? Savez-vous comment ça s’appelle ? Ah, un nom délicieux… plus doux qu’un bonbon : "Épithéliome" ça s’appelle. Prononcez-le, vous sentirez comme c’est doux : épithéliome… La mort, vous comprenez ? Elle est passée. Elle m’a fourré cette fleur dans la bouche et m’a dit : 

— « Garde-la, mon cher : je repasserai dans huit ou dix mois ! » 

(Pause.)

Et maintenant, dites-moi, vous, si avec cette fleur dans la bouche, je peux rester tranquillement à la maison, calme et paisible, comme cette malheureuse voudrait que je le fasse. 

(Pause.)

Je lui crie : 

— Ah oui ? Et tu veux que je t’embrasse ? 
— « Oui, embrasse-moi ! » 

Mais savez-vous ce qu’elle a fait ? Avec une épingle, la semaine dernière, elle se fait une égratignure ici, sur la lèvre, puis elle me prend la tête et elle veut m’embrasser… m’embrasser sur la bouche… Parce qu’elle dit qu’elle veut mourir avec moi.

(Pause.)

Elle est folle… (Puis avec colère.) Moi, je ne reste pas à la maison. J’ai besoin de me tenir derrière les vitrines des boutiques, moi, à admirer l’adresse des jeunes vendeurs. Parce que, voyez-vous, si un instant il se fait un vide en moi… vous comprenez… je pourrais très bien, pour un rien, tuer toute la vie d’un homme que je ne connais pas… sortir le revolver et tuer quelqu’un qui, comme vous, par malheur, a perdu son train… 

Arturo Ui — La Résistible Ascension d’Arturo Ui

Auteur : Bertolt Brecht

Date : 1941

Intérêt pédagogique : rhétorique du pouvoir, manipulation, fausse logique, construction d’un discours.

ARTURO UI — Meurtres, massacres, carnages, pillages, des coups de feu tirés en pleine rue, des citoyens paisibles assassinés en plein jour… Et que fait le gouvernement, je vous le demande ? Rien. […] Bref, c’est le règne du chaos. Si n’importe qui peut faire ce qu’il veut, et ce que sa folie lui dicte, si un monstre abominable peut débouler dans n’importe quel lieu public, une arme à la main, alors c’est la guerre de tous contre tous, et donc, le règne du chaos. Quand, par exemple, je gère tranquillement ma boutique, ou bien, quand je conduis mon camion de choux-fleurs, et qu’un individu moins paisible que moi, entre dans ma boutique et crie : « Les mains en l’air ! », ou qu’il me crève les pneus à coups de revolver, la paix ne peut régner ! Mais une fois que j’ai pris conscience que l’homme est ainsi fait et qu’il n’a rien d’un agneau innocent, je dois alors agir pour qu’on ne démolisse pas tout dans ma boutique, pour ne pas avoir à lever les mains si l’autre me l’ordonne, et pouvoir les utiliser pour mon travail, pour compter les cornichons par exemple, ou que sais-je encore. Car l’homme est ainsi fait, il ne posera jamais son arme de lui-même, sous prétexte que c’est moral, ou parce que les beaux-parleurs de la Marie lui diront que c’est bien. Si je ne tire pas, c’est l’autre qui me tue, et c’est parfaitement logique. Bien. Et maintenant, vous allez me demander : « que faut-il faire ? » Je vais vous le dire. Mais, d’abord, mettez-vous ça dans la tête : jusqu’ici, votre réaction a été désastreuse. Vous restez assis derrière votre comptoir en espérant que tout ira bien, vous êtes désunis, vous vous disputez entre vous, au lieu de rassembler vos forces et d’organiser une défense pour vous protéger des pillages de ces gangsters. Non, je vous dis que ça ne peut pas continuer. La première chose qu’il nous faut, c’est l’unité. Deuxièmement, il nous faut des sacrifices. Quel genre de sacrifices ? vous allez me demander. Est-ce qu’il va falloir verser trente centimes sur chaque dollar gagné pour assurer notre protection ? Non, c’est hors de question. Notre argent est trop précieux. Si la protection ne coûtait rien, oui, nous serions tous d’accord. Mais mes chers marchands de légumes, les choses ne sont pas si simples. Seule la mort est gratuite : tout le reste coûte de l’argent. La protection a un prix, la paix aussi, la tranquillité aussi. La vie est ainsi faite, et puisque ce n’est pas près de changer, ces Messieurs et moi-même avons décidé de vous offrir notre protection. (Givola et Roma applaudissent) Et pour vous prouver que nous voulons travailler dans l’intérêt du commerce, nous avons demandé à notre partenaire, M. Clark, ici présent, qui est grossiste, et que vous connaissez tous, de venir vous parler…

Bérenger — Rhinocéros

Auteur : Eugène Ionesco

Date : 1959

Intérêt pédagogique : humanité fragile, résistance intime, émotion contenue.

BÉRANGER, (se regardant toujours dans la glace) — Ce n’est tout de même pas si vilain que ça un homme. Et pourtant, je ne suis pas parmi les plus beaux ! (Il se retourne.) Daisy ! Daisy ! Où es-tu, Daisy ? Tu ne vas pas faire ça ! (Il se précipite vers la porte.) Daisy ! (Arrivé sur le palier, il se penche sur la balustrade.) Daisy ! Remonte ! Reviens, ma petite Daisy ! Tu n’as même pas déjeuné ! Daisy, ne me laisse pas tout seul ! Qu’est-ce que tu m’avais promis ! Daisy ! Daisy ! (Il renonce à l’appeler, fait un geste désespéré et rentre dans sa chambre.) Évidemment. On ne s’entendait plus. Un ménage désuni. Ce n’était plus viable. Mais elle n’aurait pas dû me quitter sans s’expliquer. (Il regarde partout.) Elle ne m’a pas laissé un mot. Ça ne se fait pas. Je 4 suis tout à fait seul maintenant. (Il va fermer la porte à clé, soigneusement, mais avec colère.) On ne m’aura pas, moi. (Il ferme soigneusement les fenêtres.) Vous ne m’aurez pas, moi. (Il s’adresse à toutes les têtes de rhinocéros.) Je ne vous suivrai pas, je ne vous comprends pas ! Je reste ce que je suis. Je suis un être humain. Un être humain. (Il va s’asseoir dans le fauteuil.) La situation est absolument intenable. C’est ma faute, si elle est partie. J’étais tout pour elle. Qu’est-ce qu’elle va devenir ? Encore quelqu’un sur la conscience. J’imagine le pire, le pire est possible. Pauvre enfant abandonnée dans cet univers de monstres ! Personne ne peut m’aider à la retrouver, personne, car il n’y a plus personne. (Nouveaux barrissements, courses éperdues, nuages de poussière.) Je ne veux pas les entendre. Je vais mettre du coton dans oreilles. (Il se met du coton dans les oreilles et se parle à lui-même dans la glace.) Il n’y a pas d’autre solutions que de les convaincre, les convaincre, de quoi ? Et les mutations sont-elles réversibles ? Hein, sont-elles réversibles ? Ce serait un travail d’Hercule, au-dessus de mes forces. D’abord, pour les convaincre, il faut leur parler. Pour leur parler, il faut que j’apprenne leur langue. Où qu’ils apprennent la mienne ? Mais quelle langue est-ce que je parle ? Quelle est ma langue ? Este du français, ça ? Ce doit bien être du français ? Mais qu’est-ce du français ? On peut appeler ça du français, si on veut, personne ne peut le contester, je suis seul à le parler. Qu’est-ce que je dis ? Est-ce que je me comprends, est-ce que je me comprends ? (Il va vers le milieu de la chambre.) Et si, comme me l’avait dit Daisy, si c’est eux qui ont raison ? (Il retourne vers la glace.) Un homme n’est pas laid, un homme n’est pas laid ! (Il se regarde en passant la main sur sa figure.) Quelle drôle de chose ! A quoi je ressemble alors ? A quoi ? (Il se précipite vers un placard, en sort des photos, qu’il regarde.) Des photos ! Qui sont-ils tous ces gens-là ? M. Papillon, ou Daisy plutôt ? Et celui-là, est-ce Botard ou Dudard, ou Jean ? Ou moi, peut-être ! (Il se précipite de nouveau vers le placard d’où il sort deux ou trois tableaux.) Oui, je me reconnais ; C’est moi, c’est moi. (Il va raccrocher les tableaux sur le mur du fond, à côté des têtes des rhinocéros.) C’est moi, c’est moi. (Lorsqu’il accroche les tableaux, on s’aperçoit que ceux-ci représentent un vieillard, une grosse femme, un autre homme. La laideur de ces portraits contraste avec les têtes des rhinocéros qui sont devenues très belles. Bérenger s’écarte pour contempler les tableaux.) Je ne suis pas beau, je ne suis pas beau. (Il décroche les tableaux, les jette par terre avec fureur, il va vers la glace.) Ce sont eux qui sont beaux. J’ai eu tort ! Oh ! Comme je voudrais être comme eux. Je n’ai pas de corne, hélas ! Que c’est laid, un front plat. Il m’en faudrait une ou deux, pour rehausser mes traits tombants. Ça viendra peut-être, et je n’aurai plus honte, je pourrai aller tous les retrouver. Mais ça ne pousse pas ! (Il regarde les paumes de ses mains.) Mes mains ont moites. Deviendront-elles rugueuses ? (Il enlève son veston, défait sa chemise, contemple sa poitrine dans la glace.) J’ai la peau flasque. Ah, ce corps trop blanc, et poilu ! Comme je voudrais avoir une peau dure et cette magnifique couleur d’un vert sombre, une nudité décente, sans poils, comme la leur ! (Il écoute les barrissements.) Leurs chants ont du charme, une peur âpre, mais un charme certain ! Sine pouvais faire comme eux. (Il essaye de les imiter.) Ahh, ahh, brr ! Non, ça n’est pas ça ! Essayons encore, plus fort ! Ahh, ahh, brr ! Non, non, ce n’est pas ça, que c’est faible, comme cela manque de vigueur ! Je n’arrive pas à barrir. Je hurle seulement. Ahh, ahh, brr ! Les hurlements ne sont pas des barrissements : Comme j’ai mauvaise conscience, j’aurais dû les suivre à temps. Trop tard maintenant ! Hélas, je suis un monstre, je suis un monstre. Hélas, jamais je ne deviendrai rhinocéros, jamais, jamais ! Je ne peux plus changer. Je voudrais bien, je voudrais tellement, mais je ne peux pas. Je ne peux plus me voir. J’ai trop honte ! (Il tourne le dos à la glace.) Comme je suis laid ! Malheur à celui qui veut conserver son originalité ! (Il a un brusque sursaut.) Eh bien tant pis ! Je me défendrai contre tout le monde ! Ma carabine, ma carabine ! (Il se retourne face au mur du fond où sont fixées les têtes des rhinocéros, tout en criant) Contre tout le monde, je me défendrai ! Je suis le dernier homme, je le renterai jusqu’au bout ! Je ne capitule pas !

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