Les origines de la tragédie grecque

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Les origines de la tragédie grecque remontent à une époque fort méconnue, celle des Dionysies instituées en l'honneur du dernier dieu qui venait d'Asie s'incorporer aux Olympiens. On pense qu'au début du VIème siècle, il n'existait qu'une seule fête. C'était la fête de la fin de l'automne, la fête du vin nouveau, qu'on retrouvera plus tard dans les Dionysies des dèmes.

Aucune fête religieuse n'était plus populaire. La vie mythique de Bacchus était plus mouvementée que celle des autres dieux. Elle touchait le spectateur comme une sorte de Passion, en même temps qu'elle nourrissait l'ardeur chez l'interprète et l'inspiration chez le poète, à partir du moment où le rôle de celui-ci se développa et se précisa. L'acteur déguisé en satyre compagnon du dieu ressent les douleurs de celui-ci, partage son triomphe, s'émeut contre ses ennemis. Cette alternative de sentiments opposés, de la tristesse à la joie, parut très vite le signe propre du choeur dit tragique du nom des satyres qui le composaient, nom qui passa aux choeurs similaires qui célébraient à Sicyone le héros Adraste. Quel que soit le sujet, le héros et l'acteur, c'est le genre pathétique qui naît, et lorsqu'Arion eut imposé à cette manière violente l'ordre artistique du dithyrambe, ces choeurs renouvelés furent la passion du public grec pendant le quart de siècle qui précéda la naissance de la tragédie.

Les concours tragiques : les origines de la tragédie grecque 

Aristote dit formellement qu'elle est sortie de l'improvisation. Celle-ci est, de nécessité, individuelle. Au début du dithyrambe, dans la forme populaire primitive, le poète chante ou improvise seul, le choeur reprend. Ensuite le poète écrit à l'avance le dithyrambe. Mais le conducteur primitif subsiste, poète et acteur en une même personne qui est le narrateur. 

Ce fut peut-être encore le coryphée lui-même, ou simplement un homme à la parole et à l'imagination faciles. Il expose à la foule les souffrances du dieu ou du héros, amplifie, improvise une mélopée peu variée et peu sévère. Il chante, il joue : c'est « préluder au dithyrambe ». 

Le choeur a répété d'abord ses cris, puis a chanté des strophes savantes. Ainsi d'une part un choeur, qui subsistera toujours, mais qui à ce moment est toute la tragédie, le narrateur se tenant en dehors du drame et ne faisant que le préparer comme le récitant des théâtres d'ombres chinoises ; d'autre part, le narrateur qui va devenir l'acteur tragique. Cette série de chants précédés chacun d'un épisode narratif forme l'ébauche d'une tragédie sans dialogue, déjà divisée en scènes, déjà pourvue d'une sorte d'action et aboutissant à une lamentation finale, provoquée par quelque chose d'analogue à un dénouement.  

Aristote résume cette histoire obscure des progrès de la tragédie naissante en disant qu'on perfectionna tour à tour chacun des éléments dramatiques à mesure qu'ils se révélèrent.

Cette croissance lente est d'autant plus difficile à connaître qu'elle était sporadique. Chaque pays avait sa manière, chaque innovation était essayée ici ou là ; le public avait sa part de ce travail obscur, car c'était lui qui approuvait ou qui résistait. On connaît la locution par laquelle les premiers spectateurs des nouveautés manifestèrent leur surprise scandalisée : « Il n'y a rien là pour Dionysos ». La formule resta dans la langue sous forme de proverbe. La foule est toujours conservatrice, surtout quand il s'agit de religion. Il est vraisemblable que les choeurs tragiques sous la forme primitive continuèrent d'exister en maints endroits, tout porte à croire que dans les bourgs de Laconie et même d'Attique persistaient des dionysies rustiques à l'ancienne, tandis qu'Athènes, à force d'innovations approuvées, inventait la tragédie, la fixait, organisait les concours tragiques.

Choeur archaïque de Danseuses
Cortège de Dionysos : Héphaïstos, Dionysos, "La Comédie" et Marsyas - D'après Millin

L'émergence de la tragédie

Procession dionysiaque, d'après un vase antique

En éliminant l'élément satyrique, en transformant le narrateur en acteur et en constituant une action régulière, nous assistons à l'émergence de la tragédie. Sur le premier point, rien que de simple et de naturel. Les satyres étaient à leur place quand on ne s'occupait que de Bacchus ; ils n'y étaient plus depuis qu'il s'agissait d'autres légendes divines ou héroïques. De même qu'il n'y avait plus rien pour Dionysos, il n'y avait plus rien pour ses compagnons. Leur place revenait aux compagnons ou témoins naturels du héros, soldats, concitoyens, serviteurs. Mais ici intervenait l'esprit conservateur du public en matière de religion. Ce public croyait au dieu et aux satyres : s'ils allaient se fâcher ? C'est pourquoi, quel que soit le sujet, on leur garde une place ; un acte, prologue ou exode. Ce sera le drame satyrique.

Le passage du narrateur à l'acteur est plus obscur. Un poète, on croit que ce fut Thespis, imagina de faire du narrateur un être fictif comme étaient déjà les choreutes. Voici le narrateur à son tour mêlé à l'action, saisi par elle. Dans les tragédies dionysiaques, c'est Bacchus, un de ceux qui luttèrent contre lui ou qui établirent son culte. Dans les tragédies héroïques, c'est un héros, puis bientôt plusieurs personnages, le héros, le dieu, le messager. Il entre, il sort, il revient, apportant au choeur une matière variée. Son rôle n'a pas changé. Seulement, à présent, il joue.

L'action progresse d'un pas plus obscur encore, mais parallèle. On a cessé d'improviser, le rôle de l'acteur est fixe comme le chant du choeur. Les scènes se lient, l'intérêt croît. Bien entendu, ces ébauches sont mal composées. Le choeur est quasi tout, l'action est rudimentaire, les situations sans variété. C'est dans ces tâtonnements que naît la tétralogie, d'une structure si étrange qu'on ne peut croire à sa naissance spontanée et naturelle.

Dionysos, Satyre et Ménade

Aristote dit que le dithyrambe était court, et que la tragédie s'étendit à mesure qu'elle se débarrassa des satyres primitifs. On aurait eu une vaste matière mal liée, assemblage d'épisodes qu'on pouvait séparer. On y fut conduit par le fait que le rôle du choeur devenait accablant. Pour le soulager, on divisa les choreutes en autant de sections qu'il y avait d'épisodes. L'acteur unique jouait plusieurs rôles, le choeur fit de même ; mais le choeur pouvait se partager, l'acteur non pas. On passe ainsi à l'épisode complètement séparé, avec son acteur et son choeur, l'un de ces épisodes restant réservé aux satyres. L'usage s'arrête au chiffre moyen de trois épisodes, plus celui des satyres, qu'on prend l'habitude de mettre à la fin. Un jour la prescription légale enregistre et précise l'usage : la règle des concours publics sera la tétralogie liée, quatre pièces sur un même sujet dont un drame satyrique. C'est alors que la tragédie est complètement constituée, et qu'elle eût pu à la rigueur vivre de la sorte en se passant de tout autre dialogue que celui de l'acteur avec le choeur. Ici encore l'on passe sinon par trois temps qui s'engendrent l'un l'autre suivant une chronologie logique, du moins par trois formes : l'acteur et le choeur se répondent en chantant ; ou l'acteur parle et le choeur chante ; ou l'acteur dialogue avec le coryphée, qui parle au nom du choeur.

Dionysos dans son char et deux satyres jouant de la double flûte
Sacrifice dionysiaque

Si l'on suit cette vue, le mètre aussi devient sinon accessoire du moins élément commandé. Aristote dit que le mètre primitif, sitôt que parut le dialogue, fut le tétramètre trochaïque ; et que quand on arriva à parler au lieu de chanter, on trouva le mètre le plus convenable à la parole, l'iambe.

Mais cette innovation, dont la date est inconnue, mène jusqu'à Eschyle, et bien d'autres avaient travaillé et créé avant lui. Ces progrès, ces inventions, ce ne sont pas les foules qui les suscitent, ce sont les hommes. Ceux qui, en osant les nouveautés, en les éprouvant par l'expérience, découvrent un à un les principes de leur art. 

Joueur de flûte et danseuse avec crotales

Cet article vous est proposé par Le Foyer - Cours d'Art Dramatique, école professionnelle de formation de l'acteur à Paris.
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Prise de parole en public
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