Jean-Luc Moreau

PODCAST - Le divan de la scène reçoit le comédien et metteur en scène Jean-Luc 

Le comédien et metteur en scène Jean-Luc Moreau est l'invité du second épisode de notre émission Le divan de la scène.

Avec Marie Wauquier, élève de l'école Le Foyer - Cours d'Art Dramatique, ils ont parlé de ses débuts au Conservatoire, de son entrée à la Comédie Française, de son immense carrière de metteur en scène et de comédien mais aussi des nombreuses autres casquettes qu'il a pu porter tout au long de sa carrière.

Confinement oblige, cet épisode a été réalisé avec les moyens du bord. L'interview a été faite à distance, par téléphone. Nous vous prions donc de nous excuser de la qualité sonore de cet enregistrement parfois altérée et qui n'est malheureusement pas toujours optimale.


Vous êtes né à Nevers ? Vous avez grandi là-bas ?

J'étais dans le monde paysan assez longtemps, c'est un monde que j'aime beaucoup. Mon papa était médecin militaire, on l'a suivi. Je suis arrivé à Paris quand je devais avoir 12 ans, j'ai fait mes études et très rapidement je me suis « autonomisé ».

« Autonomisé », c'est-à-dire ?

J'ai quitté le foyer familial, j'ai fait des petits boulots, je travaillais aux Halles dans la boucherie pour gagner de l'argent. Et après je suis devenu pion dans un collège où j'étais moi-même élève quelques années auparavant. J'ai tout de suite pris des cours de théâtre et j'ai commencé à vouloir faire ce métier sérieusement.

Le théâtre était déjà présent assez tôt dans votre vie en fait ?

Oui et non, c'est-à-dire que je glandais un petit peu, j'aurais dû être médecin normalement, comme mon papa, qui aurait bien aimé que je le sois aussi. Mais je me suis rendu compte que je n'avais pas du tout le goût de me retrouver devant la maladie. Je n'avais pas envie que quelqu'un rentre dans mon cabinet et me dise : « M. Moreau j'ai un furoncle à la fesse et qui est verdâtre et qui a du pus ». Cela me dégoutait alors j'ai préféré lire Marivaux et Molière.

Cela a été le déclic ?

Être médecin c'est être dans l'univers de la maladie. Le mec arrive et dit :

- J'ai un chancre mou aux testicules

- Quoi ?

- Un chancre mou aux testicules…

- Je ne veux pas le voir Monsieur, vous allez vous faire soigner ailleurs.

Voilà, c'est ça la médecine.

Vous vous souvenez de la première pièce que vous allez lue ?

Oui, c'est important pour moi. La première que j'ai lue est une pièce de Marivaux justement qui est « Le Jeu de l'Amour et du Hasard » et que j'ai jouée plus tard. Le metteur en scène, Jean-Paul Roussillon, avait fait faire un décor avec un tableau supposé de la mère (morte en couche certainement). J'ai trouvé que c'était une très bonne idée car quand j'écoutais le texte de Marivaux je me racontais beaucoup de choses sur cette femme qui n'avait pas vécu l'histoire de la pièce. Je me suis rendu compte qu'il y avait deux histoires : celle qu'on me racontait et une autre que je me racontais.  

Donc vous avez suivi des cours de théâtre…

Avec un type formidable qui est décédé il n'y a pas longtemps, Jean Périmony. J'ai suivi des cours (et travaillé beaucoup après) avec Jean-Laurent Cochet. J'ai suivi aussi quelques master classes d'un escroc, un professeur d'arts dramatiques, un type très intelligent, assez beau mais un peu voyou et qui séduisait beaucoup les comédiens. Il était très original.

Ensuite vous êtes entré au Conservatoire...

Je suis entré au Conservatoire et je me suis rendu compte que les gens ne voulaient pas travailler. J'étais pas un type doué mais j'étais plus travailleur que doué. J'ai beaucoup travaillé et je suis sorti en ne faisant que des monologues. Personne ne voulait travailler à la cadence où je le faisais.  

  Vous étiez dans quelle promotion ?

J'étais avec Francis Huster, un élève qui est devenu ministre de la Culture au Luxembourg, Jacques Villeret, André Dussolier (entre les années 68 et 70).

Qui était le directeur à l'époque ?  

Le directeur à l'époque était Pierre-Aimé Touchard et mon professeur était Louis Seigner (ancien doyen de la Comédie Française).

Et vous sortez du Conservatoire en recevant les deux premiers prix d'interprétation (celui de comédie classique et celui de comédie moderne).

« On ne maitrise bien que ce que l'on a possédé » (François Mauriac). J'ai eu ces deux premiers prix à l'unanimité en deuxième année. Nous ne sommes que trois dans le siècle dernier à avoir eu cette distinction, avec Robert Hirsch et Michel Duchaussoy (qui lui est le seul à avoir eu le prix d'excellence). Je suis entré directement à la Comédie Française, le Conservatoire étant le vivier, la porte d'entrée au Français. 

Et vous êtes resté à la Comédie Française trois ans, c'est bien cela ?  

Je suis resté trois ans car c'est une période où lorsque l'on rentrait pensionnaire, une promotion intérieure, convoitée, nous faisait devenir sociétaire. Il s'agissait d'un contrat de longue durée, ce qui veut dire que l'on faisait sa vie d'acteur à la Comédie Française. Alors évidemment on était confronté à jouer des chefs-d'œuvre donc ce n'était pas déplaisant mais moi je craignais de m'ennuyer et surtout de ne pas pouvoir faire ce que je pense capital chez l'acteur, la création. J'ai toujours été obsédé par la création de nouveaux textes.  

En trois ans vous avez joué plus d'une vingtaine de rôles du répertoire classique.

Oui, c'est cela. Ils considéraient que j'avais un emploi d'Arlequin, de Scapin. J'étais très intéressant pour la Comédie-Française donc ils m'ont tout de suite nommé sociétaire. J'ai refusé le sociétariat et j'ai démissionné. Je suis allé m'enterrer à Nanterre et c'est chez Pierre Debauche que j'ai retrouvé Pierre Arditti, Nicole Garcia et Patrick Chesnais (qui était au Conservatoire avec moi).

Au Français vous avez travaillé avec de très grands metteurs en scène comme Jean-Paul Roussillon, Jean Anouilh, Jacques Charon, Jean-Laurent Cochet. Quel souvenir gardez-vous d'avoir joué auprès de ces metteurs en scène ?  Qu'est-ce qui vous a enrichi et marqué ?

Il n'y en a pas beaucoup qui m'ont impressionné. Celui qui m'a impressionné est Jean-Paul Roussillon. Il était le plus insolent, le plus provocateur et il m'a appris beaucoup de choses, à la fois sur le jeu d'acteur et sur la mise en scène. Je me réfère encore souvent à ses conseils quand je travaille. J'avais été son assistant sur « George Dandin » et j'ai beaucoup appris. J'ai été content de travailler avec les autres mais je ne peux pas dire que j'ai été impressionné par les chemins qu'ils prenaient. 

C'est lui qui vous a donné envie de faire de la mise en scène ?  

Non, c'est le hasard. Quand j'ai quitté le Français, j'ai été dans la troupe de Nanterre et on a monté plein de pièces, dont des pièces de Jean-Pierre Bisson comme « Smoking ou Les mauvais sentiments ». J'étais content car on ne faisait que des créations. Il écrivait des pièces que sur des faits divers. J'ai fait ce détour assez long de deux ans avec cette troupe. Et ensuite le hasard a fait que j'ai rencontré Luis Rego qui était en train d'écrire une pièce « Viens chez moi j'habite chez une copine », qui est devenu un film et une comédie musicale aux Etats-Unis. La raison pour laquelle j'ai fait cette mise en scène est que Luis Rego était portugais, réfugié politique et n'avait pas le droit de travailler en France. Le directeur du théâtre m'a donc proposé de faire la mise en scène. Cela a été un gros succès, nous avons joué la pièce 800 fois, un truc énorme. Evidemment cela m'a donné des ouvertures… Même le titre, au moment où on a monté la pièce, était très nouveau, une audace énorme à ce moment-là, en 1974.  

Quel souvenir garde-t-on d'une première mise en scène ?

J'ai l'impression que ce que j'avais fait était très scolaire mais maintenant j'en garde surtout le souvenir que ça a tellement bien marché… J'ai touché à tous les postes : j'étais producteur, metteur en scène et comédien. Alors j'avais beaucoup de copains… Coluche était producteur de cette pièce, très copain avec l'un des comédiens, Bouboule (Alain Chevestrier). Il nous a fait un chèque, sans garantie de remboursement. Et cela a été un tel succès, qu'un mois et demi après, j'ai pu lui rendre l'argent.

Vous dites que vous avez aussi été comédien dans cette pièce. Vous avez souvent alterné le travail de mise en scène avec celui d'interprétation. C'est quelque chose que vous faites souvent, jouer dans les pièces que vous mettez en scène ?

Je le fais de plus en plus maintenant car je me connais bien. Si on revient quelques années en arrière, j'ai rencontré Eric Assous, et j'aime infiniment ses pièces. Je les comprends très bien et j'ai l'impression qu'il les écrit pour moi. Je lui disais donc que si je les montais, je les jouais et il a toujours été d'accord pour que je sois mon propre metteur en scène.

Comment fait-on pour avoir assez de recul pour le faire ? C'est un peu comme les réalisateurs de cinéma qui jouent dans leur propre film ?

Le réalisateur de cinéma a un avantage sur la position de l'acteur de théâtre : il a le résultat immédiat de ce qu'il a fait. Ce n'est pas le cas au théâtre. Je ne me suis jamais filmé quand je travaille car je sais que le film ne rend pas l'impression du théâtre. C'est pour cela que le théâtre filmé est si compliqué : la présence de l'acteur ne marque pas sur la pellicule comme au cinéma. Lorsque l'on est au cinéma on travaille pour la pellicule alors qu'au théâtre on travaille pour les spectateurs vivants, c'est autre chose.

On vous doit un très grand nombre de mises en scène contemporaines, beaucoup de comédies. Je n'ai pas employé le terme « boulevard » car j'ai cru comprendre que vous ne l'appréciez pas trop.

Je ne sais plus à quoi il correspond. À un moment nous allions voir les pièces qui se jouaient sur les Grands-Boulevards à Paris et c'est de là que vient le nom. Mais actuellement cela ne veut plus rien dire. Quand on joue une pièce au Théâtre Montparnasse ou à la Comédie des Champs-Elysées, nous ne sommes plus sur les boulevards. Il faut trouver d'autres appellations : comédie-dramatique, burlesque, sentimentale, drame, tout ce que l'on veut. Mais « boulevard », pour moi, cela ne veut rien dire, c'est une distinction qui est un peu méprisante. Pour toutes les pièces que j'ai pu mettre en scène en France et qui ont ensuite été jouées à Londres par exemple, on ne dit pas que ce sont des pièces de « boulevard ». D'ailleurs les pièces de « boulevard » sont des pièces qui racontent des histoires rigolotes, ce sont des pièces de Feydeau. Mais le théâtre contemporain, qui se joue dans le circuit que l'on appelle le « théâtre de boulevard », ce sont des pièces qui sont souvent très profondes. Même si elles amusent le public, elles s'appuient sur des histoires qui sont souvent dramatiques.

Vous avez fait énormément de pièces contemporaines, quelques classiques mais à chaque fois ce sont des comédies, vous êtes souvent inscrit dans un même genre.

Oui et non car lorsque l'on a eu le Molière du meilleur spectacle du théâtre subventionné et que j'ai été nommé pour celui de comédien avec « Comment va le monde Môssieu ? Il tourne Môssieu » de François Billetdoux, il s'agissait là d'une pièce très dramatique. On a eu le Molière de la comédie musicale pour « Camille C » qui parle quand même de Camille Claudel qui a fini folle… Et tu verras que c'est rarement soi qui décide de sa vie. Ce sont souvent les événements qui s'offrent à vous et qui font que vous faites telle ou telle chose. J'ai eu la chance de commencer avec « Viens chez moi j'habite chez une copine » qui a été un succès. Cela a été un marquage au fer rouge qui m'a suivi tout le temps. J'ai dû monter énormément de pièces rigolotes, je suis même devenu un spécialiste alors que mon goût n'est pas du tout cela. Je préfère les pièces dramatiques et j'ai eu pas mal d'aventures qui sont allées dans ce sens là. Mais les professionnels, qui me proposent du travail et qui veulent avoir de la sécurité, retiennent qu'apparemment je sais faire rire.

Vous avez parlé de « Camille C » qui a reçu le Molière du meilleur spectacle inattendu en 2005. Il me semble que ce prix n'a été décerné qu'une seule fois, c'est bien cela ?

Oui, c'était une connerie des responsables des Molières de cette année-là. Ils avaient donné ce nom car c'était en fait un Molière poubelle dans lequel on mettait plein de choses. J'étais d'autant plus furieux car c'est moi qui ait crée la cérémonie des Molières avec Georges Cravenne. J'ai été le metteur en scène et j'ai jeté l'éponge au bout de dix ans car je n'avais plus d'idée pour rendre le spectacle original. Je connais bien les Molières et je peux faire une analyse critique… Mais ces dernières années, lorsque c'était Nicolas Bedos qui animait la soirée, je trouvais qu'il était très talentueux mais cynique et qu'il donnait une image du théâtre qui ne me convenait pas. Moi j'essayais de célébrer les acteurs, de glorifier leur art, de les mettre en valeur mais pas pour amuser le public en disant des conneries sur les acteurs qui perdent la mémoire, sur ce qu'ils peuvent raconter. Même si tout cela existe, ce n'est pas cela qui est marrant. Il faut vivre le jour des Molières comme les américains le font, être heureux et fier de faire ce métier et ne pas faire de l'humour cynique.

Vous avez travaillé essentiellement dans le théâtre privé. C'est une volonté ?

Dans le théâtre public, on joue une pièce vingt fois et ensuite c'est fini. J'ai des pièces qui se sont jouées 500, 800, 1000 fois. Tant qu'une pièce de théâtre est bien jouée et que des gens veulent la voir, il n'y a pas de raison pour qu'elle s'arrête. Chaque soir le public est nouveau donc chaque soir l'aventure est nouvelle. Dans le théâtre subventionné, ils ont de l'argent contrairement au théâtre privé où c'est l'argent du directeur. Tant que l'argent rentre, on continue de jouer la pièce. « Dernier coup de ciseaux » s'est jouée six ans. J'ai vu la pièce la cinquième année et j'ai trouvé que c'était un spectacle frais, formidable. J'avais l'impression qu'ils la jouaient depuis trois jours.  

C'est une forme de liberté pour vous le théâtre privé comparé au théâtre public ?

Maintenant on fait beaucoup de créations mais quand j'ai visité le circuit du théâtre public on montait essentiellement des classiques mais pas des auteurs contemporains.

Vous êtes très fidèle à certains auteurs, comme Eric Assous, avec qui vous avez travaillé sur plus d'une dizaine de mises en scène et pour lesquelles vous avez été nominé aux Molières à plusieurs reprises…

Oui, 14 mises en scène et on a eu beaucoup de nominations. Eric a été le seul auteur français à avoir deux fois le Molière du meilleur auteur, dans des productions que j'avais montés. On est très frères, on s'aime beaucoup.

Il y a-t-il d'autres auteurs.rices qui vous ont marqué et accompagné dans votre carrière ?

Oui, j'aime beaucoup Jean Dell et aussi Gérald Sibleyras qui est un auteur formidable. Récemment j'ai découvert Sébastien Blanc et Nicolas Poiret avec qui j'ai monté « Deux mensonges et une vérité » et « Le muguet de Noël ». Ce sont des bons auteurs et, si on sort du confinement, avec qui je vais retravailler.

Vous avez également travaillé avec de très grands comédiens, comme par exemple, Annie Girardot avec laquelle vous avez travaillé dans sa dernière pièce.

Oui, et avec laquelle elle a eu le Molière d'honneur et celui de la meilleure comédienne. L'histoire est qu'Annie était vraiment au fond du trou. C'est une femme qui a eu une carrière incroyable, une immense vedette mais qui a eu des hauts et des bas. Elle avait un instinct énorme lorsqu'il s'agissait de jouer la comédie mais elle a fait beaucoup de bêtises dans sa vie personnelle… Cependant la comédienne était extraordinaire. Louis-Michel Colla, directeur du Théâtre de la Gaîté-Montparnasse, avait écrit une pièce qui s'appelait « Le septième ciel », et l'avait proposée à Annie Girardot qui était dans le creux de la vague à l'époque. Cela peut paraitre incroyable… On a donc monté cette pièce qui a pas mal marché mais pas plus que cela. Quelques années se sont écoulées et elle a ressombré dans l'alcool et dans le manque de travail. Louis-Michel Colla lui a suggéré de rejouer « Madame Marguerite » (jouée 30 ans auparavant). Ils sont venus me chercher et pendant les répétitions je me suis rendu compte qu'elle avait déjà les premiers symptômes de la maladie d'Alzheimer. J'ai cherché tous les moyens pour aider sa mémoire. Comme elle était maitresse d'école, j'avais fait des cahiers surdimensionnés sur lesquels elle pouvait s'appuyer… mais rien ne fonctionnait. Finalement on s'est servi de l'oreillette et elle s'est rendue compte qu'elle était sauvée. Elle n'a travaillé uniquement qu'avec l'oreillette ensuite. Ce qui était très bizarre c'est que cela ne changeait rien à son génie car ce qui est important au théâtre est l'interprétation et non la mémoire des mots. Dès qu'on lui soufflait un mot, la façon dont elle le restituait était toujours magique. Je me souviens d'un jeune garçon qui faisait une émission sur les coulisses. Il m'a demandé si il pouvait filmer un bout de la répétition. Il y a un moment dans la pièce où Annie valorise les mots en disant que dans la langue française il y a des mots sublimes comme attendre, chercher, aimer… oublier… Et lorsqu'elle disait ce mot, elle était dans sa problématique et elle donnait une intensité incroyable. Après l'enregistrement, je vois que le garçon qui filmait s'était mis à pleurer. Je lui ai dit que moi aussi souvent je pleure tellement elle est bouleversante. Et je lui ai proposé qu'on fasse une expérience. Après une petite pause, je demande à Annie de refaire la même scène que l'on venait de filmer. Le journaliste refilme Annie et je vois qu'il pleure encore, tellement elle avait été à nouveau complètement dedans.

Avez-vous une manière de travailler avec un comédien ?

Par exemple, avec Annie, j'ai dû objectiver que jamais je ne l'avais mise en scène. Je l'ai aimée, ça oui. J'avais été attentif avec elle comme peut l'être quelqu'un qui aime. Je lui donnais beaucoup d'attention et c'est ce dont elle avait besoin car elle n'avait rien à apprendre de moi. Je crois que c'est cela le truc, avoir beaucoup d'empathie. Je sais que je suis une éponge, je n'ai pas beaucoup d'égo. Je ne cherche pas à imposer mon univers, j'aime bien partir de ce que sont les gens sont et essayer de les aimer le plus possible. Avec des gens comme Alain Delon par exemple, une personnalité forte, c'est compliqué. Si tu commences à vouloir faire le malin, cela ne marche pas trop donc il vaut mieux être dans un rapport émotionnel, presque tendre pour trouver la porte qui permet d'avoir le dialogue.

Quel est votre plus beau souvenir de mise en scène ?

Alors ça je ne sais pas. Je ne sais pas parce qu'à chaque fois que je pense à des acteurs, j'ai tendance à dire que c'était le moment que j'ai préféré… J'ai beaucoup aimé joué avec Isabelle Gélinas et José Paul lorsque l'on a monté « L'illusion conjugale » d'Eric Assous. J'ai eu beaucoup de plaisir car on a eu plein de récompenses et je me souviens qu'à la première répétition j'ai dit à Isabelle qu'on allait essayer de monter cette pièce sans accessoire, sans rien. Elle m'a dit que ce n'était pas possible, qu'elle voulait avoir un magazine à la main, fumer des clopes… José m'a dit qu'il avait besoin d'une petite mallette. Je leur ai dit qu'on allait essayer de faire passer le texte devant les acteurs. Il y avait donc les acteurs, le texte au milieu et le public. Et c'est ce qu'on a fait. C'était un exercice de mise en scène pure, où on ne la voyait pas et c'est cela qui m'a beaucoup plu.

Et au contraire, quelle a été votre mise en scène la plus compliquée ?

« Chat et souris ». J'ai un ami qui m'a fait un cadeau hallucinant, une centaine de DVDs de choses que j'ai faites et que je n'avais jamais vues. Je regardais hier et je suis tombé sur cette pièce de Ray Cooney, un auteur dont j'ai monté plusieurs pièces, un « Feydeau » anglais toujours vivant. Cette pièce est un pur chef-d'œuvre que j'ai jouée de très nombreuses fois avec Francis Perrin. Je me suis rendue compte hier qu'elle était hallucinante au niveau de la mise en scène. Cela m'est revenu en mémoire et je me suis même dit que je ne serais plus capable de le faire tellement c'est compliqué.

Avez-vous un théâtre (lieu) préféré ?

J'adore le Théâtre du Palais Royal et le Théâtre de la Michodière. J'ai été directeur d'un théâtre que j'adore, le Théâtre des Variétés dont on me confie la direction en 2005. Lorsque Jean-Paul Belmondo (ancien directeur) part du théâtre, il propose à son frère, administrateur, que je fasse la direction artistique. En accord avec le nouveau directeur, Jean-Manuel Bajen, j'ai fait faire des travaux. Nous avons baissé la scène de 30-40 cm à la face afin de modifier le rapport avec le public. La scène est projetée sur le public aujourd'hui et cela donne un rapport extraordinaire.

Parlons maintenant cinéma et télévision. Plusieurs de vos pièces ont été adaptées au cinéma, nous avons déjà évoqué « Viens chez moi j'habite chez une copine » mais il y a eu également « C'est à c't'heure-ci que tu rentres », jouée au Théâtre des Variétés, puis adaptée au cinéma. « Ma femme s'appelle Maurice » aussi ?

Oui, qui a été jouée 900 fois au Théâtre du Gymnase, au Théâtre des Variétés et au Théâtre de Mogador et qui fut un bide au cinéma. Je me souviens que la dernière représentation, le 31 décembre 1999, était complète pour le passage du siècle. J'avais offert à Chevallier et Laspalès l'image du plan des réservations de la salle du Théâtre de Mogador, 2000 places, pleine à craquer.

Vous avez aussi travaillé pour la télévision. Vous avez réalisé une dizaine d'épisodes de la sitcom « H » avec Eric Judor, Ramzy Bedia et Jamel Debbouze pendant deux ans. Vous avez aussi travaillé avec Laurent Ruquier…

Oui, j'ai mis en scène plusieurs de ses pièces. D'ailleurs je vais mettre en scène une nouvelle pièce en 2021, « Un couple magique », avec Stéphane Plaza. Je suis très ami avec Laurent. J'ai fait également son émission « On n'demande qu'à en rire ».  

Et vous avez aussi mis en scène l'émission « Tous au théâtre » et rejoint l'équipe des « Grosses Têtes ». Cela fait beaucoup de casquettes !

Oui, ce sont des choses qui se font de manière totalement épisodique, ce n'est pas le cœur de mon activité.

C'est un choix d'avoir autant de casquettes ou cela s'est-il fait complètement par hasard ?

C'est un choix. C'est un choix parce que faire les Grosses Têtes n'a aucun intérêt artistique mais ce qui est un choix est d'aller dans des aventures qu'on ne sait pas pratiquer, dont on ne connaît rien. Ça, ça m'excite énormément. L'exemple pour moi qui a été le plus fort était de faire « H ». Il y avait quand même sept ou huit caméras qui tournaient en permanence, en public, et les « zigomars » étaient absolument créatifs mais intenables. Et moi je n'y connaissais rien. Quand le producteur m'a demandé si j'allais pouvoir les coacher et les filmer en même temps, j'ai répondu que oui, sans aucun problème. J'ai pipeauté, parce ce n'était pas vrai. J'ai fait une comédie musicale « Barnum » d'Yves Mourousi au Cirque d'Hiver alors je n'avais jamais pris un cours de chant de ma vie. On m'a dit que cela serait bien que je le fasse car c'était quelque chose de très physique, qu'il y avait beaucoup de choses à faire… J'avais dit ok mais pareil… L'aventure !

Et une autre aventure aussi a été celle d'écrire un livre. Vous avez écrit « J'y étais », paru aux éditions Lafont.

Maintenant quand je mets mon nez dedans je regrette d'avoir fait cela. C'est un copain qui m'aime beaucoup qui m'a dit que je devrais écrire un livre car j'ai vécu pas mal de trucs rigolos. Il m'a dit un jour qu'il allait m'enregistrer et écrire ce livre. C'est ce qu'il a fait et je me suis prêté à cela. Quand j'ai lu la première version du livre j'étais absolument atterré car je trouvais qu'il ne racontait pas assez les histoires, il faisait de la littérature. Moi je n'aimais pas du tout cela. Je pensais qu'il fallait raconter les choses avec un peu plus de brutalité et de simplicité. J'ai remasterisé le bouquin comme j'ai pu, j'ai essayé de modifier la façon dont j'étais prétendu raconter les choses mais je le regrette quand même. Mais il s'est pas mal vendu (14000 exemplaires), ce qui était bien pour un bouquin comme cela selon la maison d'édition.

Avez-vous des petits rituels avant le lever de rideau ?

Je me concentre dans la déconcentration. Je n'aime pas la messe, j'aime bien déconner au contraire, m'amuser. Sauf une fois, mais c'est parce qu'il y avait Francis Lalanne, quand j'ai monté « Dom Juan » aux Bouffes du Nord avec 15 comédiens. Là c'était la messe ! Avant de jouer, il fallait qu'on se recueille, qu'on se tienne par la main, qu'on s'embrasse partout… enfin des trucs qui sont rigolos à faire…

Qu'est-ce qui vous galvanise sur scène ?

Ce qui me plaît c'est de savoir que le public ne connaît pas l'histoire que je vais lui raconter. C'est pour cela que j'aime la création. Et que je préfère la création à jouer un Molière. D'abord Molière il y a d'autres personnes qui le joueront très bien, peut-être mieux que moi… Mais ce que j'aime, c'est la création. Tu regardes par le petit trou du rideau et tu vois des gens qui sont dans la salle et ils ne savent pas de quoi il est question… Alors ça, ça me fait bander. C'est pour cela finalement que je suis dans le théâtre contemporain. Je pense qu'il y a une urgence à jouer du théâtre contemporain. Quand on a ton âge, quand on va à Avignon, je vois très bien les troupes qui se jettent sur les trucs qui sont sans risque. Si tu montes « L'Avare » tu ne risques rien mais pour moi ce n'est pas le théâtre. Le théâtre c'est rencontrer quelqu'un qui est dans la sous-pente de sa maison ou de son immeuble et qui est en train de tirer la langue avec une plume d'oie et qui écrit une pièce. Et le mec ou la fille raconte une histoire. Moi, cette histoire là, ça me plait de la raconter. Nous (les metteurs en scène et les comédiens) sommes des relais, nous ne sommes pas des artistes. Les artistes sont les créateurs, ce sont les auteurs.  

Et au contraire, qu'est-ce qui vous insupporte ?  

Le décalage. Le décalage du jeu. Quand je sors de scène, la première chose que je demande au régisseur est le timing de la pièce.

- 1h38

- Hier ?

-1h38 et 4 secondes…

- Ah merde, on a décalé… Pourquoi 1h38 et 4 secondes et 1h38 ?

Enfin non, 4 secondes j'exagère un peu mais des fois il y a une variation de 30 secondes et ce n'est pas normal. Il y a des temps qui ont été pris là où ça n'allait pas, il y a eu un déréglage, des choses qui ne se sont pas bien passées… pour moi hein ! Quand je jouais « Les conjoints », une autre pièce d'Eric Assous, nous faisions des paris avec José Paul, des paris chers, avec de l'argent au bout pour essayer d'approcher à la seconde près le timing de la représentation. On jouait et dès que l'on sortait du plateau, le régisseur disait « Combien ? » et là il fallait qu'on donne un chronomètre : « 1h34 et 17 secondes ». Cela tournait toujours entre 1h34 et 1h35. On avait des variations de 60 secondes mais cela voulait dire à quel point on jouait toujours pareil. 

Si vous n'aviez qu'un seul conseil à donner à des élèves comédiens qui veulent se lancer dans le métier aujourd'hui, lequel serait-il ?  

D'abord de faire, surtout de ne pas passer à côté et d'essayer de se connaître. C'est très compliqué. Car si on sait vraiment qui on est, on peut exploiter sa propre usine. J'ai toujours pensé que le comédien était à la fois son patron, son ouvrier spécialisé, son syndicaliste préféré. Et tout cela c'est une même personne, il faut la gérer et cette gestion passe par la connaissance de soi. Et le théâtre, avec le temps, vous aide à vous connaître. Nous sommes un peu comme des oignons, nous les humains, nous sommes différentes couches. Je me rends compte que tous les rôles que j'ai joués correspondaient pratiquement à des couches de cet oignon.Et chaque couche m'a appris quelque chose. Je suis déjà mort plusieurs fois au théâtre, j'ai violé quelqu'un au théâtre, j'ai tué, j'ai été homosexuel… C'est génial ça. Alors que le mec qui est boucher, il est boucher toute sa vie. Nous on a des multiples de nous-mêmes que l'on peut exploiter mais pour les exploiter il faut se connaître.

Si confinement il n'y avait pas, vous seriez en train de travailler sur quel projet en ce moment ?

Je serais en train de travailler sur une pièce d'Eric Assous, « Inavouable », qui va normalement se monter à la Comédie des Champs-Élysées avec Fanny Cottençon et Michel Leeb. C'est une pièce que j'ai jouée en tournée avec Véronique Jannot juste avant le confinement. Au Théâtre de la Michodière, je monte une pièce d'Eric Fraticelli avec Daniel Russo, Valérie Mairesse et Jean-Luc Porraz. Je voudrais que l'on reprenne « Le Muguet de Noël » qui a eu une exploitation très courte. J'ai la captation (car c'est moi qui réalise l'enregistrement) du film de « La Moustache », la pièce que j'avais montée et qui est en tournée actuellement. Et après j'arrête… une pièce qui s'appelle « Le Fantasme », une très belle pièce de Jean-François Cros et que normalement je vais monter au Théâtre des Mathurins.

Et une journée confinée chez vous, cela ressemble à quoi ?

Actuellement nous avons écrit une pièce avec Jean-Louis Bauer et ma compagne. Nous sommes en train de la filmer avec nos téléphones et cela s'appelle « Ce connard de virus ». Le sujet est le coronavirus et nous ne sommes que deux pour la tourner. Tous les gens qui sont extérieurs sont des gens qui sont malades, qui veulent se réfugier chez nous… enfin bon, c'est une comédie mais c'est marrant de faire ça !

C'est un confinement plutôt créatif alors.

Ah oui, il ne nous reste que cela pour le moment !  

Le questionnaire de Proust/Pivot arrangé... 

Votre mot préféré ? Demain.

Le mot que vous détestez ? Hier.

Votre drogue favorite ? Les mots.

Le son, le bruit que vous aimez ? L'eau qui coule.

Le son, le bruit que vous détestez ? Le bruit des voitures.

Votre juron, gros mot ou blasphème favori ?
  Dinde. Mais quelle dinde !

Le métier que vous n'auriez pas aimé faire ? Chirurgien.

Un évènement que vous aurez aimé vivre ? Le premier pas sur la lune.

Un objet fétiche ? Une pièce d'échec.


Votre principal défaut ? La jalousie.

Votre livre de chevet ? Marcel Proust.

Votre peintre favori ? Nicolas de Staël.

Votre film préféré ? Un weekend à Rome.

Votre musique ou compositeur(trice) préféré(e) ? Mozart.

Si vous deviez avoir un talent ou un don que vous n'avez pas, lequel serait-il ? Danseur. 

Votre plus beau souvenir d'enfance ? La pelle avec laquelle je faisais des pâtés.

Une chose que vous faites uniquement quand vous êtes seul ? Masturbation.

On connaît la tirade des « Non merci... » d'Edmond Rostand, si vous deviez écrire un « Non merci… » lequel serait-il ? Non merci à revivre l'adolescence !


Si Dieu existe, qu'aimeriez-vous, après votre mort, l'entendre te dire ? Tu veux recommencer ?


À la fin d'un livre que vous auriez écrit, et qui serait considéré comme un chef-d'œuvre, quel serait le mot de la fin ?  Ça, jamais !

Interview réalisée par Marie Wauquier.


Ce podcast vous est proposé par Le Foyer - Cours d'Art Dramatique, école professionnelle de formation de l'acteur à Paris.
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