Fiche Conseil
Monologue de Dona Lucrezia dans Lucrèce Borgia (Molière) : comment le jouer avec justesse
Le monologue de Lucrèce Borgia est un excellent exercice pour travailler l’autorité scénique, la puissance vocale et le statut d’un personnage de pouvoir. Derrière la colère du personnage, l’acteur doit trouver une maîtrise du temps, du regard et du texte.
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Dans Lucrèce Borgia, Victor Hugo écrit un théâtre de grande intensité dramatique. Les personnages sont souvent excessifs, puissants, pris dans des enjeux politiques et personnels extrêmes. Pour l’acteur, cela exige une grande précision dans l’interprétation afin d’éviter le piège du simple effet ou de la déclamation.
Le monologue de Lucrèce est particulièrement intéressant parce qu’il met en jeu une femme de pouvoir qui exige réparation. Elle ne se contente pas d’exprimer une émotion : elle impose son autorité, elle rappelle sa position sociale et elle exige que justice soit faite.
Ce passage est donc un terrain de travail très riche pour un comédien. Il permet de développer la présence scénique, la maîtrise vocale et la capacité à incarner un personnage qui domine la situation.
Monologue de Dona Lucrezia dans Lucrèce Borgia de Victor Hugo (Acte II, Première Partie, Scène 2)
DONA LUCREZIA, entrant avec impétuosité face à Don Alphonse.
Monsieur, monsieur, ceci est indigne, ceci est odieux, ceci est infâme. Quelqu’un de votre peuple, —savez-vous cela, don Alphonse ? — vient de mutiler le nom de votre femme gravé au-dessous de mes armoiries de famille sur la façade de votre propre palais. La chose s’est faite en plein jour, publiquement, par qui ? Je l’ignore, mais c’est bien injurieux et bien téméraire. On a fait de mon nom un écriteau d’ignominie, et votre populace de Ferrare, qui est bien la plus infâme populace de l’Italie, monseigneur, est là qui ricane autour de mon blason comme autour d’un pilori.
Est-ce que vous vous imaginez, don Alphonse, que je m’accommode de cela, et que je n’aimerais pas mieux mourir en une fois d’un coup de poignard qu’en mille fois de la piqûre envenimée du sarcasme et du quolibet ? Pardieu, monsieur, on me traite étrangement dans votre seigneurie de Ferrare ! Ceci commence à me lasser, et je vous trouve l’air trop gracieux et trop tranquille pendant qu’on traîne dans les ruisseaux de votre ville la renommée de votre femme, déchiquetée à belles dents par l’injure et la calomnie. Il me faut une réparation éclatante de ceci, je vous en préviens, monsieur le duc. Préparez-vous à faire justice. C’est un événement sérieux qui arrive là, voyez-vous ?
Est-ce que vous croyez par hasard que je ne tiens à l’estime de personne au monde, et que mon mari peut se dispenser d’être mon chevalier ? Non, non, monseigneur ; qui épouse protège ; qui donne la main donne le bras. J’y compte. Tous les jours ce sont de nouvelles injures, et jamais je ne vous en vois ému. Est-ce que cette boue dont on me couvre ne vous éclabousse pas, don Alphonse ? Allons, sur mon âme, courroucez-vous donc un peu, que je vous voie, une fois dans votre vie, vous fâcher à mon sujet, monsieur !
Vous êtes amoureux de moi, dites-vous quelquefois ? Soyez-le donc de ma gloire. Vous êtes jaloux ? Soyez-le de ma renommée ! Si j’ai doublé par ma dot vos domaines héréditaires ; si je vous ai apporté en mariage, non seulement la rose d’or et la bénédiction du Saint-Père, mais ce qui tient plus de place sur la surface du monde, Sienne, Rimini, Cesena, Spolette et Piombino, et plus de villes que vous n’aviez de châteaux, et plus de duchés que vous n’aviez de baronnies ; si j’ai fait de vous le plus puissant gentilhomme de l’Italie, ce n’est pas une raison, monsieur, pour que vous laissiez votre peuple me railler, me publier et m’insulter ; pour que vous laissiez votre Ferrare montrer du doigt à toute l’Europe votre femme plus méprisée et plus bas placée que la servante des valets de vos palefreniers ; ce n’est pas une raison, dis-je, pour que vos sujets ne puissent me voir passer au milieu d’eux sans dire : — ha ! Cette femme !… — or, je vous le déclare, monsieur, je veux que le crime d’aujourd’hui soit recherché et notablement puni, ou je m’en plaindrai au pape, je m’en plaindrai au valentinois qui est à Forli avec quinze mille hommes de guerre ; et voyez maintenant si cela vaut la peine de vous lever de votre fauteuil !
Comprendre le statut de Lucrèce Borgia sur scène
Lucrèce n’est pas un personnage ordinaire. Elle appartient à un univers politique où le pouvoir, l’honneur et la réputation déterminent la place de chacun. Elle parle à un duc et exige une réparation publique.
Pour un acteur, cela signifie que le regard porté sur le monde est différent. Un personnage de pouvoir ne se tient pas comme un personnage ordinaire. Il considère les autres depuis une position dominante, avec la certitude de son rang et de son influence.
Cette dimension doit être perceptible dès l’entrée sur le plateau. La posture, le regard et la manière de s’adresser à l’autre participent immédiatement à la construction du personnage.
Autorité calme : la première approche du monologue
Une première étape de travail consiste à jouer ce monologue dans une colère contenue. Au lieu d’attaquer immédiatement avec intensité, l’acteur peut chercher une autorité presque calme.
Dans cette approche, Lucrèce domine la situation. Elle impose le silence, elle prend le temps de parler et elle regarde son interlocuteur avec assurance. Les silences deviennent alors des instruments de pouvoir.
Cette maîtrise du temps est essentielle. Un personnage puissant n’est pas pressé. Il choisit quand parler, quand se taire et quand regarder son interlocuteur. Sur le plateau, cela renforce immédiatement la présence et la crédibilité du personnage.
Travailler la puissance vocale sans crier
Lorsque cette autorité est installée, l’acteur peut commencer à développer la puissance vocale du personnage. La colère de Lucrèce devient alors plus visible, mais elle ne doit jamais se transformer en cri permanent.
La voix doit rester placée dans le médium, soutenue par la respiration. Une voix trop haute ou trop poussée fatigue rapidement et réduit la précision du texte.
La puissance vocale vient surtout de la maîtrise du souffle, de la clarté de l’articulation et de la direction de la parole vers le partenaire. C’est cette projection maîtrisée qui donne au personnage sa véritable autorité.
Colère froide et colère éclatante : deux registres à explorer
Le monologue devient particulièrement intéressant lorsque l’acteur explore plusieurs couleurs de colère. La colère peut être froide, presque contrôlée, comme une menace qui s’installe progressivement.
Elle peut aussi devenir plus éclatante à certains moments du texte, lorsque la dignité de Lucrèce est publiquement atteinte. Ces variations créent une dynamique dramatique plus riche et évitent la monotonie.
Dans le travail du jeu d’acteur, alterner ces deux registres permet de rendre la scène plus vivante. Le personnage n’est plus simplement en colère : il pense, il accuse, il exige et il impose sa volonté.
Le regard et la présence scénique
Dans ce type de monologue, le regard joue un rôle déterminant. Lucrèce parle à Don Alphonse et cherche à provoquer sa réaction. Le regard devient donc un instrument de domination.
Regarder le partenaire avec précision, maintenir le contact visuel et utiliser les silences renforcent l’intensité dramatique de la scène. Le public perçoit alors une relation de pouvoir réelle entre les personnages.
Cette qualité de présence scénique est essentielle dans le théâtre de Victor Hugo. Le texte est puissant, mais il exige un acteur capable de soutenir cette intensité sur le plateau.
Pourquoi ce monologue est un excellent exercice d’acteur
Travailler ce passage permet de développer plusieurs qualités fondamentales du comédien : la projection vocale, la maîtrise du texte et l’incarnation d’un personnage doté d’un statut élevé.
Il oblige également l’acteur à travailler la relation avec son partenaire. Même dans un monologue, la parole est adressée. Elle cherche une réaction, une tension, une confrontation.
Dans une formation d’acteur, ce type de scène est souvent utilisé pour travailler la puissance scénique et la précision du jeu. Il permet de progresser à la fois sur la technique vocale et sur l’interprétation.
FAQ — Questions fréquentes
Pourquoi travailler le monologue de Lucrèce Borgia ?
Ce monologue permet de développer l’autorité scénique, la puissance vocale et la capacité à incarner un personnage de pouvoir dans une situation dramatique forte.
Faut-il jouer ce texte avec beaucoup de colère ?
La colère est présente dans la scène, mais elle doit rester maîtrisée. Une colère froide ou contenue peut être plus puissante qu’un jeu constamment crié.
Comment éviter de surjouer ce type de monologue ?
En travaillant d’abord l’autorité calme du personnage, le souffle et la précision du texte. La puissance dramatique vient alors naturellement de la situation et de l’interprétation.
Ce monologue est-il adapté pour travailler la voix ?
Oui. Il permet d’explorer la projection vocale, la respiration et la maîtrise du médium, des éléments essentiels pour tout acteur travaillant des textes classiques.
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