Maxime d'Aboville

PODCAST - Le divan de la scène reçoit le comédien Maxime d'Aboville 

Le comédien Maxime d'Aboville est l'invité du premier épisode de notre émission Le Divan de la scène. Avec Marie Wauquier, élève de l'école Le Foyer - Cours d'Art Dramatique, ils ont parlé de ses débuts au théâtre, de son Molière du meilleur comédien, de ses Leçons d'Histoire de France, de son maître Michel Bouquet mais aussi de sa manière d'appréhender le théâtre et de ses angoisses en tant que comédien.

Confinement oblige, cet épisode a été réalisé avec les moyens du bord. L'interview a été faite à distance, par téléphone. Nous vous prions donc de nous excuser de la qualité sonore de cet enregistrement parfois altérée et qui n'est malheureusement pas toujours optimale. 


Maxime tu es comédien, metteur en scène et professeur d'interprétation théâtrale au Foyer, c'est bien ça ? 

Metteur en scène ça veut vraiment beaucoup dire… Je me suis déjà mis en scène mais je n'ai jamais mis d'autres comédiens en scène. Donc je ne considérerais pas qu'aujourd'hui je sois metteur en scène, pas à l'heure actuelle en tout cas… Peut-être qu'un jour cela arrivera… 

Tu es née à Abidjan et tu as grandi dans les Landes. Gardes-tu encore des attaches avec Abidjan ?  

Non je ne garde aucune attache, car j'ai quitté Abidjan lorsque j'avais à peine un an donc je n'ai aucun souvenir. Mon père est resté plus de 10 ans là bas, il en a été très marqué. Il traçait des routes dans la forêt, c'était un moment très intense de sa vie dont il parlait beaucoup. Il était très attaché à l'art africain, aux masques. On a baigné là dedans dans mon enfance. C'était un moment passionnant de sa vie, il en parlait tout le temps. A ce titre là, j'ai des souvenirs mais plus des souvenirs qui m'ont été transmis par mon père. 

Et ensuite vous êtes partis vivre dans les Landes, quel souvenir gardes-tu de cette enfance dans les Landes ?  

C'était assez magique car les Landes est la région, je crois, la plus boisée d'Europe. Lorsque l'on regarde sur une carte, c'est une grande tâche verte. On habitait dans la campagne et je passais ma vie dans les bois, j'étais le copain des bois et j'adorais cela. Ma vie était les cabanes et dormir dans les bois. J'avais un frère ainé très trappeur. A l'école c'était moins ça on va dire…

Tu aimais déjà ça le théâtre étant enfant ? 

Je n'en avais pas conscience mais il se trouve qu'on passait beaucoup de temps en Bretagne durant l'été et j'avais une cousine avec qui je m'entendais admirablement. Dès l'âge de 6-7 ans on inventait des pièces de théâtre, des scenarii et on collait des affiches partout. Les gens venaient et on faisait des petites représentations pour gagner de l'argent et acheter des bonbons. Ce n'était pas le théâtre noble, c'était totalement intéressé. Mais c'est vrai qu'on s'est pris au jeu et chaque année on faisait de nouvelles représentations.

"J'ai découvert le goût du travail par le théâtre. J'ai travaillé comme je n'avais jamais travaillé de ma vie."

Maxime d'Aboville

A partir de quel âge as-tu intégré des cours amateurs ?  

J'ai commencé au lycée, en première, dans l'atelier du lycée. Je cherchais alors une activité. On m'a dit que je devais en faire car j'ai souvent été considéré comme le pitre depuis l'enfance. J'appréhendais beaucoup car j'avais été très médiocre à l'école, apprendre un texte était quelque chose d'effroyable. Lors du premier cours, on a lu la pièce qu'on jouerait à la fin de l'année et j'ai tout de suite prévenu que je jouerai un petit rôle. A la lecture, on était assez peu nombreux et j'ai dû lire plusieurs rôles, dont des rôles importants. Je ne savais pas encore qu'une lecture à haute voix était déjà une représentation. J'ai tout de suite adoré cela et à la fin de la lecture j'ai dit que je voulais jouer tous les rôles et ils m'ont dit oui. Et là j'ai travaillé comme un malade et ce qui est formidable c'est que j'ai découvert le goût du travail par le théâtre. J'ai travaillé comme je n'avais jamais travaillé de ma vie. Je pense que quand on découvre le travail tard, avec en plus un manque de confiance en soi qui s'est développé, on est capable de tout donner.
Ma vie d'acteur est de retrouver le tout premier comédien que j'ai été, capable de travailler des heures sur une réplique. Je suis convaincu que les grandes aventures, décisions de vie, flammes intérieures se font certainement à cet âge-là, 17 ans. Je suis convaincu que si j'avais découvert le théâtre plus tard, je n'y aurais pas donné mon âme comme ça s'est passé. Et donc je n'en aurai pas fait mon métier. Je n'étais pas du tout prédestiné familialement à faire ce métier et je crois c'est un âge où intérieurement il peut se passer des choses très fortes. 

Pourquoi as-tu décidé de partir en Angleterre pour suivre des cours ?  

Alors je suis parti faire ma maitrise en Angleterre dans le cadre d'Erasmus. Je faisais du droit à Bordeaux et je sentais comme un besoin irrépressible de changer d'air. Je n'étais pas heureux, même si je trouvais le droit passionnant, et mon rêve secret était de devenir comédien. Je suis donc parti en Angleterre et j'en ai profité aussi pour faire du théâtre. Je me suis inscrit dans une école anglaise aux cours du soir, en parallèle de la maitrise. On a joué trois représentations dans un pub et je ne jouais que avec des anglais. Cela a été une expérience très intéressante.

Et ce malgré la barrière de la langue ?  

J'ai compris que ce n'était pas totalement un problème quand on joue car le travail de l'acteur est un travail de détection du sens du texte donc peu importe la langue. Evidemment c'est plus compliqué dans une langue étrangère car il faut d'abord avoir la compréhension en surface mais ce qui compte est d'avoir la compréhension de fond, de l'intention de la situation.
Il était cependant important d'avoir un accent. J'avais cherché à avoir un accent parfait mais je n'y suis pas parvenu. A la fin d'une représentation d'une pièce d'Alan Bennett où je jouais un médecin, je pensais y être parvenu mais on est venu me voir à la fin pour me dire que j'imitais extrêmement bien l'accent français.

Et ensuite tu rentres en France ?  

Là je commence à me dire que je devais être comédien. Je me suis dit qu'il fallait que j'aille à Paris, que je finisse mes études de droit et que j'allais me lancer, d'une manière ou d'une autre, cela devenait de plus en plus pressant pour moi. J'ai pris des cours du soir dans une école, en même temps que je faisais mon DEA. Je ne savais pas du tout où aller, je l'avais trouvée dans le Guide du comédien. Je ne la citerai pas forcément car je suis assez critique et j'ai trouvé qu'il y avait un laxisme et je considère que c'est le problème que rencontre la majorité des enseignements. À partir du moment où on accepte le laxisme, on accepte que ce soit un endroit récréatif. Or, c'est quelque chose qu'on doit faire avec sérieux sinon on fait autre chose. Quelle idée stupide d'être comédien sinon ! C'est presque un sacerdoce. A partir du moment où je me suis dit que j'allais dans un cours professionnel, j'attendais une exigence et là j'ai trouvé une cour de récré : les gens arrivaient en retard et j'ai trouvé que c'était une insulte. À partir du moment où je me suis que j'allais en faire mon métier, il fallait que je trouve une école avec une rigueur presque sacerdotale et c'est cela qui m'a conduit chez Jean-Laurent Cochet.

Tu continuais encore tes études en parallèle ?  

Non. À l'issue de mon DEA, j'étais donc parti pour être avocat et je sentais que j'allais passer à côté de ma vocation, j'en étais malade physiquement. Ça me paraissait être une folie de faire du théâtre alors je me suis dit que j'allais passer le concours d'avocat et que si je l'avais, je ne le ferais pas et je ferais du théâtre. Je l'ai eu et je me suis inscrit chez le « Mussolini » de l'enseignement et c'était parfait.

Qu'est-ce que ça a provoqué chez toi d'être l'un de ses élèves ?  

Ce n'est pas de la prétention mais je pense que je me suis beaucoup formé lors de mes années d'amateur. Je l'envisageais de manière tellement sérieuse… C'est à ce moment que j'ai découvert Michel Bouquet aussi. Je cherchais des maitres et c'est aussi pour cela que je suis allé chez Cochet. Je vois bien ce que cela peut provoquer chez certains mais si je n'avais pas eu ces années avant, le choc aurait été plus violent. Mais c'est vrai qu'il avait un charisme. Or, moi c'est comme si je traçais ma route, j'étais un peu un électron libre. Il n'y a pas eu le coté foudroyant que d'autres ont pu avoir. Mais il m'a énormément apporté. D'abord en termes de culture car je n'avais aucune culture théâtrale avant. Il possédait le répertoire, il en était imprégné viscéralement, dans sa chair. Il connaissait tout par cœur au sens noble, cela venait du cœur. C'était extraordinaire, il a été fondateur car il m'a donné l'amour de la langue, peut-être ce dont je n'avais pas encore conscience avant dans mon travail de comédien amateur. Je me rends compte qu'il a été plus déterminant que je ne veux bien l'avouer. Pourquoi à la sortie, j'ai fait Journal d'un curé de campagne de George Bernanos qui est un texte très littéraire ? Je suis certain qu'après un autre cours je n'aurais jamais fait ce choix. La langue dans ce qu'elle a de charnelle, de profondément incarnée, ça c'était Cochet. On voit bien que ceux qui sortent de chez Cochet en sont marqués. Il a mis des mots sur des intuitions que j'avais : il n'avait que la « situation » à la bouche. Ne jamais jouer les mots mais la situation ; partir du texte de l'auteur pour en extraire la moelle charnelle, la substance, la pensée et c'est celle-là que l'on joue en faisant ses propres mots et en y accrochant les mots de l'auteur. Il s'agit de techniques « charnelles ». Il n'y a pas tant de différences que cela entre Cochet et Stanislavski au final. Je pense que tous les très grands pédagogues se rejoignent en réalité.

Il y a cette phrase que je trouve très intéressante : "Il vous faisait comprendre que l'art des comédiens était de faire oublier le texte et en extraire la vitalité première."  

Mais cela nécessite de partir du texte car c'est lui qui va être notre seul indice. Il s'agit de la « brochure » comme il l'appelait. Elle renferme tout le fond et, en tant qu'acteur, on n'aura le secret de cette vitalité que par le texte. Car il faut bien faire attention à ce que le sous-texte ne soit pas abordé ex nihilo. Les clés du sous texte sont uniquement dans le texte. Il n'y a rien de pire qu'un sous texte mal compris, qui va engendrer une disharmonie entre la pensée que l'on applique et les mots que l'on prononce. Cela finira par s'entendre. Et c'est quelque chose que je reproche souvent. Je suis intervenant au cours du Foyer et je trouve que parfois les élèves vont faire leur texte sans vraiment avoir pris le temps de bien comprendre l'auteur. Je dis cela parce que l'enseignement de Cochet pouvait être mal compris par certains. Il y avait à la fois un mépris pour le texte mais pour y arriver il faut d'abord avoir une religion du texte. Michel Bouquet m'a fait comprendre cela d'autant mieux car lui insiste énormément sur le texte.

Tu as joué dans plus d'une vingtaine de pièces ces 10 dernières années. Tu as été nommé deux fois aux Molières avant d'en recevoir un. Tu as commencé avec une pièce de George Bernanos, Journal d'un curé de campagne, pièce pour laquelle tu as été nommé comme révélation masculine en 2010. Quel souvenir garde-t-on d'une première pièce ? Est-ce que c'est quelque chose qui nous marque ?  

Ce n'est pas tout à fait vrai, ce n'est pas la première pièce. En sortant du cours, j'ai monté une compagnie avec Eléonore (une ancienne du cours) et nous avons monté un spectacle à partir de scènes de vaudeville. Ensuite j'ai joué un Feydeau et une autre comédie contemporaine dans des petits théâtres. On ne pouvait pas encore dire que c'était du théâtre professionnel, institutionnalisé. J'ai crée Journal d'un curé de campagne dans un café, au Chat Noir et Pierre Bonnier est venu voir le spectacle. À la suite d'une représentation, il a proposé de me produire et s'est associé avec Pierre Beyffete (l'actuel directeur du Festival Off d'Avignon). J'ai pu jouer au Théâtre des Mathurins et le spectacle a bien marché. J'avais découvert ce texte 5 ans auparavant et il y avait quelque chose de l'ombre et de la lumière dans ce personnage avec lequel je sentais une proximité. J'ai tout de suite aimé la langue de Bernanos.

"Il faut donner aux acteurs l'inverse de ce qu'on les a vus faire. C'est souvent là où ils sont formidables.

Maxime d'Aboville

Et ensuite tu as joué Henry IV le bien aimé...

Daniel Colas était directeur du Théâtre des Mathurins et lorsque je jouais « Journal d'un curé de campagne », il était en train d'écrire une énorme fresque sur Henry IV pour 18 comédiens. Quelque chose de monstrueux qui jamais n'aurait dû se jouer dans le théâtre privé. Il y avait un très beau second rôle, le prince de Condé et il a mis mon visage sur ce rôle en l'écrivant. Il me l'a donc proposé. Ce qui est génial c'est que souvent on met des gens dans des cases et là c'était un rôle radicalement différent de celui du curé de campagne. Là c'était un mec dégueulasse, un petit bossu, pervers, ignoble, abjecte et violent, qui battait sa femme. Un grand malade. Je tire mon chapeau à Daniel Colas car il faut donner aux acteurs l'inverse de ce qu'on les a vus faire. C'est souvent là où ils sont formidables. Il faut absolument faire aller un acteur dans des choses totalement différentes. Après c'est aussi une question d'emploi, on n'ira pas me faire jouer Charles de Gaulle. Je dis cela car, une fois, une dame m'a proposé ce rôle. Je mesure 1m65 et je lui ai fait comprendre que ça allait être compliqué. On m'a proposé beaucoup de rôles historiques.

Tu joues après dans La Conversation de Jean d'Ormesson, mis en scène par Jean-Laurent Silvi. Ensuite tu joues dans The Servant, une adaptation du roman de l'auteur britannique Robin Maugham au Théâtre de Poche Montparnasse ainsi qu'au Studio des Champs Elysées, dans une mise en scène de Thierry Harcourt, où l'interprétation que tu donnes du majordome manipulateur te permet de recevoir le Molière du meilleur comédien dans un spectacle de théâtre privé. Qu'est-ce que ça fait d'avoir un Molière ?  

Oui ça fait quelque chose et d'autant plus que cela faisait peu de temps que j'exerçais ce métier (5 ans). Je n'aurais jamais imaginé être nominé dans cette catégorie. Rien que la nomination a été un choc. Je pense à Thierry Harcourt, il a été 25 ans en Angleterre et j'ai retrouvé avec lui une manière de faire que j'avais découverte là-bas et que j'avais adorée. C'est un travail d'extrême humilité par rapport à l'œuvre. Il cherche à en trouver la finesse et à nous la révéler pour que nous puissions nous la révéler à notre tour. J'ai adoré le travail avec lui, tout en douceur. Il était directif mais son maitre état l'œuvre et je trouve cela formidable car parfois les metteurs en scène se disent qu'il faut se séparer de l'œuvre pour faire vivre leur mise en scène. Lui se place en dessous de l'œuvre, à son service absolu. C'est aussi le travail avec lui qui m'a permis d'être bien. Cela dit je n'étais pas bien tout le temps. C'est ce qui est horrible aussi dans ce métier et qui me fait beaucoup souffrir. Quand on joue tous les jours, quand on fait beaucoup de représentations (surtout dans le théâtre privé), c'est tragique de connaître les mauvais soirs et c'est quelque chose dont on ne se remet jamais car on sait qu'ils vont revenir et cela fait très mal.

Après Thierry Harcourt, tu as joué avec d'autres metteurs en scène...

Oui, je pense à Daniel Colas qui a une intelligence extraordinaire de son art. Il est à la fois auteur et metteur en scène. Après Henry IV, le bien aimé, j'ai joué Chaplin : l'homme de ses 20 ans jusqu'à sa mort quasiment ainsi que quelques scènes de Charlot.
Ce fut une expérience très difficile car je reprenais The Servant. Je jouais The Servant au Théâtre de Poche et je filais au Théâtre Montparnasse pour jouer Chaplin qui durait deux heures avec changement de costumes. On jouait Chaplin sept fois par semaine et The Servant six fois, sachant que je jouais le rôle principal dans les deux…
J'ai joué aussi avec Christophe Lidon avec qui j'ai travaillé plusieurs fois (La Tempête de Shakespeare et Terminus)
On peut parler aussi des rencontres avec les acteurs que l'on fait sur le plateau, comme par exemple avec Dominique Pinon et Jean-François Balmer avec lesquels on prend des leçons.

"J'ai remarqué que, contrairement au public parisien, le public en tournée vous accueille. C'est lui qui a raison au final car il est beaucoup plus ouvert et être spectateur c'est un art."

Maxime d'Aboville

 Tu as joué aussi au Théâtre du Rond-Point, une pièce sur les dadaïstes.

Oui ! Alors évidemment je ne jouerai plus jamais une chose aussi bizarre de ma vie. C'est une des premières pièces de jeunesse de Jean-Michel Ribes qu'il a voulu remonter. Ce fut une expérience incroyable.
La pièce n'a pas été très bien comprise à Paris car c'était un objet très original et singulier. Mais bizarrement en tournée, où le public a moins d'attente, elle a mieux marché. J'ai remarqué que, contrairement au public parisien, le public en tournée vous accueille. C'est lui qui a raison au final car il est beaucoup plus ouvert et être spectateur c'est un art. Michel Bouquet d'ailleurs le disait : «  Ils ne viennent pas nous voir jouer, ils viennent jouer avec nous » et moi je rajoutais « ils ne viennent pas nous voir jouer, ils viennent jouer la pièce avec nous » et parfois le public parisien vient avec trop d'attentes et de préjugés. C'est dramatique pour la création car cela conduit à un conformisme dans les mises en scène.

Il paraît que tu as dû refuser le rôle principal dans Edmond d'Alexis Michalik ?

Oui effectivement Alexis Michalik était venu voir The Servant et quelques mois après il m'a proposé Edmond. J'avais déjà dit oui à Jean-Michel Ribes pour la tournée de Par-delà les marronniers qu'on ne pouvait pas annuler (pièce mentionnée ci-dessus). Quand j'ai lu Edmond j'ai tout de suite su que ça allait être un triomphe donc refuser ce rôle a été difficile… Mais dans la pièce de Jean-Michel Ribes, j'ai partagé le plateau avec Michel Fau, encore une expérience humaine extraordinaire. On est restés vraiment amis et ce fut une très belle rencontre, on a fait quelques conneries ensemble (comme par exemple, un sketch de « L'Ecole des femmes » lors de la cérémonie de remise des Molières…)
C'est la vie... Et il vaut mieux cela que l'inverse ! Là par exemple, on est dans une période assez spéciale… Nous sommes censés reprendre Huis Clos en septembre (une pièce de Jean-Paul Sartre), c'est complètement ironique car le propos est le confinement à perpétuité avec les autres. J'espère que nous pourrons la jouer (un mois au Théâtre Déjazet) car pour les gens cela va être une expérience incroyable de voir cette pièce après ce que l'on a vécu ! 

Peut-on parler un peu de tes Leçons d'Histoire de France ?

C'est un truc d'autodidacte car n'ayant rien appris à l'école j'ai eu envie de mieux connaître l'Histoire. D'autant plus que j'ai été amené à jouer des rôles historiques au théâtre. J'ai donc commencé à lire des livres d'Histoire et je me suis dit que j'allais faire un cours d'Histoire sur scène, cela me permettrait d'apprendre l'Histoire. Je me suis rendu compte que j'avais une capacité d'émerveillement face à la littérature (transmise par Cochet), j'ai ainsi imaginé d'écrire des leçons d'Histoire mais qu'à partir d'extraits de grandes œuvres historiques littéraires. En France, tous les grands écrivains du XIXème siècle ont pris l'Histoire comme matière.
J'ai écrit deux tomes et je profite du confinement pour écrire la suite. Pour l'instant je n'écris par vraiment le spectacle mais j'écris un texte qui pourrait être édité avec les deux autres. Quand je ne suis pas obligé de m'occuper de mes gosses, quand je ne suis pas déprimé par l'avenir incertain, j'essaye d'écrire un peu.

"La parole de Michel Bouquet m'a totalement transporté. Je l'ai toujours un peu considéré comme un ami et comme mon maitre."

Maxime d'Aboville

Parlons du dernier seul en scène que tu as crée, Je ne suis pas Michel Bouquet. J'ai trouvé émouvant ce moment où tu parles du rapport que Michel Bouquet entretient pendant la journée avec son double du soir et je voulais te demander comment toi, tu avais préparé ce rôle ? 

Il faut comprendre que c'est une préparation inconsciente sur le très long terme car j'ai un compagnonnage spirituel, à sens unique, avec Michel Bouquet depuis très longtemps. Je l'ai découvert à 20 ans au cinéma dans « Comment j'ai tué mon père » avec Charles Berling d'Anne Fontaine. Il avait déjà près de 80 ans, il m'a beaucoup touché et je me suis intéressé à lui. À l'issue de ce film, ils ont fait un livre d'entretien avec Charles Berling. La parole de Michel Bouquet m'a totalement transporté. Je l'ai toujours un peu considéré comme un ami et comme mon maitre. Je me suis aperçu qu'il avait donné beaucoup d'entretiens, j'ai quasiment tout lu. J'ai cherché à regarder un maximum de ses films... Je me suis passionnée pour lui et je me suis mis à apprendre des passages par cœur alors que j'étais encore étudiant. Quand je suis arrivé à Paris, je voulais absolument le rencontrer. J'avais même cherché dans l'annuaire son numéro mais je ne suis jamais tombé sur lui. J'allais souvent le voir au théâtre et un soir je l'ai attendu à la sortie et je lui ai récité un extrait de ce que j'avais appris. Tout est parti de là. Je me suis toujours dit qu'un jour je ferai quelque chose de cela. C'est un texte que j'ai mâché pendant des années et que je trouvais très inspirant. La pensée de Michel Bouquet est totalement sincère, elle n'est pas sous influence et j'ai eu envie de partager cette pensée, sa manière d'être au monde, d'être acteur, qui vient avant tout de sa manière d'être homme. « Je ne suis pas Michel Bouquet », c'est lui qui le dit. Cela veut dire que je me fuis moi-même pour mieux me retrouver, je m'oublie tellement dans les œuvres et au fond, ce sont elles qui me construisent. C'est très particulier comme destinée d'acteur mais c'est une pensée assez existentialiste, une manière de nous dire qu'il ne faut jamais vouloir être soi. Vouloir être soi c'est aussi un danger pour ne pas l'être, essayer d'étudier qui on est et donc se crisper sur l'image que l'on se fait de soi-même ou sur celle que les autres nous renvoient. Tandis que Michel Bouquet, par cette fuite perpétuelle de lui même, à cause d'une incapacité au départ d'être dans la vie, il est devenu cette puissance de liberté, une liberté qui va.

As-tu des rituels avant de monter sur scène ? 

Avant les représentations de Je ne suis pas Michel Bouquet, j'écoutais énormément de musique classique avant de jouer, quasiment pendant une heure, et que de la musique baroque. Cela venait peut-être du fait que Michel Bouquet adorait Monteverdi (d'ailleurs le seul moment de la pièce où il y a de la musique est un extrait de sa musique).
J'avoue qu'il m'arrive de faire un signe de croix avant de monter sur scène… et même une prière. Mais je ne le fais pas tout le temps car je ne veux pas être prisonnier de cela. Je ne veux pas que cela devienne un truc fétiche.

Qu'est-ce qui te galvanise quand tu joues ? Et au contraire qu'est-ce que tu ne supportes pas ? 

Je suis très exigeant avec le public. J'exige l'écoute du public. J'accepte maintenant que quelqu'un dorme, il a le droit. Mais quelqu'un qui est au premier rang, qui sait que potentiellement je le vois, j'exige non seulement qu'il écoute mais qu'il me fasse la politesse de me laisser penser qu'il trouve cela intéressant. Je pourrais en vouloir beaucoup à un spectateur et je peux aussi être discrètement agressif. Récemment j'avais une journaliste au premier rang qui prenait des notes et moi je ne supporte pas cela. C'est comme un truc d'amour, tu acceptes de te livrer mais tu demandes beaucoup du spectateur. Et si au premier rang, il fait quelque chose où il n'est pas pleinement avec toi, il casse ton propre élan. C'est un élan réciproque, on va l'un vers l'autre avec le public. Je la regardais en essayant de la fixer dans les yeux. Je me suis même approché en lui disant « Arrête » mais elle n'a pas compris car le spectateur ne peut pas imaginer que tu sortes à un moment de ton rôle. Et cela m'est arrivé aussi en tournée avec une dame qui écrivait des textos sur son téléphone. Je me suis mis devant elle sur scène en tapant du pied. Elle n'a rien vu. Mais à la sortie je l'ai vue dans le hall. Alors là... Ça c'est le truc que je ne supporte pas.
Ce qui me galvanise c'est de sentir la flamme, l'écoute absolu, parce que je suis pile au bon endroit, au service de l'auteur. Et il y a un bonheur énorme qui s'installe, le bonheur de l'artisan quand il fait vraiment bien son métier, sans volonté. Il y a une adéquation qui est extraordinaire.

Il paraît que tu ne supportes pas qu'on te regarde jouer depuis les coulisses ? 

Non mais ça c'est des maladies d'acteur, des névroses. Moi j'en ai oui. C'est terrible parce que j'aimerais tellement ne pas être comme cela. Par exemple, j'ai beaucoup de mal quand je connais les gens, je leur donne des codes pour ne pas savoir qu'ils sont dans la salle. C'est comme si je n'aimais pas que les gens qui me connaissent me voient. Si je vois que mes collègues de jeux, les régisseurs me regardent depuis les rues, cela me déstabilise. J'aimerais dépasser cela et j'aimerais même que cela me galvanise. J'ai peur du regard des autres. Je supporte encore moins quelqu'un qui vient deux fois car je sais que la deuxième fois il peut voir le subterfuge. Ce sont des névroses, des angoisses et c'est pour cela que les acteurs ont plein de trucs pour les surmonter. Pour Je ne suis pas Michel Bouquet, j'ai choisi Damien Bricoteaux, qui est aussi un ami, mais je l'ai aussi choisi pour cela, presque comme un thérapeute. J'avais déjà eu des conversations avec lui sur mes doutes et j'avais besoin qu'il m'accompagne artistiquement mais aussi à ce niveau là. J'ai lutté, je me suis entrainé contre ces petites faiblesses.

Pourquoi as-tu toujours un mouchoir sur scène ?  

C'est bien qu'on en parle car je suis anxieux à cause du Covid. Maintenant on ne viendra plus me voir jouer. Il se retrouve que j'ai des problèmes de rhinite depuis que je suis petit. Et le fait d'être sur scène les accentue. J'ai donc un mouchoir dans tous mes rôles. Très souvent on croit que je suis malade et je n'y peux rien. Lors de ma dernière représentation, le 14 mars, j'ai sorti mon mouchoir et je me suis dit que les spectateurs allaient être en panique. Je me suis interrompu et je leur ai expliqué que j'étais en état de rhinite chronique depuis l'âge de 3 ans.

Le questionnaire de Proust/Pivot arrangé... 

Ton mot préféré ? La joie.

Le mot que tu détestes ? La bêtise.

Ta drogue favorite ? Elle me vient de ma mère, la Ricoré.

Le son, le bruit que tu aimes ? J'aime bien le matin, souvent en replay, écouter des émissions de radio intéressantes.

Le son, le bruit que tu détestes ? Je n'aime pas le bruit en général… Le bruit d'une craie qui raye ou d'un ongle qui s'esquinterait sur une paroi.

Ton juron, gros mot ou blasphème favori ?
 Ventre-saint-gris ou saperlipopette. J'aime bien tout ce qui est un peu désuet.

Le métier que tu n'aurais pas aimé faire ? Garde du corps car je n'ai pas du tout le physique. Je n'aurais pas aimé être avocat d'affaire aussi car j'ai failli l'être.

Un évènement que tu aurais aimé vivre ? Le sacre de Charles VII à Reims avec Jeanne d'Arc.

Un objet fétiche ? Non, je n'aime pas beaucoup les objets. Tout encombrement pour moi est une défaite, un truc à supporter en plus. Moins j'en ai, mieux je me porte.


Ton principal défaut ? Ma femme me dit toujours que je suis impatient et égoïste un peu. Peut-être que égocentrique serait plus juste mais quelque chose entre les deux oui.

Ton livre de chevet ? Un Lagarde & Michard.

Ton peintre favori ? Pour rester dans le baroque, j'aime bien Georges de La Tour.

Ton film préféré ? Le jour se lève de Marcel Carné, chef d'œuvre avec Jean Gabin, Jules Berry et Arletty, avec les dialogues de Prévert.

Ta musique ou compositeur(trice) préféré(e) ? Je me suis bercé de baroque et je trouve Marin Marais magnifique par exemple. J'adore aussi Alain Souchon car je trouve que c'est une langue très poétique, où le rythme de la musique est toujours à l'inverse de la pensée et ce sont des leçons pour un acteur.

Si tu devais avoir un talent ou un don que tu n'as pas, lequel serait-il ? La sérénité. 

Ton plus beau souvenir d'enfance ? Mes cabanes dans les bois. Souvent nous partions en weekend prolongé dans notre maison en Bretagne avec nos parents. Une fois, je devais avoir 9-10 ans, et avec mon grand frère nous avions décidé de fuguer. On est restés 3 jours à dormir dans notre cabane dans les bois. C'est aussi un souvenir qui s'est mal terminé car à ce moment-là on construisait une cabane très ambitieuse et en essayant de rattraper une branche envoyée par mon frère, je me la suis prise dans l'arcade sourcilière. La peau retombait sur mon œil. Mon frère a « pris les choses en main » en essayant de me désinfecter alors que j'aurais dû avoir 4 points de suture honnêtement … J'ai fini avec une croute monstrueuse que j'ai gardée longtemps. Mais tout c'est bien passé au final.

Une chose que tu fais uniquement quand tu es seul ? Apprendre mon texte car je déteste l'apprendre avec quelqu'un. Tout seul, en marchant dans les bois, dans les transports en commun où on me prend pour un fou.

On connaît la tirade des « Non merci... » d'Edmond Rostand, si tu devais
 écrire un « Non merci… » lequel serait-il ? Partir en vacances avec une bande de potes, non merci ! La notion de la bande de copains m'angoisse totalement aujourd'hui alors que j'adore les gens ! Mais la bande de copains qui gélifie ta personnalité, non merci !


Si Dieu existe, qu'aimerais-tu, après ta mort, l'entendre te dire ? Je voudrais bien qu'il me souhaite la bienvenue, que cela lui fasse plaisir de me voir, qu'il me manifeste un intérêt personnel : je trouverais cela très sympathique de sa part. Je pense que c'est le propre de Dieu de connaître les âmes individuellement, comme un ami cher.


À la fin d'un livre que tu aurais écrit, et qui serait considéré comme un chef-d'œuvre, quel serait le mot de la fin ? C'est un peu banal pour un comédien mais je pourrais dire : Rideau !

Interview réalisée par Marie Wauquier.


Ce podcast vous est proposé par Le Foyer - Cours d'Art Dramatique, école professionnelle de formation de l'acteur à Paris.
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© Le Foyer - Cours d'Art Dramatique 

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